Archives de catégorie : scientisme économique (néolibéralisme = URSS = UE)

[Film formidable mais ultra-censuré] DÉDALE, UN FIL VERS LA DÉMOCRATIE (2013)

Ce matin, je vois passer, sur une plateforme que je ne connais pas, un film formidable, important, datant de 2013 et complètement CENSURÉ depuis.

Son titre est DÉDALE, UN FIL VERS LA DÉMOCRATIE.

Je ne sais pas combien de temps il restera visible ici, mais vous devriez en profiter pour le voir (et l’enregistrer si c’est possible ?) avant qu’il ne disparaisse à nouveau.

C’est une enquête passionnante sur le carnage de la Grèce par l’UE, le FMI et la BM pour le compte des banquiers (ce carnage est notre futur à nous aussi si nous restons inactifs), avec un assemblage inédit, très efficace, d’enquêtes de terrain et d’analyses institutionnelles des causes premières du carnage.

À connaître et à faire connaître.

Étienne.

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[Remarquable synthèse de l’horreur que nous acceptons en restant silencieux] Le désastre de l’ingénierie de l’utopie – par Chris Hedges [Ceci dit, toutes les utopies ne se valent pas]

Le désastre de l’ingénierie de l’utopie – par Chris Hedges

Source : Truthdig, Chris Hedges

Karl Popper, dans « The Open Society and Its Enemies », met en garde contre l’ingénierie utopique, les transformations sociales massives menées par ceux qui croient avoir trouvé une vérité révélée. Ces ingénieurs utopistes procèdent à la destruction massive de systèmes, d’institutions et de structures sociales et culturelles dans un vain effort pour réaliser leur vision. Ce faisant, ils démantèlent les mécanismes autorégulateurs des réformes progressives et fragmentaires qui font obstacle à cette vision. L’histoire regorge d’utopistes désastreux – les Jacobins, les marxistes, les fascistes et maintenant, à notre époque, les mondialistes ou les impérialistes néolibéraux.

L’idéologie du néolibéralisme, qui n’a aucun sens économique et qui exige une ignorance délibérée de l’histoire sociale et économique, est la dernière itération de projets utopiques. Elle postule que la société humaine atteint son apogée lorsque les actions entrepreneuriales individuelles sont libérées des contraintes gouvernementales. La société et la culture devraient être dictées par la primauté des droits de propriété, l’ouverture du commerce – qui envoie des emplois manufacturiers dans des ateliers clandestins en Chine et dans le Sud et permet la circulation de l’argent à travers les frontières – et des marchés mondiaux sans entraves. Les marchés du travail et des produits devraient être déréglementés et libérés de la surveillance gouvernementale. Les financiers mondiaux devraient se voir confier le contrôle des économies des États-nations. Le rôle de l’État devrait être réduit à garantir la qualité et l’intégrité de l’argent, ainsi que la sécurité intérieure et extérieure, et à privatiser le contrôle des terres, de l’eau, des services publics, de l’éducation et des services gouvernementaux tels que les services de renseignements et souvent l’armée, les prisons, les soins de santé et la gestion des ressources naturelles. Le néolibéralisme convertit le capitalisme en une idole religieuse.

Cette vision utopique du marché, bien sûr, n’a aucun rapport avec sa réalité. Les capitalistes détestent les marchés libres. Ils cherchent à contrôler les marchés par le biais de fusions et d’acquisitions, en rachetant la concurrence. Ils saturent la culture avec de la publicité pour manipuler les goûts et la consommation du public. Ils se livrent à la fixation des prix. Ils construisent des monopoles inattaquables. Ils mettent en place, sans contrôle ni surveillance, des systèmes de spéculation sauvage, de prédation, de fraude et de vol. Ils s’enrichissent par le rachat d’actions, les combines à la Ponzi, la destruction structurée des actifs par l’inflation, le démembrement des actifs et l’imposition au public d’une dette accablante. Aux États-Unis, ils saturent le processus électoral d’argent, achetant l’allégeance des élus des deux partis au pouvoir pour légiférer sur les boycotts fiscaux, démolir les règlements et consolider encore plus leur richesse et leur pouvoir.

Ces capitalistes d’entreprise dépensent des centaines de millions de dollars pour financer des organisations telles que la Business Roundtable et la Chambre de commerce et des groupes de réflexion comme la Heritage Foundation pour vendre l’idéologie au public. Ils font des dons aux universités, à condition que ces dernières soient fidèles à l’idéologie dominante. Ils utilisent leur influence et leur richesse, ainsi que leur propriété des plateformes médiatiques, pour transformer la presse en leur porte-parole. Et ils font taire les hérétiques ou leur rendent la tâche difficile pour trouver un emploi. La flambée des valeurs boursières, plutôt que la production, devient la nouvelle mesure de l’économie. Tout est financiarisé et marchandisé.

Ces utopistes mutilent le tissu social par la désindustrialisation, transformant des centres de production autrefois gigantesques en friches, et la classe moyenne et ouvrière, rempart de toute démocratie, en un précariat frustré et enragé. Ils travaillent « à l’étranger », procèdent à des licenciements massifs et font baisser les salaires. Ils détruisent les syndicats. Le néolibéralisme – parce qu’il a toujours été un projet de classe et que c’était son but – redistribue la richesse vers le haut. « Privés de la protection des institutions culturelles », écrit Karl Polanyi dans son livre « La Grande Transformation », les êtres humains « périssent des effets de l’exposition sociale » et meurent comme « victimes d’une dislocation sociale aiguë ».

Le néolibéralisme, en tant que projet de classe, est une brillante réussite. Huit familles détiennent aujourd’hui autant de richesses que 50% de la population mondiale. Les 500 personnes les plus riches du monde en 2019 ont augmenté leurs avoirs de 12 000 milliards de dollars, tandis que près de la moitié des Américains n’avaient pas d’économies et que près de 70 % n’auraient pas pu trouver 1 000 dollars en cas d’urgence sans s’endetter. David Harvey appelle cela « l’accumulation par dépossession ». Cet assaut néolibéral, antagoniste de toutes les formes de solidarité sociale qui freinent l’accumulation de capital, a fait disparaître les mécanismes démocratiques autorégulateurs qui rendaient autrefois possible une réforme progressive et fragmentaire. Il a transformé les êtres humains et le monde naturel en marchandises à exploiter jusqu’à épuisement ou effondrement. La dévotion servile des élites dirigeantes pour le profit des entreprises et l’accumulation de richesses par l’oligarchie mondiale signifie qu’elles ne veulent pas ou ne peuvent pas faire face à la plus grande crise existentielle à laquelle l’espèce humaine est peut-être confrontée : l’urgence climatique.

Tous les centres de pouvoir en concurrence, y compris le gouvernement, ont maintenant été accaparés par le pouvoir des entreprises, et corrompus ou détruits. Nous avons subi ce que John Ralston Saul appelle un coup d’État au ralenti. Il est terminé. Ils ont gagné.

Dans le même temps, ces utopistes, qui tentent de projeter la puissance américaine et la domination mondiale, ont lancé des invasions et des occupations dans tout le Moyen-Orient qui sont tombées dans des bourbiers futiles coûtant aux États-Unis entre 5000 et 7000 milliards de dollars. Ce projet utopique en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Syrie et, par procuration, au Yémen, a tué des centaines de milliers de personnes, déplacé ou fait fuir des millions de personnes, détruit des villes et des nations, créé des États en faillite qui couvent des groupes djihadistes radicaux et affaibli fatalement la puissance américaine. En effet, ces guerres, dont certaines sont maintenant dans leur 18e année, constituent la plus grande bévue stratégique de l’histoire américaine. Les utopistes – ignorant culturellement, linguistiquement et historiquement les pays qu’ils occupaient – croyaient dans leur naïveté qu’ils pouvaient implanter la démocratie dans des endroits comme Bagdad et la voir se propager dans tout le Moyen-Orient. Ils nous ont assuré que nous serions accueillis comme des libérateurs, que les revenus du pétrole paieraient la reconstruction et que l’Iran serait intimidé et déstabilisé. Ce n’était pas plus réalisable ni plus ancré dans la réalité que le projet utopique de libérer le marché et de libérer la prospérité et la liberté dans le monde.

Dès qu’une cabale – monarchique, communiste, fasciste ou néolibérale – s’empare du pouvoir, son démantèlement des mécanismes qui rendent la réforme possible ne laisse à ceux qui recherchent une société ouverte d’autre choix que de faire tomber le système. L’État d’entreprise, comme les régimes communistes que j’ai couverts en Europe de l’Est, n’est pas réformable de l’intérieur. Les échecs qui nous accablent sont des échecs bipartites. Sur toutes les grandes questions structurelles, y compris la guerre et l’économie, il y a peu ou pas de divergence entre les deux partis politiques au pouvoir aux États-Unis. La concentration des richesses et du pouvoir entre les mains d’une élite oligarchique, comme l’avait prévenu Aristote, ne laisse que deux possibilités : la tyrannie ou la révolution. Et nous sommes en plein sur la voie de la tyrannie.

L’utopie néolibérale, parce qu’elle supprime les libertés d’organisation, de régulation et de protection du bien commun et qu’elle permet d’exploiter et de consolider la richesse et le pouvoir, est toujours vouée, écrit Polanyi, à l’autoritarisme ou au fascisme pur et simple. Les bonnes libertés sont perdues. Les mauvaises remportent la victoire.

Le néolibéralisme a donné naissance à la pire forme de capitalisme monopoliste et au plus haut niveau d’inégalité des revenus de l’histoire américaine. Les banques et les industries agricoles, alimentaires, de l’armement et des communications ont détruit les réglementations qui entravaient autrefois leurs monopoles, leur permettant de fixer les prix, de bloquer les salaires, de garantir les profits, d’abolir les contrôles environnementaux et d’abuser de leurs travailleurs. Ils ont fait disparaître la concurrence du marché libre.

Le capitalisme sans entraves, comme l’a souligné Karl Marx, détruit le soi-disant marché libre. Il est hostile aux valeurs et aux traditions d’une démocratie capitaliste. La dernière étape du capitalisme, a écrit Marx, est marquée par le pillage des systèmes et des structures qui rendent le capitalisme possible. Ce n’est pas du tout du capitalisme. L’industrie de l’armement, par exemple, avec son projet de loi officiel d’autorisation de dépenses pour la défense de 612 milliards de dollars – un chiffre qui ignore de nombreuses autres dépenses militaires cachées dans d’autres budgets, masquant le fait que nos dépenses réelles pour la sécurité nationale dépassent les mille milliards de dollars par an – a amené le gouvernement à s’engager à dépenser 348 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie pour moderniser nos armes nucléaires et construire 12 nouveaux sous-marins nucléaires de classe Ohio, estimés à 8 milliards de dollars chacun. Nous dépensons quelque 100 milliards de dollars par an pour le renseignement – la surveillance de la presse – et 70 % de cet argent va à des entrepreneurs privés comme Booz Allen Hamilton, qui tire 99 % de ses revenus du gouvernement américain. Nous sommes les plus grands exportateurs d’armes au monde.

Selon le Fonds monétaire international, l’industrie des combustibles fossiles engloutit 5300 milliards de dollars par an dans le monde entier en coûts cachés pour continuer à brûler des combustibles fossiles. Cet argent, note le FMI, vient s’ajouter aux 492 milliards de dollars de subventions directes offertes par les gouvernements du monde entier par le biais d’amortissements, de dépréciations et de lacunes dans le droit d’utilisation des terres.

Les subventions des contribuables aux grandes banques – JPMorgan Chase, Bank of America, Citigroup, Wells Fargo et Goldman Sachs – sont estimées à 64 milliards de dollars par an, un montant à peu près égal à leurs bénéfices annuels habituels.

En 1980, les trains de marchandises ont été déréglementés. Le nombre de chemins de fer de classe I est passé de 40 à 7. Quatre d’entre eux représentent 90 % des revenus du secteur. Près d’un tiers de tous les affréteurs n’ont accès qu’à un seul chemin de fer.

Le Telecommunications Act de 1996 du président Bill Clinton a été présenté comme un moyen d’ouvrir le secteur du câble à la concurrence. Au lieu de cela, il a vu une consolidation massive de l’industrie entre les mains d’une demi-douzaine de sociétés qui contrôlent ce que 90% des Américains regardent ou entendent sur les ondes.

L’industrie aéronautique, libérée de toute réglementation, s’est rapidement consolidée. Quatre compagnies aériennes contrôlent 85 % du marché intérieur. Elles ont divisé le pays en centres régionaux où elles extorquent des redevances, fixent les prix, annulent les vols à volonté, laissant les passagers bloqués sans indemnisation, et fournissent un service de mauvaise qualité.

Les sociétés pharmaceutiques et d’assurance qui gèrent notre industrie des soins de santé à but lucratif ont soutiré 812 milliards de dollars aux Américains en 2017. Cela représente plus d’un tiers (34,2 %) des dépenses totales pour les visites chez le médecin, les hôpitaux, les soins de longue durée et l’assurance maladie. Si nous avions un système de santé publique, comme au Canada, cela nous permettrait d’économiser 600 milliards de dollars en une seule année, selon un rapport des Médecins pour un régime national de santé. En 2017, les coûts d’administration de la santé étaient plus de quatre fois plus élevés par habitant aux États-Unis qu’au Canada (2 479 dollars contre 551 dollars par personne), note le groupe. Le Canada a mis en place un système à payeur unique « Medicare for All » en 1962. En 2017, les Américains ont dépensé 844 $ par personne pour les frais généraux des assureurs. Les Canadiens ont dépensé 146 $.

Le néolibéralisme ne peut être défendu comme étant plus innovant ou plus efficace. Il n’a pas répandu la démocratie et, en orchestrant des niveaux sans précédent d’inégalité des revenus et de stagnation politique, il a vomi des démagogues et des régimes autoritaires qui promettent mensongèrement de se venger des élites dirigeantes qui ont trahi le peuple. Notre démocratie, soumise à cet assaut, a été remplacée par un théâtre politique dénué de sens.

Comme l’ont détaillé les universitaires Benjamin Page et Martin Gilens dans leur étude exhaustive de 2017 « Democracy in America ? » :

« les meilleures preuves indiquent que les souhaits des Américains ordinaires n’ont que peu ou pas d’impact sur l’élaboration de la politique du gouvernement fédéral. Les particuliers fortunés et les groupes d’intérêt organisés, en particulier les sociétés commerciales, ont … beaucoup plus de poids politique. … [L]e grand public [est] … pratiquement impuissant. … La volonté des majorités est … contrecarrée par les riches et les personnes bien organisées, qui bloquent les propositions politiques populaires et s’accordent des privilèges particuliers. … La majorité des Américains sont favorables à des politiques spécifiques conçues pour faire face à des problèmes tels que le changement climatique, la violence armée, un système d’immigration intenable, des écoles publiques inadaptées et des ponts et des autoroutes en ruine. … De larges majorités d’Américains sont favorables à divers programmes visant à fournir des emplois, à augmenter les salaires, à aider les chômeurs, à fournir une assurance médicale universelle, à assurer des pensions de retraite décentes et à payer ces programmes avec des impôts progressifs. La plupart des Américains veulent également supprimer les « la protection sociale gérée par les entreprises ». Pourtant, ce sont surtout les riches, les groupes d’entreprises et les blocages structurels qui ont empêché ces nouvelles politiques. … »

Il ne devrait pas y avoir de débat sur la manière d’apporter des changements. Une réforme fragmentaire et progressive est toujours préférable à l’anarchie inévitable que crée tout vide de pouvoir. Le problème est que nos ingénieurs utopistes, dans leur démantèlement vertigineux d’un système économique et démocratique, ainsi que dans l’épuisement des ressources de l’État dans les guerres qu’il mène à l’étranger, ont dynamité les outils qui pourraient nous sauver. Ils ne nous ont laissé d’autre choix que de nous révolter et de les chasser du pouvoir.

Nous mènerons des actions soutenues de désobéissance civile pour faire tomber ces oligarques corporatifs ou bien nous vivrons dans une tyrannie orwellienne, au moins jusqu’à ce que l’urgence climatique fasse disparaître l’espèce humaine. Les règlements, les lois, la planification et le contrôle ne sont pas les ennemis de la liberté. Ils empêchent les capitalistes de détruire la liberté, de nier la justice et d’abolir le bien commun. La liberté de la classe capitaliste d’exploiter les êtres humains et le milieu naturel sans restriction transforme la liberté du plus grand nombre en liberté du plus petit nombre. Cela a toujours été ainsi.

Chris Hedges.

Source : Truthdig, Chris Hedges

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.
https://www.les-crises.fr/le-desastre-de-l-ingenierie-de-l-utopie-par-chris-hedges/

Au Danemark, pas d’aide financière pour les entreprises avec dividendes ou paradis fiscaux

Source : La Relève et la Peste, https://lareleveetlapeste.fr/au-danemark-pas-daide-financiere-pour-les-entreprises-avec-dividendes-ou-paradis-fiscaux

« En clair : les entreprises qui versent des dividendes, rachètent leurs propres actions ou sont enregistrées dans des paradis fiscaux ne seront éligibles à aucun des programmes d’aide, qui s’élèvent désormais à un total de 400 milliards de couronnes (37 milliards d’euros), y compris les prêts et les garanties.

Ce weekend, le gouvernement danois a décidé de prolonger ses programmes d’aide aux entreprises et aux travailleurs pour augmenter l’enveloppe d’environ 100 milliards de couronnes, soit 9 milliards d’euros. L’Etat danois a décidé d’exclure de cette aide financière toutes les entreprises qui versent des dividendes ou étant enregistrées dans des paradis fiscaux. Une contrainte économique avant-gardiste sur la scène internationale.

Dans un communiqué publié dimanche, le gouvernement du Danemark et tous les groupes d’opposition ont décidé de prolonger jusqu’au 8 juillet le programme d’aide financière accordé aux entreprises et aux travailleurs pour éviter les licenciements et les faillites.

Parmi les mesures annoncées, les petites et moyennes entreprises pourront désormais récupérer certains paiements de TVA qu’elles ont effectués l’année dernière sous forme de prêts à taux zéro, et les charges sociales seront remboursées à certains secteurs d’activité.

Côté travailleurs, le gouvernement s’engage à destiner un fonds pour renforcer et maintenir les emplois danois, tandis que les droits au chômage et aux indemnités de maladie vont être prolongés. Mais la mesure qui détonne le plus, c’est le conditionnement des aides publiques.

« Les demandeurs, comme condition pour recevoir une indemnisation pour la période prolongée, doivent déclarer par la foi et les lois que les sociétés ne paieront pas de dividendes ou ne rachèteront pas d’actions pour les exercices 2020 et 2021. (…) Les entreprises basées dans des paradis fiscaux, conformément aux lignes directrices de l’UE, ne peuvent pas recevoir de compensation financière.«  a ainsi déclaré le gouvernement

En clair : les entreprises qui versent des dividendes, rachètent leurs propres actions ou sont enregistrées dans des paradis fiscaux ne seront éligibles à aucun des programmes d’aide, qui s’élèvent désormais à un total de 400 milliards de couronnes (37 milliards d’euros), y compris les prêts et les garanties.

Dans le même temps, en France, l’Assemblée Nationale a voté favorablement à un plan de 20 milliards d’euros pour le sauvetage de grandes entreprises « stratégiques » comme Air France, Renault ou le parapétrolier Vallourec. Sans leur demander aucune contrepartie écologique et sociale en échange, suite au rejet du seul amendement qui aurait pu rétablir l’équilibre.

Le projet de loi de finances rectificative 2020 qui a été adopté par l’Assemblée Nationale vendredi soir doit maintenant passer devant le Sénat mardi 21 avril. La politique économique sociale avant-gardiste du Danemark va-t-elle faire écho auprès de nos sénateurs ? pas sûr…

20 avril 2020 – Laurie Debove.

Source : La Relève et la Peste, https://lareleveetlapeste.fr/au-danemark-pas-daide-financiere-pour-les-entreprises-avec-dividendes-ou-paradis-fiscaux


Mon commentaire :

Les actionnaires sont une classe oisive, parasitaire, des ennemis de l’Humanité qui vont bientôt tous nous faire crever (pour toujours gagner davantage sans jamais travailler), de la même façon qu’un ver solitaire tue la bête qu’il ponctionne à mort, stupide au point de crever lui-même avec sa victime…

Nous devrions supprimer la possibilité même de verser des dividendes. Nous devrions même supprimer la forme juridique des sociétés par actions.

On va nous objecter : « Sans actions ni dividendes, comment attirerez-vous les capitaux pour investir ? »

Nous répondrons : NOUS N’AVONS PAS BESOIN DE L’ARGENT DES RICHES POUR INVESTIR : nous pouvons financer l’investissement par une cotisation sociale (à une Caisse sociale des investissements, créée pour ça), exactement comme nous avons construit tout notre système de soins hospitaliers avec des cotisations sur nos salaires versées à des caisses d’assurance maladie qui ont intégralement financé aussi bien les investissements que le fonctionnement des hôpitaux, sans emprunter un sou ni verser un centime d’intérêts aux marchés financiers.

Écoutez et lisez Bernard Friot, et aidez le Réseau Salariat.

Les actionnaires sont un cancer, non nécessaires.

Pour survivre, il va bien falloir nous occuper personnellement de cette menace mortelle.

Étienne.

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CRISE SANITAIRE-ÉCONOMIQUE-DÉMOCRATIQUE / CRÉATION MONÉTAIRE – Entretien avec É. CHOUARD & Charles-Henri GALLOIS

J’aime bien Charles-Henri Gallois, il vient d’écrire un bon bouquin sur la prétendue « Union européenne », je vous le recommande.


https://www.fauves-editions.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=150

Nous nous sommes un peu parlé, il y a deux jours, à propos :
1) de « la crise sanitaire » (qui peut être vue surtout comme une crise des libertés publiques, sous prétexte de terreur)
et 2) de la création monétaire une fois sortis de l’UE.

J’apprécie le travail de ce jeune homme, que je trouve très pointu et pertinent sur l’UE, même si, clairement, on n’est pas d’accord du tout (pour l’instant) sur les enjeux monétaires 🙂

Voici l’enregistrement de l’échange, réalisé par les militants de l’UPR :

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Deuxième live avec Bascar : Quelle(s) stratégie(s) pour une « gouvernance liquide » ?

L’échange de la semaine dernière ayant paru intéressant, on a décidé de recommencer cette semaine (demain soir) 🙂

Je ne sais pas d’où sort ce titre ni ce que ça va donner, mais j’aime autant vous prévenir que les deux mots « gouvernance » et « liquide » allument tous mes warnings 🙂

Le lien du live (et du replay) :

Bonne nuit.

Étienne.

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Et voici le texte dont parlent Frédéric et Franck :

COVID-19, l’ami des dominants : un texte écrit par l’équipe de L’ardeur, association d’éducation populaire politique

Pour ce gouvernement anti-populaire, engagé dans une politique de destruction de la protection sociale et de répression policière des colères, des mobilisations et des insurrections qui en découlent, le COVID-19 permet de réaliser plusieurs tests en grandeur nature :

– Test de contrôle de la population (répression, prison, hélicoptères, drones, communications).

– Test d’obéissance de la police dans ce contrôle des populations.

– Test de privatisation-dislocation de l’éducation nationale transférée en e-learning.

– Test d’avancement de la vidéo-médecine à distance.

– Test de soumission des médias, de la population et des gauches (union nationale oblige).

– Test de démolition avancée du droit du travail.

1 – Le contexte

Depuis les années 1980, l’effacement de l’hypothèse communiste (1) laisse le capitalisme en roue libre et l’humanité livrée aux inégalités monstrueuses qui l’accompagnent. Or les profits ne se réalisent plus sur la fabrication et la vente de marchandises qui sont en surproduction (les voitures de 2018 ne sont toujours pas écoulées) mais sur la financiarisation-casino de l’économie et les réductions de dépenses publiques dans le cadre de politiques d’austérité. Si le capitalisme européen s’est assuré tout un temps de l’ordre social en échange de politiques de protection sociale, il s’aligne (dès 1983 en France) sur le capitalisme américain et s’engage dans la voie d’une privatisation-marchandisation de la société et d’une destruction des services publics. Ces dernières se réalisent dès Maastricht, puis dans l’imposition de la « Constitution » de l’Union Européenne et de sa monnaie unique interdisant aux États d’agir sur la protection sociale par des dépenses publiques, lesquelles sont désormais soumises à l’impératif de non-inflation, d’interdiction des augmentations de salaires pour maintenir le taux de profit des dominants, propriétaires d’entreprises ou traders. Mais réduire la protection sociale, réduire et supprimer les allocations chômage, démanteler les soins de santé, démolir la recherche, supprimer des postes à l’éducation nationale, vendre les barrages et les aéroports, baisser puis écraser les retraites… tout cela génère des mouvements de population insurrectionnels et incontrôlables (les gilets jaunes en sont un exemple) qui supposent que l’État se prépare à la guerre sociale en armant son dispositif policier vers le contrôle des mouvements insurrectionnels. Après les LBD, voici les drones et le suivi des smartphones. Dans son dernier ouvrage « La lutte des classes au 21e siècle » (2), Emmanuel Todd évoque la dérive fascistoïde du gouvernement Macron. Nous y sommes !

L’union nationale : vous avez aimé « Je suis Charlie » ? Vous allez adorer COVID-19 !

« Nous sommes en guerre », a déclamé sept fois Macron. Invisible, diffus, insaisissable l’ennemi combattu ? Qu’importe ! Car désigner un ennemi, a fortiori invisible, c’est faire taire tous les désaccords, au nom de l’union sacrée ! Si l’éducation populaire consiste à comprendre les systèmes à l’œuvre dans un événement, et à déjouer les effets de propagande en traquant les biais de pensée, il convient de s’alerter collectivement sur cet appel à l’union nationale : « Plus de place pour la division », ressassent les chroniqueurs. Mais rien n’est plus étranger à l’éducation populaire qu’une union sacrée renonçant à toute critique derrière un chef autoritaire ! Refuser cette injonction au consensus et à l’enrouement du débat rend alors nécessaire d’apporter notre voix à l’analyse de la situation…

La seule guerre à laquelle nous assistons est celle que le capitalisme mène sur nos existences. Dans cette crise sanitaire, que peut-on attendre d’un pouvoir qui a si férocement et si continûment attaqué la protection sociale de sa population, démoli l’hôpital, les retraites, le chômage, la formation continue, qui a rivalisé de suppressions de fonctionnaires avec les autres candidats à la présidentielle (moi 200 000 ! Non… moi 500 000 ! ) ? Rien !

Macron n’existe pas. La démolition de l’hôpital public a commencé avec Mitterrand et Bérégovoy dès le départ des ministres communistes en 1983, et s’est poursuivie avec les autres présidents. Macron lui-même n’a été fabriqué que pour prendre la suite des serviteurs du capital qui l’ont précédé à ce poste, et choisi pour sa capacité de nuisance… Car, privé de toute marge de manœuvre économique ou monétaire dans le cadre de l’UE, il n’a aucun autre pouvoir que celui de nous nuire. En s’affichant sans honte dans un hôpital saturé pour combattre les effets d’une situation dont il a fabriqué les causes, lui qui a supprimé plus de 4 000 lits d’hôpitaux sur la seule année 2018 et a charcuté plusieurs centaines de millions d’euros de moyens alloués aux personnels médicaux… Macron ne saurait nous rendre dupes : il n’est pas, et ne sera jamais, notre sauveur. Fidèle à son programme électoral exigé par le Medef, il se saisira de cette crise sanitaire pour renforcer la dévastatrice emprise du capitalisme sur nos existences. À l’heure où beaucoup se remettent à lire La stratégie du choc de Naomi Klein (3) et font l’expérience en grandeur nature d’un capitalisme qui déploie sa nuisance par crises successives, on peut s’attendre – « crise » et « union nationale » obligent – à une démolition accélérée du droit du travail, à une politique accrue d’austérité et de réduction des dépenses publiques.

Interrogé sur France Inter sur le fait de savoir si cette épidémie le ferait revenir sur sa proposition de 500 000 suppressions de postes de fonctionnaires, Bruno Retailleau (qui bien que dans l’opposition parlementaire n’a d’opposition à la politique du gouvernement que l’apparence) affirme sans sourciller qu’il ne sera pas question de ralentir les réformes ! Ces gens-là ne tireront aucune leçon. Au contraire. Cette crise sera pour eux l’opportunité d’une accélération des destructions, notamment celle des services publics. Noam Chomsky nous a prévenu·e·s : « Comment détruire un service public ? Commencez par baisser son financement. Il ne fonctionnera plus. Les gens s’énerveront, ils voudront autre chose. C’est la technique de base pour privatiser un service public »… et seule une insurrection ou une grève générale les arrêtera.

Car avec le COVID-19, c’est la guerre des classes qui va se durcir par un enchaînement trop prévisible pour ne pas être annoncé : crise sanitaire, crise économique, crise financière et, en bout de course, crise sociale ! Quand le COVID-19 aura mis sur le carreau un ou deux millions de chômeur·se·s supplémentaires, on pourra compter sur ce gouvernement, qui a déjà fait la démonstration de son amour de la protection sociale, pour nous concocter quelques exonérations de cotisations, dégrèvements, allègements fiscaux supplémentaires pour les patrons, bonus records pour les traders les plus malins, dont le job n’est pas de financer l’économie mais de jouer à la baisse ou à la hausse les fluctuations de l’économie… Pour eux, cette crise est un cadeau, qui comme, toutes les crises financières avant elle, ne sera rien d’autre qu’une banale crise cyclique de la surproduction qui permet au capital de se concentrer encore un peu plus en liquidant les maillons faibles des petites entreprises et en écrabouillant les travailleurs sous l’œil docile des lanceurs de LBD et des médias. Le capitalisme est le seul mode de production dans lequel les crises prennent la forme d’une surproduction (https://wikirouge.net/Crise_de_surproduction).

2 – Le test sécuritaire

16 mars (jour de l’annonce du confinement) : dans le département des Côtes d’Armor, 1 cas détecté (sur une population de 600 000 habitants). Le préfet fait survoler les plages par des hélicoptères de la gendarmerie.

Si des mesures de prudence et confinement dans le cas d’une épidémie sont un choix compréhensible, encore peut-on s’interroger sur les différentes modalités possibles d’un tel confinement : total ou régional, par tranche d’âge, avec ou sans possibilité de s’aérer, etc. À l’exception d’un accident nucléaire majeur, ou d’un virus que l’on contracterait par simple respiration dans l’air, aucune crise sanitaire ne peut justifier l’interdiction de promenades solitaires en forêt, sur des plages, dans les rues… Aucune crise sanitaire ne peut justifier que l’on désigne les citoyen·ne·s comme des coupables en puissance (lorsqu’Édouard Philippe annonce que le gouvernement prend des mesures de confinement drastiques car les citoyens ne sont pas suffisamment dociles, il transforme tout un chacun en délinquant). Aucune crise sanitaire ne peut justifier une politique hyper répressive incluant le survol d’une plage par des hélicoptères, l’interdiction de sortir plus de 20 minutes de chez soi, de s’éloigner de plus de 1km. Aucune crise sanitaire ne peut justifier que l’on ferme les parcs et les jardins publics. Aucune crise sanitaire ne peut justifier que l’on punisse des citoyen·ne·s d’amendes lourdes (jusqu’à 3 500 €) et de prison (six mois) en cas de promenades solitaires. N’importe quel gouvernement soucieux du bien-être de la protection de sa population en cas de crise sanitaire devrait au contraire prendre acte des difficultés personnelles, familiales, psychologiques, sociales considérables qu’entraîne un confinement, et le rendre supportable en invitant largement la population à s’aérer et à sortir se promener, à condition de respecter les mêmes règles de gestes barrières qui sont demandées pour le travail qui, lui, non seulement n’est pas solitaire, non seulement est autorisé, mais est rendu obligatoire sur rappel du Medef.

Au risque du sentiment d’une humiliation collective, aucune population ne peut comprendre qu’elle soit obligée d’utiliser les transports en commun pour aller travailler, à condition de respecter une distance d’un mètre, mais qu’elle risque la prison si elle va se promener sur une plage, en ne nuisant à personne, en ne mettant personne en danger dans la mesure où elle respecte les mêmes règles que celles imposées dans l’utilisation des transports en commun.

Avec Emmanuel Todd, nous rappelons que « faute d’avoir prise sur l’Histoire, les gouvernants français sont passés « en mode aztèque ». Ils se vengent de leur impuissance au niveau international en martyrisant leurs concitoyens… ». Et ils peuvent compter pour cela sur le zèle d’une police inféodée qui s’empressera de matraquer les promeneurs isolés à coups d’amendes à 135 euros pour leur apprendre à obéir. Nous savons depuis un an de gilets jaunes que nous ne pouvons plus attendre aucune protection de la police. Que, comme dans toutes les périodes de crise, comme en 1940, elle choisit de servir le gouvernement, et non plus le droit. Et cela risque bien de se renforcer… Comme l’écrit Raphaël Kempf, avocat pénaliste, « il faut dénoncer l’état d’urgence sanitaire pour ce qu’il est : une loi scélérate » ! Adopté à marche forcée pour une période soi-disant circonscrite, cet état d’urgence vise des objectifs à plus long terme : celui de violer les libertés élémentaires de tou·te·s, celui de donner à la police des pouvoirs illimités, celui de venir enterrer définitivement l’État de droit.

La constitution de la 5e République avait bricolé un régime présidentiel sur mesure pour un général dans une situation de guerre en Algérie. Elle transformait le Parlement en une chambre d’enregistrement, à l’image des 308 pantins recrutés à la hâte sur entretien au printemps 2017 pour servir de paillasson au Medef. Entre les mains des Hollande, Sarkozy, Chirac ou Macron, cette 5e République est entre les mains de voyous caractériels et doit être abandonnée. Macron n’hésitera pas à se réfugier derrière le COVID-19 pour utiliser les pleins pouvoirs de l’article 16 et faire interdire la presse, les réseaux sociaux, et ce qu’il appelle déjà les fake news et les incitations à la haine. Sa position est une position de haine de classe, et son gouvernement suinte la haine de classe. L’intérêt des ateliers constituants qui se multiplient partout en France est de nous préparer à écrire nous-mêmes la constitution dont nous aurons besoin quand nous aurons chassé ce pouvoir.

Cette guerre de classes, cette guerre au peuple, cette guerre aux pauvres, est lisible au niveau spatial, géographique. Dès les premiers jours, les médias ont évoqué le manque de « civisme » des habitant·e·s des quartiers populaires, épinglé.e.s pour leur inconscience face à la propagation et leur refus des contrôles : ainsi, le 19 mars, BFMTV dénonce des « violences urbaines malgré le confinement », des « rébellions et crachats sur des policiers » et même « des regroupements sur les toits d’immeuble » pour y faire des barbecues (jusqu’à quelle extrémité peuvent aller ces petits voyous de banlieue !). Depuis, des témoignages attestent d’interpellations policières violentes dans ces mêmes quartiers. Comme celle de Sofiane, 21 ans, habitant des Ulis (Essonne), qui, le 24 mars, a eu le grand tort de vouloir sortir de chez lui pour aller travailler (il est livreur pour Amazon !) : il a été rossé par les agents de la BAC pour avoir essayé d’échapper à leur contrôle (il n’avait pas son attestation de déplacement dérogatoire sur lui). Imagine-t-on les mêmes scènes à Neuilly ou à Passy ? Et, comme ce fut le cas pour les gilets jaunes, ces violences policières sont encore largement sous-médiatisées.

3 – Des médias au garde-à-vous

En dehors des aspects proprement médicaux de la situation sur lesquels nous ne sommes pas compétent·e·s (nous ne sommes pas microbiologistes et il y a déjà suffisamment de vidéos sur le coronavirus, d’interviews et d’exposés de tous bords, de tous scientifiques pour ne pas inonder davantage le débat), il nous revient en revanche d’interroger les aspects politiques et en soumettre les contradictions à notre intelligence collective. Compter sur nous-mêmes en somme et sur notre intelligence critique que nous nie l’intégralité (ou presque) des médias, docilement regroupés autour du pouvoir exécutif.

Le nombre de morts égrené chaque jour dans nos médias est profondément anxiogène. Le traitement médiatique de la situation nous rend inévitablement vulnérables et les conséquences sur nos citoyennetés sont dramatiques. On ne compte plus les exemples de personnes se faisant apostropher pour être sorties acheter du pain (franchement, a-t-on vraiment besoin de pain frais quotidien en cette période de catastrophe mondiale ?) ou pour avoir rendu visite à un proche. Tout le monde est en train de devenir le flic des autres. L’ambiance est à la dénonciation et aux milices de volontaires qui vont bientôt patrouiller dans les rues. Surtout si ces chiffres ne sont pas expliqués et qu’ils n’ont pour seule fonction que de créer un traumatisme sur fond de méfiance circulaire et nourrie de tous bords.

Expliquer les chiffres, cela voudrait dire les contextualiser, les mettre en perspectives (historiques notamment), les comparer à d’autres… Un exemple : sans vouloir minimiser l’épidémie, il est intéressant de savoir que le nombre de morts faits par le COVID-19 en quatre mois (environ 30 000) est à peu près identique au nombre de personnes qui meurent de faim chaque jour. Ou que le paludisme cause encore plus de 450 000 décès chaque année. Sans qu’on ne s’alarme, dans ces deux cas, des mesures à mettre en place pour éviter pareilles hécatombes. Et que dire de cette information en boucle sur les Ehpad qui se confinent avec le personnel ? Il y a en France 610 000 décès chaque année (une personne toute les 50 secondes) dont 25 % en Ehpad. Les décès au sein des Ehpad représentent donc plus de 150 000 morts par an. Nous parler des décès en Ehpad, c’est nous les présenter comme un problème injuste et terrifiant. On se demande alors ce qu’est la représentation d’un Ehpad pour un chroniqueur de TF1 : une colonie de vacances ? Une thalassothérapie ? Ou un de ces mouroirs sans personnel vendu au privé, qu’on intègre de façon définitive mais dans lequel on vous garantit un placement à 11 % si vous achetez une chambre pour la louer aux résidents ? Pour rappel (car c’est aussi cela mettre les chiffres en perspectives), la moyenne d’âge des morts du coronavirus en France est de 81,2 ans ! Et si la mort du musicien Manu Dibango a suscité beaucoup d’émoi, précisons tout de même qu’il avait… 86 ans.

La télé gouvernementale nous montre en boucle l’hôpital de Mulhouse saturé, l’armée qui évacue des malades en avion vers Toulon. Les tentes de médecine de guerre… terrible ! Mais elle se garde bien de questionner les odieux petits soldats des ARS (Agences régionales de santé) qui ont vidé l’hôpital de tous ses moyens, de tous ses personnels, qui ont mis cent directeurs en démission administrative il y a deux mois, et qui font fonctionner le matériel hospitalier en flux tendus .. Traduirons-nous un jour les ARS devant les tribunaux pour mise en danger délibérée à grande échelle de la vie d’autrui ?

Et c’est probablement à la lecture des médias de gauche ou d’extrême gauche qu’on mesure la puissance de cette manipulation à grande échelle. C’est cela une union nationale : faire taire notre capacité critique, adhérer à l’autorité du pouvoir. La chaîne Youtube « Osons causer » qui, jusqu’à peu décryptait les différentes faces des politiques macronistes, est désormais réduite à répercuter les ordres gouvernementaux : « Restez chez vous ! ». Si nous voulons prendre des leçons de civisme, nous n’avons pas besoin d’ « Osons causer », nous avons déjà TF1 pour traiter quelques doux promeneurs de « délinquants des parcs ». Le philosophe Vladimir Jankelevitch écrivait : « Je serai toujours le gardien de tes droits et jamais le flic de tes devoirs ». Si « Osons causer » renonce à sa mission d’éducation populaire, la preuve est apportée que le test en grandeur nature de soumission des médias (y compris ceux censés critiquer l’ordre de la domination) fonctionne !

S’il est si dur pour des médias, quels qu’ils soient, d’échapper à ces logiques manipulatrices, s’ils épousent si facilement la logique du pouvoir, c’est que les conditions de fabrication de l’information les ont déjà rendus structurellement perméables à cette logique.

Et déjà, la place prise par les chaînes d’info en continu, avec sa conséquence : la course à l’information en « temps réel ». Temps réel ? Allons bon… Cela supposerait qu’existe un temps « irréel » ? Ne serait-ce pas justement ce temps qu’on nous vend pour du « réel » qui, en évacuant l’histoire et les processus d’émergence des phénomènes, constitue l’« irréel », un temps qui n’a pas de sens ? Dans ce monde-là, il faut occuper l’antenne et meubler les flux en permanence. Donc trouver du nouveau au fil des jours, au fil des heures… Heureusement, ce qu’il y a de nouveau, presque en permanence, ce sont les chiffres. Alors… bingo sur ces chiffres qui montent, qui viennent s’aligner de manière vertigineuse sur les écrans ! Chaque jour apporte son lot de « nouveau record », de « chiffre jamais atteint »… Puisqu’il s’agit d’une « pandémie » en plein essor, la probabilité que le nombre de nouveaux cas détectés ou de nouveaux décès à l’hôpital en 24 heures soit inférieur à celui de la veille est sans doute inférieure à 1 %, non ? Donc balancer cette info, ce n’est pas vraiment un scoop, on est d’accord ? Il y a d’ailleurs fort à parier que le journaliste qui l’a annoncée en martelant chaque mot sur un ton affolé, quand il rentre chez lui et retrouve son conjoint, il ne lui dit pas : « Tu sais, c’est incroyable : le chiffre a encore progressé ! ». Oui : il est probable que, dans sa vie privée, il reste quelqu’un d’à peu près censé. Mais quand il passe à l’antenne, il devient cet imbécile qui nous fait prendre des vessies pour des lanternes.

C’est que, sur les ondes, il faut sacrifier aux rites de la dramatisation. Pour « vendre » et faire du « buzz », il faut maintenir le « suspense », « feuilletonner » l’information, avec, si possible, un bon « casting » et de « bons clients ». Autant de termes venus des mondes de la fiction et du commerce et qui se sont progressivement imposés dans les rédactions. C’est ainsi que se construit et se reconstruit le thème de la « vague » épidémique qui va déferler (sans qu’on ne sache jamais pourquoi le « pic » est attendu à tel moment). Avec sa conséquence inéluctable, en gros titre à la « une » de l’Est Républicain du 23 mars : « Vers un inévitable durcissement du confinement » (quatre semaines plus tôt, de nombreux médias titraient sur le « recours inévitable au 49.3 » à propos de la réforme des retraites !). Prophétie auto-réalisatrice dans laquelle les médias oublient – ou feignent d’oublier – le rôle qu’ils jouent eux-mêmes.

Autre facteur structurant : la place prise dans les médias par un ballet d’experts où se succèdent hypothèses hâtives et contradictoires (sur les tests, le port de masques, l’efficacité du traitement par la chloroquine…), sans que les faux pronostics ne soient ensuite rectifiés et sans que l’on précise que « médecin » n’est pas un titre suffisant pour se qualifier d’expert en matière de COVID-19. Mais avec cette certitude auto-proclamée : les fake news, c’est l’affaire des réseaux sociaux ; l’information sérieuse et vérifiée, celle des médias main stream.

4 – La gouvernance « scientifique »

Dans un monde où les demandes de financement de la recherche publique sur les coronavirus sont restées lettre morte, où les multinationales de la pharmacie ont plus de pouvoirs que les États et où le vaccin de ce coronavirus engrangera des milliards de profits, qu’est-ce qu’un expert ? Qui sont les « scientifiques » qui « conseillent » un gouvernement entièrement dévoué aux multinationales ? (voir Monsanto-Macron, et les milliers de cancers liés au Roundup). Y aura-t-il des conflits d’intérêts ? Jupiter met ses pas dans ceux d’un « conseil scientifique », créé le 10 mars et invité à infléchir voire à dicter les décisions. Cette délégation de pouvoir à l’expertise « scientifique » présente de multiples dangers. Elle éteint toute contestation au nom de l’intérêt supérieur : elle gomme ce que nous, gesticulant·e·s et formateur·trice·s, militant·e·s de l’éducation populaire, avons appris et ne cessons de marteler : tout point de vue est nécessairement « situé », on ne parle toujours que de « quelque part », et avec une intention. Mais non : les experts, eux, échappent à cette condition humaine puisqu’ils parlent de nulle part et sans jamais aucune intention autre que de nous transmettre la vérité.

C’est dire à quel point cette délégation va faciliter le passage à une société de contrainte…

5 – Le COVID19, révélateur mais aussi accélérateur des inégalités

Isolement des plus vulnérables, exploitation des plus précaires, contamination des plus exposé.e.s, stigmatisation des classes populaires (car ce peuple que l’on doit confiner, c’est bien celui des classes populaires, celles qui pourraient désobéir, ces classes dangereuses…), entassement des plus pauvres dans des logements insalubres pendant que les bourgeois aisés des arrondissements parisiens fuient leur 200 m2 pour aller (exode sanitaire oblige !) se mettre au vert dans leur maison secondaire ou dans une villa louée pour l’occasion… cette crise sanitaire amplifie le développement des rapports de domination.

Regardons du côté de la condition des femmes. Par leur position dans la société, les femmes représentent indéniablement une classe fragilisée par cette crise sanitaire et le confinement que celle-ci impose. La situation des femmes victimes de violences conjugales est alarmante. Les chiffres actuels montrent une augmentation de 32 % des cas depuis le début du confinement. Des situations où la présence permanente du mari violent rend les demandes d’aide et les moyens de protection extrêmement difficiles. 210 000 femmes sont violentées par leur mari chaque année en France. Le confinement porte donc ce chiffre à (au moins) 300 000. Belle réussite du confinement ! Toujours dans la sphère de l’intime, l’accès à l’avortement est fragilisé, notamment pour les adolescentes qui n’ont plus de prétexte pour sortir de chez elles.

Et puisque, dans cette crise, c’est bien le monde du travail qui impose la marche à suivre, dans la sphère productive, l’exploitation des femmes se poursuit. Il y a les plus précaires, celles qui vivent sous le seuil de pauvreté, celles qui n’auront pas le choix d’accepter de travailler – quelles que soient les conditions sanitaires – pour pouvoir boucler la fin de mois. Il y a les femmes élevant seules leurs enfants, qui, faute d’école ou de nounou, subiront un chômage partiel qui les mettra à terre. À la fin de la crise, quelle sera la posture des banques envers ces femmes ?

On le sait : parmi le travail dédié aux femmes, celui du soin. Le 12 mars dernier, Macron demandait au personnel hospitalier de « continuer à faire des sacrifices ». La division sexuelle du travail à l’œuvre dans notre société fait reposer ce « sacrifice » sur une large majorité de femmes : 90 % de femmes chez les aides-soignantes, 87 % de femmes chez les infirmières… Les postes prestigieux, eux, sont occupés par des hommes. Avec la pénurie de matériel de protection, entre l’aide-soignante et le chirurgien, qui aura le masque ?

Le sacrifice se joue entre les classes sociales qui se côtoient à l’hôpital. Le sacrifice se joue entre les classes sociales tout court. Les femmes font partie des dominé·e·s, des exploité·e·s du système capitaliste, à qui l’on demande de continuer à faire marcher la machine économique à n’importe quel prix, et qui n’en obtiendront que du mépris (une prime de 1000 € ?) lorsque les puissants n’auront plus peur d’attraper la grippe.

6 – Le COVID19, arme de guerre… contre l’école

La mise en place de l’école à distance est une aubaine pour qui s’acharne à détruire le service public. C’est une véritable expérimentation grandeur nature pour terminer la privatisation de l’école rêvée par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) et mise en œuvre par les ministres successifs depuis Luc Ferry.

Quoi de mieux que d’amener les enseignants à se penser comme des « facilitateurs pédagogiques » pour assurer la « continuité pédagogique » ? Le rêve ultime de l’idéologie libérale : l’enseignant·e est déchargé·e de toutes responsabilités éducatives, de tout désir de penser l’élève comme un être humain complet et complexe. L’enfant n’existe plus. Le sacro-saint programme construit autour des compétences n’a plus qu’à être digitalisé. Les enseignant·e·s deviennent des « intervenants à distance », pratiquant le « e-learning », surfant sur des plate-formes privées dont les contenus deviennent contrôlables et évaluables. Le contrôle : outil indispensable à la légitimité de la domination. Pour preuve ce mail envoyé ce jour, par une enseignante de maternelle, qui demande aux parents d’envoyer une photo de leur enfant en train de travailler : « Nous devons assurer la continuité pédagogique et l’inspection nous demande de vérifier qu’elle est bien mise en œuvre par les parents, sinon cela peut être considéré comme de l’absentéisme ». Pressions, contrôles et menaces… on y retrouve alors tous les ingrédients de la loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel », adoptée en 2018, qui permet d’imposer une « démarche qualité » à tous les organismes de formation. Calquée sur des procédures de rentabilité industrielle, la démarche qualité a réussi le tour de force de mettre tous les organismes de formation en concurrence, d’imposer un vocabulaire unique (celui de la langue de bois bien sûr), de récupérer tous les contenus pédagogiques, de dématérialiser au maximum en réduisant les liens humains au minimum. Une expérimentation grandeur nature de ce qui est déjà à l’œuvre dans l’éducation nationale !

Alors on peut toujours penser que l’école par internet, c’est juste provisoire, que non cette loi n’est pas une étape intermédiaire pour finir de faire de l’école le réservoir de main d’œuvre du capital au détriment d’un lieu où penser la société de demain… si seulement cette expérimentation n’était pas déjà dans les tuyaux depuis plus de trente ans : baisse du nombre de fonctionnaires, privatisation de l’enseignement supérieur, décentralisation favorisant le lien avec le marché du travail local, emploi de directeurs devenus des managers, suppressions massives des postes éducatifs et de soins dans les établissements (psychologues scolaires, assistants sociaux, éducateurs, infirmiers…), mise en concurrence des établissements par l’attaque du statut d’enseignant (précarisation du métier, CDD, contractuel·le·s) et les enseignements de spécialités avec la loi Blanquer… Les bases sont posées, affirmées, assumées… Comment être naïfs au point de penser que cette période ne sera qu’une parenthèse ?

Et le place des enf… des élèves pardon ! C’est simple : on remplace une heure de cours par une heure de travail personnel… La durée d’attention d’un élève en classe varie de 4 minutes en maternelle à 35 minutes par heure pour un adulte. Transformer alors une heure de cours en une heure de travail personnel, c’est multiplier l’exigence de productivité scolaire par deux au minimum pour les lycéens. De plus, cela ne tient pas compte de chaque élève. Là où l’enseignant·e va évaluer que, sur la classe d’âge concernée, le travail donné est faisable en une heure, la réalité sera que ce travail sera réalisé en 30 minutes par certains et en 1h30 par d’autres. Ajoutons à cela les conditions matérielles de chaque élève : chambre seule ou non, travail sur ordinateur ou sur smartphone, accès à une imprimante scanner ou pas, nombre de personnes dans la maison et en capacité d’aider scolairement ou pas… Sans oublier qu’actuellement, celles et ceux qui sont toujours au travail – et donc pas disponibles pour leurs enfants – sont les salarié·e·s les plus précaires : ouvrier·e·s, caissières, aides à domiciles …On voit bien à nouveau les réalités matérielles niées, on voit bien comment, au profit de la « continuité pédagogique », on enterre les enfants des classes populaires pour pouvoir applaudir les quelques autres à la fin du confinement… Bravo les enfants, vous voyez bien que c’était possible : quand on veut, on peut !

Les ultra-libéraux de l’Union européenne et de l’OCDE l’ont rêvé, le COVID-19 l’a fait : la dématérialisation complète et totale de l’éducation nationale. Les requins de l’ordre capitaliste lorgnent sur ce ce marché éducatif mondial à conquérir (estimé à 20 000 milliards de dollars, dont 7 000 milliards d’euros pour l’Europe). Le fruit est mûr pour privatiser le système éducatif… Il ne restera plus qu’à Hachette édition (propriété du groupe Lagardère) à nous vendre par millions les logiciels que cet enseignement à distance, assuré par des « uber-profs », nécessitera. Et que feront les parents ? Dans le marasme de l’offre proposée, dans ce climat de compétition acharnée, les familles paieront bien sûr, enfin celles qui le pourront ! Pour le plus grand bonheur de la Bourse. L’OCDE l’a dit : les perspectives de profit pour les investisseurs institutionnels sur le marché éducatif mondial sont de 1 à 7 quand elles ne sont que de 1 à 2 sur le marché de la construction automobile.

Et lorsqu’il faudra, une fois la mission éducative de l’éducation nationale piétinée, se charger de transmettre quelques « savoir-être » et « compétences relationnelles » aux enfants et adolescents, le marché du développement personnel viendra nous vendre sa came à grands coups de conférences, de cours de coaching et de slogans plus creux les uns que les autres : « Sois le monde que tu veux voir », « La confiance en soi est le premier secret du succès », etc. Comme l’a si bien montré Eva Illouz dans son livre Happycratie, le développement personnel est non seulement un marché juteux, mais surtout l’ami protecteur des dominants puisqu’il contribue à invisibiliser les rapports sociaux de domination (classe, race, genre) au profit d’un seul discours : « Tu as les ressources en toi pour t’en sortir », et autres outils de culpabilisation individuelle. Théorisée aux Etats-Unis, la « psychologie positive » est la condition de la domination capitaliste dans les entreprises et sur nos vies.

7 – COVID19 et droit du travail

Pendant qu’on nous invite à nous laver inlassablement les mains, le patronat, lui, se les frotte ! Emmanuel Macron est définitivement l’ami des grands patrons. Et voilà la loi d’urgence face à l’épidémie qui autorise le gouvernement à agir par ordonnances. Le texte 52 de ces dernières permet à l’employeur d’imposer une durée de travail hebdomadaire portée à 60 heures, le travail le dimanche, des dates imposées de congés payés…

Il est intéressant de comparer les intitulés de ces ordonnances. Ici : « Ordonnance portant mesures d’urgence en matière de congés payés, de durée du travail et de jours de repos » ; et là : « Ordonnance adaptant temporairement les conditions et modalités d’attribution de l’indemnité complémentaire » . Il n’est sans doute pas anodin de voir que, dans la seconde, apparaît le terme « temporairement », indication à laquelle Muriel Pénicaud s’est formellement opposée lorsqu’un amendement proposa de le faire figurer dans l’ordonnance « congés payés et autres… ». De là à penser que ces dérogations au code du travail soient destinées à perdurer…. Relance de l’économie oblige : 60 heures par semaine, réduction du repos quotidien de onze à neuf heures, soit quinze heures de travail-transport chaque jour ne font que nous renvoyer aux conditions de 1841, date de la première loi sur le travail. Cet « effort » qui va être imposé au monde du travail ne sera pas imposé à toutes les catégories sociales. Un amendement visant à relever le montant de la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus, faisant passer son taux de 3 % à 5 % des revenus supérieurs à 250 000 euros par an, a été sèchement rejeté.

Dans un tweet du 24 mars, Bruno Le Maire demande aux entreprises, notamment les plus grandes, « de faire preuve de la plus grande modération sur le versement de dividendes. C’est un moment où tout l’argent doit être employé pour faire tourner les entreprises ». Une simple demande donc, pas d’ordonnance ici pour contraindre le capital à participer à l’effort collectif alors même que les entreprises européennes s’apprêtent à verser 359 milliards d’euros à leurs actionnaires au titre des dividendes de l’année 2019. Pourtant, malgré ces chiffres exorbitants, l’État, pour pallier à la suspension partielle de l’économie, va soutenir ces mêmes entreprises en prenant en charge une partie des salaires, à travers les mesures de chômage partiel, ainsi qu’en suspendant les obligations fiscales et sociales de ces mêmes entreprises.

Au final, c’est bien aux travailleur·se·s que Macron s’en prend à nouveau pour « soutenir l’économie » en s’attaquant, non pas aux dettes sous lesquelles croulent les entreprises et dont il pourrait déclarer un moratoire, mais… aux cotisations sociales et aux impôts qu’elles versent, et au droit du travail.

Voulons-nous que la « guerre » menée par une classe dirigeante qui a montré son impréparation absolue à faire face à la pandémie – parce qu’elle a organisé le démembrement des services publics et de la production en France de biens de première nécessité – soit à nouveau l’occasion d’une union sacrée pour « sauver l’économie » en s’attaquant aux travailleur·se·s et en soutenant les prêteurs capitalistes, comme cela s’est fait en 2007 avec les beaux résultats que l’on sait ? Nous faisons depuis plus de dix ans l’expérience amère de la potion capitaliste que Macron veut à nouveau nous faire avaler alors que c’est elle qui nous a conduits à une impasse dont il prétend nous faire sortir en en rajoutant une louche. C’est assez !

Nous n’allons pas nous faire avoir à nouveau. Nous savons que nous ne pouvons attendre que le pire des « mobilisations générales » et de « l’union nationale » dans lesquelles nous enrôle la classe dirigeante sans nous demander notre avis, pour nous faire taire. Seule une mobilisation venue d’en-bas sera efficace contre le retour régulier de pandémies liées à une excessive division internationale du travail et à un rapport de plus en plus mortifère au vivant et à la nature dans la folle organisation capitaliste de la production.

La médiocrité de la réponse à la pandémie fait prendre conscience de l’absurdité de faire dépendre notre production de groupes capitalistes indifférents au maintien d’un tissu productif équilibré sur un territoire, qu’il soit régional ou national : les exemples d’entreprises neuves fermées alors qu’elles produisent des masques ou des bouteilles d’oxygène ont fait le tour des réseaux sociaux. Les travailleur·se·s (pas l’État !) doivent devenir propriétaires de tout outil de production de biens communs, les actionnaires doivent être évincés sans indemnisation, et les prêteurs non remboursés.

Autre prise de conscience : les ressources des personnes ne doivent pas dépendre de l’aléa de leur activité. Le confinement laisse nus tous les indépendants et génère un chômage partiel plein de trous qui vont notablement réduire les ressources d’employés du privé ou de contractuels de l’État. Alors que les fonctionnaires, eux, conservent leur salaire, qui est lié à leur grade et non à leur emploi. Seul le salaire lié à la personne (celui des fonctionnaires, celui des salariés à statut, celui des retraités… bref celui qu’attaquent avec détermination tous les gouvernements de l’Union européenne) nous permet de sortir de la forme capitaliste de la rémunération, qui la lie à la mesure d’activités aléatoires avec le filet de sécurité d’un revenu de base. Nos personnes doivent être libérées de cet aléa et reconnues, de 18 ans à la mort, par un salaire posé comme un droit politique et qu’il serait raisonnable d’inscrire dans une fourchette de 1 à 3. Chacun·e, à sa majorité, quels que soient son passé scolaire et son handicap, est doté·e du premier niveau de qualification, et donc des 1700 euros nets du Smic revendiqué, et peut, par des épreuves de qualification, progresser jusqu’à un salaire plafond de 5000 euros nets : au-delà, les rémunérations n’ont aucun sens. Droit politique de tout adulte vivant sur le territoire national, le salaire peut stagner, mais jamais diminuer ou être supprimé.

La propriété de tout l’outil par les travailleur·se·s et le salaire lié à la personne supposent une forte socialisation du PIB. Déjà, plus de la moitié est socialisée dans les impôts et cotisations sociales. Il faut aller encore plus loin. La valeur ajoutée des entreprises doit être affectée non plus à des rémunérations directes et à du profit, mais à des caisses gérées par les travailleur·se·s comme l’a été le régime général de 1947 à 1967. Elles verseront les salaires et subventionneront l’investissement, y compris par création monétaire. Alors nous pourrons libérer du capital nos vies et notre pays.

La survenue de l’épidémie de coronavirus a mis en évidence l’état de délabrement de l’hôpital public après quarante années de politiques libérales qui lui ont été imposées. Hasard du calendrier, cette épidémie a conduit le gouvernement à suspendre son projet de réforme des retraites. Maladie, vieillesse : deux branches de la sécurité sociale réunies par les événements.

Comme Ambroise Croizat et ses co-détenus au bagne de « Maison carrée » à Alger préparèrent un plan complet de sécurité sociale, mettrons-nous à profit cette période pour réfléchir aux revendications à porter dès la fin de la période de confinement ? Parmi celles-ci, une reconstruction de la sécurité sociale dans ses structures révolutionnaires de 1946, en revenant non seulement sur les exonérations de cotisations patronales, mais en revendiquant leur augmentation. Car c’est bien l’augmentation de ces cotisations qui permit à la sécurité sociale de subventionner la mise en place des Centres hospitaliers universitaires (CHU) au début de années 1960, transformant des mouroirs en usines de santé. Des plans de nationalisation de l’industrie pharmaceutique et de la recherche scientifique seraient également des revendications incontournables. Profiter de cette épidémie pour obtenir la reconquête de droits précédemment conquis représenterait en quelque sorte un renversement de la « stratégie du choc ».

L’Ardeur Conférences Gesticulées

Notes :
1 Alain Badiou : L’hypothèse communiste, Ed Lignes
2 Emmanuel Todd : La lutte des classes en France au 21e siècle. Ed Seuil
3 Naomi Klein : La stratégie du choc. Ed Babel

Source : http://www.ardeur.net/2020/04/covid-19-lami-des-dominants

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Alain Supiot : DU GOUVERNEMENT PAR LES LOIS À LA GOUVERNANCE PAR LES NOMBRES #4 L’essence de la loi dans la tradition juridique occidentale et #5 Ritualisme et légalisme

Les quatrième et cinquième leçons d’Alain Supiot sur la gouvernance par les nombres s’intitulent
#4 « L’essence de la loi dans la tradition juridique occidentale »
#5 « Ritualisme et légalisme »
.

Ce retour fondamental à l’idée de LOI (pour servir au mieux l’intérêt général) est utile pour comprendre la catastrophe néolibérale de « la gouvernance par les nombres« . Ces 5 premières leçons sont comme une « fondation » qui va donner leur assise, et donc leur solidité, aux leçons suivantes (à partir de la 6) que je trouve enthousiasmantes de pertinence et d’importance ; vous verrez, on y arrive presque 🙂

Voici les deux présentations de Merryl Moneghetti :

#4 « L’essence de la loi dans la tradition juridique occidentale »

Pourquoi « Le Dictatus Papae » de Grégoire VII représente-t-il un moment fondateur en 1075, un tournant dans l’histoire de l’Etat moderne? Le juriste Alain Supiot analyse comment l’autonomisation de la sphère juridique s’est transmise aux premiers états séculiers, nés de la révolution grégorienne.

Image de Grégoire VII provenant de la Basilique Saint-Paul-hors-les-Murs à Rome /Spirit of Justice by Ford Madox Brown (1845) / Dictatus papæ, archives du VaticanImage de Grégoire VII provenant de la Basilique Saint-Paul-hors-les-Murs à Rome /Spirit of Justice by Ford Madox Brown (1845) / Dictatus papæ, archives du Vatican • Crédits : Wikicommons

Comment la culture juridique de Common Law est-elle celle qui a le plus de traits communs avec la Rome antique?

Nous poursuivons aujourd’hui l’examen de « L’essence de la loi dans la tradition juridique occidentale » dans le cadre du cours quAlain Supiot, Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire «État social et mondialisation : analyse juridique des solidarités» consacre au passage du « Gouvernement des lois à la gouvernance par les nombres. »

Dans sa présentation pour le Collège de France, Alain Supiot rappelle pourquoi il faut situer la notion de gouvernement, mais aussi l’État, l’histoire du droit, ce qu’il appelle « le gouvernement par les lois » dans la longue durée. Il s’attache notamment à la matrice juridique romaine de notre culture et à la division des empires romains d’orient et d’occident. Il souligne combien on méconnaît l’importance décisive de cette division dans l’histoire juridique. Nous allons découvrir comment la révolution grégorienne a fait naître une nouvelle conception de l’ordre juridique marquée par la distinction du pouvoir temporel et de l’autorité spirituelle. Droit et théologie sont séparés et cela a ouvert, et cela peut-être non sans paradoxe, la voie à la reconnaissance corrélative d’un pouvoir temporel et à la naissance de l’Etat moderne.

« Dès lors, le droit s’est affirmé comme une technique placée entre les mains d’experts qui n’ont pas besoin de s’interroger sur la raison des lois« , nous explique Alain Supiot.

Poursuivant son histoire de l’évolution des institutions, Alain Supiot voit dans le droit dit « continental » et la Common Law « deux rameaux de la culture juridique occidentale », ainsi définie, malgré les spécificités de chacun qui ont pu être accentuées.

« Bien que rivaux, Droit continental et Common Law sont tous deux confrontés depuis l’entreprise coloniale à des montages institutionnels différents avec lesquels ils ont été et demeurent plus que jamais obligés de composer dans le contexte de la mondialisation. »

Il s’agit enfin d’interroger la notion de l’État de droit qui va naître de l’articulation de la loi et du droit à partir du XIXe siècle.

Nous gagnons l’amphithéâtre du Collège de France, pour le cours d’Alain Supiot, « L’essence de la loi dans la tradition juridique occidentale », le 12 janvier 2013.


#5 « Ritualisme et légalisme »

Pourquoi l’hétérogénéité de la loi en Afrique ? Qu’est-ce que l’Ecole des lois en Chine? Soumission aux lois ou obéissance à un rituel pour garantir l’ordre social? Le juriste Alain Supiot revient sur le ritualisme & questionne ces formes d’organisation des rapports sociaux parmi les plus anciennes.

Le caractère chinois fă 法, "loi" / Peinture de Bernard d'Agesci (1757-1828), La justice, musée de Niort.Le caractère chinois fă 法, « loi » / Peinture de Bernard d’Agesci (1757-1828), La justice, musée de Niort. • Crédits : Wikicommons

Alain Supiot, Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire «État social et mondialisation », met en valeur l’approche transnationale et trans-disciplinaires des questions posées par la mondialisation et la révolution numérique, qui bouleversent toutes deux nos sociétés et nos institutions. Aussi, nous propose-t-il dans le cadre de sa série consacrée au passage du « gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres », de se pencher sur l’École des lois dans la culture juridique chinoise.

« Penser un ordre en termes de loi n’a en effet rien d’universel« , explique-t-il. Dans de nombreuses sociétés, c’est l’observance de rituels qui assure le bon ordre et non l’obéissance à des lois.

Le juriste ouvre sur l’exemple des « difficultés de traductions rencontrées dans de nombreuses langues africaines pour incorporer cette notion de loi, arrivée avec la colonisation ».

Si le cas chinois est particulièrement intéressant, souligne-t-il encore, c’est parce que « les institutions impériales sont nées d’un conflit, puis d’une combinaison du ritualisme et du légalisme« .

« Cette symbiose est à l’œuvre dans de nombreux traités classiques chinois sur l’art du gouverner, qui se sont efforcés de tempérer par le ritualisme la dimension proprement totalitaire du légisme. Et aujourd’hui encore, le légisme continue de percer sous le vernis confucianiste qui enduit l’économie socialiste de marché de la République populaire de Chine« .

La pratique de l’analyse juridique d’Alain Supiot, son approche qui mêle longue durée, comparatisme et interdisciplinarité, invitent à ouvrir le regard. Son cours a été publié chez Fayard, sous le titre La Gouvernance par les nombres. En ouverture du chapitre, qui présente les « Autres points de vue sur les lois« , il remarque :

« chaque civilisation prête spontanément à ses catégories de pensée une universalité qu’elles n’ont pas. Les Occidentaux y sont d’autant plus enclins que, grâce à leurs techno-sciences, ils ont dominé depuis trois siècles le reste du monde. Cette période est en train de se clore, il leur faut désormais compter avec d’autres manières de concevoir l’organisation des sociétés humaines. » (p.81)

Et nous gagnons l’amphithéâtre du Collège de France, pour le cours d’Alain Supiot , le 28 février 2013 : « Autres points de vue sur la loi, ritualisme et légalisme »

Source : France culture,
https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-3
et
https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-4

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Alain Supiot : DU GOUVERNEMENT PAR LES LOIS À LA GOUVERNANCE PAR LES NOMBRES #3 L’essence des lois, le nomos grec et la lex dans le droit romain

La troisième leçon d’Alain Supiot sur la gouvernance par les nombres s’intitule « L’essence des lois, le nomos grec et la lex dans le droit romain ».

Vous verrez qu’il est très utile de rappeler les fondements de notre ordre juridique traditionnel pour comprendre en profondeur la révolution catastrophique (en cours) du néolibéralisme, et donc de l’Union européenne, avec leur idéologie utilitariste, scientiste et gestionnaire.

Voici la présentation de Merryl Moneghetti :

Pourquoi Aristote a-t-il récusé l’assimilation de l’art législatif à 1 technique de gouvernement? Pourquoi l’idée selon laquelle l’autorité des lois dépend de leur stabilité a-t-elle couru jusqu’à nous? Alain Supiot revient sur l’apport des Grecs anciens sur l’idée de loi & le legs romain juridique.

Aristote par Lysippe, copie romaine (période impériale) d'un bronze, Musée du Louvre / Artgate Fondazione Cariplo - Allegoria della Giustizia, par Canova, 1792, Corpus iuris civilisAristote par Lysippe, copie romaine (période impériale) d’un bronze, Musée du Louvre / Artgate Fondazione Cariplo – Allegoria della Giustizia, par Canova, 1792, Corpus iuris civilis • Crédits : Wikicommons: E. Gaba (Aristote), Artgate Fondazione (Allégorie)

« La conception du droit, vidée de toute interrogation politique ou philosophique est-elle un héritage du droit romain » ? Comment « devenue technique de gouvernement, avec les Romains, la loi est-elle susceptible de servir aussi bien une monarchie, une oligarchie qu’une démocratie ».

Alain Supiot, Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire «État social et mondialisation : analyse juridique des solidarités», fondateur en 2008 de l’Institut d’études avancées de Nantes, dont il préside aujourd’hui le comité stratégique, interroge l’apport grec de notre idée de la loi et la matrice juridique romaine de notre culture dans le cadre de sa grande série de cours sur les changements qui nous font passer « Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres ».

De l’ « englobement de la lex par le ius » naît le droit romain, rappelle Alain Supiot et un paradigme institutionnel promis à une extraordinaire carrière :

« un ordre juridique qui tout à la fois s’impose aux gouvernants et il est un instrument de leur pouvoir. Cet ordre s’impose à eux car il autonomise la forme juridique et investit les gouvernés de droits individuels opposables. Et il est un instrument de leur pouvoir, car, à la différence de la loi religieuse ou scientifique, la loi civile donne force normative à la volonté humaine et peut être modelée et transformée par elle. »

Revenant sur le legs antique, dans une tribune donnée auFigaro le 7 novembre 2016, sur le « granddélitement de la démocratie » Alain Supiot rappelle :

« La démocratie est un cadre institutionnel fragile qui, faisant crédit à la valeur de la parole, nous permet de confronter durement nos opinions sans en venir aux coups.

« Mais c’est un régime qui ne peut survivre durablement , écrit-il qu’à deux conditions, repérées depuis l’Antiquité: d’une part des citoyens que ne divisent pas de trop grands écarts de richesse et rendus capables de se hisser à la considération de l’intérêt général au-delà de leurs passions et intérêts particuliers ; et d’autre part des gouvernants issus de leurs rangs, qui ne se considèrent pas comme les maîtres des hommes, mais comme les serviteurs des lois. »

Revenant sur la crise actuelle, il conclut,

Cela permet aussi de comprendre pourquoi il est dangereux de ne tenir compte des scrutins que lorsqu’on les gagne: le discrédit qui en résulte sape les bases mêmes de la démocratie, encourage la quête de l’homme fort et ouvre les vannes de la violence. »

Cela posé, questionnonsle nomos grec et la lex dans le droit romain, pour la première partie que consacre Alain Supiot, à « L’essence de la loi dans la tradition juridique occidentale », le 14 février 2013. A cette première heure tournée vers l’antiquité succédera une deuxième partie sur la révolution grégorienne et nous gagnons l’amphithéâtre du Collège de France.

Source : France culture, https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-2

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Alain Supiot : DU GOUVERNEMENT PAR LES LOIS À LA GOUVERNANCE PAR LES NOMBRES #2 En quête de la machine à gouverner

La deuxième leçon d’Alain Supiot sur la gouvernance par les nombres s’intitule « En quête de la machine à gouverner » :

Voici la présentation de Merryl Moneghetti (dont je trouve toutes les synthèses remarquables) :

« Pourquoi dans le contexte de la globalisation, faut-il s’interroger sur la diversité de sens de la notion de gouvernement ? Pourquoi l’Etat social est-il une catégorie à requestionner? Pourquoi la quête de la « machine à gouverner » et pourquoi cette machine n’est-elle plus régie par des lois ?

Couverture du Léviathan de Thomas Hobbes en 1651 / "L'écrivain", automate de Pierre Jacquet-Droz, 1774 (A. Supiot reprend le détail du mécanisme dans "La Gouvernance par les nombres"Fayard, p 37)Couverture du Léviathan de Thomas Hobbes en 1651 / « L’écrivain », automate de Pierre Jacquet-Droz, 1774 (A. Supiot reprend le détail du mécanisme dans « La Gouvernance par les nombres »Fayard, p 37) Crédits : Wikicommons / Musée d’art et d’histoire, Neuchâtel

Quel est ce besoin vital de se mettre en scène pour tout gouvernement, qu’il soit un Etat ou une entreprise ? Que veut dire le mot « représenter » en droit du travail ? Comment la loi peut-elle perdre sa « souveraineté pour se faire l’instrument de la réalisation d’un programme dans l’imaginaire cybernétique ?

Nous poursuivons en compagnie du juriste Alain Supiot, Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire «État social et mondialisation : analyse juridique des solidarités», fondateur en 2008 del‘Institut d’études avancées de Nantes, sa série de cours intitulée, « Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres ».

Dans la présentation de ce cours pour le Collège de France, Alain Supiot souligne :

« Derrière le glissement sémantique du « gouvernement » à la « gouvernance », c’est une nouvelle façon de diriger les hommes que donne à voir l’analyse juridique. La raison du pouvoir n’est plus recherchée dans une instance souveraine transcendant la société, mais dans des normes témoignant de son bon fonctionnement. »

Cette semaine, Alain Supiot explore le gouvernement par les lois sur la longue durée (de l’Antiquité à aujourd’hui) et il interroge le rapport aux lois d’autres cultures. Il indique ainsi reprenant les travaux de l’ethnobotaniste André Haudricourt :

« A la métaphore du berger ou du timonier – de celui qui conduit les hommes avec un bâton, en exerçant sur eux une action directe – s’oppose dans les pays à dominante horticole celle du jardinier, qui agit indirectement en créant les conditions les plus favorables à l’éclosion du génie propre de chaque espèce de plante ».

Alain Supiot suit l’évolution de la « machine à gouverner imaginée par Hobbes »,

« calquée sur le modèle de l’automate et régie par des lois inflexibles du même types que l’astrophysique » vers son modèle cybernétique.

Dans une interview donnée au magazine, L’Usine Nouvelle en 2015, Alain Supiot résumait :

« Comme souvent, le changement d’imaginaire a commencé dans l’ordre juridique avant de s’exprimer au plan scientifique et technique. La perte de la foi dans l’existence d’un souverain législateur date du XIXe siècle et de la première crise de légitimité de l’État. C’est cette crise qui a donné naissance à l’État social, mais aussi aux expériences totalitaires du XXe siècle qui ont cherché dans la science les « vraies lois » devant régir l’humanité. Au plan scientifique et technique ce sont dès les années 30, de grandes découvertes mathématiques, puis l’invention de la machine de Turing et les débuts de l’informatique, qui marquent ce passage à l’imaginaire cybernétique (…) Trois concepts jouent un rôle essentiel dans cette nouvelle vision de l’homme et du monde : le programme, le feedback (aujourd’hui nous dirions la « réactivité ») et la performance. « L’homme machine » des XVII-XVIIIe siècles disparaît, ou plus exactement, il se métamorphose en « machine intelligente », machine programmable par des objectifs chiffrés (…) Le fantasme aujourd’hui poursuivi est celui d’une mise en pilotage automatique des affaires humaines. »

Alors, comment l’Europe pense-t-elle le gouvernement des hommes ? Nous gagnons l’amphithéâtre du Collège de France, pour le cours d’Alain Supiot, le 7 février 2013, « En quête de la machine à gouverner ».


Pour prolonger:

Les ressources en ligne autour d’Alain Supiot : bibliographie, conférences et entretiens, les résumés annuels des cours…

La leçon inaugurale d’Alain Supiot, « Grandeur et misère de l’État social » sur France Culture et auCollège de France(lien vers le fichier vidéo).

Alain Supiot, La Gouvernance par les lois, Fayard, 2015, Collection « Poids et Mesures du monde »

Alain Supiot, La Gouvernance par les nombresAlain Supiot, La Gouvernance par les nombres • Crédits : Fayard

Le musée d’art et d’histoire de Neuchâtel présente sur son site des photos des automates de l’horloger, Pierre Jaquet-Droz avec un commentaire sur les oeuvre et les mécanismes. « Les automates sont exposés et accessibles au public toute l’année et fonctionnent en démonstrations le premier dimanche du mois ou encore sur réservation »…

Alain Supiot au Collège de France en entretien :

Présentation de l’Institut d’études avancées Nantes

Voir tous les épisodes

DANS LA MÊME SÉRIE

Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres (3/12) : L'essence des lois, le nomos grec et la lex dans le droit romain

Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres (4/12) : L'essence de la loi dans la tradition juridique occidentale

Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres (5/12) : Ritualisme et légalisme

Alain Supiot, Grandeur et misère de l'Etat social

Grandeur et misère de l’Etat social
Alain Supiot
Fayard, 2013

La Gouvernance par les nombres

La Gouvernance par les nombres

Alain Supiot Fayard, 2015

"Le droit du travail" (PUF, 2019)

Le droit du travail
Alain Supiot
PUF – Que sais-je?, 2019

L'esprit de Philadelphie : la justice sociale face au marché total

L’esprit de Philadelphie : la justice sociale face au marché total
 Alain Supiot
Seuil, 2010

Source : France Culture, https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-1

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« Devant nous s’étend la terre des pauvres, dont les richesses appartiennent exclusivement aux riches… » par Antoine Volodine (Des anges mineurs, 1999)

« Devant nous s’étend la terre des pauvres, dont les richesses appartiennent exclusivement aux riches, une planète de terre écorchée, de forêts saignées à cendre, une planète d’ordures, un champ d’ordures, des océans que seuls les riches traversent, des déserts pollués par les jouets et les erreurs des riches, nous avons devant nous les villes dont les multinationales mafieuses possèdent les clés, les cirques dont les riches contrôlent les pitres, les télévisions conçues pour leur distraction et notre assoupissement, nous avons devant nous leurs grands hommes juchés sur leur grandeur qui est toujours un tonneau de sanglante sueur que les pauvres ont versée ou verseront, nous avons devant nous les brillantes vedettes et les célébrités doctorales dont pas une des opinions émises, dont pas une des dissidences spectaculaires n’entre en contradiction avec la stratégie à long terme des riches, nous avons devant nous leurs valeurs démocratiques conçues pour leur propre renouvellement éternel et pour notre éternelle torpeur, nous avons devant nous les machines démocratiques qui leur obéissent au doigt et à l’œil et interdisent aux pauvres toute victoire significative, nous avons devant nous les cibles qu’ils nous désignent pour nos haines, toujours d’une façon subtile, avec une intelligence qui dépasse notre entendement de pauvres et avec un art du double langage qui annihile notre culture de pauvres, nous avons devant nous leur lutte contre la pauvreté, leurs programmes d’assistance aux industries des pauvres, leur programmes d’urgence et de sauvetage, nous avons devant nous leurs distributions gratuites de dollars pour que nous restions pauvres et eux riches, leurs théories économiques méprisantes et leur morale de l’effort et leur promesse pour plus tard d’une richesse universelle, pour dans vingt générations ou dans vingt mille ans, nous avons devant nous leurs organisations omniprésentes et leurs agents d’influence, leurs propagandistes spontanés, leurs innombrables médias, leurs chefs de famille scrupuleusement attachés aux principes les plus lumineux de la justice sociale, pour peu que leurs enfants aient une place garantie du bon côté de la balance, nous avons devant nous un cynisme tellement bien huilé que le seul fait d’y faire allusion, même pas d’en démonter les mécanismes, mais d’y faire simplement allusion, renvoie dans une marginalité indistincte, proche de la folie et loin de tout tambour et de tout soutien, je suis devant cela, en terrain découvert, exposée aux insultes et criminalisé à cause de mon discours, nous sommes en face de cela qui devrait donner naissance à une tempête généralisée, à un mouvement jusqu’au-boutiste et impitoyable et de reconstruction selon nos règles, loin de toutes les logiques religieuses ou financières des riches et en dehors de leurs philosophies politiques et sans prendre garde aux clameurs de leurs ultimes chiens de garde, nous sommes devant cela depuis des centaines d’années et nous n’avons toujours pas compris comment faire pour que l’idée de l’insurrection égalitaire visite en même temps, à la même date, les milliards de pauvres qu’elle n’a pas visités encore, et pour qu’elle s’y enracine et pour qu’enfin elle y fleurisse. Trouvons donc comment le faire, et faisons-le. »

Antoine Volodine, Des anges mineurs


Mon commentaire :

Contre les riches esclavagistes, et plus largement contre toutes les formes de tyrannie, je défends la solution politique radicale et universelle du TIRAGE AU SORT.

Impartial et incorruptible, le tirage au sort des représentants politiques — et de leurs contrôleurs — permet de DÉSYNCHRONISER, forcément, durablement, mécaniquement, la puissance politique de la puissance économique : avec le tirage au sort, les riches, peu nombreux, ne peuvent jamais contrôler le pouvoir politique, alors que les pauvres, plus nombreux, peuvent toujours exercer le pouvoir politique et faire ainsi valoir les droits de la multitude.

L’élection est un piège aristocratique, qui se prétend fallacieusement démocratique, alors que, toujours et partout, l’élection permet aux riches du moment d’acheter le pouvoir politique.

L’élection est l’outil même de la dépossession politique des citoyens. L’élection est la procédure qui rend possible — et invulnérable — le capitalisme.

Pas de justice sans démocratie.
Pas de démocratie sans tirage au sort.
Pas de tirage au sort sans citoyens constituants.

Étienne.

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Alain Supiot : DU GOUVERNEMENT PAR LES LOIS À LA GOUVERNANCE PAR LES NOMBRES : 12 leçons fondamentales retransmises à nouveau sur France Culture

Chers amis,

France Culture rediffuse à partir d’aujourd’hui les 12 formidables et essentielles leçons qu’Alain Supiot a données au Collège de France en 2013 sur la gouvernance par les nombres.

Les douze cours sont déjà tous disponibles sur le site de France Culture, mais c’est autre chose de les entendre à la radio : il y a un côté « communion » (on écoute tous ensemble), et aussi un côté « il faut rester bien concentré pour ne rien rater », qui n’appartiennent qu’à la radio 🙂

J’ai déjà écouté de nombreuses fois toutes ces conférences, en auto ou en vélo, j’en raffole, je ne m’en lasse pas. C’est à partir du n°3, et encore plus du n°6, que l’intérêt de ces cours devient incandescent.

Bien amicalement.

Étienne.


Ce lundi 30 mars, c’est la première leçon (plus théorique et générale que les suivantes) :

Épisode 1 : Du gouvernement des hommes : de l’imaginaire horloger à l’ordinateur

https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-a-la-gouvernance-par-les-nombres-112-du-gouvernement-des-hommes-de

Merryl Moneghetti introduit la leçon : Comment l’analyse juridique peut-elle contribuer à éclairer les transformations de nos sociétés, travaillées par la globalisation, la révolution numérique et le passage, selon sa formule du « gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres » ? s’interroge le juriste Alain Supiot.

Extrait du film "Metropolis" de Fritz Lang, la séquence dans l'usine, associée à un gros plan d'une main analysant les données boursières sur un écran. A. Supiot analyse la mise en place d'un « ordre normatif entièrement régi par le calcul ».
Extrait du film « Metropolis » de Fritz Lang, la séquence dans l’usine, associée à un gros plan d’une main analysant les données boursières sur un écran. A. Supiot analyse la mise en place d’un « ordre normatif entièrement régi par le calcul ». Crédits : UFA/Jesada Wongsa/EyeEm/Getty/Moneghetti

Dans l’actualité de la profonde remise en question de l’économie de marché et de l’approche budgétaire des domaines sensibles que sont la santé, la culture, et les services publics…, nous vous proposons  la rediffusion de la série d’Alain Supiot « Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres(1re diffusion en janvier 2017).

Les années 2015-2020 sont marquées par des sanglants attentats et les ondes de choc du terrible conflit syrien, par l’ébranlement du Brexit et les secousses de l’élection de Donald Trump, à la tête des Etats-Unis, et plus récemment le mouvement des gilets jaunes et les grandes grèves en France et aujourd’hui par une terrible pandémie qui nécessite le confinement de la plus grande partie de la population et le ralentissement, voire la mise à l’arrêt de pans entiers de l’économie mondiale. La« gouvernance par les nombres », cet l’idéal des « objectifs mesurables », de la statistique, de l’algorithme qui numérise tout et pourrait tout maîtriser… cet idéal serait-il bousculé par un retour de bâton de l’imprévisible ?

Alain Supiot, Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire «État social et mondialisation : analyse juridique des solidarités», fondateur en 2008 de l’Institut d’études avancées de Nantes, dont il préside aujourd’hui le comité stratégique, s’attache dans son approche transdiciplinaire et transnationale à rendre sa juste place  à cet imprévisible qui fait notre monde. Il montre quel parti nous pouvons tirer de l’analyse juridique dans la longue durée et dans une approche comparative. La série de cours que vous allez pouvoir suivre a fait l’objet d’un stimulant ouvrage, intitulé « La gouvernance par les nombres » chez Fayard, en 2015 (la publication en poche est prévue pour le printemps 2020). Cet ouvrage essentiel est publié dans la collection, joliment nommée « Poids et mesures du monde ».Alain Supiot la définit comme

« ouverte à des auteurs de tous les continents, qui ont en commun de considérer la diversité des systèmes de pensée, non pas comme un reste d’irrationalité dans un monde destiné à devenir uniforme, transparent et gérable, mais comme un support indispensable à l’institution de la raison, dans un monde destiné à demeurer divers et imprévisible ».

Et c’est dans cet esprit qu’il ouvre ce matin sur la part indémontrable des sociétés, son « armature dogmatique », les systèmes de croyances, le fameux imaginaire collectif.

D’élections en élections,  marquées ces dernières années par les populistes qui battent campagne, la mondialisation  se trouve fortement questionnée, tandis que « l’ubérisation » et l’influence plus ou moins réfléchie des réseaux sociaux, voire les dérives numériques (les craintes de piratages, l’épineux enjeu de la protection des données personnelles…) sont redoutées.

Alain Supiot remet bien des questions en perspective et retourne quelques idées reçues.

En 2008, dans une note pour le think tank, Notre Europe, il avertissait déjà :

« On aurait tort de ne pas prendre au sérieux ce que les dirigeants chinois appellent aujourd’hui« l’économie communiste de marché », car elle éclaire le cours pris par la globalisation. Nos notions de communisme, d’économie de marché ou de démocratie ne nous permettent en effet ni de comprendre la singularité des voies empruntées aujourd’hui par la Russie ou la Chine, ni de voir en quoi ces pays sont à l’avant-garde de tendances plus générales du nouveau capitalisme mondial. Elles ne sont pas davantage en mesure d’éclairer le « déficit démocratique » de l’Europe, ni l’effacement dans les pays occidentaux du politique au profit de la « gouvernance » à base d’indicateurs chiffrés et autres techniques de benchmarking.« 

Nous voici au cœur des enjeux.

Alors comment est-on passé d’un imaginaire qui s’est donné comme « objet fétiche » l’horloge à « l’imaginaire cybernétique » ?

Nous gagnons l’amphithéâtre du Collège de France, le 31 janvier 2013,  pour le cours d’introduction d’Alain Supiot àsa série intitulée « Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres » :

PS: parmi tous les livres d’Alain Supiot, que j’aime tous lire, je vous recommande particulièrement ces deux-là, ce sont des bijoux :


https://www.fayard.fr/sciences-humaines/la-gouvernance-par-les-nombres-9782213681092


http://www.seuil.com/ouvrage/l-esprit-de-philadelphie-alain-supiot/9782020991032

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[Passionnant et important] Didier Sicard : « Il est urgent d’enquêter sur l’origine animale de l’épidémie de Covid-19 »

Article passionnant et important, de Didier Sicard sur France culture, signalé par Juan.

Cette analyse recoupe en de nombreux points nos recherches des racines profondes (la cause des causes) des crimes odieux du prétendu « néolibéralisme », gouvernance par les nombres formidablement décrite par Alain Supiot, scientisme irresponsable et assassin qu’on retrouve chez les nazis, chez les soviétiques, et chez… les Unioneuropéistes.

Donner le pouvoir à des comptables (des gestionnaires, des managers) a été une catastrophe humanitaire majeure dont on n’a pas fini de payer le prix exorbitant.

On en crèvera peut-être, si notre sottise et notre vulnérabilité aux bobards (en l’occurrence, les mensonges des marchands et de leurs élus) en rajoutent encore au désastre.

Étienne.

PS : moi j’aurais plutôt donné à ce texte le titre suivant :
« Il est urgent d’enquêter sur l’origine humaine de l’épidémie de Covid-19 ».

On pourrait aussi incriminer la voracité des hommes à manger tous les autres animaux.


Didier Sicard : « Il est urgent d’enquêter sur l’origine animale de l’épidémie de Covid-19 »

Entretien |La recherche se focalise sur les traitements et les vaccins, analyse le professeur Didier Sicard, mais elle néglige l’origine animale de l’épidémie. Spécialiste des maladies infectieuses, il affirme qu’il faut retourner sur le terrain, étudier de plus près la chaîne de transmission des coronavirus.

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Pour Didier Sicard, il faut notamment "essayer de reconstituer le parcours épidémiologique qui fait que la chauve-souris tolère des coronavirus depuis des millions d’années, mais aussi qu’elle les disperse".
Pour Didier Sicard, il faut notamment « essayer de reconstituer le parcours épidémiologique qui fait que la chauve-souris tolère des coronavirus depuis des millions d’années, mais aussi qu’elle les disperse ». Crédits : Isabel PaviaGetty

Didier Sicard est un spécialiste des maladies infectieuses, il a notamment travaillé longtemps sur le VIH. Docteur en médecine interne, il est aujourd’hui professeur émérite à Sorbonne Université. Ce qui le frappe dans cette crise est « l’indifférence au point de départ », à l’origine de la pandémie. 

Très impliqué dans la création de l’Institut Pasteur au Laos, Didier Sicard a pu constater à quel point la transformation de la forêt primaire rapproche l’homme des chauves-souris et donc d’un réservoir de virus qu’on a trop peu étudié.

Par ailleurs, si la Chine a interdit le 24 février dernier « totalement et immédiatement » le trafic et la consommation d’animaux sauvages, une législation analogue existe déjà depuis 2003 sans être appliquée réellement par Pékin. Le professeur Sicard plaide donc pour la création d’un tribunal sanitaire international. 

L’ancien président du Comité consultatif d’éthique de 1999 à 2008 souligne enfin combien, dans cette épidémie où la question du contact est primordiale, il faut que chacun se comporte comme un modèle. 

Vous souhaitez revenir aux origines du mal ?

Le point de départ de cette pandémie, c’est un marché ouvert de Wuhan dans lequel s’accumulent des animaux sauvages, serpents, chauves-souris, pangolins, conservés dans des caisses en osier. En Chine, ces animaux sont achetés pour la fête du Rat. Ils coûtent assez cher et ce sont des aliments de choix. Sur ce marché, ils sont touchés par les vendeurs, dépecés, alors qu’ils sont maculés d’urine et que les tiques et les moustiques font une sorte de nuage autour de ces pauvres animaux, par milliers. Ces conditions ont fait que quelques animaux infectés ont forcément infecté d’autres animaux en quelques jours. On peut faire l’hypothèse qu’un vendeur s’est blessé ou a touché des urines contaminantes avant de porter la main à son visage. Et c’est parti !

Ce qui me frappe toujours, c’est l’indifférence au point de départ. Comme si la société ne s’intéressait qu’au point d’arrivée : le vaccin, les traitements, la réanimation. Mais pour que cela ne recommence pas, il faudrait considérer que le point de départ est vital. Or c’est impressionnant de voir à quel point on le néglige. L’indifférence aux marchés d’animaux sauvages dans le monde est dramatique. On dit que ces marchés rapportent autant d’argent que le marché de la drogue. Au Mexique, il y a un tel trafic que les douaniers retrouvent même des pangolins dans des valises…

Ce n’est pourtant pas la première fois que des animaux sont à l’origine de crises sanitaires ?

Les animaux sont effectivement à l’origine de la plupart des crises épidémiques depuis toujours : le VIH, les grippes aviaires type H5N1, Ebola. Ces maladies virales viennent toujours d’un réservoir de virus animal. Et on ne s’y intéresse pratiquement pas. C’est la même chose pour la dengue. J’ai des relations très étroites avec le Laos et sur place, au moment où la maladie apparaît, les populations disent : ‘Il faut démoustiquer ‘. Mais en réalité c’est pendant la saison sèche, au moment où il n’y a que des larves, qu’il faudrait mener une politique d’extermination des larves de moustique. Or personne ne le fait parce que les gens se disent ‘oh, il n’y a pas de moustiques, pourquoi voulez-vous qu’on utilise des insecticides ?’. Et l’Institut Pasteur du Laos s’époumone en vain, en demandant aux populations locales de porter l’effort avant que la maladie n’éclate.

C’est exactement comme le travail qui reste à faire sur les chauves-souris. Elles sont elles-mêmes porteuses d’une trentaine de coronavirus ! Il faut que l’on mène des travaux sur ces animaux. Evidemment, ce n’est pas très facile : aller dans des grottes, bien protégé, prendre des vipères, des pangolins, des fourmis, regarder les virus qu’ils hébergent, ce sont des travaux ingrats et souvent méprisés par les laboratoires. Les chercheurs disent : ‘Nous préférons travailler dans le laboratoire de biologie moléculaire avec nos cagoules de cosmonautes. Aller dans la jungle, ramener des moustiques, c’est dangereux.’ Pourtant, ce sont de très loin les pistes essentielles.

Par ailleurs, on sait que ces épidémies vont recommencer dans les années à venir de façon répétée si on n’interdit pas définitivement le trafic d’animaux sauvages. Cela devrait être criminalisé comme une vente de cocaïne à l’air libre. Il faudrait punir ce crime de prison. Je pense aussi à ces élevages de poulet ou de porc en batterie que l’on trouve en Chine. Ils donnent chaque année de nouvelles crises grippales à partir de virus d’origine aviaire. Rassembler comme cela des animaux, ce n’est pas sérieux.

C’est comme si l’art vétérinaire et l’art médical humain n’avaient aucun rapport. L’origine de l’épidémie devrait être l’objet d’une mobilisation internationale majeure.

Quel type de recherches faudrait-il mettre en œuvre ? 

Il faut essayer de reconstituer le parcours épidémiologique qui fait que la chauve-souris tolère des coronavirus depuis des millions d’années, mais aussi qu’elle les disperse. Elle contamine ainsi d’autres animaux. Lorsque les chauves-souris sont accrochées dans les grottes et meurent, elles tombent par terre. Alors les serpents, les vipères en particulier, qui raffolent de leurs cadavres, les mangent. Tout comme les petits chauves-souriceaux enfants qui tombent et sont dévorés immédiatement par ces serpents qui sont donc probablement des hôtes intermédiaires des virus. En plus, il y a dans ces grottes des nuages de moustiques et de tiques et il faudrait essayer de voir quels sont les insectes qui sont aussi éventuellement transmetteurs du virus.

Une autre hypothèse porte sur la transmission qui se produit quand les chauves-souris sortent la nuit manger des fruits, en particulier dans les bégoniacées. Elles ont un réflexe quasiment automatique, dès qu’elles déglutissent, elles urinent. Elles vont donc contaminer les fruits de ces arbres et les civettes, qui adorent les mêmes fruits, se contaminent en les mangeant. Les fourmis participent aux agapes et les pangolins – pour lesquels la nourriture la plus merveilleuse est constituée de fourmis – dévorent les fourmis et s’infectent à leur tour.

C’est toute cette chaîne de contamination qu’il faut explorer. Les réservoirs de virus les plus dangereux sont probablement les serpents, car ce sont eux qui se nourrissent perpétuellement des chauves-souris, elles-mêmes porteuses des coronavirus. Il se pourrait donc que les serpents hébergent ces virus en permanence. Mais c’est justement cela qu’il faut savoir et vérifier. Il faudrait donc que des chercheurs capturent des chauves-souris, mais aussi qu’ils fassent le même travail sur les fourmis, les civettes, les pangolins et essayent de comprendre leur tolérance au virus. C’est un peu ingrat, mais essentiel.

 

Quel est le rapport qu’entretient la population locale avec ces chauves-souris ? 

Ce qui m’a frappé au Laos, où je vais souvent, c’est que la forêt primaire est en train de régresser parce que les Chinois y construisent des gares et des trains. Ces trains, qui traversent la jungle sans aucune précaution sanitaire, peuvent devenir le vecteur de maladies parasitaires ou virales et les transporter à travers la Chine, le Laos, la Thaïlande, la Malaisie et même Singapour. La route de la soie, que les chinois sont en train d’achever, deviendra peut-être aussi la route de propagation de graves maladies.

Sur place, les grottes sont de plus en plus accessibles. Les humains ont donc tendance à s’approcher des lieux d’habitation des chauves-souris, qui sont de surcroît des aliments très recherchés. Les hommes construisent aussi désormais des parcs d’arbres à fruit tout près de ces grottes parce qu’il n’y a plus d’arbres en raison de la déforestation. Les habitants ont l’impression qu’ils peuvent gagner des territoires, comme en Amazonie. Et ils construisent donc des zones agricoles toutes proches de zones de réservoir de virus extrêmement dangereuses.

Moi, je n’ai pas la réponse à toutes ces questions, mais je sais simplement que le point de départ est mal connu. Et qu’il est totalement méprisé. On en fait des discours de conférence sur un mode folklorique. On parle à propos des chauves-souris de la malédiction des pharaons.

 

Mais il n’existe pas d’après vous d’études suffisamment sérieuses sur la capacité des chauves-souris à héberger des coronavirus ?

Si, il y a sûrement des études sérieuses, je ne peux pas dire qu’il n’y a rien du tout.  Mais je le vois bien, quand je me rends à l’Institut Pasteur du Laos qui est dirigé par un homme exceptionnel, Paul Brey. Ce directeur a la fibre d’un Louis Pasteur, il est passionné depuis vingt ans par les questions de transmission. Mais il est extrêmement seul. Même l’étude des moustiques, qui est fondamentale pour comprendre la transmissions des maladies au Laos, est presque abandonnée. Et Paul Brey me répète qu’il y a une trentaine d’espèces de coronavirus chez les chauve-souris. L’effort scientifique n’est donc pas à la hauteur.

Quand le ministère des Affaires étrangères français retire le poste de virologue de cet Institut Pasteur qui est à quelques centaines de kilomètres de la frontière chinoise, on est atterré. Cela s’est passé en novembre 2019. Nous allons essayer de récupérer ce poste, mais c’est quand même effrayant de se dire qu’aux portes même de là où les maladies infectieuses virales viennent, on a de la peine à mettre tous les efforts. L’Institut Pasteur du Laos est soutenu très modérément par la France, il est soutenu par les Japonais, les Américains, les Luxembourgeois. La France y contribue, mais elle n’en fait pas un outil majeur de recherche.

Quel est le rôle exact de cet Institut Pasteur ?

Sa mission est de former des chercheurs locaux. De faire des études épidémiologiques sur les virus existants le chikungunya, la dengue et maintenant le coronavirus. D’être un lieu d’études scientifiques biologiques de haut niveau dans un territoire lointain, tropical, mais avec un laboratoire de haute sécurité. D’être au plus près de là où se passent les épidémies et d’avoir des laboratoires à la hauteur. C’est très difficile pour les pays relativement pauvres d’avoir un équipement scientifique de haut niveau. Le réseau des Instituts Pasteurs – qui existent dans plusieurs pays – est une structure que le monde nous envie. Mais des instituts comme celui du Laos ont besoin d’être aidé beaucoup plus qu’il ne l’est actuellement. Ces laboratoires ont du mal à boucler leur budget et ils ont aussi de la peine à recruter des chercheurs. La plupart d’entre eux préfèrent être dans leur laboratoire à l’Institut Pasteur à Paris ou dans un laboratoire Sanofi ou chez Merieux, mais se transformer en explorateur dans la jungle, il n’y a pas beaucoup de gens qui font cela. Or c’est ce que faisait Louis Pasteur, il allait voir les paysans dans les vignes, il allait voir les bergers et leurs moutons. Il sortait de son laboratoire. Tout comme Alexandre Yersin qui était sur le terrain, au Vietnam, quand il a découvert le bacille de la peste.

La recherche entomologique et la recherche sur les animaux transmetteurs n’est donc pas à la hauteur des enjeux. Bien sûr qu’elle existe, mais elle doit compter peut-être pour 1% de la recherche. Parce que ce qui fascine les candidats au Prix Nobel, c’est de trouver un traitement ou un nouveau virus en biologie moléculaire et pas de reconstituer les chaînes épidémiologiques. Or les grandes découvertes infectieuses sont nées ainsi : l’agent du paludisme, le Plasmodium, a été découvert par un Français, Alphonse Laveran sur le terrain, en Tunisie. Et ce sont des recherches qui sont fondamentales et qui sont faites à une échelle qu’on a un peu oubliée. Comme si la vision micro avait fini par faire disparaître l’importance du macro.

Auriez-vous d’autres exemples qui montrent que l’étude du comportement animal est cruciale ?

La peste reste un exemple passionnant. Le réservoir de la peste, ce sont les rats. Il y a des populations de rats qui sont très résistantes et qui transmettent le bacille de la peste, mais s’en fichent complètement. Et puis, il y a des populations de rats très sensibles. Il suffit qu’un jour, quelques individus de la population de rats sensible rencontrent la population de rats qui est résistante pour qu’ils se contaminent. Les rats sensibles meurent. A ce moment là, les puces qui se nourrissent du sang des rats, désespérées de ne plus avoir de rats vivants, vont se mettre à piquer les hommes. Reconstituer ce tout début de la chaîne de transmission permet d’agir. Dans les endroits où la peste sévit encore, en Californie, à Madagascar, en Iran ou en Chine, lorsque l’on constate que quelques rats se mettent à mourir, c’est exactement le moment où il faut intervenir : c’est extrêmement dangereux car c’est le moment où les puces vont se mettre à vouloir piquer les humains. Dans les régions pesteuses, lorsque l’on voit des centaines de rats morts, c’est une véritable bombe.

Heureusement, la peste est une maladie du passé. Il doit y avoir encore 4 000 ou 5 000 cas de peste dans le monde. Ce n’est pas considérable et puis les antibiotiques sont efficaces. Mais c’est un exemple, pour montrer que l’origine animale est fondamentale et toujours difficile à appréhender. Elle est néanmoins essentielle pour la compréhension et permet de mettre en place des politiques de prévention. Aujourd’hui, si l’on continue à vendre des animaux sauvages sur un marché, on est dans une situation délirante. Il faut appliquer le principe de précaution.

Le trafic d’animaux sauvage est pourtant prohibé. Il existe une convention internationale qui encadre toutes les ventes. 

Oui, mais en Chine, notamment, cette convention internationale n’est pas respectée. Il faudrait créer une sorte de tribunal sanitaire international. On voit bien que si on demande à chaque pays de s’organiser nationalement, rien ne changera. La Chine a fait pression au début sur l’OMS pour qu’on ne dise pas qu’il s’agissait d’une pandémie. Elle a tenté de bloquer les choses, car elle contribue fortement au financement de l’OMS. Il serait donc important que ce soit un tribunal sanitaire totalement indépendant, comme un tribunal international pour les crimes de guerre, avec des inspecteurs indépendants qui vérifient ce qu’il se passe sur le terrain.

Au Laos, dans la campagne, il y a beaucoup de marchés où les animaux sauvages sont vendus comme des poulets ou des lapins. Dans l’indifférence générale, car c’est la culture locale. Or la culture est la choses la plus difficile à faire évoluer dans un pays.

Dans cette épidémie, en tant que spécialiste des maladies infectieuses, y a-t-il quelque chose qui vous frappe dans l’attitude de la population ? 

Oui, c’est l’écart entre une sorte de désinvolture indifférente, un regard un peu critique sur l’Italie, sur la Chine et la découverte brutale de la catastrophe sanitaire. On est passé d’une insouciance à une extrême inquiétude et les deux sont aussi toxiques l’une que l’autre : l’insouciance crée la contamination et l’angoisse extrême aboutit à des comportements irrationnels. J’en veux pour preuve la fuite des Parisiens, des Lyonnais, des habitants des grandes villes vers leurs résidences secondaires. Cela m’a paru témoigner d’abord une vision à très courte vue, comme si l’on pouvait échapper, en guerre, à l’arrivée des armées allemandes. Et ensuite d’un comportement extraordinairement individualiste, dans le mauvais sens du terme : ‘Sauve qui peut, moi je me renferme dans ma campagne et puis tant pis pour les autres, je me protège’. Bien sûr, j’imagine que si l’on peut protéger des personnes âgées et les mettre à l’abri, c’est très bien. Mais quand on voit des jeunes couples ou des bandes d’amis qui se disent maintenant on va partir en vacances ! Il y a là une image d’autant plus choquante que dans cette épidémie, il s’agit justement de tout autre chose que d’un sauve-qui-peut. Il s’agit, à l’inverse, de se demander comment chacun peut être vu par l’autre comme un modèle.

Il faudrait donc afficher une sorte d’attitude universalisable ? 

Oui, il ne faut pas se mettre ‘en dehors’. Il ne faut pas considérer qu’on a 30 ans et qu’on est en bonne santé et qu’on ne va pas se laisser avoir par tous ces discours. Je pense aussi aux couples qui pourraient dire, on va continuer quand même à s’embrasser dans la rue, on se connaît, on n’est pas contagieux. Alors que l’on sait qu’environ 1/3 des personnes contaminantes ne présentent aucun symptôme. Par conséquent, il faut que chacun intègre le fait qu’il est possiblement contaminant à son insu. Et si cette personne part dans un territoire à priori vierge de tout virus, son comportement va être une vraie bombe pour les autres.

L’épidémie est passée par des gens qui sont revenus de Chine ou d’Italie. Je connais l’exemple d’une femme italienne qui s’est rendue en Argentine. Elle a participé à un mariage et embrassé tout le monde. Cette femme a contaminé 56 personnes ! L’irresponsabilité en période d’épidémie fait d’immenses dégâts. Il faut au contraire respecter à la lettre les mesures barrières. Comme attendre, par exemple, devant le supermarché avant d’entrer si on voit qu’il y a du monde.

Quant aux masques, ce sont des protecteurs psychologiques pour les promeneurs et non des protecteurs virologiques. Il faut que chaque Français se dise : je fais tout pour que les autres ne puissent rien me reprocher. Nous avons besoin d’une attitude où l’on cherche le regard de l’autre avant son propre regard. Cela seul sera porteur d’efficacité.

Pourquoi dites-vous que les masques ne sont pas protecteurs ?

Ils sont protecteurs bien évidemment pour les médecins et les soignants, dans un milieu où circule le virus. Mais quand vous avez des gens qui se promènent dans la rue en portant des masques, c’est paradoxal. Ils pensent se protéger des autres mais il y a un écart considérable entre l’inutilité des masques dans la rue et l’utilité vitale des masques dans les hôpitaux. Moi même, j’étais à la pharmacie samedi matin et j’ai montré ma carte de médecin pour vérifier si je pouvais acheter des masques. Le pharmacien m’a répondu qu’il n’y en avait plus. Donc, si j’en avais eu besoin pour soigner un malade je n’aurai pas pu aller le voir, ou je l’aurais peut-être contaminé. On a trop vu de gens se promener dans la rue en arborant des masques comme une sorte de panoplie. Il y a un drame politique majeur dans cette absence de masque.

Faut-il les réserver aux soignants ? 

Oui, c’est évident. A tous ceux qui travaillent à proximité du virus. Quand vous voyez au supermarché des caissières qui n’ont pas de masques alors que les clients ont des masques, il y a quelque chose de complètement contre productif. Ceux qui n’en ont pas besoin en ont eu, et ceux qui en ont vraiment besoin en manquent. Cela est directement lié aux comportements individuels. Jamais je n’aurais osé me promener dans la rue avec un masque tant que les soignants n’en avaient pas. C’est quelque chose qui m’aurait effaré. Cela montre au fond la cécité des gens et leur ignorance. Si on se promène sans croiser personne, il n’y a aucun intérêt à porter un masque.

Que pensez-vous, d’un point de vue éthique, de l’attitude des soignants, qui sont en première ligne alors qu’ils étaient en grève il y a encore quelques semaines ?  

C’est leur fonction. Un médecin est mobilisé dans son fort intérieur pour accomplir son métier. Les lâches ne viennent pas dès le début. Donc cela me paraît à la fois admirable et normal. La souffrance du corps hospitalier, je la vois depuis dix ou quinze ans. Le nombre de mes collègues qui m’ont dit, tu as tellement de chance d’être à la retraite ! Nous souffrons, c’est épouvantable, l’hôpital est devenu une entreprise. Et je suis tout à fait d’accord avec leur discours : l’hôpital a été martyrisé. Avec des décisions purement économiques qui ont fait fi de l’intérêt des malades et des médecins.

Il faut mesurer le nombre de médecins qui sont partis en retraite anticipée en expliquant que leur métier n’avait plus d’intérêt et qu’ils avaient l’impression de passer leur temps à remplir des fiches et des cases. Il y a eu un vrai saccage de l’hôpital public depuis une décennie. Le dernier ministre de la Santé qui avait encore vraiment conscience de son rôle et qui respectait le personnel de santé, c’était Xavier Bertrand. Après, cela a été la catastrophe.

Mais cette casse du système hospitalier a-t-elle des répercussions aujourd’hui au moment de la crise sanitaire ? 

Non, il y a un découplage. Toutes les mesures qui rendaient l’hôpital non fonctionnel ont temporairement disparu. Les administrateurs sont terrifiés dans leurs bureaux et ne font plus rien. Ce sont les médecins qui font tout. Ils ont retrouvé la totalité de leur pouvoir. Il y a pour eux un certain bonheur à retrouver le métier qu’ils ont toujours voulu faire. L’administration a plié bagage, ou plus exactement elle est aux ordres. Le rapport de force s’est renversé : il y a un an, les médecins étaient aux ordres de l’administration; à présent, c’est l’administration qui est aux ordres des médecins. C’est un phénomène très intéressant. Les médecins eux-mêmes ne sont plus entravés par la contrainte de remplir leurs lits avec des malades qui rapportent de l’argent, ce qui était le principe jusqu’alors. Maintenant, ils répondent à leur cœur de métier. A ce qui est la lutte contre la mort. Au fond, ils retrouvent l’ADN profond de leur métier.

C’est presque un paradoxe : il y a moins de détresse dans le corps médical actuellement en situation d’activité maximale, qu’il n’y avait de détresse il y a six mois quand ils étaient désespérés et déprimés car ils estimaient que leur métier avait perdu son sens.

Pensez-vous que le politique saura s’en souvenir ? 

Oui, je le pense. Je crois qu’on va changer d’époque. Je peux vous donner un exemple pour lequel je me bats depuis deux ans. Je ne donnerai pas le nom de l’hôpital mais je connais une femme chirurgien spécialiste des grands brûlés. A l’hôpital, son service a fermé et elle n’avait plus de poste. Elle souhaitait néanmoins continuer à travailler avec des enfants victimes de brûlures. Or son service d’enfants brûlés a été transformé en un service de chirurgie plastique de la fesse et du sein. Parce que cela rapporte beaucoup d’argent. Mais elle me dit toujours que s’il y avait un incendie dans une école avec quarante ou cinquante enfants brûlés, on n’aurait plus la capacité de les accueillir parce qu’on considère que la brûlure n’est pas assez rentable et qu’il vaut mieux s’intéresser à la chirurgie des stars. Cette vision économique de la médecine, qui s’est introduite depuis dix ans, est une catastrophe absolue.

Il s’agit d’un hôpital public ? 

Oui bien entendu. Dans le privé, les établissements font ce qu’ils veulent. Mais que dans le public, on détruise une activité qui n’est pas rentable – car les brûlures cela coûte effectivement très cher et rapporte très peu et il n’y a pas d’activité privé capable de les prendre en charge – qu’on écarte cela au profit d’activités rentables ce n’est pas normal. Au fond, le public était angoissé à l’idée qu’il lui fallait investir énormément dans des équipements haut de gamme pour être à la hauteur du privé. Or le public n’aura jamais autant d’argent que le privé et n’arrivera jamais à suivre. Et à force de dépenser de l’argent pour des secteurs ultra pointus, on finit par négliger l’accueil des personnes les plus vulnérables, que ce soient les personnes âgées, les personnes en situation d’alcoolisme, de précarité. L’hôpital public a fini par oublier sa fonction hospitalière, je l’ai dit à plusieurs reprises.
90% des médecins en ont été conscients et cela a été pour eux une souffrance terrible. Tout comme pour les infirmières et les autres personnels soignants, de faire un métier qui était relié à l’argent.

En quoi pensez vous que les hommes politiques vont modifier leur regard sur l’hôpital ? 

On n’a aucune certitude, mais je pense que les Français s’en souviendront et demanderont des comptes. Le Président Macron avait promis d’arrêter la tarification à l’activité, le système actuel de financement des hôpitaux. Les économistes ont poussé des hauts-cris en disant qu’on n’arriverait plus à mesurer ce que coûte telle ou telle opération. Et le chef de l’Etat a renoncé. Moi, je pense qu’après cette crise, le président de la République va modifier cette tarification à l’activité. L’hôpital demandera à être remboursé sur ce qu’il réalise et ce qu’il considère comme sa priorité. Il faut faire confiance à l’hôpital pour ne pas traiter les patients inutilement et remplir des lits comme si on était au club méditerranée. L’hôpital va retrouver sa vraie fonction de soins publics.

Source : https://www.franceculture.fr/sciences/didier-sicard-il-est-urgent-denqueter-sur-lorigine-animale-de-lepidemie-de-covid-19

Fil Facebook correspondant à ce billet :
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COVID19 : PROCÉDURE DE RÉFÉRÉ LIBERTÉ DEVANT LE CONSEIL D’ÉTAT, par Régis de CASTELNAU


https://www.vududroit.com/2020/03/covid19-procedure-de-refere-liberte-devant-le-conseil-detat/

Les carences de l’État et de son gouvernement dans la conduite d’une stratégie cohérente de lutte contre la pandémie due au Covid19 sont absolument éclatantes. La prise en compte de l’importance de la menace a été beaucoup trop tardive, et les mesures préconisées sont insuffisantes quand elles sont appliquées ce qui n’est pas toujours le cas. L’Assemblée nationale transformée en chambre d’enregistrement du pouvoir exécutif en violation de la séparation des pouvoirs empêche la mise en cause de la responsabilité du gouvernement.

Dans ces conditions, compte tenu de la gravité sans précédent de cette situation et de l’urgence il ne reste aux citoyens que la voie de l’action devant la justice administrative, à savoir le Conseil d’État.

Vu Du Droit met à la disposition de ceux qui le souhaitent un projet de requête devant la section du contentieux du Conseil d’État statuant en matière de référé liberté. Tous les citoyens sont recevables à saisir la juridiction puisqu’ils sont victimes des carences de l’État et du gouvernement. Le ministère d’avocat n’est pas obligatoire.

Il est possible de réaliser un copier coller à partir de ce texte, de le compléter et de l’adresser au conseil d’État soit par courrier recommandé au 1 Place du Palais Royal, 75001 Paris. On peut également utiliser la voie électronique en allant sur ce lien :https://citoyens.telerecours.fr/#/authentication

Ceux qui le souhaitent peuvent se regrouper, mais il faut impérativement faire apparaître les noms et l’État civil complet de chaque requérant.


CONSEIL D’ÉTAT
SECTION DU CONTENTIEUX
JUGE DES RÉFÉRÉS
RÉFÉRÉ-LIBERTÉ
(article L 521-2 du Code de justice administrative)

CORONAVIRUS

POUR :                        1. M. / Mme [prénom]
[nom]
                                      De nationalité [à compléter]
Né le [à compléter]
                                      [adresse]
[profession]
Représentant unique des parties au sens de l’article R 751-3 du Code de justice administrative

                                      2. M. / Mme [prénom] [nom] 
                                      De nationalité [à compléter]
Né le [à compléter]
                                      [adresse]
[profession]

                                      3. M. / Mme [prénom] [nom] 
                                      De nationalité [à compléter]
Né le [à compléter]
                                      [adresse]
[profession]

FAITS

En France, les premiers malades du coronavirus, qui avaient séjourné à Wuhan, ont été recensés le 24 janvier 2020. Des foyers de circulation du virus se forment dans un premier temps en Haute-Savoie, l’Oise, le Morbihan, le Haut-Rhin. L’épidémie est désormais répartie sur tout le territoire national, outre-mer compris.

Au total, au 23 mars 2020, plus de 350 000 cas ont été confirmés. En France, il y aurait au moins environ 20 000 cas confirmés et 869 morts.

La durée moyenne d’incubation du virus semble être d’environ 7 jours, avec une amplitude de 2 à 28 jours.

Selon l’OMS, les symptômes de la maladie sont : la fièvre, la toux sèche, la fatigue, l’expectoration, le souffle court, la gorge irritée, les maux de tête, les douleurs musculaires, les frissons, la nausée ou les vomissements, la congestion nasale ou encore la diarrhée.

Si une part importante des personnes infectées ne présente aucun symptôme, la maladie est grave dans de nombreux cas et parfois léthale. Certes, la mortalité même sans traitement est inférieure 10% mais le virus est si contagieux que même une mortalité de 2% peut faire périr des centaines de milliers de personnes en France – indépendamment même du risque de séquelles chez les survivants.

Le principal vecteur de propagation du virus est l’homme, par contact physique, mais le virus reste contagieux pendant quelques heures à quelques jours  lorsqu’il contamine une surface inanimée.

Jusqu’au 12 mars, l’exécutif se veut rassurant et écarte l’application, en France, de mesures prises par d’autres Etats pour lutter contre la pandémie.

Le 21 janvier 2020, Agnès Buzyn, ministre de la Santé, a affirmé : « le risque d’introduction en France est faible mais il ne peut être exclu ». Le 24 janvier 2020, Mme Buzyn ajoute : « le risque d’importation depuis Wuhan est modéré, il est désormais pratiquement nul parce que la ville, vous le savez, est isolée. Les risques de cas secondaires autour de cas importés sont très faibles et les risques de propagation dans la population sont très faibles. Cela peut évoluer dans les prochains jours s’il apparaissait que plus de villes sont concernées en Chine ou dans l’Union européenne ».

Le 25 janvier, lors d’un point presse, Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, se veut rassurant : « le nombre de morts certes progresse, mais moins vite que le nombre de cas (…) On a au maximum 3% de mortalité, mais on pense qu’il y a beaucoup plus de cas que les cas confirmés, ce qui veut dire finalement que la mortalité automatiquement baisse et qu’elle est déjà très nettement inférieure à celle qui avait été observée lors du Sras, ce qui est plutôt une bonne nouvelle ».

Le 27 janvier, Mme Buzyn expose que la prise de température aux aéroports des voyageurs en provenance de Chine est un « symbole qui ne sert à rien ».

Le 23 février, le Ministre de la santé affirme : « un virus ne s’arrête pas aux frontières » et « il n’y a pas à proprement parler d’épidémie en Italie »., analyse réitérée par le Premier ministre le 29 février.

Le 26 février, un match s’est tenu à Lyon entre le club de la ville et la Juventus de Turin. Aucune mesure de précaution n’a été prise pour limiter le risque immense de contagion de la part des spectateurs italiens.

Le 7 mars, le chef de l’Etat et son épouse ont assisté à une représentation théâtrale afin d’inciter les Français à continuer de sortir malgré la pandémie déclarée par l’OMS et ont déclaré : « La vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier nos habitudes de sortie ».

Le 13 mars, le président de la République annonce sa décision de maintenir le premier tour des élections municipales.

Depuis le 16 mars, l’exécutif a décidé la fermeture au public des lieux non essentiels (centres commerciaux, restaurants, bibliothèques, établissements sportifs couverts, musées, bars, cinémas, discothèques, salles d’auditions, de conférences, de réunions, de spectacles, d’expositions, de danse, de jeux, crèches, écoles, collèges, lycées et universités) et la restriction des déplacements au minimum (mais sans interdiction de travailler même dans les secteurs non essentiels à court terme).

Immunité grégaire. L’exécutif semble avoir adopté au moins en partie la stratégie de l’immunité de groupe, qui consiste à laisser infecter une grande partie de la population afin qu’elle développe en tant que groupe une immunité acquise au virus auquel elle aura été exposée et que le virus ne puisse plus se répandre en pratique une fois qu’une grande partie du groupe aura été contaminée et aura résisté à la maladie.

Selon un article non démenti du Figaro du 13 mars : « C’est en lisant entre les lignes de l’allocution solennelle du président de la République jeudi soir que l’on peut se faire une idée du choix stratégique opéré en coulisse. (…) En d’autres termes, décision a été prise de laisser l’épidémie suivre son cours et de ne pas tenter de l’arrêter brutalement ».

Dans un entretien sur Franceinfo le 15 mars 2020, le Ministre de l’éducation déclare : « comme vous les savez, depuis le début, la stratégie ce n’est pas d’empêcher que le virus passe. On sait qu’il passera probablement par plus de la moitié d’entre nous. C’est de faire en sorte qu’il passe de la manière la plus étalée possible dans le temps ».

Selon Le Monde du 15 mars 2020 :

Masques. L’Etat ne dispose pas de suffisamment de masques pour protéger ses soignants et force de l’ordre et a fortiori toute sa population. Cette carence résulte d’une imprévoyance malheureusement bien connue.

Dépistage. La France ne procède pas à des à dépistages systématiques de covid-19, contrairement aux pays qui ont soit pu juguler l’épidémie (Corée du Sud), ou dont taux de mortalité est très faible (Allemagne).

Chloroquine. Selon un spécialiste français mondialement reconnu des maladies infectieuses, un traitement à base de chloroquine pourrait guérir le coronavirus dans de nombreux cas, à condition d’être injecté suffisamment tôt.

Plusieurs autres pays s’intéressent à ce traitement et, s’il réussit, pourraient le mettre en œuvre en réquisitionnant les réserves et les usines se trouvant sur leur territoire pour soigner leur propre population.

Une seule usine située en France fabrique de la chloroquine. Elle appartient à la société Famar à Saint-Genis-Laval, dans la banlieue de Lyon, or cette société est en redressement judiciaire.

Il semblerait que d’autres usines puissent être transformées pour produire de la chloroquine à partir de mi-avril ou fin avril seulement et rien ne garantit qu’elles suffiront à couvrir les besoins. .

Respirateurs. La société Luxfer est la seule entreprise en France à produire les bouteilles contenant l’oxygène nécessaire pour alimenter les appareils de réanimation. Sans cet élément essentiel, les appareils de réanimation sont inutiles.

Or la demande d’appareils de réanimation augmente énormément à mesure que le nombre de patients atteint d’une forme grave du coronavirus augmente. Les respirateurs seront toutefois inutiles s’ils ne sont pas approvisionnés.

L’usine de la société Luxfer employait 136 salariés à Gerzat (Puy-de-Dôme) et pouvait produire en moyenne plus de 30 000 bouteilles par mois.

Or la société Luxfer est en redressement judiciaire et l’Etat n’est toujours pas intervenu pour la sauver au moins temporairement et relancer la production.

DISCUSSION

En vertu de l’article L 521-2 du Code de justice administrative : « Saisi d’une demande en ce sens justifiée par l’urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d’une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d’un service public aurait porté, dans l’exercice d’un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ».

I.         L’urgence

Cette condition est évidemment remplie.

Le Conseil d’Etat l’a d’ailleurs retenue dans son ordonnance Syndicat des jeunes médecins (CE Ord. 22 mars 2020 n° 439674).

II.        Les libertés fondamentales en cause – droit à la vie et à la protection contre une pandémie

Le droit à la vie et même plus généralement à l’intégrité physique sont des libertés fondamentales (CE Sect. 16 novembre 2011 Ville de Paris et SEM PariSeine ; CE Ass. 14 février 2014 Mme Lambert).

Certes, le Conseil d’Etat a jugé dans une espèce très singulière que le droit à la santé ne faisait pas partie des libertés fondamentales (CE 8 septembre 2005 Garde des Sceaux c. B) mais cette décision d’espèce ne saurait s’appliquer à une pandémie. Autant un requérant unique ne peut se prévaloir d’un droit aussi vague dans un référé-liberté, surtout en invoquant le seul risque de tabagisme passif, autant il ne saurait juger qu’exposer des dizaines de millions de personnes à une épidémie potentiellement mortelle ne porte pas atteinte à une liberté fondamentale.

Ici, le droit à la vie et l’intégrité physique sont en cause car exposer les Français à un risque de contamination par le Covid19 les met en danger.

Le Conseil d’Etat a d’ailleurs retenu cette analyse dans son ordonnance Syndicat des jeunes médecins(CE Ord. 22 mars 2020 n° 439674).

Tout citoyen peut intenter un référé-liberté pour défendre son droit à la vie et  la santé.

III.      L’atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales commise par le Gouvernement et les mesures qui s’imposent pour y remédier

Tout d’abord, la carence de l’autorité administrative ou l’adoption d’une stratégie dont les désavantages de santé publique prévisibles sont sensiblement plus graves que les avantages sont illégales de deux manières.

Le juge administratif des référés sanctionne toujours l’erreur manifeste d’appréciation (CE Ord. 31 janvier 2020 Nuances politiques n° 437675). Ce pouvoir s’exerce aussi en matière de santé publique.

Dès lors que le droit à la vie est en cause, le Conseil d’Etat exerce un contrôle bien plus strict sur les erreurs commises par l’autorité administrative (CE Ass. 14 février 2014 Mme Lambert n° 375081, au Recueil, et CE 24 juin 2014 Mme Lambert n° 375081, au Recueil). Une mesure nettement inadéquate est donc illégale, quand bien même elle ne résulterait pas d’une erreur manifeste d’appréciation.

En particulier, le Conseil d’Etat a jugé dans son ordonnance Ville de Paris (CE 16 novembre 2011 n° 353172 au Recueil) : « le droit au respect de la vie, rappelé notamment par l’article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, constitue une liberté fondamentale au sens des dispositions de l’article L. 521-2 du code de justice administrative ; que, lorsque l’action ou la carence de l’autorité publique crée un danger caractérisé et imminent pour la vie des personnes, portant ainsi une atteinte grave et manifestement illégale à cette liberté fondamentale, et que la situation permet de prendre utilement des mesures de sauvegarde dans un délai de quarante-huit heures, le juge des référés peut, au titre de la procédure particulière prévue par cet article, prescrire toutes les mesures de nature à faire cesser le danger résultant de cette action ou de cette carence ; qu’il peut, le cas échéant, après avoir ordonné des mesures d’urgence, décider de déterminer dans une décision ultérieure prise à brève échéance les mesures complémentaires qui s’imposent et qui peuvent être très rapidement mises en œuvre ».

Le Conseil d’Etat a confirmé l’étendue de son contrôle dans sa récente ordonnance Syndicat des jeunes médecins.

Par cette ordonnance, le Conseil d’Etat a confirmé qu’en cas de catastrophe sanitaire nationale il pouvait et devait comparer les mesures prises aux mesures qui devraient être adoptées pour préserver les libertés fondamentales et l’intérêt général.

C’est pourquoi pour l’application de l’article L 521-2 du CJA, la légalité d’une mesure ou d’une absence de mesure s’apprécie en fonction de son écart par rapport à la mesure la plus adéquate.

Ensuite, grâce à l’article L 521-4 du Code de justice administrative, le Conseil d’Etat pourra aisément modifier les injonctions qu’il prononcera sur simple demande du Gouvernement. C’est pourquoi il ne faut pas craindre d’ordonner d’urgence les mesures de sauvegarde qui s’imposent, quitte à les modifier trois jours plus tard si elles ne sont plus adéquates.

Ces précisions apportées, plusieurs mesures s’imposent :

  1. Enjoindre au Premier ministre et au Ministre de la santé de prendre toutes mesures de nature à augmenter la production nationale de masques en vue de leur distribution massive
  2. Enjoindre au Premier ministre et au Ministre de la santé d’adopter sans délai toutes les mesures susceptibles d’accroître la production de tests de dépistage du covid19
  3. Enjoindre au Premier ministre de racheter la société Famar et de lui faire produire la plus grande quantité possible de chloroquine
  4. Enjoindre au Premier ministre de racheter la société Luxfer et de lui faire produire la plus grande quantité possible de bouteilles d’oxygène à usage médical
  5. Enjoindre au Premier ministre et au Ministre de l’Intérieur d’ordonner, à densité de population égale, l’application uniforme sur tout le territoire des contrôles et sanctions relatifs au respect du confinement.

1. Production massive de masques

Comme exposé par le Président de la République et les ministres « nous sommes en guerre ». Or en temps de guerre on préfère des armes et des équipements même imparfaits à aucune arme et aucun équipement.

Jusqu’à courant 1916, les masques à gaz n’étaient pas efficaces à 100% face aux armes chimiques employées par les belligérants. Pour autant, les soldats ont employé des masques imparfaits plutôt que de déambuler sans masque. Une protection imparfaite est toujours préférable à aucune protection.

De même, on sait que le préservatif n’est pas fiable à 100% pour empêcher la propagation des maladies sexuellement transmissibles et qu’il peut être mal utilisé, ce qui le rend moins efficace. Pour autant, aucun esprit éclairé ne doute que le préservatif ait été utile pour lutter contre les MST ou enrayer la propagation du SIDA.

Ici, la population française n’est pas massivement équipée en masques ; même de nombreux soignants et membres des forces de l’ordre n’en sont pas équipés.

Certes, les masques non médicaux ne sont pas efficaces à 100% mais à Verdun on a fourni des masques à gaz partiellement efficaces plutôt que d’envoyer les soldats à la mort. Il aurait été criminel d’agir autrement.

Le graphique ci-dessous du Financial Times confirme l’évidence selon laquelle mieux vaut une protection partielle que pas de protection du tout :

C’est pourquoi la production de masques même non médicaux est indispensable, faute de mieux. Or cette production est manifestement encore insuffisante. Il faut donc enjoindre au Gouvernement de l’accroître au plus vite.

2. Production massive de tests

De notoriété publique, la France ne peut massivement dépister sa population pour déterminer qui est atteint par le coronavirus. Le Conseil d’Etat a constaté cette carence dans son ordonnance du 22 mars 2020.

L’Organisation mondiale de la santé recommande massivement de tester le plus possible la population.

La Corée du Sud a massivement testé sa population, ce qui l’a aidé à obtenir la courbe suivante de cas confirmés (graphique de M. Berruyer à partir des données publiques fournies par le Centre de contrôle et de prévention des maladies coréen) :

Selon des sources publiques, la Corée du Sud fabrique 140 000 tests de dépistage par jour malgré un PIB par habitant inférieur d’un quart à la France.

Les tests massifs permettent de déterminer qui est contaminé parmi la population et donc de confiner surtout ces personnes plutôt que tout un pays.

Comme le confinement porte atteinte aux libertés, le défaut de tests en nombre suffisant permet à l’administration de justifier la prorogation d’une atteinte aux libertés. Or l’administration ne saurait se prévaloir de sa propre incurie pour porter atteinte aux libertés individuelles. Elle doit au contraire mettre en œuvre toutes les mesures qui permettent de limiter le confinement et en particulier le cas échéant produire ou faire produits des tests en quantité la plus importante possible afin de pouvoir progressivement lever le confinement.

De même, l’administration doit adopter les politiques de santé publique les plus efficaces or manifestement le dépistage en fait partie.

Certes, selon l’ordonnance du 22 mars : « Il résulte des déclarations du ministre de la santé et de celles faites à l’audience d’une part que les autorités ont pris les dispositions avec l’ensemble des industriels en France et à l’étranger pour augmenter les capacités de tests dans les meilleurs délais, d’autre part que la limitation, à ce jour, des tests aux seuls personnels de santé présentant des symptômes du virus résulte, à ce jour, d’une insuffisante disponibilité des matériels ».

Or la pandémie s’est répandue à une telle échelle partout dans le monde que cette réponse est inadéquate, pour des raisons dissimulées au juge administratif. Car chaque Etat fait face à une pénurie massive de tests en raison de la progression exponentielle de la maladie (y compris par résurgence dans les pays asiatiques réinfectés par des pays étrangers), de sorte que chaque pays est très enclin à réquisitionner les tests produits sur son territoire en faveur de sa population.

Le Gouvernement a peut-être pris des dispositions avec des industriels à l’étranger mais ces dispositions ne sont pas de nature à garantir l’approvisionnement suffisant en tests pour dépister massivement la situation.

La réponse inadéquate du Gouvernement lors de l’audience du 22 mars conduit le requérant à soulever à nouveau la question de la production massive de tests car le critère pertinent est de savoir si les capacités de production en France suffisent à couvrir les besoins envisageables.

3. Rachat de la société FAMAR  

En droit, la pandémie est une menace spécifique justifiant une analyse particulière par le Conseil d’Etat de l’atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale justifiant d’ordonner des mesures.

Toute pandémie est par définition un risque car on ignore le nombre précis de personnes infectées, le taux de mortalité, le risque de mutation du virus, les traitements qui pourraient être efficaces et de nombreux autres éléments.

Dans un tel contexte, le défaut d’anticipation d’une éventualité défavorable est une erreur manifeste d’appréciation portant une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales, que le risque se réalise ou non.

Un exemple mathématique illustre le raisonnement. Dans un cas sur [nombre de chambres du barillet], la roulette russe est un jeu profitable plutôt que mortel ; or l’autorité administrative qui encouragerait et organiserait la pratique de ce jeu porterait une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales. La réalisation concrète de l’atteinte n’est pas seulement incertaine, elle est le scénario le moins probable ; or cette circonstance ne rendrait pas licite l’organisation par l’administration de la roulette russe, fût-ce en jouant une seule fois.

Le même raisonnement probabiliste s’applique aux éventualités favorables en cas de crise grave. Si un traitement est peut-être efficace pour guérir une pandémie et au pire seulement utile pour guérir d’autres maladies, il est au pire sans danger et au mieux indispensable de la produire massivement. L’autorité administrative porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit à la vie et à la santé en exposant les personnes au risque de ne pas disposer de ce traitement s’il s’avère utile.

Par exemple, si un médicament n’a qu’une chance sur trois de sauver un malade et ne cause aucun dommage au patient, refuser de le fournir porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit à la vie et au droit à la santé du patient – bien que par hypothèse la réalisation de l’atteinte soit hypothétique.

Ici, selon un spécialiste français mondialement reconnu des maladies infectieuses, un traitement à base de chloroquine pourrait guérir le coronavirus dans de nombreux cas, à condition d’être injecté suffisamment tôt.

Plusieurs autres pays s’intéressent à ce traitement et, s’il réussit, pourraient le mettre en œuvre en réquisitionnant les réserves et les usines se trouvant sur leur territoire pour soigner leur propre population.

Une seule usine située en France fabrique de la chloroquine. Elle appartient à la société Famar à Saint-Genis-Laval, dans la banlieue de Lyon, or cette société est en redressement judiciaire.

Il semblerait que d’autres usines puissent être transformées pour produire de la chloroquine à partir de mi-avril ou fin avril.

De deux choses l’une : soit le traitement préconisé par le Professeur Raoult sera employé pour guérir le Covid-19 soit il ne sera pas employé à cette fin.

Comme la chloroquine est déjà utilisée dans de nombreux cas comme le paludisme, la produire massivement n’est pas inutile ; en toute hypothèse, le coût est infime par rapport aux conséquences de ne pas en posséder suffisamment si la chloroquine s’avère un traitement efficace.

C’est pourquoi la production de chloroquine est une éventualité favorable qui ne présente aucun désavantage significatif, de sorte que ne pas ordonner cette production en France porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit à la vie et au droit à la santé des requérants et de tous les Français.

Le Ministre de la santé a déclaré que l’efficacité de la chloroquine serait testée à grande échelle et qu’elle serait autorisée à brève échéance au moins dans certains cas. Comme l’administration estime que la chloroquine est potentiellement efficace, elle commet une erreur manifeste d’appréciation en ne s’assurant pas de la possibilité de la produire massivement en cas de besoin.

Les requérants ne réclament pas au Conseil d’Etat que la chloroquine soit administrée aux patients qui souffrent du Covid-19 mais que l’autorité administrative mette en œuvre toutes les mesures qui permettent de l’administrer si l’expérimentation et l’analyse démontrent que ce traitement est utile.

Or la seule usine produisant cette substance dont l’Etat français est certain de pouvoir disposer de la production est en redressement judiciaire. D’autres usines pourraient peut-être produire aussi ce médicament mais ce n’est pas encore le cas et les besoins potentiellement immenses commandent de disposer de capacités de production aussi importantes que possible.

Comme la société FAMAR est en redressement judiciaire, son rachat ne sera pas onéreux. Au pire, l’Etat aura sauvé une entreprise de l’industrie pharmaceutique située en France et disposera désormais d’importantes réserves de traitement du paludisme. Si la crise actuelle a démontré une chose, c’est que la France a tout intérêt à disposer sur son sol de capacités de production pharmaceutiques.

Au mieux, la production massive de chloroquine sauvera de la mort des dizaines de milliers de Français et permettra de mettre fin au confinement.

C’est pourquoi la carence de l’Etat consistant à ne pas nationaliser la société FAMAR porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit à la vie et au droit à la santé des Français.

4. Rachat de la société Luxfer

La société Luxfer est la seule entreprise en France à produire les bouteilles contenant l’oxygène nécessaire pour alimenter les appareils de réanimation. Sans cet élément essentiel, les appareils de réanimation sont inutiles.

Or la demande d’appareils de réanimation augmente énormément à mesure que le nombre de patients atteint d’une forme grave du coronavirus augmente. Air liquide a par exemple annoncé une augmentation de sa production de ces appareils :

Les respirateurs seront toutefois inutiles s’ils ne sont pas approvisionnés.

L’usine de la société Luxfer employait 136 salariés à Gerzat (Puy-de-Dôme) et pouvait produire en moyenne plus de 10 000 bouteilles par mois.

Or la société Luxfer est en redressement judiciaire et l’Etat n’est toujours pas intervenu pour la sauver au moins temporairement et relancer la production.

L’injonction de nationalisation demandée ne porte pas atteinte à la liberté d’entreprise car par hypothèse l’entreprise est à vendre. Cette nationalisation ne peut entraîner aucun effet négatif puisque l’entreprise est à vendre à vil prix et qu’au prie l’Etat aura acquis une usine du secteur pharmaceutique, dont la pandémie démontre qu’il doit être relocalisé.

En prenant le risque que la France ne soit pas approvisionnée en bouteilles permettant d’alimenter en oxygène les respirateurs de réanimation, l’Etat porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit à la vie des Français.

Partant, rien ne saurait justifier la carence de l’Etat consistant à ne pas racheter la société Luxfer.

5. Application uniforme du confinement

Premièrement, le décret n° 2020-293 du 23 mars 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l’épidémie de covid-19 dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire prévoit notamment le confinement de la population.

L’administration est donc tenue de le respecter ; aucune autorité administrative ne saurait donner des instructions contraires.

Deuxièmement, ne pas appliquer le confinement de la même manière sur tout le territoire porte atteinte à l’égalité de traitement, a fortiori lorsque le Gouvernement discrimine les habitants en fonction de leur origine nationale ou de leurs convictions religieuses réelles ou supposées.

Une privation de liberté aussi brutale que le confinement n’est licite que si elle respecte le principe d’égalité de traitement.

Troisièmement, l’application seulement partielle du confinement est en matière de santé publique une erreur manifeste d’appréciation, qui rend illégal le laxisme consistant à ne pas l’appliquer à certains territoires. Car comme le confinement vise à faire disparaître le virus en interrompant sa transmission, il est inutile si le virus survit dans une partie de la population, prêt à se répandre à nouveau quand ceux qui auront respecté lé confinement seront libérés.

L’application partielle du confinement revient à traiter partiellement un cancer par chimiothérapie en prenant soin de laisser des métastases pour que le cancer se propage à nouveau une fois le patient sorti de l’hôpital.

Ici, selon de nombreux témoignages, le confinement n’est pas appliqué dans « les quartiers », c’est-à-dire en clair dans les zones de non-droit autour des métropoles.

Le Canard enchaîné du 25 mars 2020 révèle :

La décision administrative révélée par cet article est triplement illégale : (i) elle méconnaît les décrets de confinement par refus d’application, (ii) elle viole l’égalité de traitement et (iii) elle résulte d’une erreur manifeste d’appréciation quant aux moyens à mettre en œuvre pour juguler la pandémie.

C’est pourquoi il faut enjoindre au Premier ministre et au Ministre de l’Intérieur d’ordonner, à densité de population égale, l’application uniforme sur tout le territoire national des contrôles et des sanctions relatifs au respect du confinement.

PAR CES MOTIFS, et tous autres à produire, déduire ou suppléer, même d’office, il est demandé au juge des référés du Conseil d’Etat :

– Enjoindre au Premier ministre et au Ministre de la santé de prendre toutes mesures de nature à augmenter la production nationale de masques en vue de leur distribution massive

– Enjoindre au Premier ministre et au Ministre de la santé d’adopter sans délai toutes les mesures susceptibles d’accroître la production de tests de dépistage du covid19

– Enjoindre au Premier ministre de faire racheter la société Famar

– Enjoindre au Premier ministre de faire racheter la société Luxfer

– Enjoindre au Premier ministre et au Ministre de l’Intérieur d’ordonner, à densité de population égale, l’application uniforme sur tout le territoire national des contrôles et des sanctions relatifs au respect du confinement

– Condamner l’Etat à verser la somme de 5 000 € aux requérants sur le fondement de l’article 761-1  du Code de justice administrative.

Régis de Castelnau

Source : https://www.vududroit.com/2020/03/covid19-procedure-de-refere-liberte-devant-le-conseil-detat/

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[Pas de démocratie politique sans DÉMOCRATIE ÉCONOMIQUE] Formidable Alain Supiot : Figures juridiques de la démocratie 1/9 : Essor et reflux de la démocratie économique

Chers amis,

Je me permets d’insister : Alain Supiot est un penseur important, il va vous bouleverser, il va alimenter votre pensée, il va vous montrer des racines importantes de notre humanité. Selon moi, un citoyen vigilant ne devrait pas rater Supiot.

Pour ma part, j’écoute ces conférences en vélo, en grimpant les petits chemins des collines autour de ma maison, m’arrêtant sans arrêt pour prendre fébrilement des notes importantes 🙂

Je vous ai déjà (un peu) parlé de son travail sur la (redoutable) gouvernance par les nombres (dépolitisation criminelle de l’action publique, voulue à la fois par les scientistes soviétiques, hitlériens et unioneuropéens), et sur l’allégeance qui vient (sur le modèle féodal). Ces deux séries de passionnantes conférences sont reprises dans un livre important : « Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres ».

Que je sache, il n’y a pas encore de livre publié pour retranscrire la troisième série de conférences que je voudrais ici vous signaler chaleureusement ; elle s’appelle « Figures juridiques de la démocratie » (toujours sur France Culture, qu’il faut remercier pour son travail de veille) : https://www.franceculture.fr/emissions/series/figures-juridiques-de-la-democratie

Je vous propose d’en étudier un (ou deux) épisode à la fois, pour bien digérer — et commenter ensemble — ce travail important. Je reproduirai ici, chaque fois, la synthèse, toujours très claire, proposée par Merryl Moneghetti sur France Culture.

En plus, je vais essayer de retranscrire moi-même en commentaires (et je vous invite à m’aider) les passages essentiels, à ne surtout pas rater.

Étienne.


Commençons par le commencement :

1/9 Essor et reflux de la démocratie économique

Introduction, par Merryl Moneghetti :

Quels sont les liens étroits et anciens entre la face politique et la face économique de la démocratie ? s’interroge Alain Supiot. Comment la démocratie pose-t-elle la règle de la répartition des richesses ? Comment le droit social peut-il être ancré dans une représentation partagée de la justice ?

William Gropper's "Construction of a Dam" (1939), is characteristic of much of the art of the 1930s, with workers seen in heroic poses, laboring in unison to complete a great public project.
William Gropper’s « Construction of a Dam » (1939), is characteristic of much of the art of the 1930s, with workers seen in heroic poses, laboring in unison to complete a great public project. Crédits : Wikicommons

Comment « le travail indépendant pour tous », s’avère-t-il la base d’un régime démocratique, « que chacun puisse vivre, dans l’indépendance, du fruit de son travail » ? demande encore le juriste Alain Supiot. Quels sont les dispositifs en France, en Allemagne et aux Etats-Unis qui ont pu exprimer l’idée de démocratie économique à l’âge industriel ? Comment cette démocratie économique a-t-elle reflué sous l’effet du tournant néolibéral ?

La Grande Bretagne du Brexit, l’Italie et son étrange coalition gouvernementale, la France des gilets jaunes, mais aussi la Suède et l’Allemagne, aux dernières élections de 2018, montrent tour à tour au fil des crises politiques et économiques qui les touchent, combien nos vieilles démocraties sont bousculées par le doute, la colère sociale et l’angoisse.

À partir de l’analyse juridique, Alain Supiot, titulaire de la chaire État social et mondialisation : analyse juridique des solidarités,  observe de manière privilégiée les grandes mutations qui nous touchent.

Le juriste s’est notamment attaché dans les séries de cours que nous avons diffusés en 2017 et en 2018 aux effets du recul du gouvernement par les lois, conséquence de la globalisation et de la gouvernance par les nombres, dans un monde contemporain où tout est soumis, désormais ou presque, au « calcul d’utilité ». Nous avions vu que l’ordre juridique se trouvait inféodé à l’ordre économique et que de nouveaux liens, des « nouvelles figures de l’allégeance » émergeaient alors que l’Etat social s’effaçait…

Alain Supiot, membre de la Commission mondiale sur l’avenir du travail, a débuté en 2016 et sur deux ans, une grande réflexion autour des « Figures juridiques de la démocratie économique« , que nous vous proposons en ce début d’année. Le juriste précise en ouverture de sa nouvelle série :

« La démocratie économique est entendue (c’est une première définition !) comme l’ancrage du droit social dans une représentation partagée de la justice. Si l’on admet  — dans le prolongement des analyses de Karl Polanyi — que les marchés sont « un élément utile mais secondaire dans une société libre« , le problème qui se pose aujourd’hui est de « ré-encastrer » les marchés dans la société et de cesser de réduire la vie humaine à la vie économique, et la vie économique à l’économie de marché. Ceci suppose des dispositifs juridiques qui obligent à prendre en considération l’expérience concrète de ceux qui travaillent. »

Face aux conséquences désastreuses de la crise de 1929, François Mauriac avait fait part à son frère dans une lettre de ses grandes inquiétudes et de sa tristesse face à la jeunesse accablée par les maux de l’époque, en 1932 :

« Nous aurons été bien gâtés en comparaison de nos enfants. […] Ce que nous observons de tout près, dans notre famille, c’est l’anéantissement de la classe moyenne […]. Nos enfants seront des besogneux s’ils ne sont pas armés. Il faut apprendre à être à la fois heureux et pauvres. »

Cette angoisse du grand bourgeois, propriétaire terrien a nourri la révolte de l’écrivain Mauriac contre la politique fiscale du début des années trente et le poids des charges et fait naître le journaliste engagé contre les injustices et la montée des fascismes.

Comme le rappelle Alain Supiot, dans la grande série qui s’ouvre aujourd’hui,

« la proclamation des droits économiques et sociaux a résulté au XXème siècle de l’expérience historique des deux guerres mondiales. La référence à cette expérience est explicite dans la Déclaration de Philadelphie de 1944 :

L’expérience a pleinement démontré le bien-fondé de la déclaration contenue dans la Constitution de l’Organisation internationale du Travail, et d’après laquelle une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale »

Dans une première partie, Alain Supiot analyse la « prise du pouvoir économique par les managers », qui « ont privilégié l’investissement et la politique salariale sur les intérêts des actionnaires », pour favoriser la croissance des entreprises, du New deal au tournant des années Thatcher-Reagan, puis dans une deuxième partie, il revient sur les effets destructeurs de ce qu’on appelle la Corporate gouvernance, qui a condamné les entreprises au court-termisme.

Et nous gagnons l’amphithéâtre du Collège de France, le 28 octobre 2016, pour le cours d’Alain Supiot, « Figures juridiques de la démocratie économique  » :


Bonus : Présentation de l’Institut d’études avancées Nantes dont Alain Supiot est le fondateur en 2008 ; il en préside aujourd’hui le comité stratégique.

Source : France Culture, https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/figures-juridiques-de-la-democratie-19-essor-et-reflux-de-la-democratie-economique-0

Fil Facebook correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10157933242977317

[Le management, science de l’oppression] « Les nazis, pionniers du management » (Johann Chapoutot, signalé par Mediapart et reçu par France Culture)

Voici un livre bien intéressant, de Johann Chapoutot (« Libres d’obéir », Gallimard 2020), que je rapproche à la fois du travail de Supiot (« La gouvernance par les nombres », Fayard 2015, et « Qu’est-ce qu’un régime de travail réellement humain », Herman 2018) pour dénoncer les méfaits criminels du management (privé et public), et du travail d’Alfred Wahl (« La seconde histoire du nazisme dans l’Allemagne fédérale depuis 1945 », Armand Colin 2006) et de celui d’Annie Lacroix-Riz (« La non-épuration en France », Armand Colin 2019) pour dénoncer la non-dénazification de la société après la deuxième guerre mondiale. Pour améliorer le contrôle total de la société et des travailleurs, les nazis ont développé, pendant la guerre et depuis la guerre, le management par objectifs (et autres techniques d’asservissement prétendument « libérales ») :

Les nazis, pionniers du management

par Joseph Confavreux (Mediapart)

Source : Mediapart, https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/170120/les-nazis-pionniers-du-management?onglet=full 
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Dans son dernier livre, l’historien Johann Chapoutot montre comment la réflexion sur la conduite des hommes a été au cœur de la machine nazie, avant de trouver une reconversion managériale dans la RFA d’après guerre. « Paradoxalement », note-t-il, des idéologues du IIIReich ont développé « une conception du travail non autoritaire, où l’employé et l’ouvrier consentent à leur sort et approuvent leur activité ».

Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui. Ouvrir un livre portant un tel titre pourrait faire lever immédiatement des soupçons de point Godwin, s’il n’était pas signé de l’historien Johann Chapoutot, grand spécialiste du nazisme. Les comparaisons entre la période hitlérienne et les violences capitalistes ont en effet été nombreuses, et souvent périlleuses et biaisées, notamment depuis la parution deSouffrances en France, du psychiatre et sociologue Christophe Dejours qui faisait appel à la notion de « banalité du mal », forgée par Hannah Arendt lors du procès du nazi Adolf Eichmann, pour décrire les injustices sociales et professionnelles contemporaines.

 © Gallimard

Chapoutot précise d’emblée que son « propos n’est ni essentialiste ni généalogique : il ne s’agit pas de dire que le management a des origines nazies – c’est faux, il lui préexiste de quelques décennies – ni qu’il est une activité criminelle par essence ». Tout le travail de l’historien, qui avait notamment dressé une saisissante carte de l’univers mental des nazis, tend à montrer que ces derniers ne peuvent être réduits à des fous, des barbares ou des incarnations du mal radical, puisque, « en faisant d’eux des étrangers à notre commune humanité, nous nous exonérons de toute réflexion sur l’homme, l’Europe, la modernité, l’Occident, en somme, sur tous ces lieux que les criminels nazis habitent, dont ils participent et que nous avons en commun avec eux », ainsi qu’il l’écrivait dans La Loi du sang.

Mais alors qu’il s’intéressait en priorité à l’amont de la machine nazie, Chapoutot s’intéresse dans ce livre-ci à l’aval, à partir du constat que certaines méthodes et concepts de la conduite des hommes forgés pendant la période hitlérienne lui ont survécu tout en se transformant. « Le management a une histoire qui commence bien avant le nazisme, mais cette histoire s’est poursuivie et la réflexion s’est enrichie durant les douze ans du IIIReich, moment managérial, mais aussi matrice de la théorie et de la pratique du management pour l’après-guerre », explique l’historien.

De ce fait, la « conception nazie du management a eu des prolongements et une postérité après 1945 », en plein « miracle économique » allemand et « d’anciens hauts responsables de la SS en ont été des théoriciens, mais aussi des praticiens heureux, réussissant une reconversion aussi spectaculaire que rémunératrice ».

En effet, poursuit le chercheur, les fonctionnaires du IIIe Reich « ont beaucoup réfléchi aux questions managériales, car l’entreprise nazie faisait face à des besoins gigantesques en termes de mobilisation et d’organisation du travail ». Une question centrale pour l’hitlérisme était notamment de savoir comment gérer un territoire en expansion, et la seule réponse possible consistait alors à pouvoir faire mieux avec moins. Ce qui a conduit certains idéologues du Reich à élaborer « paradoxalement une conception du travail non autoritaire, où l’employé et l’ouvrier consentent à leur sort et approuvent leur activité ».

Autre paradoxe apparent, cette réflexion se décline au sein d’une hostilité forte envers l’État. Alors que l’idée commune assimile totalitarisme et État totalitaire, l’historien rappelle que, pour de nombreux juristes nazis, l’État était à la fois inutile et funeste, incarnant ce droit romain qui avait mis fin à la liberté des Germains des origines, organisés en tribus et obéissant à des lois naturelles. « À notre grand étonnement, les nazis se révèlent des anti-étatistes convaincus », écrit ainsi le chercheur.

Cette nouvelle organisation du travail et des hommes, ou Menschenführung, pensée comme fluide et proactive, est censée se distinguer de l’administration (Verwaltung) considérée comme trop romaine et française. Pour les nazis, la Verwaltung appartient à l’âge révolu des États princiers et des individus soumis à une règle qu’ils n’ont pas décidée et à l’héritage déplorable de l’Empire romain tardif.

Un tel travail sur la « direction des hommes » est indissociable « d’une ambition et d’une obsession : mettre fin à la “lutte des classes” par l’unité de race et par le travail commun au profit de l’Allemagne et de la Volksgemeinschaft (« Communauté du peuple ») ». Pour les nazis, l’idée que le groupe humain est une société composée d’individus et traversée par des conflits de classe est une aberration due aux révolutionnaires français et au marxisme…

Au cœur de ce dispositif théorique et pratique se trouve la notion de gouvernement par la mission, qui pose un objectif décidé en haut lieu, mais en laissant toute latitude et initiative aux subordonnés sur les moyens à employer pour y parvenir. Cette liberté très orientée ne donne ainsi que la « liberté d’obéir », qui donne son titre à l’ouvrage du chercheur. Ainsi, « la liberté germanique, vieux topo ethnonationaliste, se décline donc également dans et par la liberté du fonctionnaire et de l’administrateur en général : liberté d’obéir aux ordres reçus et d’accomplir à tout prix la mission confiée ».

Laisser l’initiative des moyens, et non des fins, suppose une simplification administrative, qui trouve son aboutissement dans le « décret de simplification de l’administration » pris par le Führer le 28 août 1939 pour demander à ses fonctionnaires une « activité sans relâche » libérée de « toutes les inhibitions bureaucratiques ».

Pour obtenir le consentement des Allemands à participer de toutes leurs forces à l’entreprise nazie, leur contentement est une dimension essentielle, car les dirigeants du Reich sont conscients que le renseignement et la répression ne suffisent pas. « Il faut plus, et bien plus, pour impliquer et motiver une population à travailler, puis à combattre et à tuer », écrit Chapoutot.

 © La Découverte

La consommation répandue et encouragée de méthamphétamines dans toute la population, y compris sous forme de confiseries, décrite par le journaliste Norman Ohler dans L’Extase totale. Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue (La Découverte) constituait un premier aspect important de cette mobilisation des corps et des esprits en vue d’une entreprise criminelle.Dans le domaine économique, cela exigeait un management qui gratifie et promette, pour motiver et créer une communauté productive. Celle-ci passait notamment par l’organisation Kraft Durch Freude, la « Force par la Joie », que « l’on peut définir comme un immense comité d’entreprise à l’échelle du Reich tout entier » et qui avait pour mission de rendre le lieu de travail agréable et le travailleur heureux, en lui offrant des loisirs réparateurs – notamment des croisières – pour qu’il soit d’autant plus productif et motivé.

« L’heure n’est pas encore aux baby-foot, aux cours de yoga ni aux chief happiness officers, écrit Chapoutot, mais le principe et l’esprit sont bien les mêmes. Le bien-être, sinon la joie, étant des facteurs de performance et des conditions d’une productivité optimale, il est indispensable d’y veiller. »

Cette nouvelle manière de penser la conduite des hommes et du travail ne vaut – est-il nécessaire de le préciser ? – que pour la communauté germanique, car pour les 15 millions de travailleurs étrangers auxquels il est fait appel – travailleurs de l’Est et détenus des camps – « aucun management et nul ménagement : c’est la seule contrainte, doublée d’une répression féroce, qui prévaut pour les étrangers à la communauté », écrit l’historien.

« Josef Mengele du droit »

Si les réflexions sur l’organisation du travail et l’optimisation des facteurs de production ont été nombreuses et intenses sous le IIIe Reich, c’est parce qu’elles répondaient à des questions urgentes, mais aussi « parce que se trouvait en Allemagne une élite de jeunes universitaires qui alliaient volontiers savoir et action, réflexion savante et technocratie ».

 © Gallimard

Parmi eux, Chapoutot se consacre en particulier à la figure de Reinhard Höhn, juriste dont la trajectoire constitue l’armature de son livre. Ce « Josef Mengele du droit » était un travailleur acharné, ayant notamment dirigé la publication de la revue Reich, Volksordnung, Lebensraum, lieu de réflexion central de cette nouvelle organisation de la conduite des hommes. Ce protégé de Himmler fit toute sa carrière dans la SS, finissant au grade de général (Oberführer). Le plus saisissant dans son parcours n’est toutefois pas celui qu’il eut durant le IIIeReich, mais après 1945.En dépit de son grade très élevé dans la SS, Höhn n’eut en effet pas à fuir sur un autre continent, mais réussit sa reconversion dans la RFA démocratique, en adaptant ses théories au management de l’après-guerre, « en renonçant à son animosité envers les sous-hommes, les allogènes et les Juifs, mais en gardant l’idée que la vie est une guerre et qu’il est opportun d’aller chercher chez les penseurs de l’armée allemande les méthodes et les recettes d’une organisation efficiente et performante ».

Dès 1953, il dirige en effet la Société allemande d’économie politique, qui décide de créer une école de commerce pour les cadres de l’économie allemande sur le modèle de la Harvard Business School qui doit être répliquée en Allemagne comme elle l’a été en France avec la création de l’INSEAD en 1957. Höhn n’est d’ailleurs pas le seul à avoir mis ses compétences forgées pendant la Seconde Guerre mondiale au service des démocraties d’après guerre. Si l’on sait que Maurice Papon devint préfet, en poste à Paris pendant la manifestation du 17 octobre 1961 pendant laquelle des dizaines d’Algériens furent jetés dans la Seine, on sait moins qu’il rédigea un essai de management intitulé L’Ère des responsables, avant de devenir président de Sud-Aviation, la future Aérospatiale.

De l’autre côté du Rhin, Reinhard Höhn prit donc la direction de l’académie des cadres de Bad Harzburg (Akademie für Führungskraft) fondée en 1956 en Basse-Saxe. Elle accueillera des centaines de milliers de cadres, privés mais aussi publics ou militaires de la RFA, en formation continue pour la plupart. Parmi les enseignants, on trouve aussi un ancien collègue de la SS, Franz Alfred Six, qui y enseigne le marketing. On y repère aussi un médecin nazi « fanatique d’eugénisme », le professeur Kötschau, qui prodigue« désormais des conseils diététiques et ergonomiques à des cadres épuisés », constate Chapoutot.

Höhn, passionné d’histoire militaire, s’y intéresse à l’art de la guerre économique, et pense pouvoir appliquer la méthode militaire de l’Auftragstaktik au champ managérial. Cette « tactique par la mission », forgée par les rénovateurs de l’armée prussienne au début du XIXe siècle, après la défaite de 1806 face à Napoléon, a, pour lui, largement contribué aux victoires de l’armée prussienne contre les Français (1813-1815), les révolutionnaires allemands (1849), les Autrichiens (1866) et les Français encore (1870-1871).

Dans cette tactique, pour l’officier de terrain, il ne s’agit pas de « décider qu’il faut prendre telle colline ou atteindre tel point, ou de répudier cet objectif comme parfaitement absurde. Son unique liberté est de trouver par lui-même, de manière autonome, la façon de la prendre ou de l’atteindre ».

Le management des entreprises ou des administrations pensé par Höhn fonctionne sur le même principe : « la liberté d’obéir, l’obligation de réussir ». Le juriste et général nazi reconverti a renoncé à son racisme, mais pas à ses intuitions sur la façon dont la société et le travail doivent être organisés. « De manière tout à fait opportune, souligne Chapoutot, les conceptions du commandement et du management développées par Höhn et ses collègues dès les années 1930 se révélaient étonnamment congruentes à l’esprit des temps nouveaux. »

Ce « management par délégation de responsabilité », cette méthode dite de Bad Harzburg, a ainsi fait la fierté de la RFA pendant des décennies, explique le chercheur. En effet, à l’âge de la massification démocratique, tout le monde voulait être considéré, non comme un subordonné, mais comme un collaborateur. Höhn devient ainsi le théoricien principal d’un « management non autoritaire, paradoxe apparent pour un ancien SS mais apparent seulement, pour celui qui voulait rompre avec l’État absolutiste, voire avec l’État tout court, et faire advenir la liberté d’initiative de l’agent et des agences », qui n’est que la liberté des moyens et pas celle des fins.

Cette méthode possède le grand avantage, du point de vue de Höhn et des cadres qu’il forme, de permettre de déléguer la responsabilité tout en gardant le contrôle. Elle repose en effet, écrit l’historien « sur un mensonge fondamental en faisant dévier l’employé ou le subordonné d’une liberté promise vers une aliénation certaine pour le plus grand confort de la Führung, de cette “direction” qui ne porte plus elle seule la responsabilité de l’échec potentiel ou effectif ».

En transposant un modèle militaire à l’économie privée, la méthode de Höhn,« hiérarchique sans être autoritaire », offrait aux collaborateurs la jouissance d’une liberté aménagée. Sa doctrine fit rapidement office de catéchisme officiel dans les armées, les entreprises, les administrations de la RFA, accueillant avec faveur, un management, écrit Chapoutot, « parfaitement compatible avec elle : l’ordo-libéralisme se voulait une liberté encadrée, visant à intégrer des masses par la participation et la cogestion, pour éviter la lutte des classes et le glissement vers le bolchévisme ».

 © Rowohlt

À partir du début des années 1970, la méthode de Bad Harzburg entre toutefois en déclin, après la révélation du passé nazi de son théoricien principal, mais aussi parce qu’elle finit par être perçue comme un management trop lourd et peu maniable, avec ses 315 règles d’application définissant notamment les normes de communication entre les employés et leurs chefs. Elle perd du terrain au profit du « management par objectifs », une version allégée et plus libérale des intuitions de Höhn, dont l’académie perd alors du terrain et du prestige. Cette « méthode » ne tomba pour autant pas totalement en désuétude, puisqu’un livre récent Aldi au rabais. Un ancien manager déballe tout, rappelle que le groupe de supermarchés avait largement fondé son management, jusqu’aujourd’hui, sur les principes et pratiques développés par Reinhard Höhn, d’abord sous le nazisme, ensuite à l’académie de Bad Harzburg.

Source : Mediapart, https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/170120/les-nazis-pionniers-du-management?onglet=full 
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Voir aussi :

Les influences nazies du management moderne

Fil Facebook correspondant à ce billet :
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Alain Supiot, immense penseur du TRAVAIL, du droit du travail et, plus largement, de L’ÉTAT DE DROIT ; avec des critiques pénétrantes (et étonnamment parallèles) des SCIENTISMES de type religieux que sont le néo-libéralisme, l’URSS et l’Union européenne

Chers amis,

Voici plusieurs années que je remets à plus tard la publication d’un billet vous signalant le travail immense, passionnant, très important, d’Alain Supiot, professeur de droit du travail et professeur au Collège de France, souvent relayé par France Culture (merci merci merci, pour toutes ces émissions fondamentales et pour ce considérable dossier « SUPIOT », entretiens, conférences, livres…).

Compte tenu de ce retard, c’est un immense billet que je vais devoir faire ici, un peu rebutant par sa longueur, pardon, mais formidable par l’importance de son contenu, et consultable en plusieurs fois, évidemment.

Tout ce que dit cet homme est intéressant et important. Et ses pensées entrent souvent en résonance (parfois en contradiction) avec celles de Bernard Friot (dont j’admire aussi les réflexions sur le travail). J’aimerais beaucoup voir ces deux hommes confronter et approfondir ensemble leurs analyses…

Bonne lecture.

Étienne.


1 – D’abord, des synthèses isolées (plus ou moins 30 à 90 min pour chaque exposé) :

1) Dans un monde « réellement humain », comment et pourquoi travailler ? (La grande table avec Olivia Gesbert, FC, 17 déc. 2019, 13h)
https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-idees/dans-monde-reellement-humain-comment-et-pourquoi-travailler

2) Alain Supiot invité par Là-bas si j’y suis (enfin !) pour réfléchir à l’après-capitalisme (La guerre des idées, avec Jérémie Younes, LBSJS, 26 nov. 2019) :
https://la-bas.org/la-bas-magazine/entretiens/alain-supiot-reflechir-a-l-apres-capitalisme

Seuls les abonnés à LBSJS peuvent voir en entier cet entretien passionnant (d’une heure).

3) Le livre « Le travail au XXIe siècle » d’Alain Supiot, présenté par lui-même (La bibliothèque de l’éco avec par Tiphaine de Rocquigny, FC, 22 nov. 2019) :
https://www.franceculture.fr/emissions/la-bibliotheque-ideale-de-leco/bibliotheque-de-leco-du-vendredi-22-novembre-2019

4) Réflexions avec Alain Supiot « savant du monde du travail » (L’heure bleue avec Laure Adler, FInter, 9 déc. 2019) :
https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-bleue/l-heure-bleue-09-decembre-2019

5) Alain Supiot Le travail au XXIe siècle, présentation à l’Institut d’études avancées de Nantes, le 10 déc. 2019 :

6) Alain Supiot, L’avenir du travail, (Matières à penser avec Antoine Garapon, FC 21 juin 2018) :
https://www.franceculture.fr/emissions/matieres-a-penser-avec-antoine-garapon/matieres-a-penser-droit-et-justice-du-jeudi-21-juin-2018

7) La juste division du travail, par Alain Supiot (Colloque « Qu’est-ce qu’un régime de travail réellement humain ? » en juillet 2017) :
https://www.franceculture.fr/conferences/maison-de-la-recherche-en-sciences-humaines/quest-ce-quun-regime-de-travail-reellement

8) Alain Supiot La gouvernance par les nombres, présentation (très résumée pour les personnes pressées) à l’Institut d’études avancées de Nantes, le 24 mars 2015 :

9) Alain Supiot Qu’est-ce qu’un régime de travail réellement humain ?, conférence vraiment très instructive, à l’université PSL, le 13 nov 2014 :

10) Pour remonter aux sources, voyez cette très ancienne conférence (en l’an 2000 !), où l’on retrouve une idée vraiment ,essentielle approfondie par Supiot depuis plus de 20 ans :
Alain Supiot, LA CONTRACTUALISATION DE LA SOCIÉTÉ , le 22 février 2000 à l’Université de tous les savoirs :
https://www.canal-u.tv/video/universite_de_tous_les_savoirs/la_contractualisation_de_la_societe.878


2 – Ensuite, trois grandes SÉRIES (travail de plus longue haleine, mais toutes ces séances sont absolument passionnantes) :

INTRODUCTION GÉNÉRALE : État social et mondialisation : analyse juridique des solidarités, entretien avec Christine Goémé (FC, 22 juin 2016) :
https://www.franceculture.fr/emissions/l-eloge-du-savoir/etat-social-et-mondialisation-analyse-juridique-des-solidarites

INTRODUCTION GÉNÉRALE, LEÇON INAUGURALE : Grandeur et misère de l’État Social
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/grandeur-et-misere-de-letat-social


1. Du gouvernement des lois à la gouvernance par les nombres (deux ans de cours, 2012-2013) :

Sommaire : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-nombres

Les leçons 4 à 12 sont des merveilles, ne ratez pas ça.

1/12 Du gouvernement des hommes : de l’imaginaire horloger à l’ordinateur
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-0

2/12 En quête de la machine à gouverner
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-1

3/12 L’essence des lois, le nomos grec et la lex dans le droit romain
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-2

4/12 L’essence de la loi dans la tradition juridique occidentale
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-3

5/12 Ritualisme et légalisme
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-4

6/12 Le rêve d’harmonie par le calcul
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-5

7/12 L’essor des usages normatifs : la comptabilité et les statistiques
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-6

8/12 Juger : le passage de la prudence au calcul
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-7

9/12 L’asservissement de la loi au nombre : de la planification soviétique au Marché total
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-8

10/12 Calculer l’incalculable
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-9

11/12 La New comparative Analysis et le marché du droit
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-10

12/12 La dynamique juridique de la gouvernance par les nombres
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-11


2. Les figures de l’allégeance (2013-2014) :

Sommaire : https://www.franceculture.fr/emissions/series/les-figures-de-lallegeance

1/9 Le recul de l’hétéronomie
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/les-figures-de-lallegeance-19-le-recul-de-lheteronomie

2/9 Le recul de l’hétéronomie (suite)
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/les-figures-de-lallegeance-29-le-recul-de-lheteronomie-suite

3/9 Sans foi ni loi, une société insoutenable
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/les-cours-du-college-de-france-du-mercredi-31-octobre-2018

4/9 La résurgence du gouvernement par les hommes
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/les-figures-de-lallegeance-49-la-resurgence-du-gouvernement-par-les-hommes

5/9 Les transformations des relations de travail de 1914 à la crise du compromis fordiste
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/les-figures-de-lallegeance-les-transformations-des-relations-de-travail-de-1914-a-la-crise-du

6/9 Quel régime de travail réellement humain ?
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/les-cours-du-college-de-france-du-lundi-05-novembre-2018

7/9 Quel régime de travail réellement humain ? (suite)
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/les-figures-de-lallegeance-79-quel-regime-de-travail-reellement-humain-suite

8/9 L’essor des droits attachés à la personne
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/les-figures-de-lallegeance-89-lessor-des-droits-attaches-a-la-personne

9/9 Conclusion
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/les-figures-de-lallegeance-99-conclusion


3. Figures juridiques de la démocratie :

Sommaire : https://www.franceculture.fr/emissions/series/figures-juridiques-de-la-democratie

1/9 Essor et reflux de la démocratie économique
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/figures-juridiques-de-la-democratie-19-essor-et-reflux-de-la-democratie-economique-0

2/9 La démocratie économique et sociale
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/figures-juridiques-de-la-democratie-29-la-democratie-economique-et-sociale-0

3/9 La généalogie de la démocratie économique
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/figures-juridiques-de-la-democratie-39-la-genealogie-de-la-democratie-economique

4/9 Les bases juridiques médiévales de la démocratie
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/les-bases-juridiques-medievales-de-la-democratie

5/9 Des bases juridiques médiévales de la démocratie aux bases dogmatiques de l’époque moderne et jusqu’à aujourd’hui
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/figures-juridiques-de-la-democratie-59-des-bases-juridiques-medievales-de-la-democratie-aux-bases

6/9 La vision révolutionnaire de la démocratie économique
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/figures-juridiques-de-la-democratie-69-la-vision-revolutionnaire-de-la-democratie-economique

7/9 La démocratie face à la dynamique du capitalisme
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/figures-juridiques-de-la-democratie-79-la-democratie-face-a-la-dynamique-du-capitalisme

8/9 Du travail à l’emploi, la redéfinition de la démocratie économique
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/figures-juridiques-de-la-democratie-89-du-travail-a-lemploi-la-redefinition-de-la-democratie

9/9 La démocratie capturée par le marché
Résumé et compléments : https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/la-democratie-capturee-par-le-marche


3 – Enfin, les meilleurs LIVRES à lire d’Alain SUPIOT :

L'esprit de Philadelphie : la justice sociale face au marché total

L’esprit de Philadelphie : la justice sociale face au marché total, Alain Supiot, Seuil, 2010

La Gouvernance par les nombres

La Gouvernance par les nombres, Alain Supiot, Fayard, 2015

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La force d’une idée, Alain SupiotLes Liens qui Libèrent, 2019

Alain Supiot

Le Travail au XXIe siècle, Alain Supiot, Les Editions de l’Atelier, 2019

"Le droit du travail" (PUF, 2019)

Le droit du travail, Alain Supiot, PUF – Que sais-je?, 2019


N’oubliez pas d’aller consulter le formidable DOSSIER « Alain Supiot » publié sur le site de France Culture, c’est une mine inépuisable :
https://www.franceculture.fr/personne-alain-supiot.html

Fil Facebook correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10157730918262317

PS : je vous avais parlé sur Thinkerview, en août 2017, du livre important de Supiot, « Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres » ; c’est à partir de 1 h 51 min :