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Olivier Berruyer résume l’essentiel économique en 1min20 : LES USA LITTÉRALEMENT PILLÉS PAR LES 1%

Remarquable Olivier Berruyer (en déc 2013, l’essentiel éco en 1 minute 20) :
les USA littéralement pillés par les 1%

« Le 1 % le + riche a capté TOUTE la richesse créée, et a continué à piquer EN PLUS sur la part de revenu des 99 % (les + pauvres) »

« Donc, les États-Unis, c’est 99 % de la population qui est toujours en récession depuis 2009 et 1 % pour qui ça va beaucoup mieux, MAIS EN MOYENNE ÇA VA… »

La crapulerie des économistes prostitués aux ultra-riches, c’est de ne raisonner qu’en moyenne.

Merci Olivier.
Merci Thinkerview pour l’entretien.
Et merci Benoît, pour l’extrait sur mesure 🙂

théorie du ruissellement

À votre avis, pour la France et l’Europe, c’est différent ou c’est pareil ?


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En Syrie, le plus grand fiasco de la CIA ? par Maxime Chaix, sur Middle East Eye

Chers amis,

Je relaie ci-dessous, intégralement, un texte important de Maxime Chaix, qui fait le point sur les manœuvres secrètes de la CIA pour déstabiliser la Syrie et en renverser « le régime ».

[Quand « les médias » (La Pravda des milliardaires) vous parlent d’un « régime » (sic), c’est que les bombardiers sont prêts, et qu’il ne reste plus qu’à vous préparer psychologiquement pour accepter (et même vouloir) que ces bombardiers décollent en votre nom. Un gouvernement régulier que les médias de l’empire appellent « régime » peut se faire du souci : ça va bientôt barder pour lui, ses opposants « modérés » vont devenir surpuissants et surarmés, et sa population va beaucoup souffrir.]

Maxime Chaix, c’est ce jeune homme courageux qui, par ailleurs, traduit les livres formidables de Peter Dale Scott sur l’État profond aux USA, livres publiés chez le non moins courageux éditeur Demi-Lune.

Tous les trois (auteur traducteur et éditeur) sont évidemment traités de « complotistes » par les comploteurs et leurs complices, inversion accusatoire qui devient (presque à tous les coups) la légion d’honneur de la vraie bonne résistance à l’oppression. De ceux qui ne sont pas traités de « complotisme » ou de « confusionnisme », le système de domination parlementaire (dit « capitaliste ») n’a rien à craindre. Au contraire, ceux qui sont calomniés de cette façon prouvent ainsi leur effective dangerosité contre les tyrans du moment et méritent le soutien des simples citoyens.

À mon avis, un journaliste (ou un militant humaniste) qui s’interdit de dénoncer les complots qu’il détecte ne sert plus à rien, pour la société qu’il prétend défendre. Je dis bien À RIEN. Il s’est auto-désactivé et le système de domination n’a plus rien à craindre de lui ; et nous, nous n’avons plus rien d’important à attendre de lui. Il ne faut pas nous laisser intimider par ces ridicules accusations de « complotisme ». Il faut être courageux, là.

Bref. Je soumets à votre esprit critique ce papier que je trouve important (et sérieusement documenté).

Étienne.


AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR :

Comme Étienne me l’a pertinemment signalé, mon article ci-dessous ne traite pas des innombrables exactions commises par les forces syriennes et leurs alliés. Il a raison de le souligner, car nous ne pouvons cautionner de tels actes. Or, ces crimes ont été largement dénoncés par les médias, les ONG et les gouvernements occidentaux. Au contraire, la guerre secrète de la CIA et de ses partenaires en Syrie fut littéralement occultée par une majorité de la presse occidentale, en particulier dans les médias francophones. Pourtant, comme je tente de le démontrer dans l’article suivant, cette gigantesque opération clandestine a considérablement aggravé ce conflit, ayant massivement armé et soutenu les milices jihadistes au Moyen-Orient – dont al-Qaïda et Daech –, dans l’objectif de renverser Bachar el-Assad. À l’heure où nous sommes frappés par ces mêmes réseaux terroristes, ces politiques secrètes et irresponsables des puissances de l’OTAN et de leurs alliés moyen-orientaux doivent être dénoncées et combattues. C’est l’objectif principal de cet article, qui synthétise mes investigations sur cet aspect crucial mais encore trop méconnu de la guerre en Syrie. D’avance, je vous remercie de relayer cette analyse si vous estimez qu’elle est pertinente, utile et intéressante.

Informativement vôtre,

Maxime Chaix


En Syrie, le plus grand fiasco de la CIA ?

par Maxime Chaix, 3 août 2017.

Source : Middle East Eye, http://www.middleeasteye.net/fr/opinions/en-syrie-le-plus-grand-fiasco-de-la-cia-139175839


membres du Front al-Nosra, la branche d’al-Qaïda en Syrie, rebaptisé Front Fatah al-Cham en 2016 après avoir rompu officiellement avec le groupe créé par Oussama ben Laden (Reuters).

 
Alors qu’il n’est plus tabou de critiquer le rôle trouble des puissances moyen-orientales dans le renforcement des réseaux djihadistes au Moyen-Orient, la coresponsabilité de leurs partenaires de l’OTAN ne peut et ne doit plus être éludée

Récemment, le Washington Post a annoncé la fin du soutien de la CIA en faveur des rebelles « modérés », confirmant qu’en 2015, ceux-ci menaçaient de renverser Bachar el-Assad mais que cette issue chaotique fut empêchée par l’intervention militaire directe de la Russie cette même année. Chaotique, car le chroniqueur du Post, David Ignatus, vient de souligner dans ce même journal que Washington et ses alliés ne pouvaient proposer d’alternative politique viable, démocrate et modérée face au gouvernement syrien.

D’après le spécialiste de la Syrie Charles Lister, qui regrette ouvertement la fin de cette guerre secrète coordonnée par la CIA, l’Agence aurait constitué une force de 45 000 combattants à travers cette opération, dont nous savons depuis janvier 2016 qu’elle a pour nom de code « Timber Sycamore ».

Les rebelles « modérés » appuyés par la CIA et ses partenaires ont combattu jusqu’en janvier 2014 aux côtés de la milice terroriste qui allait devenir l’ « État islamique » six mois plus tard

Or, comme le rappelle l’universitaire américain Joshua Landis, ces rebelles « modérés » appuyés par la CIA et ses partenaires ont combattu jusqu’en janvier 2014 aux côtés de la milice terroriste qui allait devenir l’ « État islamique » (EI) six mois plus tard, lors de la proclamation du « califat » par Abou Bakr al-Baghdadi. Cet argument est confirmé par l’expert de la Syrie Fabrice Balanche, qui a souligné à l’auteur de ces lignes que « les rebelles n’ont combattu Daech qu’à partir de l’hiver 2013-2014. Avant cette période, ils étaient main dans la main avec cette organisation. »

Depuis qu’ils ont rompu avec l’EI, ces groupes soutenus par la CIA et ses alliés se sont majoritairement coordonnés avec la branche d’al-Qaïda en Syrie, qui s’est appelée le Front al-Nosra jusqu’en juillet 2016, avant de changer de nom et de rompre superficiellement son allégeance au réseau de feu Oussama ben Laden.

Abou Bakr al-Baghdadi, leader de l’État islamique, a proclamé son « califat » en 2014 (AFP)

 
Comme le New York Times le soulignait en octobre dernier, lors de la bataille finale pour la reprise d’Alep-Est, « onze parmi la vingtaine de groupes rebelles menant l’offensive ont été approuvés par la CIA et ont reçu des armes de l’Agence, d’après Charles Lister, un chercheur et spécialiste de la Syrie au Middle East Institute, à Washington. […] Monsieur Lister et d’autres experts ont déclaré que la vaste majorité des factions rebelles approuvées par les États-Unis à Alep combattaient en pleine ville, et qu’ils pilonnaient massivement les troupes du gouvernement syrien en appui des combattants affiliés à al-Qaïda, qui se chargeaient de l’essentiel des combats sur la ligne de front. “La triste vérité, cependant, est que ces groupes soutenus par les États-Unis [et leurs alliés] restent d’une manière ou d’une autre dépendants des factions affiliées à al-Qaïda dans ces opérations, en termes d’organisation et de puissance de feu”, selon l’experte Genevieve Casagrande, une spécialiste de la Syrie au sein de l’Institute for the Study of War à Washington. »

Comment la CIA et ses alliés ont soutenu le djihad en Syrie

Plusieurs éléments troublants sont à relever dans cette opération. Tout d’abord, sachant que les États-Unis se revendiquent en guerre contre le terrorisme depuis septembre 2001, appuyer pendant près de cinq ans des groupes qui combattent aux côtés d’al-Qaïda n’a pas semblé poser problème aux décideurs américains et à leurs alliés occidentaux – ce qui est pour le moins déroutant.

Et comme l’a pertinemment souligné Joshua Landis, le gouvernement des États-Unis savait depuis le milieu de l’année 2012 que les armes livrées massivement par la CIA et une quinzaine de services spéciaux depuis la Turquie et la Jordanie équipaient principalement des groupes djihadistes, un processus dévoilé par le New York Times en octobre 2012.

Comme l’auteur de ces lignes avait eu l’occasion de le défendre, le réseau qui a majoritairement bénéficié de ces milliers de tonnes d’armements a été le Front al-Nosra ; ce fut d’ailleurs le cas jusqu’à récemment dans le gouvernorat d’Idleb, dont la capitale vient d’être prise par cette organisation, aujourd’hui rebaptisée Hayat Tahrir al-Cham.

Ces graves dérives ont été notamment confirmées par le journaliste spécialisé Gareth Porter, dans un article explicitement intitulé « Comment les États-Unis ont armé des terroristes en Syrie ». « Cet afflux massif d’armes [coordonné par la CIA] vers le territoire syrien, ainsi que l’entrée de 20 000 combattants étrangers dans ce pays – et ce principalement depuis la Turquie –, ont largement défini la nature de cette guerre », a souligné Gareth Porter en se référant au vaste réseau de trafic d’armes mis en place par la CIA et ses alliés depuis les Balkans et la Libye, de même qu’à l’acquisition de 15 000 missiles TOW made in USA par l’Arabie saoudite. Fabriqués par Raytheon, ces missiles antichars ont été introduits en masse dans ce conflit à partir de 2014, et les pertes infligées aux forces syriennes avec ces armements auraient été le principal facteur de l’intervention militaire russe au début de l’automne 2015.

Dans cet article solidement documenté, Gareth Porter ajoute que « les armes [injectées par la CIA et ses partenaires dans le conflit syrien] ont contribué à faire de la branche d’al-Qaïda en Syrie […] et de ses proches alliés la plus puissante des forces anti-Assad dans ce pays – et elles ont aussi permis l’émergence de Daech« .

Les forces de Bachar al-Assad et de ses alliés ont repris Alep des mains de l’opposition syrienne en décembre 2016 (Reuters)

 
Rappelons qu’à l’origine, le Front al-Nosra et le futur « État islamique » ne faisaient qu’un avant leur scission au printemps 2013, qui déboucha sur une guerre fratricide entre ces deux factions. Plus exactement, les combattants majoritairement irakiens de ce qui était alors appelé l’ « État islamique d’Irak » (EII) ont fondé, à partir de l’été 2011, la milice qui allait devenir le Front al-Nosra en janvier 2012.

Encore aujourd’hui à la tête de ce réseau, leur leader, Mohammed al-Joulani, un djihadiste syrien ayant affronté la coalition de George W. Bush en Irak, avait été chargé par Abou Bakr al-Baghdadi de combattre les forces de Bachar el-Assad en 2011. D’après Foreign Policy, lors de cette scission d’avril 2013 entre ces deux entités terroristes, « une large majorité de commandants et de combattants d’al-Nosra en Syrie ne suivirent pas [leur chef al-Joulani] » et prêtèrent allégeance au futur « calife » d’al-Baghdadi, ce qui aurait représenté « jusqu’à 15 000 combattants sur environ 20 000 », d’après une estimation du chercheur Fabrice Balanche.

Le gigantesque trafic d’armes et de munitions organisé par la CIA pour équiper les rebelles en Syrie a, directement ou non, profité à Daech. Le fait que si peu d’experts et de journalistes occidentaux l’aient souligné (ou remarqué) est incompréhensible

Toujours selon Foreign Policy, « partout dans le nord de la Syrie, Daech s’empara des quartiers généraux d’al-Nosra, des caches de munitions et des dépôts d’armes » durant cette séparation, qui conduisit à la création de l’ « État islamique en Irak et au Levant » (EIIL), rebaptisé « État islamique » au milieu de l’année suivante.

En d’autres termes, le gigantesque trafic d’armes et de munitions organisé par la CIA pour équiper les rebelles en Syrie a, directement ou non, profité à Daech et favorisé sa montée en puissance dès janvier 2012. Le fait que si peu d’experts et de journalistes occidentaux l’aient souligné (ou remarqué) est incompréhensible.

Derrière l’alibi des « rebelles modérés »

Même conséquence pour le versant « formation militaire » de ce programme de l’Agence et de ses alliés, qui a conduit les Forces spéciales détachées auprès de la CIA à entraîner malgré elles une forte proportion de djihadistes officieusement affiliés à al-Nosra ou à Daech – selon des sources anonymes du SOCOM et de l’Agence qui étaient directement impliquées dans cette opération.

Des combattants du Front al-Nosra traversent la ville syrienne d’Alep en mai 2015 (AFP)

 
En clair, de nombreux mercenaires anti-Assad recrutés par la CIA ont dissimulé leur appartenance à (ou leur attrait pour) ces groupes terroristes, le processus de sélection des combattants étant particulièrement laxiste. Or, la simple existence de cette procédure a permis à la CIA de maintenir une façade de respectabilité en affirmant qu’elle ne formait que des « rebelles modérés ».

En réalité, pour quiconque s’affranchit de cette notion orwellienne, les dynamiques de cette opération peuvent être résumées ainsi : supervisés par la CIA et quatorze autres services spéciaux, dont ceux de la France, du Royaume-Uni, d’Israël, de la Turquie, de l’Arabie saoudite et du Qatar, le financement, la formation et l’approvisionnement en armes des rebelles depuis les territoires turc et jordanien ont profité à l’ensemble des groupes armés, y compris à Daech et au Front al-Nosra.

En des termes plus parlants, qui sont ceux du spécialiste Sam Heller, « la majeure partie du soutien américain fut dirigée vers des factions de l’“Armée syrienne libre” (ASL), qui ont en fait servi d’auxiliaires et de sources d’armements à de plus puissantes factions islamistes et djihadistes, dont la branche d’al-Qaïda en Syrie ».

Supervisés par la CIA et quatorze autres services spéciaux, dont ceux de la France, du Royaume-Uni, d’Israël, de la Turquie, de l’Arabie saoudite et du Qatar, le financement, la formation et l’approvisionnement en armes des rebelles depuis les territoires turc et jordanien ont profité à l’ensemble des groupes armés, y compris Daech et al-Nosra

Ces dérives ne furent toutefois pas systématiquement intentionnelles. L’exemple de « Cheg Cheg », devenu le plus grand trafiquant d’armes syrien durant cette guerre, pourrait l’illustrer. Mort dans l’explosion de son véhicule en avril 2016, ce baron de la contrebande d’armements avait vendu à des intermédiaires bédouins un certain nombre d’armes issues des bases supervisées par la CIA, dont la mise en place en Turquie et en Jordanie avait dynamisé ses affaires. Or, ces intermédiaires les avaient achetées pour le compte du malnommé « État islamique », ce que « Cheg Cheg » n’ignorait pas.

À l’origine de ces révélations, le quotidien émirati TheNational.ae évoqua des transferts « involontaires » d’armements de la CIA et de ses alliés vers l’EI, à travers les réseaux de « Cheg Cheg ». Pourtant, selon différentes enquêtes approfondies, dont une récemment publiée par le JDD, il ne fait plus aucun doute que les services spéciaux des pétromonarchies du Golfe – essentiellement ceux de l’Arabie saoudite – ont sciemment armé Daech en Syrie comme en Irak, en particulier via une ligne d’approvisionnement Balkans-Moyen-Orient mise en place avec l’aide discrète de la CIA à partir de janvier 2012.

Ambassadeur américain en Syrie de 2011 à 2014, Robert S. Ford est persuadé de l’implication de l’Agence dans ces manœuvres, qui furent d’après lui « strictement confinées aux réseaux des services secrets ». Étonnamment, cette enquête du JDD ne fait pas mention de ce rôle central de la CIA dans la création de ce trafic d’armes produites dans les Balkans. Toutefois, son auteur a répondu à une demande de clarification en soulignant que « les propos de Robert S. Ford, qui s’est exprimé plus en détail sur ce sujet dans le New York Times, portent davantage sur l’approvisionnement en armes du Front al-Nosra… dont a ensuite profité Daech. »

Une telle franchise est malheureusement trop rare dans les médias occidentaux, et en particulier francophones. En réalité, alors qu’il n’est plus tabou de critiquer le rôle trouble des puissances moyen-orientales dans le renforcement des réseaux djihadistes en Irak et au Levant, la coresponsabilité de leurs partenaires de l’OTAN dans ces politiques catastrophiques ne peut et ne doit plus être éludée par les médias.

L’opération Timber Sycamore : un fiasco historique

Pour dresser le bilan de cette désastreuse politique, que la majorité de la presse occidentale a dissimulée au profit d’une narration séduisante impliquant des rebelles « modérés » n’ayant qu’un poids limité sur le terrain, on peut dire que la CIA et ses partenaires ont imposé à la Syrie une guerre secrète meurtrière, et que celle-ci a eu comme conséquence des dizaines de milliers de morts dans les rangs de l’armée syrienne et de leurs alliés, ainsi qu’un nombre indéterminé de victimes civiles, de blessés, de réfugiés et de déplacés internes.

Un Syrien porte deux enfants blessées après une attaque aérienne à Hamouria, dans la Ghouta orientale, en avril 2017 (AFP)

 
Cette coresponsabilité majeure des puissances occidentales dans ce conflit a été durablement occultée du débat public, à travers ce qui pourrait être considéré un jour comme l’un des plus grands échecs collectifs de l’histoire du journalisme contemporain.

Cette coresponsabilité majeure des puissances occidentales dans ce conflit a été durablement occultée du débat public, à travers ce qui pourrait être considéré un jour comme l’un des plus grands échecs collectifs de l’histoire du journalisme contemporain

Bien qu’indiscutablement condamnable, le gouvernement Assad a bénéficié d’un soutien populaire suffisant pour tenir face à la rébellion, et il s’est maintenu au pouvoir grâce à l’intervention décisive de la Russie, ce qui n’avait pas été anticipé par les stratèges d’Obama.

Censées être en guerre contre le jihadisme depuis l’automne 2001, les puissances occidentales ont fait le pari cynique de couvrir diplomatiquement et d’aider militairement leurs alliés régionaux dans leur soutien en faveur de groupes extrémistes éprouvant la même détestation à l’égard de notre modèle démocratique qu’envers l’État syrien laïc et ses alliés russes et chiites.

Provoquant un véritable désastre humanitaire, la fulgurante montée en puissance de Daech en 2014 est en bonne partie la conséquence de cette politique inconsciente et court-termiste, dont l’Arabie saoudite a été le principal financeur – le rôle de nos « alliés » turc et pétromonarchiques dans l’essor du djihad armé dans cette région (et au-delà) n’ayant d’ailleurs jamais fait l’objet d’une quelconque protestation officielle de la part d’États occidentaux pourtant frappés par le terrorisme.

Après d’innombrables hésitations, ces derniers ont fini par accepter le réel. De ce fait, ils ont progressivement abandonné l’objectif de renverser Bachar al-Assad ; et ils ont mis en priorité la lutte contre un monstre Frankenstein en grande partie engendré par leurs propres errements stratégiques et diplomatiques, encouragés dans ces dérives par leurs « alliés » néo-ottomans et wahhabites.

À l’aune du sévère bilan que l’on peut dresser de l’interventionnisme occidental au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Afrique du Nord, il serait plus que jamais salutaire que les journalistes, les experts et d’éventuels lanceurs d’alertes dénoncent plus explicitement le rôle majeur de nos États dans l’élaboration, la conduite et la dissimulation de ces politiques clandestines inconsidérées.

À LIRE : La politique d’Obama en Syrie et l’illusion de puissance américaine au Moyen-Orient

En attendant, espérons que le potentiel aggiornamento du président français Emmanuel Macron sur le dossier syrien, et la conclusion du programme anti-Assad de la CIA décrétée par son homologue américain, marquent la fin durable de ces stratégies aventuristes à l’origine de tant de souffrances et de destructions – officiellement imposées au nom de la démocratie, de la paix et des droits de l’homme.

Dans tous les cas, au regard des conséquences dramatiques de cette ultime guerre secrète de la CIA – que le Washington Post avait décrite en juin 2015 comme étant « l’une [de ses] plus vastes opérations clandestines » –, il n’est pas impossible que les historiens la considèrent un jour comme le plus grand fiasco de l’Agence ; un désastre aux conséquences potentiellement plus graves que celles de la baie des Cochons, ou de la tentative de recrutement de deux futurs pirates de l’air du 11 septembre par la CIA et les services secrets saoudiens. Comme l’avait relaté un ex-agent spécial du FBI à l’auteur de ces lignes, cette opération illégale conduisit l’Agence à dissimuler à la police fédérale la présence de ces hommes de Ben Laden aux États-Unis, ce qui aurait empêché le Bureau de déjouer ces attentats.

Visiblement, cette tragédie était bien loin dans les mémoires des responsables du programme Timber Sycamore, qui ont massivement armé la nébuleuse terroriste contre laquelle les autorités américaines et leurs alliés se revendiquent en guerre depuis 2001.

Maxime Chaix.

Maxime Chaix's picture

Maxime Chaix est traducteur et journaliste indépendant, spécialisé dans les domaines du renseignement, des opérations clandestines, des questions stratégiques, de la criminalité financière et du terrorisme global. Il est diplômé d’un Master 2 « Histoire, théorie et pratique des droits de l’Homme » à la Faculté de Droit de Grenoble. En 2015, il a lancé son propre site afin de regrouper ses différents articles et traductions. Depuis 2014, il a notamment écrit pour dedefensa.org, Paris Match, et le Club de Mediapart.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Source : Middle East Eye, http://www.middleeasteye.net/fr/opinions/en-syrie-le-plus-grand-fiasco-de-la-cia-139175839

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La supercherie du droit-de-l’hommisme, par Bruno Guigue

Encore un texte remarquable de Bruno Guigue :

La supercherie du droit-de-l’hommisme

La sélectivité du droit-de-l’hommisme permet de comprendre pourquoi la condamnation des violations incriminées épouse toujours un axe nord-sud. Aucune ONG vénézuélienne ne mène campagne contre la mainmise d’une poignée de milliardaires sur la quasi-totalité des médias en France ou aux USA. En revanche, les ONG occidentales dénoncent sans relâche les violations de la liberté de la presse au Vénézuéla, alors que la presse, loin d’y être opprimée par le pouvoir, appartient à une poignée de capitalistes qui combattent le gouvernement.


Hormis les réactionnaires qui pensent que les hiérarchies sociales sont fondées en nature et qu’il y a des hommes faits pour commander et d’autres pour obéir, tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut défendre les droits de l’homme. Mais il faut admettre que les uns et les autres ne parlent pas de la même chose. Si l’on entend par cette expression la possibilité pour chacun de jouir du bien commun, alors l’accès à l’emploi, au logement, aux soins et à l’éducation fait partie des droits de l’homme – ou des droits humains, ne jouons pas sur les mots – au même titre que la liberté d’expression ou le choix de son orientation sexuelle. Prendre au sérieux les droits de l’homme, c’est y inclure les droits collectifs, c’est-à-dire la possibilité de vivre dans des conditions matérielles décentes.

Les militants des droits de l’homme, pourtant, ne s’intéressent qu’aux droits individuels et délaissent ostensiblement les droits collectifs. Que des individus soient emprisonnés ou empêchés de s’exprimer par des gouvernements autoritaires leur est insupportable, mais que des masses d’affamés subissent la loi d’airain du capital mondialisé leur est indifférent. Leur compassion pour l’humanité souffrante est étrangement sélective. Ils ne se mobilisent que pour des minorités ou des individus isolés, ils agissent au cas par cas en sélectionnant les individus ou les groupes qu’ils jugent dignes de leur attention, et on ne les voit jamais prendre fait et cause pour une classe socialement opprimée.

Le vocabulaire de la plupart des ONG – majoritairement anglo-saxonnes – en témoigne clairement. Elles entendent combattre la discrimination et non l’exploitation, l’exclusion et non la pauvreté, la privation de liberté infligée à quelques-uns et non la misère imposée au grand nombre. Leur philosophie est celle de l’individualisme libéral, qui ne connaît que des individus porteurs de droits et se soucie peu de savoir s’il y a parmi eux des riches et des pauvres. Ne parlons pas de la lutte des classes, ce gros mot qu’elles ne veulent même pas entendre prononcer. La seule lutte qui compte à leurs yeux, c’est celle qui vise à aligner des individus abstraits sur un standard restreint aux libertés formelles – et individuelles – en oubliant allègrement que ces libertés n’existent que sous certaines conditions.

Pour tout dire, le droit-de-l’hommisme ordinaire occulte le fait que ces libertés individuelles ne sont effectives que si les droits collectifs sont garantis par des structures sociales qui les favorisent. En d’autres termes, les droits individuels ne sont réels que si les individus sont correctement nourris, logés, éduqués et soignés, et ces conditions ne sont réunies à leur tour que si un rapport de forces entre classes sociales les inscrit dans la durée. Bref, les droits-de-l’hommistes oublient tout bonnement que les individus ne sont rien sans la société et que les droits individuels dont on réclame l’application ne sont que du vent si la société est divisée en dominants et dominés.

Cette indifférence aux conditions d’exercice des droits dont ils font pourtant leur fonds de commerce n’est pas étonnante. Petits-bourgeois des pays riches, les défenseurs des droits de l’homme défendent les droits dont ils jouissent, dont ils pourraient jouir ou dont ils voudraient que jouissent ceux qui leur ressemblent. Pourquoi dépenseraient-ils leur énergie à lutter contre la faim dans le monde quand leur assiette est pleine ? Pourquoi se battraient-ils pour l’appropriation collective des richesses puisqu’ils n’ont aucun problème de fin de mois ? En luttant pour les droits de l’homme, ils aspergent d’eau bénite leurs états d’âme de nantis que leurs conditions d’existence n’amènent jamais à interroger les ressorts de l’oppression et de l’injustice qu’ils ont constamment à la bouche, mais sans savoir de quoi ils parlent.

Que les pauvres soient pauvres importe peu à leurs yeux, car les pauvres revendiquent en général autre chose que la reconnaissance de droits individuels rendus impossibles par l’absence de droits collectifs. Lorsque l’extrême richesse côtoie l’extrême pauvreté, revendiquer la liberté d’expression avec un minimum de sérieux impliquerait d’exiger l’expropriation des capitalistes qui contrôlent la presse afin de créer les conditions d’une information plus objective. Mais on n’a jamais entendu un droit-de-l’hommiste formuler ce genre de revendication. Le contrôle des médias ne s’expose à sa foudre vengeresse que s’il est exercé par de méchants dictateurs qui défient le nouvel ordre mondial. Pour les autres, il n’y a pas de problème.

Sélective, cette indignation pseudo-humaniste choisit ses victimes. Les autres peuvent crever. Lors de la chute du communisme, en 1991, les organisations droits-de-l’hommistes ont crié victoire. L’idéologie des droits de l’homme ayant été inventée pour lutter contre l’URSS, cette victoire finale sembla consacrer leur vision du monde. Mais aucune de ces organisations n’a souligné que les prisons soviétiques étaient vides depuis longtemps et que le totalitarisme dont la philosophie politique des années 70 faisait un mal absolu était une coquille vide. On ne s’émut pas davantage, chez les humanistes, en constatant que sous la présidence Eltsine (1991-2000) l’espérance de vie régressa de dix ans sous l’effet des réformes structurelles dictées à la Russie par le FMI. C’est normal. Les petits vieux qui meurent en masse dans le paradis capitaliste n’intéressent pas les défenseurs des droits de l’homme.

L’humanité souffrante dont se soucient des ONG pétries d’humanisme se résume à un agrégat indistinct d’individus abstraits, atomisés, dont le sort n’est intéressant que s’il témoigne d’une violation de leurs droits individuels, de préférence dans un pays exotique dont le procès est instruit par la doxa occidentale. Mais on n’a jamais vu “Amnesty International” – dont le seul intitulé relève de la publicité mensongère – s’insurger contre le fait que 800 millions de personnes souffrent de malnutrition, ou que des centaines de milliers d’ouvrières sont surexploitées par les multinationales occidentales dans les “maquiladoras” de la frontière mexicaine. On répondra sans doute que ce n’est pas l’objet social de cette organisation, et je répondrai à mon tour que c’est précisément le problème sur lequel il convient d’insister.

Cette triple sélectivité dans le choix des droits en question, des individus concernés, et enfin des pays sur lesquels on braque le projecteur, explique donc beaucoup de choses. Elle explique que l’on fasse le tri parmi les victimes en évitant soigneusement d’incriminer les structures – celles de l’exploitation capitaliste mondialisée – qui sont responsables de 90% des malheurs qui frappent l’humanité. Elle explique aussi la fascination des ONG droits-de-l’hommistes pour la défense des LGBT. La lutte contre les discriminations qu’ils subissent est légitime, mais il faut être lucide sur l’effet de cantonnement qu’elle génère. Car cette cause, aux yeux du droit-de-l’hommisme petit-bourgeois, présente l’avantage de transcender la division sociale, d’évacuer la question des rapports de classe, bref de conférer à la lutte pour les droits humains une universalité abstraite qui sert les intérêts dominants.

La sélectivité du droit-de-l’hommisme permet aussi de comprendre pourquoi la condamnation des violations incriminées épouse toujours un axe nord-sud. Aucune ONG vénézuélienne ne mène campagne contre la mainmise d’une poignée de milliardaires sur la quasi-totalité des médias en France ou aux USA. En revanche, les ONG occidentales dénoncent sans relâche les violations de la liberté de la presse au Vénézuéla, alors que la presse, loin d’y être opprimée par le pouvoir, appartient à une poignée de capitalistes qui combattent le gouvernement. Machine de guerre contre les Etats récalcitrants, le droit-de-l’hommisme bénéficie donc de financements colossaux, à l’image de ces “Casques blancs” qui jouent au djihadiste côté cour et au brancardier côté jardin grâce aux 15 millions de dollars versés par des fondations britanniques. Moyennant une trousse à maquillage, ils arrivent même à fabriquer des victimes pour émouvoir le populo scotché devant les petites lucarnes.

Ces exemples montrent également que la fonction expresse de l’idéologie droit-de-l’hommiste – servie par ces appareils idéologiques de masse que sont les ONG – est de saper la souveraineté des Etats qu’elle a pris pour cibles. De la fondation de George Soros aux officines qui participent aux conflits armés sous couvert d’action humanitaire en passant par les révolutions de couleur organisées de l’étranger, la galaxie droit-de-l’hommiste intervient partout, distribuant subventions, éléments de langage et certificats de moralité à qui-mieux-mieux dans le seul but de semer le désordre dans des pays dont la liste est fournie par la CIA et dont le seul tort est de faire obstacle à l’hégémonisme occidental. La Russie en sait quelque chose, et on comprend qu’elle ait neutralisé cette poignée d’exhibitionnistes à moitié débiles (Femen) dont l’activisme desservait les intérêts du peuple russe.

Savamment orchestrée au nom des droits de l’homme, toute cette agitation a pour but de vider de sa substance le droit des peuples à s’organiser comme ils l’entendent. Dirigée contre le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, cette ingérence fait peser une menace d’implosion sur les sociétés dont l’essor ou la résistance déplaît à Washington, Londres ou Paris. Pratiquée à grande échelle, l’intervention militaire chez les autres n’a pas toujours donné les résultats escomptés. Elle est désormais remplacée par cette épée de Damoclès planant sur la tête de tous ceux qui osent défier l’Empire et contester le monopole du dollar. Faute de pouvoir vitrifier ses opposants étrangers à l’arme lourde, un Occident arrogant brandit alors l’étendard de l’internationalisme humanitaire. Relayé par un gauchisme qui dissout ses illusions perdues dans le pathos et oublie Trotsky avec BHL, il agite frénétiquement le miroir aux alouettes des droits de l’homme, éblouissant beaucoup de bonnes âmes qui ne voient pas que cette idéologie est le faux-nez de l’impérialisme.

L’Occident a beau croire qu’il a découvert la pierre philosophale, la conception des droits de l’homme, pourtant, n’est pas univoque. Pour les Chinois, le premier des droits est celui de ne pas mourir de faim. Cette priorité n’est pas celle de la gauche occidentale, sinon elle mobiliserait davantage d’énergie à lutter contre la faim dans le monde qu’à promouvoir les droits des minorités. Mais cette divergence n’est pas une raison suffisante pour dire que les idées chinoises ne valent rien. “A plusieurs, nous sommes moins sujets à l’erreur que lorsque nous sommes seuls à décider”, disait Aristote. On veut bien admettre qu’un milliard 379 millions de Chinois puissent se tromper, mais on peine à croire que ce soit le cas tout le temps, d’autant que leur pays qui était un champ de ruines en 1949 est aujourd’hui la première puissance économique du monde. A défaut de quelques coups bien mérités sur le museau, un peu d’humilité éloignerait homo occidentalis de son penchant indécrottable à donner des leçons à la terre entière.

Bruno GUIGUE

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Article signalé par l’excellent site de désintoxication anticapitaliste Le Grand Soir.

[Lanceurs d’alerte contre la propagande de guerre] Venezuela : comment NE PAS donner une information

Venezuela : comment NE PAS donner une information


Ángeles Diez Rodríguez
photo : Ángeles Diez Rodríguez, Docteure en Sciences Politiques et en Sociologie, professeure de l’Universidad Complutense de Madrid.

 

Le 30 juillet s’est produit un événement politique d’une portée historique considérable : un peuple internationalement assailli à l’extérieur et soumis à la violence paramilitaire à l’intérieur, est descendu dans la rue pour exprimer son double rejet de l’ingérence internationale et des aspirations des élites locales à reprendre le pouvoir.

Il y a moins de vingt ans, au siècle dernier, un événement d’une telle ampleur aurait figuré en première page de toute la presse d’information du monde. Les médias de masse, publics et privés, l’auraient relevé dans leurs gros titres, sans doute manipulateurs, mais ceux-ci auraient parlé du défi du peuple vénézuélien face aux menaces de l’impérialisme. Ils auraient montré des images, peu nombreuses, mais sans doute quelqu’une ou quelqu’autre de ces immenses files de vénézuéliens devant les bureaux de vote, comme ceux du Poliedro de Caracas, ou de ces gens marchant à travers les collines et traversant les rivières dans la région de Táchira ou de Mérida, où les bureaux de vote étant occupés par des guarimberos (casseurs) armés, il fallait se déplacer à la recherche de centres de secours où pouvoir voter, souvent sans y parvenir.

Les légendes des photos auraient sûrement détourné les images et proposé une lecture en accord avec le désespoir de l’opposition putchiste incapable d’accepter une défaite. Mais il y aurait eu une image, un commentaire, une toute petite information qui aurait parlé de la volonté majoritaire du peuple vénézuélien contre tout pronostic et tout calcul rationnel.

Tout journaliste digne de ce nom aurait voulu consigner, analyser, vérifier et même manipuler cet événement. Plus encore en des temps où les réseaux sociaux font circuler une infinité d’images qui comblent les vides des nouvelles qui en sont dépourvues. Là où les médias de masse cachent une image, les réseaux en mettent des centaines. Cependant, le 31 Juillet, l’information sur les élections vénézuéliennes pour l’Assemblée Constituante est passée sous silence dans les médias espagnols. C’est une autre information qui fut donnée à sa place.

La non nouvelle qui a supplanté l’événement vénézuélien, bâtie sur le modèle déjà existant (violence et chaos) était : nouvelle journée de violence au Venezuela. Tous les gros titres visaient, avec plus ou moins de qualificatifs, à façonner une image qui corresponde à la propagande distillée au cours des mois antérieurs. Puis ont éclos les spores disséminées par la non nouvelle, qui avaient déjà été diffusées par les agences impérialistes : auto-coup d’état, fraude, moins de votes que n’en déclare le gouvernement, opposants nouvellement arrêtés, isolement international…

L’événement d’une journée électorale qui a mobilisé des millions de vénézuéliens qui sont allés voter pour leurs candidats à la Constituante, fut trop incontestable pour être passé sous silence ; les flots du peuple vénézuélien trouvaient une infinité de fenêtres numériques par où s’écouler. De sorte que le système de propagande de guerre des médias de masse espagnols, si bien entretenu et huilé par les agences de presse étasuniennes, activa l’un de ses ressorts les plus subtils. Il n’affronta pas la nouvelle en la taisant, bien qu’il le fît également, il ne manipula pas des images comme il l’a réellement fait avec le frauduleux référendum de l’opposition du 16 Juillet (le journal El País dût rectifier une image du test électoral pour l’assemblée Constituante, sous laquelle figurait une légende affirmant que c’étaient des queues pour voter au référendum organisé par l’opposition). Dans ce cas, la technique de propagande médiatique majoritairement employée fit remplacer l’information qui faisait l’évènement par d’autres qui attireraient l’attention des audiences.

Les gros titres parlèrent de violence, dictature et condamnation internationale : “Lors d’une journée marquée par la tension, les manifestations, la réprobation internationale et la violence, les vénézuéliens ont voté pour choisir les membres de l’Assemblée Nationale Constituante » (CNN en espagnol) ; “Maduro concrétise un coup d’état contre lui-même au Venezuela au cours d’une journée électorale des plus violentes” (El País) ; “Condamnation internationale de l’usage disproportionné de la force au Venezuela. 10 personnes au moins sont mortes dans les manifestations pendant les élections à l’assemblée constituante que soutient Nicolás Maduro. (Télévision Espagnole).

Pas une seule image des quelques 14500 bureaux de vote où plus de 8 millions de vénézuéliens attendaient leur tour pour voter. Après les élections présidentielles de 2012 qui élirent Hugo Chávez, ce furent les élections qui mobilisèrent la plus large participation de masse. Toutefois, lorsque l’on consulte les archives photographiques du journal El País, on se trouve devant un étrange phénomène : sur 30 images sélectionnées par le quotidien, 7 sont celles d’explosions, de barricades et d’actes de violence, 2 montrent les opposants, 2 autres le président Maduro et le reste montre des vénézuéliens isolés en train de voter, l’urne en premier plan, des petits groupes regardant les listes ou assis, attendant pour voter ; il n’y a qu’une photo où l’on voit très loin des voitures et des personnes avec une légende qui parle de « files d’attente » pour voter. Le même manque d’images significatives fut constaté sur la Télévision Espagnole. C’est dire que, dans les médias espagnols de grande audience, les images, quand elles faisaient allusion à l’acte de voter, lançaient un message contraire à la réalité qui circulait sur les réseaux sociaux, elles disaient : peu de vénézuéliens sont allés voter. C’étaient des images soigneusement sélectionnées pour appuyer la version de l’opposition et ne pas donner l’information de l’appui massif à la Constituante donné par le peuple vénézuélien.

Dans ces temps des réseaux sociaux, où les hommes politiques ne font pas de déclaration, ils twittent, où la volatilité de l’information numérique prévaut sur le papier et où les télévisions copient les réseaux sociaux, les façons de mentir et de déformer sont de plus en plus complexes. Plutôt que de cacher une information, il est plus efficace d’en donner une autre différente, qui occupe la place de la réelle. Nous appellerons cela la « non information ».

Il semble, d’après les recherches du CIS (Centre d’investigations sociologiques) que ceci soit habituel dans les médias espagnols. Comme antécédents nous avons cette étude de Juin 2016 qui signalait que la Télévision Espagnole, alors que le chômage était toujours la première préoccupation des espagnols, lui avait consacré la moitié du temps qu’elle avait employé à parler de la crise politique au Venezuela (les journaux télévisés de ce mois-là consacrèrent 71 minutes à la situation du Venezuela face aux 31 qu’ils dédièrent au chômage dans notre pays) ou ce 7 avril de cette année, alors que tous les bulletins d’information du monde ouvraient sur le désarmement de l’ETA, la Télévision Espagnole parlait du Venezuela plutôt que du désarmement de l’ETA.

Cette technique de propagande de guerre qu’emploient les journaux d’information espagnols fait partie d’autres techniques mieux répertoriées comme : le deux poids deux mesures, prendre la partie pour le tout, les infos toxiques, la partialité des sources, l’occultation ou l’inversion cause/effet.

Dans le cas de l’information de substitution, la non information, elle, doit comporter certaines caractéristiques. En premier lieu, elle doit être crédible, c’est-à-dire qu’elle doit se situer dans la logique même de la matrice déjà établie ; dans le cas des élections à l’Assemblée Constituante cette matrice est : violence, coup d’état, chaos, urgence humanitaire.

De plus, elle doit avoir comme base un fait certain comme le feu mis à quelque bureau de vote, des barricades incendiées, un quelconque incident isolé. Ce fait, du point de vue de l’importance sociale, est anecdotique ou ne peut être généralisé si l’on prend en compte l’évolution des votes. Cependant, pour ne pas donner l’information importante -celle qui, elle, est généralisable quantitativement et qualitativement-, il est fondamental de s’appuyer sur ce fait qui, entre les mains de la guerre médiatique, fonctionne, comme les attentats sous faux drapeaux ou attentats contre soi-même, (ceux qui sont commis pour rejeter la faute sur l’ennemi et justifier une intervention). Ainsi, lors de la journée d’élections vénézuélienne il y eut des incidents provoqués par l’opposition, un attentat contre la Garde Nationale Bolivarienne, des embuscades armées pour dissuader les votants et incendie de bureaux de vote. Mais si l’on prend la journée dans son ensemble, le fait notable a été l’attitude pacifique et la détermination des votants dans l’accomplissement de leur devoir électoral.

En troisième lieu, l’information de substitution doit être au rang du spectaculaire autant que l’information réelle, afin de retenir toute l’attention. La violence est toujours une information spectaculaire en soi, elle est capable de retenir l’attention et de reléguer tout autre fait. C’est pourquoi, même lorsque l’on ne dispose pas d’images de violence il faut que le journaliste apparaisse portant un gilet pare-balles, un masque à gaz et un casque, pour que notre cerveau prête foi aux actes de violence dont parle le reporter.

En quatrième lieu, elle doit être capable de concentrer l’attention de ceux qui sont critiques envers les médias de masse, afin que tout le potentiel de contre-information soit pointé vers la mise en cause du « messager » (les moyens de communication de masse). Nous, les intellectuels et analystes, nous nous focalisons sur la dénonciation de la manipulation des médias et nous laissons de côté la diffusion de l’information réelle, par exemple nous nous sommes concentrés sur la dénonciation de l’attentat contre la garde nationale bolivarienne, que les médias ont transformé en « répression contre Maduro » ou sur la dénonciation de la violence des paramilitaires de l’opposition qui sabotaient les élections, au lieu de parler des vénézuéliens élus pour réformer la Constitution, de leur origine sociale, de leur engagement envers leurs bases, des premières propositions pour la réforme de la Constitution, des problèmes d’impunité que souhaite résoudre la nouvelle carta magna … En théorie de la communication cela se comprend comme l’Agenda Setting, c’est-à-dire que ce sont les médias de masse qui imposent ce dont on parlera, qui fixent ce qui est important, ce qui ne doit apparaître dans aucun média, comment livrer l’information. L’agenda des médias de masse devient l’agenda de l’opinion publique.

Une autre non information de ces jours derniers a été « l’isolement international du Venezuela ». Aux Nations Unies, le Venezuela a obtenu le ferme appui de 57 pays qui, au sein du Conseil des Droits de l’Homme, approuvèrent une résolution de reconnaissance de la Constituante vénézuélienne et réclamèrent la non-ingérence. Parmi ces pays figuraient les plus peuplés au monde et quelques autres de grand poids international comme la Russie, la Chine, l’Iran, l’Inde ou le Pakistan.

La non information qui remplaça celle-ci fut « Les Etats-Unis et les principaux pays d’Amérique Latine condamnent la Constituante de Maduro (El País) » information également présente dans la majorité des médias espagnols le lendemain des élections.

Mais cette technique ne fonctionne que si l’on dispose du personnel spécialisé capable, presque spontanément, d’élaborer les non informations, capable de regarder ailleurs, bien équipé du déguisement du « reporter de guerre ». Ce sont les parajournalistes, et à la tête de la profession internationale se trouvent les espagnols, tant des médias de masse privés que des médias publics.

L’an dernier j’ai déjà défini ce que j’entends par parajournalistes : « Si l’on qualifie de paramilitaire celui qui est affilié à une organisation civile dotée d’une structure ou d’une discipline militaire, nous pouvons dire des parajournalistes qu’ils sont ces journalistes affiliés à des médias de masse qui suivent une discipline militaire, lançant des bombes informatives sur les objectifs définis par leurs entreprises ». Parmi ces derniers nous avons Marcos López et Nuria Ramos, correspondants de Télévision Espagnole, qui sans aucun doute méritent une mention spéciale pour leur mauvais travail journalistique, toujours prêts à se placer du côté de ceux qui jettent les bombes incendiaires sur la garde bolivarienne, capables de contredire sans difficulté les images que recueillent leurs propres appareils de photos, disposés à se faire les victimes –tout comme l’opposition- de la « répression du gouvernement bolivarien ».

La grande offensive contre le gouvernement du Venezuela de la part des médias de masse espagnols fait partie de la guerre mondiale contre tout processus qui ne se plie pas aux intérêts impérialistes. Nos parajournalistes jouent leur rôle comme membres de l’armée vassale. Ces jours derniers nous avons vérifié que la guerre médiatique contre le Venezuela est l’une des plus féroces que l’on connaisse, peut-être parce que l’escalade guerrière d’aujourd’hui est sans précédents, et qu’en réalité il n’existe pas différents types de guerre mais une seule qui revêt divers aspects. Si, comme dirait le Pape François, nous sommes face à une Troisième Guerre Mondiale dont nous ne voyons que des bribes, le Venezuela est aujourd’hui l’un des objectifs prioritaires pour l’empire. La difficulté vient de ce que, contrairement à ce que nous vendent les films de Hollywood, aujourd’hui la guerre ne se présente pas à nous sous la même forme qu’au siècle dernier, il nous est plus difficile de reconnaître son mode de déroulement et d’identifier ses nouveaux et ses anciens bataillons.

Cette guerre contre le Venezuela essaie de combattre les deux piliers sur lesquels repose la Révolution bolivarienne : la souveraineté nationale et l’utopie socialiste. Elle vise à miner l’image du Venezuela à l’extérieur pour contrebalancer deux des traits les plus caractéristiques de la révolution bolivarienne : la voie pacifique et démocratique pour transformer le pays et l’utilisation de ses ressources naturelles pour améliorer les conditions de vie socio-économiques de la population. C’est-à-dire, miner l’image d’un pays qui construit une alternative au Capitalisme. En ce sens, le Venezuela a également pris la relève de Cuba comme référent de lutte pour d’autres peuples. Tout comme Cuba, il est devenu le mauvais exemple.

D’où les missiles qui sont constamment lancés depuis les médias de masse afin d’éviter l’appui à la révolution bolivarienne : la violence et l’autoritarisme. Il s’agit là de deux torpilles qui traditionnellement sont pointées sur la ligne de flottaison de toute utopie socialiste.

Avec un pareil objectif, les moyens de communication et tout le système de propagande contre le Venezuela visent très spécialement le terrain des campagnes électorales et mettent en cause sa démocratie. Il ne faut pas oublier que les élections sont la condition de la démocratie pour les élites politiques mais, seulement si l’on peut garantir que les gens votent ce qu’il faut, c’est-à-dire, si, grâce à la guerre des moyens de communication, l’on parvient à convaincre la population de qui doivent être leurs gouvernants.

Les guerres ne sont pas l’affaire des gouvernements, ni des corporations, ni des moyens de communication, ni des peuples. Les guerres sont le résultat de tous et de chacun de ces éléments. Les gouvernements déclarent la guerre mais, avant, les peuples assument qu’elle « était inévitable », mais, avant, les corporations font leurs comptes et le bilan des coûts et profits, mais, avant, les moyens de communication créent les conditions pour qu’il n’y ait pas de résistance.

Mais tout n’est pas perdu : selon un rapport élaboré par l’Université d’Oxford en 2015 et publié par l’Institut Reuters pour l’étude du journalisme, sur les 11 pays européens étudiés, les moyens de communication espagnols sont les moins fiables. Au niveau mondial, quand sont étudiés les publics des Etats-Unis, Grande Bretagne, Allemagne, France, Espagne, Italie, Irlande, Danemark, Finlande, Brésil, Japon et Australie, seuls les moyens de communication étasuniens ont moins de crédibilité que les espagnols.

Ángeles Diez Rodríguez
Docteure en Sciences Politiques et en Sociologie, professeure de l’Universidad Complutense de Madrid.

Source : http://www.alainet.org/es/articulo/187357

Traduction : Michele ELICHIRIGOITY

»» https://venezuelainfos.wordpress.com/2017/08/19/venezuela-comment-ne-p…

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[PRATIQUE DU COMPLOT des riches contre les pauvres] Buchanan, le tyran (dé)masqué : la mission d’un homme pour détruire la démocratie, par George Monbiot dans The Guardian (traduit par les-crises.fr)

Une bonne synthèse, traduite et signalée par le meilleur site d’information en France, les-crises.fr.

Ce n’est pas une « théorie du complot », c’est une PRATIQUE du complot, évidente et scandaleuse.

Et il faudra du courage aux citoyens dignes de ce nom pour y résister, sans se laisser intimider par les chiens de garde médiatiques judiciaires et policiers dudit complot.

Étienne.


‘ Buchanan a développé un programme caché pour supprimer la démocratie pour le compte des très riches. Il refaçonne la politique. Illustration: Sébastien Thibault’

La vision de James McGill Buchanan d’un capitalisme totalitaire a infecté les politiques publiques aux États-Unis. Aujourd’hui, elle est en train de s’exporter.

C’est le chapitre manquant : une clé pour comprendre la politique de la dernière moitié du vingtième siècle. Lire le nouveau livre de Nancy Mac Lean: “Democracy in chains : The Deep History of the Radical Right’s Stealth Plan for America”, c’est voir ce qui jusqu’alors était demeuré invisible.

Le travail du professeur d’histoire sur le sujet commença par accident. En 2013, elle tomba sur une maison coloniale abandonnée sur le campus de l’université George Mason en Virginie. Celle-ci était remplie d’archives non classées appartenant à un homme mort cette année là et dont le nom ne vous est probablement guère familier : James McGill Buchanan. Elle affirme que la première chose qu’elle récupéra fut un lot de lettres confidentielles concernant des millions de dollars transférés à l’université par le milliardaire Charles Koch.

Ses découvertes dans cette maison des horreurs révèlent comment Buchanan, avec l’aide de magnats des affaires et des instituts financés par ces derniers, développèrent un programme secret pour supprimer la démocratie au bénéfice des ultra-riches. Ce programme est en train de remodeler la sphère politique et pas seulement aux Etats-Unis.

Buchanan fut fortement influencé à la fois par le néolibéralisme de Friedrich Hayek et de Ludwig von Mises ainsi que par le défenseur du primat de la propriété John C. Calhoun, lequel défendit dans la première moitié du XIXème siècle l’idée selon laquelle la liberté consiste à avoir le droit absolu d’utiliser votre propriété (y compris vos esclaves) comme vous le souhaitez ; toute institution qui empiète sur ce droit est un agent d’oppression, exploitant les possédants pour le compte de la masse.

James Buchanan réalisa la synthèse de ces influences pour créer ce qu’il appela la théorie du choix public (Public Choice). Selon cette dernière, une société ne peut être considérée comme libre à moins que chaque citoyen n’ait la possibilité de mettre un veto sur les décisions prises par celle-ci.

Pour Buchanan, cela voulait dire concrètement que personne ne devait être imposé contre sa volonté. Or, selon lui, les riches étaient exploités par ceux qui utilisent leur vote pour leur extorquer de l’argent et qui l’utilisent pour financer, via l’impôt, la dépense publique et les systèmes de protection sociale. Autoriser les travailleurs à créer des syndicats et mettre en place des niveaux d’imposition progressifs sur le revenu était l’exemple d’une législation « discriminatoire ou différentielle » envers les détenteurs du capital.

Tout conflit entre « la liberté » (autoriser les riches à agir comme bon leur semble) et la démocratie devait être résolu en faveur de la liberté. Dans son livre, « The Limits of Liberty », Buchanan notait que « le despotisme pourrait être la seule forme d’organisation alternative à la structure politique telle que nous l’observons. »

Le despotisme au nom de la défense de la liberté.

Sa solution à ce problème était une “révolution constitutionnelle” : créer des contraintes irrévocables pour limiter le choix démocratique. Sponsorisé durant toute sa carrière par des fondations appartenant à des milliardaires et de grandes entreprises, il développa un cadre théorique pour présenter à quoi ressemblerait sa révolution constitutionnelle ainsi que la stratégie pour la mettre en œuvre.

Il expliqua comment les politiques de déségrégation dans les écoles du sud des Etats-Unis pourraient être mises en échec en créant un réseau d’écoles privées soutenues par les États. Il fut le premier à proposer de privatiser les universités et d’imposer aux étudiants de payer l’intégralité des frais de scolarité : son but initial était d’écraser le militantisme étudiant.

Il appela à privatiser la sécurité sociale et de nombreuses autres fonctions de l’État. Il chercha à rompre les liens entre le peuple et le gouvernement et à réduire à néant la confiance envers les institutions. Pour résumer, son objectif était de sauver le capitalisme de la démocratie.

En 1980, il put mettre son programme en action. Il fut invité au Chili où il aida la dictature de Pinochet à écrire une nouvelle constitution qui, grâce aux habiles mécanismes proposés par Buchanan, s’est avérée impossible à abroger complètement. Pendant que la torture et les massacres faisaient rage, il conseilla le gouvernement d’étendre les programmes de privatisation, d’austérité, de restriction monétaire, de dérégulation et de destruction des syndicats : un ensemble de mesures qui contribuèrent à un effondrement économique en 1982.

Rien de tout cela ne troubla l’Académie Suédoise qui, par le biais de Assar Lindbeck de l’université de Stockholm, un supporteur de Buchanan, lui attribua le prix d’économie en mémoire d’Alfred Nobel. C’est une des décisions qui, parmi d’autres, contribuèrent à discréditer ce prix. Mais son pouvoir commença vraiment à se faire sentir lorsque Koch, actuellement la septième fortune des Etats-Unis, décida que Buchanan possédait la clé qui lui permettrait d’enclencher la transformation qu’il souhaitait. Koch considérait même des idéologues comme Milton Friedman ou Alan Greenspan comme des « vendus » car ils cherchaient à améliorer l’efficacité du gouvernement plutôt que de lé détruire purement et simplement. Buchanan poussa cette logique jusqu’au bout.

MacLean affirme que Charles Koch injecta des millions de dollars dans le travail de Buchanan à l’université George Mason dont les départements d’économie et de droit ressemblent davantage à des think-tanks financés par des entreprises qu’à des institutions universitaires. Il utilisa l’économiste pour recruter les « cadres » destinés à mettre en place son programme (Murray Rothbard de l’institut Cato fondé par Koch, a exhorté le milliardaire à étudier les techniques de Lénine et à les appliquer à la cause libertarienne). À eux deux, ils commencèrent à développer un programme destiné à changer les règles.

Les papiers découverts par MacLean montrent que Buchanan considérait la dissimulation comme étant cruciale. Il avertit ses collaborateurs que « le secret de la conspiration est en tout temps essentiel ». Au lieu de révéler le but final, ils allaient avancer pas à pas, par paliers. Par exemple, au lieu de chercher à détruire le système de sécurité sociale, ils affirmeraient vouloir le sauver arguant que sans des « réformes » radicales, ce dernier était condamné (le même argument est utilisé par ceux qui attaquent le NHS [le système de santé britannique]. Petit à petit, ils construiraient une « contre-intelligentsia », alliée à « vaste réseau de pouvoir politique » destiné à devenir la nouvelle élite.

Par le réseau de think-tanks que Koch et les autres milliardaires ont financé, par leur transformation du parti républicain et les centaines de millions qu’ils ont injecté dans les élections législatives et judiciaires américaines, par la colonisation massive de l’administration de Trump par les membres de ce réseau et par les campagnes redoutablement efficaces contre un ensemble de sujets allant de la santé publique au changement climatique, il serait juste de dire que la vision de Buchanan est arrivée à maturité aux États-Unis.

Mais pas seulement là-bas. Lire ce livre fut comme enlever la couche de buée recouvrant la fenêtre d’où j’observe la vie politique britannique. La grande liquidation des réglementations mise en évidence par le désastre de la tour Greenfel, la destruction de l’architecture de l’État par l’austérité, les règles budgétaires, le démantèlement des services publics, les frais de scolarité et le contrôle des écoles : toutes ces mesures suivent le programme de Buchanan à la lettre. Je me demande combien de personnes ont conscience que le projet des écoles libres de David Cameron s’appuie sur un projet conçu pour lutter contre la déségrégation du sud des États-Unis.

Buchanan avait raison sur un point : il y a un conflit intrinsèque entre ce qu’il appelait « la liberté économique » et la liberté politique. La liberté complète pour les milliardaires signifie la pauvreté, l’insécurité, la pollution et la disparition des services publics pour le reste de la société. Etant donné que nous ne voterons jamais pour un tel programme, il ne peut être mis en place qu’en ayant recours à la tromperie et à un contrôle autoritaire. Le choix auquel nous sommes confrontés oppose un capitalisme sans restriction et la démocratie. Nous ne pouvons pas avoir les deux.

Le programme de Buchanan est un mode d’emploi pour la mise en place d’un capitalisme totalitaire. Et ses disciples ont à peine commencé à le mettre en application. Grâce aux découvertes de MacLean, nous pouvons au moins prendre conscience de son existence. L’une des premières règles en politique est : connais ton ennemi. On s’en approche.

George Monbiot (The Guardian)

Traduction par Camille M., publiée sur les-crises.fr :

Source : The Guardian, George Monbiot, 19-07-2017

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Voilà pourquoi la Corée du Nord déteste autant les États-Unis…

Voici une synthèse remarquable sur les raisons du comportement prétendument agressif de la Corée du Nord, synthèse signalée par le principal (de loin) service public d’information en France : les-crises.fr

Quand les États-Unis détruisaient un pays pour le sauver

Le 25 juin 2010 marque le soixantième anniversaire du début de la Guerre de Corée, appelée « Guerre de Libération de la patrie en République populaire démocratique de Corée.  Entre 1950 et 1953, les hostilités ont fait près de quatre millions de victimes, mais l’ héritage de cette guerre va  bien au-delà de ce bilan humain déjà terrifiant : l’accord d’armistice signé à Panmunjom le 27 juillet 1953 a scellé la division de la péninsule coréenne en établissant une ligne de démarcation militaire entre le nord et le sud, et,faute de véritable traité de paix, la Corée reste techniquement en état de belligérance.

Au lendemain de la libération de la Corée (15 août 1945), après 35 ans de colonisation japonaise, le peuple coréen pouvait pourtant légitimement prétendre à recouvrer son indépendance et sa souveraineté, comme s’y étaient engagés les pays alliés lors de la Conférence du Caire (novembre 1943).

Cette légitime aspiration de la nation coréenne ne fut malheureusement pas réalisée dans le contexte d’affrontement des grandes puissances : dès le mois de septembre 1945, deux zones d’occupation, soviétique et américaine, se mirent en place de part et d’autre du 38eme parallèle. En 1948, l’organisation d’élections séparées au sud, sous l’égide de l’ONU où les Etats-Unis disposaient de la majorité, aboutit à la création de deux Etats coréens : la République de Corée au sud, la République populaire démocratique de Corée au nord.La partition de fait de la Corée était réalisée. La nation coréenne se trouvait dramatiquement divisée contre son gré par la frontière artificielle du 38eme parallèle, autour de laquelle divers accrochages firent des milliers de morts de 1945 à 1950.

La thèse de l’offensive nord-coréenne du 25 juin 1950 servit de prétexte à une intervention militaire des Etats-Unis, dans le cadre d’une stratégie américaine globale de « refoulement du communisme ». L’intervention américaine en Corée fut légitimée par le Conseil de sécurité de l’ONU  – où l’URSS ne siégeait pas en raison du refus d’y admettre la jeune République populaire de Chine -, le président américain Harry Truman présentant alors l’envoi de troupes en Corée comme une « opération de policedont le but était de repousser un « raid de bandits contre la République de Corée« . Le président américain l’a fait sans déclaration de guerre, jusqu’alors une condition préalable à la participation militaire des Etats-Unis à l’étranger. Il a ainsi établi un précédent pour le président Lyndon Johnson qui a engagé des troupes dans la Guerre du Vietnam sans jamais solliciter un mandat du Congrès pour son action. Les interventions en Irak et en Afghanistan ont été menées selon les mêmes principes.

Pour cette »opération de police, les Etats-Unis eurent recours à des armes de destruction massive, ou menacèrent d’en utiliser, ce qui contribue encore à éclairer la situation actuelle. Comme l’écrit  l’historien américain Bruce Cumings en conclusion de l’article que nous reproduisons ci-après, la Corée du Nord tenterait, sans raison, de s’équiper en armes de destruction massive, tandis que l’opposition de Washington à cette stratégie relèverait de l’innocence originelle. Pourtant, depuis les années 1940, les Etats-Unis ont eux-mêmes utilisé ou menacé d’utiliser ces armes en Asie du Nord-Est. Ils sont la seule puissance à avoir eu recours à la bombe atomique, et leur dissuasion repose sur la menace de les employer de nouveau en Corée.

Cumings écrivait ces lignes en 2004, sous l’administration Bush. Elles restent d’une troublante actualité, surtout  après l’annonce, le 6 avril 2010, de la nouvelle posture nucléaire de l’administration Obama, selon laquelle les Etats-Unis s’autorisent à frapper la Corée du Nord avec des armes nucléaires même si celle-ci n’utilise que des armes conventionnelles.


Mémoires de feu en Corée du Nord

par Bruce Cumings

 Plutôt que d’une guerre oubliée, mieux vaudrait parler, s’agissant de la Guerre de Corée (1950-1953), d’une guerre inconnue. L’effet incroyablement destructeur des campagnes aériennes américaines contre la Corée du Nord – qui allèrent du largage continu et à grande échelle de bombes incendiaires (essentiellement au napalm) aux menaces de recours aux armes nucléaires et chimiques [1] et à la destruction de gigantesques barrages nord-coréens dans la phase finale de la guerre – est indélébile. Ces faits sont toutefois peu connus, même des historiens, et les analyses de la presse sur le problème nucléaire nord-coréen ces dix dernières années n’en font jamais fait état. [NdT : ce texte a été écrit en décembre 2004] 

La Guerre de Corée passe pour avoir été limitée, mais elle ressembla fort à la guerre aérienne contre le Japon impérial pendant la Seconde Guerre mondiale, et fut souvent menée par les mêmes responsables militaires américains. Si les attaques d’Hiroshima et de Nagasaki ont fait l’objet de nombreuses analyses, les bombardements incendiaires contre les villes japonaises et coréennes ont reçu beaucoup moins d’attention. Quant aux stratégies nucléaire et aérienne de Washington en Asie du Nord-Est après la Guerre de Corée, elles sont encore moins bien comprises, alors que ces stratégies ont défini les choix nord-coréens et demeurent un facteur-clé dans l’élaboration de la stratégie américaine en matière de sécurité nationale. (…)

Le napalm fut inventé à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Son utilisation provoqua un débat majeur pendant la Guerre du Vietnam, attisé par des photos insoutenables d’enfants qui couraient nus sur les routes, leur peau partant en lambeaux… Une quantité encore plus grande de napalm fut néanmoins larguée sur la Corée, dont l’effet fut beaucoup plus dévastateur, car la République populaire démocratique de Corée (RPDC) comptait bien plus de villes peuplées que le Nord-Vietnam. En 2003, j’ai participé à une conférence aux côtés d’anciens combattants américains de la Guerre de Corée. Lors d’une discussion à propos du napalm, un survivant de la bataille du Réservoir de Changjin (Chosin, en japonais), qui avait perdu un œil et une partie de la jambe, affirma que cette arme était bel et bien ignoble, mais qu’elle tombait sur les bonnes personnes.

Les bonnes personnes ? Comme lorsqu’un bombardement toucha par erreur une douzaine de soldats américains : Tout autour de moi, les hommes étaient brûlés. Ils se roulaient dans la neige. Des hommes que je connaissais, avec qui j’avais marché et combattu, me suppliaient de leur tirer dessus… C’était terrible. Quand le napalm avait complètement brûlé la peau, elle se détachait en lambeaux du visage, des bras, des jambes… comme des chips de pommes de terre frites.  [2]

Un peu plus tard, George Barrett, du New York Times, découvrit un tribut macabre à la totalité de la guerre moderne dans un village au nord d’Anyang (en Corée du Sud) : Les habitants de tout le village et dans les champs environnants furent tués et conservèrent exactement l’attitude qu’ils avaient lorsqu’ils furent frappés par le napalm : un homme s’apprêtait à monter sur sa bicyclette, une cinquantaine d’enfants jouaient dans un orphelinat, une mère de famille étrangement intacte tenait dans la main une page du catalogue Sears-Roebuck où était cochée la commande no 3811294 pour une “ravissante liseuse couleur corail”. Dean Acheson, secrétaire d’Etat, voulait que ce genre de reportage à sensation soit signalé à la censure afin qu’on puisse y mettre un terme . [3]

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L’un des premiers ordres d’incendier des villes et des villages que j’ai trouvés dans les archives fut donné dans l’extrême sud-est de la Corée, pendant que des combats violents se déroulaient le long du périmètre de Pusan, début août 1950, alors que des milliers de guérilleros harcelaient les soldats américains. Le 6 août 1950, un officier américain donna l’ordre à l’armée de l’air que soient oblitérées les villes suivantes : Chongsong, Chinbo et Kusu-Dong. Des bombardiers stratégiquesB-29 furent également mis à contribution pour des bombardements tactiques. Le 16 août, cinq formations de B-29 frappèrent une zone rectangulaire près du front qui comptait un grand nombre de villes et de villages, et créèrent un océan de feu en larguant des centaines de tonnes de napalm. Un ordre semblable fut émis le 20 août. Et le 26 août, on trouve dans ces mêmes archives la simple mention : Onze villages incendiés. [4]

Les pilotes avaient ordre de frapper les cibles qu’ils pouvaient discerner pour éviter de frapper des civils, mais ils bombardaient souvent des centres de population importants identifiés par radar, ou larguaient d’énormes quantités de napalm sur des objectifs secondaires lorsque la cible principale ne pouvait être atteinte. La ville industrielle de Hungnam fut la cible d’une attaque majeure le 31 juillet 1950, au cours de laquelle 500 tonnes de bombes furent lâchées à travers les nuages. Les flammes s’élevèrent jusqu’à une centaine de mètres. L’armée américaine largua 625 tonnes de bombes sur la Corée du Nord le 12 août, un tonnage qui aurait requis une flotte de 250 B-17 pendant la Seconde Guerre mondiale. Fin août, les formations de B-29 déversaient 800 tonnes de bombes par jour sur le Nord. [5] Ce tonnage consistait en grande partie en napalm pur. De juin à fin octobre 1950, les B-29 déversèrent 3,2 millions de litres de napalm.

 

Boy victim of napalm
Enfant coréen brûlé par le napalm

Au sein de l’armée de l’air américaine, certains se délectaient des vertus de cette arme relativement nouvelle, introduite à la fin de la précédente guerre, se riant des protestations communistes et fourvoyant la presse en parlant de bombardements de précision. Les civils, aimaient-ils à prétendre, étaient prévenus de l’arrivée des bombardiers par des tracts, alors que tous les pilotes savaient que ces tracts n’avaient aucun effet. [6] Cela n’était qu’un prélude à la destruction de la plupart des villes et villages nord-coréens qui allait suivre l’entrée de la Chine dans la guerre.

Larguer trente bombes atomiques ?

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L’entrée des Chinois dans le conflit provoqua une escalade immédiate de la campagne aérienne. À compter du début novembre 1950, le général MacArthur ordonna que la zone située entre le front et la frontière chinoise soit transformée en désert, que l’aviation détruise tous les équipements, usines, villes et villages sur des milliers de kilomètres carrés du territoire nord-coréen. Comme le rapporta un attaché militaire britannique auprès du quartier général de MacArthur, le général américain donna l’ordre de détruire tous les moyens de communication, tous les équipements, usines, villes et villages à l’exception des barrages de Najin, près de la frontière soviétique et de Yalu (épargnés pour ne pas provoquer Moscou et Pékin). Cette destruction [devait] débuter à la frontière mandchoue et continuer vers le sud. Le 8 novembre 1950, 79 B-29 larguaient 550 tonnes de bombes incendiaires sur Sinuiju, la rayantde la carte. Une semaine plus tard, un déluge de napalm s’abattait sur Hoeryong dans le but de liquider l’endroit. Le 25 novembre, une grande partie de la région du Nord-Ouest entre le Yalu et les lignes ennemies plus au sud(…) est plus ou moins en feu. La zone allait bientôt devenir uneétendue déserte de terre brûlée. [7]

Tout cela se passait avant la grande offensive sino-coréenne qui chassa les forces de l’ONU du nord de la Corée. Au début de l’attaque, les 14 et 15 décembre, l’aviation américaine lâcha au-dessus de Pyongyang 700 bombes de 500 livres, du napalm déversé par des avions de combat Mustang, et 175 tonnes de bombes de démolition à retardement qui atterrirent avec un bruit sourd et explosèrent ensuite, quand les gens tentèrent de sauver les morts des brasiers allumés par le napalm. Début janvier, le général Ridgway ordonna de nouveau à l’aviation de frapper la capitale Pyongyang dans le but de détruire la ville par le feu à l’aide de bombes incendiaires (objectif qui fut accompli en deux temps, les 3 et 5 janvier 1951). A mesure que les Américains se retiraient au sud du 38eme parallèle, la politique incendiaire de la terre brûlée se poursuivit : Uijongbu, Wonju et d’autres petites villes du Sud, dont l’ennemi se rapprochait, furent la proie des flammes. [8]

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L’aviation militaire tenta aussi de décapiter la direction nord-coréenne. Pendant la guerre en Irak, en mars 2003, le monde a appris l’existence de la bombe surnommée MOAB (Mother of all bombs, Mère de toutes les bombes), pesant 21 500 livres et d’une capacité explosive de 18 000 livres de TNT. Newsweeken publia une photo en couverture, sous le titre Pourquoi l’Amérique fait-elle peur au monde ? ». [9]Au cours de l’hiver 1950-1951, Kim Il-sung et ses alliés les plus proches étaient revenus à leur point de départ des années 1930 et se terraient dans de profonds bunkers à Kanggye, près de la frontière mandchoue. Après trois mois de vaines recherches à la suite du débarquement d’Inchon, les B-29 larguèrent des bombes Tarzan sur Kanggye. Il s’agissait d’une bombe nouvelle, énorme, de 12 000 livres, jamais utilisée auparavant. Mais ce n’était encore qu’un pétard à côté de l’arme incendiaire ultime, la bombe atomique.

Le 9 juillet 1950, deux semaines seulement après le début de la guerre, le général MacArthur envoya au général Ridgway un message urgent qui incita les chefs d’état-major (CEM) à examiner s’il fallait ou non donner des bombes A à MacArthur. Le général Charles Bolte, chef des opérations, fut chargé de discuter avec MacArthur de l’utilisation de bombes atomiques en soutien direct aux combats terrestres.Bolte estimait qu’on pouvait réserver de 10 à 20 bombes au théâtre coréen sans que les capacités militaires globales des Etats-Unis s’en trouvent affectées outre mesure. MacArthur suggéra à Bolte une utilisation tactique des armes atomiques et lui donna un aperçu des ambitions extraordinaires qu’il nourrissait dans le cadre de la guerre, notamment l’occupation du Nord et une riposte à une potentielle intervention chinoise ou soviétique comme suit : Je les isolerai en Corée du Nord. En Corée, je vois un cul-de-sac. Les seuls passages en provenance de Mandchourie et de Vladivostok comportent de nombreux tunnels et ponts. Je vois là une occasion unique d’utiliser la bombe atomique, pour frapper un coup qui barrerait la route et demanderait un travail de réparation de six mois.

À ce stade de la guerre, toutefois, les chefs d’état-major rejetèrent l’usage de la bombe car les cibles suffisamment importantes pour nécessiter des armes nucléaires manquaient, ils redoutaient les réactions de l’opinion mondiale cinq ans après Hiroshima et ils s’attendaient que le cours de la guerre soit renversé par des moyens militaires classiques. Le calcul ne fut plus le même lorsque d’importants contingents de soldats chinois entrèrent en guerre, en octobre et novembre 1950.

Lors d’une célèbre conférence de presse, le 30 novembre, le président Truman agita la menace de la bombe atomique. [10] Ce n’était pas une bourde comme on le supposa alors. Le même jour, le général de l’armée de l’air Stratemeyer envoya l’ordre au général Hoyt Vandenberg de placer le commandement stratégique aérien en alerte afin qu’il soit prêt à envoyer sans retard des formations de bombardiers équipés de bombes moyennes en Extrême-Orient,(…) ce supplément [devant] comprendre des capacités atomiques. Le général d’aviation Curtis LeMay se souvient à juste titre que les CEM étaient parvenus auparavant à la conclusion que les armes atomiques ne seraient probablement pas employées en Corée, sauf dans le cadre d’une campagne atomique générale contre la Chine maoïste. Mais puisque les ordres changeaient en raison de l’entrée en guerre des forces chinoises, LeMay voulait être chargé de la tâche ; il déclara à Stratemeyer que son quartier général était le seul qui possédait l’expérience, la formation technique et la connaissance intime des méthodes de largage. L’homme qui dirigea le bombardement incendiaire de Tokyo en mars 1945 était prêt à mettre le cap de nouveau sur l’Extrême-Orient pour diriger les attaques. [11] Washington se souciait peu à l’époque de savoir comment Moscou allait réagir car les Américains possédaient au moins 450 bombes atomiques tandis que les Soviétiques n’en avaient que 25.

Peu de temps après, le 9 décembre, MacArthur fit savoir qu’il voulait un pouvoir discrétionnaire concernant l’utilisation des armes atomiques sur le théâtre coréen, et, le 24 décembre, il soumit une liste de cibles devant retarder l’avancée de l’ennemi pour lesquelles il disait avoir besoin de 26 bombes atomiques. Il demandait en outre que 4 bombes soient larguées sur les forces d’invasion  » et 4 autres sur lesconcentrations ennemies cruciales de moyens aériens.

Dans des interviews parues après sa mort, MacArthur affirmait avoir un plan permettant de remporter la guerre en dix jours : « J’aurais largué une trentaine de bombes atomiques (…) en mettant le paquet le long de la frontière avec la Mandchourie. » Il aurait ensuite amené 500 000 soldats de la Chine nationaliste au Yalu, puis aurait répandu derrière nous, de la mer du Japon à la mer Jaune, une ceinture de cobalt radioactif (…) dont la durée de vie active se situe entre soixante et cent vingt années. Pendant soixante ans au moins, il n’aurait pas pu y avoir d’invasion terrestre de la Corée par le nord. Il avait la certitude que les Russes n’auraient pas bougé devant cette stratégie de l’extrême : Mon plan était simple comme bonjour. [12]

La radioactivité du cobalt 60 est 320 fois plus élevée que celle du radium. Selon l’historien Carroll Quigley, une bombe H de 400 tonnes au cobalt pourrait détruire toute vie animale sur terre. Les propos bellicistes de MacArthur paraissent insensés, mais il n’était pas le seul à penser de la sorte. Avant l’offensive sino-coréenne, un comité dépendant des chefs d’état-major avait déclaré que les bombes atomiques pourraient s’avérer être le facteur décisif qui stopperait l’avancée chinoise en Corée. Au départ, on envisageait éventuellement leur utilisation dans un cordon sanitaire [pouvant] être établi par l’ONU suivant une bande située en Mandchourie juste au nord de la frontière coréenne.

La Chine en ligne de mire

Quelques mois plus tard, le député Albert Gore (le père d’Al Gore, candidat démocrate malheureux en 2000), qui s’opposa par la suite à la Guerre du Vietnam, déplorait que la Coréedétruise peu à peu la virilité américaine et suggérait de mettre fin à la guerre par quelque chose de cataclysmique, à savoir une ceinture radioactive qui diviserait la péninsule coréenne en deux de façon permanente. Bien que le général Ridgway n’ait pas parlé de bombe au cobalt, après avoir succédé à MacArthur en tant que commandant américain en Corée, il renouvela en mai 1951 la demande formulée par son prédécesseur le 24 décembre, réclamant cette fois 38 bombes atomiques. [13] Cette demande ne fut pas acceptée.

Début avril 1951, les Etats-Unis furent à deux doigts d’utiliser des armes atomiques, au moment, précisément, où Truman révoquait MacArthur. Si les informations concernant cet événement sont encore en grande partie classées secrètes, il est désormais clair que Truman ne destitua pas MacArthur uniquement en raison de son insubordination réitérée, mais parce qu’il voulait un commandant fiable sur le terrain au cas où Washington décide de recourir aux armes atomiques. En d’autres termes, Truman se débarrassa de MacArthur pour garder ouverte sa politique en matière d’armes atomiques. Le 10 mars 1951, après que les Chinois eurent massé de nouvelles forces près de la frontière coréenne et que les Soviétiques eurent stationné 200 bombardiers sur les bases aériennes de Mandchourie (d’où ils pouvaient frapper non seulement la Corée, mais les bases américaines au Japon) [14], MacArthur demanda une force atomique de type Jour J afin de conserver la supériorité aérienne sur le théâtre coréen. Le 14 mars, le général Vandenberg écrivait : Finletter et Lovett alertés sur les discussions atomiques. Je pense que tout est prêt. Fin mars, Stratemeyer rapporta que les fosses de chargement des bombes atomiques sur la base aérienne de Kadena, à Okinawa, étaient de nouveau opérationnelles. Les bombes y furent transportées en pièces détachées, puis montées sur la base, seul le noyau nucléaire restant à placer. Le 5 avril, les CEM ordonnèrent que des représailles atomiques immédiates soient lancées contre les bases mandchoues si de nouveaux contingents importants de soldats chinois se joignaient aux combats ou, semble-t-il, si des bombardiers étaient déployés de là contre des positions américaines. Le même jour, Gordon Dean, président de la Commission sur l’énergie atomique, prit des dispositions pour faire transférer 9 têtes nucléaires Mark IV au 9eme groupe de bombardiers de l’aviation militaire, affecté au transport des bombes atomiques. (…)

Les chefs d’état-major envisagèrent de nouveau l’emploi des armes nucléaires en juin 1951 – cette fois, du point de vue tactique sur le champ de bataille [15] – et ce fut le cas à maintes autres reprises jusqu’en 1953. Robert Oppenheimer, l’ancien directeur du Projet Manhattan, travailla sur le Projet Vista, destiné à évaluer la faisabilité de l’usage tactique des armes atomiques. Au début de 1951, un jeune homme du nom de Samuel Cohen, qui effectuait une mission secrète pour le département de la Défense, étudia les batailles ayant conduit à la seconde prise de Séoul et en conclut qu’il devait exister un moyen de détruire l’ennemi sans détruire la ville. Il allait devenir le père de la bombe à neutrons. [16]

Des milliers de villages anéantis

Le projet nucléaire le plus terrifiant des Etats-Unis en Corée fut probablement l’opération Hudson Harbor. Cette opération semble avoir fait partie d’un projet plus vaste portant sur l’exploitation ouverte par le département de la Défense et l’exploitation clandestine par la Central Intelligence Agency, en Corée, de la possibilité d’utiliser les armes nouvelles (un euphémisme désignant ce qu’on appelle maintenant les armes de destruction massive). (…)

Sans recourir aux armes nouvelles, bien que le napalm ait été très nouveau à l’époque, l’offensive aérienne n’en a pas moins rasé la Corée du Nord et tué des millions de civils avant la fin de la guerre. Pendant trois années, les Nord-Coréens se sont trouvés face à la menace quotidienne d’être brûlés par le napalm : On ne pouvait pas y échapper, m’a confié l’un eux en 1981. En 1952, pratiquement tout avait été complètement rasé dans le centre et le nord de la Corée. Les survivants vivaient dans des grottes. (…)

Au cours de la guerre, écrivit Conrad Crane, l’armée de l’air américaine provoqua une destruction terrible dans toute la Corée du Nord. L’évaluation à l’armistice des dégâts provoqués par les bombardements révéla que sur les 22 villes principales du pays, 18 avaient été au moins à moitié anéanties. Il ressortait d’un tableau établi par l’auteur que les grandes villes industrielles de Hamhung et de Hungnam avaient été détruites à 80 %-85 %, Sariwon à 95 %, Sinanju à 100 %, le port de Chinnamp’o à 80 % et Pyongyang à 75 %. Un journaliste britannique décrivit l’un des milliers de villages anéantis comme un monticule étendu de cendres violettes. Le général William Dean, qui fut capturé après la bataille de Taejon, en juillet 1950, et emmené au Nord, déclara par la suite qu’il ne restait de la plupart des villes et des villages qu’il vit quedes gravats ou des ruines couvertes de neige. Tous les Coréens qu’il rencontra, ou presque, avaient perdu un parent dans un bombardement. [17] Winston Churchill, vers la fin de la guerre, s’émut et déclara à Washington que, lorsque le napalm fut inventé à la fin de la Seconde Guerre mondiale, personne n’imaginait qu’on en aspergerait toute une population civile. [18]

Telle fut la guerre limitée livrée en Corée. En guise d’épitaphe à cette entreprise aérienne effrénée, citons le point de vue de son architecte, le général Curtis LeMay, qui déclara après le début de la guerre :Nous avons en quelque sorte glissé un mot sous la porte du Pentagone disant : “Laissez-nous aller là-bas (…) incendier cinq des plus grandes villes de Corée du Nord – elles ne sont pas très grandes – ça devrait régler les choses.” Eh bien, on nous a répondu par des cris – “Vous allez tuer de nombreux civils”, et “c’est trop horrible”. Pourtant, en trois ans (…), nous avons incendié toutes (sic) les villes en Corée du Nord de même qu’en Corée du Sud (…). Sur trois ans, on arrive à le faire passer, mais tuer d’un coup quelques personnes pour régler le problème, beaucoup ne peuvent pas l’encaisser. [19]

La Corée du Nord tenterait, sans raison, de s’équiper en armes de destruction massive, tandis que l’opposition de Washington à cette stratégie relèverait de l’innocence originelle. Pourtant, depuis les années 1940, les Etats-Unis ont eux-mêmes utilisé ou menacé d’utiliser ces armes en Asie du Nord-Est. Ils sont la seule puissance à avoir eu recours à la bombe atomique, et leur dissuasion repose sur la menace de les employer de nouveau en Corée.

Bruce Cumings
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Bruce Cumings est professeur d’histoire à l’université de Chicago. Il est auteur, entre autres, de Parallax Visions : Making Sense of American-East Asian Relations, Duke University Press, Londres, 1999 et deNorth Korea, Another Country,The New Press, New York, 2004.

[1] Stephen Endicott, Edward Hagerman, Les armes biologiques de la Guerre de Corée, Le Monde diplomatique,juillet 1999.

[2] Cité dans Clay Blair, Forgotten War,Random House, New York, 1989.

[3] Archives nationales américaines, dossier 995 000, boîte 6175, dépêche de George Barrett, 8 février 1951.

[4] Archives nationales, RG338, dossier KMAG, boîte 5418, journal KMAG, entrées des 6, 16, 20 et 26 août 1950.

[5] The New York Times, 31 juillet, 2 août et 1er septembre 1950.

[6] Voir « Air War in Korea », dans Air University Quarterly Review4, n° 2, automne 1950, pp. 19-40, et « Precision bombing », dansAir University Quartely review4, n° 4, été 1951, pp. 58-65.

[7] Archives MacArthur, RG6, boîte 1, Stratemeyer à MacArthur, 8 novembre 1950 ; Public Record Office, FO 317, pièce n° 84072, Bouchier aux chefs d’état-major, 6 novembre 1950 ; pièce no 84073, 25 novembre 1959, sitrep.

[8] Bruce Cumings, The Origins of the Korean War, tome II, Princeton University Press, 1990, pp. 753-754 ; New York Times,13 décembre 1950 et 3 janvier 1951.

[9] Newsweek, 24 mars 2003.

[10] The New York Times, 30 novembre et 1er décembre 1950.

[11] Hoyt Vandenberg Papers, boîte 86, Stratemeyer à Vandenberg, 30 novembre 1950 ; LeMay à Vandenberg, 2 décembre 1950. Voir aussi Richard Rhodes, Dark Sun : The Making of the Hydrogen Bomb, 1955, pp. 444-446.

[12] Bruce Cumings, op. cit., p. 750. Charles Willoughby Papers, boîte 8, interviews par Bob Considine et Jim Lucas en 1954 parus dans le New York Times, 9 avril 1964.

[13] Carroll Quigley, Tragedy and Hope : A History of the World in Our Time, MacMillan, New York, 1966, p. 875. C. Quigley fut le professeur préféré de William Clinton à Georgetown University. Voir aussi B. Cumings, op. cit., p. 750.

[14] Les documents rendus publics après l’effondrement de l’Union soviétique ne semblent pas corroborer cette information. Selon les historiens, les Soviétiques ne déployèrent pas une force aérienne de cette importance à l’époque, contrairement à ce que pensaient les services de renseignement – en raison peut-être d’une désinformation efficace de la part des Chinois.

[15] Il ne s’agissait pas d’utiliser des armes nucléaires dites tactiques, non encore disponibles en 1951, mais d’utiliser les Mark IV tactiquement dans les combats, comme les bombes classiques larguées par les B-29 avaient été utilisées dans les combats depuis fin août 1950.

[16] Samuel Cohen était un ami d’enfance d’Herman Kahn. Voir Fred Kaplan, The Wizards of the Armageddon, Simon & Schuster, New York, 1983, p. 220. Sur Oppenheimer et le projet Vista, voir B. Cumings, op. cit., pp. 751-752, David C. Elliot, Project Vista and Nuclear Weapons in Europe, dans International Security 2, no 1, été 1986, pp. 163-183.

[17] Conrad Crane, American Airpower Strategy in Korea,University Press of Kansas, Lawrence, 2000, pp. 168-169.

[18] Jon Halliday et Bruce Cumings, Korea : The Unknown War, Pantheon Books, New York, 1988, p. 166.

[19] John Foster Dulles Papers, histoire orale Curtis LeMay, 28 avril 1966.

 

Le Monde Diplomatique, décembre 2004

(photos ajoutées par l’AAFC)

 

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Massacre en Corée, par Pablo Picasso, 1951

(Musée national Picasso – Paris)

Synthèse signalée par Olivier Berruyer, sur les-crises.fr : http://www.les-crises.fr/voila-pourquoi-la-coree-du-nord-deteste-autant-les-etats-unis/

Fil Facebook correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10155537291172317

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Voir aussi « La Corée est une », de Guy Dupré :

La Corée est une - Guy Dupré

CETA : LE CONSEIL CONSTITUTIONNEL SACRIFIE LA DÉMOCRATIE, LES CITOYENS ET L’ENVIRONNEMENT SUR L’AUTEL DES INTÉRÊTS COMMERCIAUX

[Honteuse corruption au plus haut niveau du droit] Je vous signale deux alertes importantes, relatives aux trahisons du peuple par le prétendu « Conseil constitutionnel » :

 

CETA : Le Conseil Constitutionnel sacrifie la démocratie, les citoyens et l’environnement sur l’autel des intérêts commerciaux

Saisi par 153 parlementaires sur l’accord de commerce entre l’UE et le Canada (CETA), le Conseil Constitutionnel a écarté les analyses juridiques identifiant des incompatibilités avec la Constitution, SANS ANALYSER EN DÉTAIL LES ARGUMENTS PRÉSENTÉS.

Il renvoie par ailleurs la balle sur certains points au juge européen, ce qui rend plus que nécessaire une saisine de la Cour de justice de l’Union Européenne de la part de la France sur l’intégralité de l’accord.

La FNH, foodwatch et l’Institut Veblen regrettent que les Sages laissent passer un tel accord, dont le contenu pourrait bouleverser durablement nos règles démocratiques et la capacité des États et de l’UE de protéger les citoyens et l’environnement.

Le 22 février dernier, sur la base de l’analyse publiée par l’Institut Veblen, la FNH et foodwatch, en collaboration avec d’éminents juristes (1), plus de 110 députés, rejoints par 43 sénateurs, saisissaient le Conseil constitutionnel pour vérifier la compatibilité du CETA avec la Constitution française. Par cette procédure inédite, le Conseil était interrogé pour la première fois sur un accord de commerce et d’investissement et avait ainsi l’occasion de mettre en place des « garde-fous » protégeant la capacité des États à réguler dans ce type d’accords.

En dépit des enjeux, le Conseil Constitutionnel n’a pas répondu en détail aux différents points soulevés dans l’analyse juridique identifiant des incompatibilités avec la Constitution.

Notons en particulier que sa décision très succincte s’appuie fortement sur l’instrument interprétatif conjoint et les déclarations annexes bricolés à la hâte en marge du CETA pour faire accepter l’accord en octobre 2016 aux États membres de l’UE ayant émis des critiques de fond. Or, comme l’avaient souligné foodwatch, la FNH et l’Institut Veblen, ces textes sont loin d’apporter des réponses satisfaisantes aux risques que le contenu du CETA fait peser sur nos démocraties. Et toutes les déclarations annexées au procès verbal de la réunion du Conseil de l’UE n’engagent que leurs auteurs et en aucun cas le Canada (2).

En outre, sur les menaces liées à la mise en place d’un mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États entre l’UE et le Canada, le Conseil livre une analyse déconcertante dans laquelle il refuse de considérer que les risques de poursuites (et de devoir payer des indemnités très élevées) auxquels les États ou l’UE seront désormais exposés sont susceptibles de dissuader d’adopter de nouvelles règlementations de protection des citoyens et de l’environnement. Quant à la question de la rupture de l’égalité devant la loi entre les investisseurs nationaux et les investisseurs internationaux, le Conseil considère qu’elle est justifiée par le traitement qui sera réservé aux investisseurs français au Canada. En d’autres termes, le Conseil Constitutionnel vient de valider le fait que les investisseurs canadiens (ou étrangers présents au Canada,dont 80% des entreprises étasuniennes présentes dans l’UE) puissent exiger des compensations auprès d’une juridiction d’exception alors que les investisseurs nationaux devront aller devant les juridictions nationales.

Par ailleurs, le Conseil s’est déclaré incompétent pour examiner la compatibilité du CETA avec les traités européens auxquels la France est partie, en se référant à la récente décision de la CJUE sur l’accord UE – Singapour du 16 mai 2017. Il appartient donc désormais au gouvernement français d’interroger le juge européen sur ces points pour lever tous les doutes juridiques qui persistent.

Pour la FNH, l’Institut Veblen et foodwatch : « La décision du Conseil Constitutionnel est incompréhensible. Elle s’avère très superficielle et fait primer l’objectif de promotion des investissements et des échanges commerciaux sur le principe d’égalité devant la loi et les conditions essentielles d’exercice de la souveraineté. »

« Elle est d’autant plus regrettable que le CETA constitue un accord dont la portée est doublement historique ; de par le poids du partenaire commercial concerné et l’ampleur des dispositions prévues. Il est par ailleurs présenté comme un accord exemplaire qui préfigure d’autres accords à venir comme celui que l’UE est en train de finaliser avec le Japon (JEFTA). S’il craignait à ce titre que la portée politique d’une censure puisse avoir des répercussions sur l’ensemble des accords existants et en préparation, le Conseil aurait au moins pu émettre des réserves d’interprétation. »

La procédure enfin pose question. Le Conseil avait annoncé en mars qu’il mènerait des auditions pour mener à bien sa mission. Mais au-delà de la liste des auteurs des portes étroites transmises au Conseil qui a été rendue publique, celle des personnes auditionnées reste un mystère. L’Institut Veblen, foodwatch et la FNH avaient écrit au Conseil pour demander à être entendus ainsi que certains juristes avec lesquels les trois organisations avaient travaillé. Le Conseil n’a même pas jugé utile d’accuser réception de ce courrier.

Le CETA n’est pas pour autant ratifié. La FNH, l’Institut Veblen et foodwatch réitèrent leur demande à la France de refuser l’entrée en application provisoire du CETA, tant que des doutes juridiques persistent et que les Parlementaires français n’ont pas été consultés.

Contacts presse :
Mathilde Dupré, Institut Veblen, dupre@veblen-institute.org, 06 77 70 49 55
Karine Jacquemart, directrice, foodwatch France, media@foodwatch.fr, 06 68 87 04 04
Samuel Leré, FNH, s.lere@fnh.org,, 06 87 41 16 03

Note aux rédactions :

(1) Dominique Rousseau est professeur de droit constitutionnel à l’École de droit de la Sorbonne, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ancien membre du Conseil supérieur de la magistrature de 2002 à 2006. Ses recherches portent principalement sur le contentieux constitutionnel et la notion de démocratie.

Évelyne Lagrange est professeure de droit public à l’école de droit de la Sorbonne, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et directrice du Master recherche Droit international public et organisations internationales dans cette université. Ses recherches portent notamment sur les organisations internationales et les rapports entre droit interne et droit international. Elle est l’auteur d’une étude sur l’application des accords relatifs aux investissements dans les ordres juridiques internes à paraître dans l’ouvrage dirigé par S. Cuendet, Droit des investissements étrangers, Larcier, 2017.

Laurence Dubin est professeure de droit public à l’Université Paris 8 Saint-Denis et directrice du laboratoire de recherche juridique Forces du droit. Ses recherches portent notamment sur le droit international des échanges.

(2) Voir notre analyse sur la portée de l’instrument interprétatif conjoint et des déclarations annexes émises par les institutions européennes et les états membres.

Source : Institut Veblen, http://www.veblen-institute.org/CETA-Le-Conseil-Constitutionnel-sacrifie-la-democratie-les-citoyens-et-l.html

(Merci à Olivier Berruyer qui vient de signaler ce lien.)


Mon commentaire :

Cette nouvelle trahison de l’intérêt général par le prétendu « Conseil constitutionnel » s’explique en cherchant sa cause première :

Ayant (pour l’instant) toujours démissionné du processus constituant, nous n’avons ni Constitution, ni Représentants, ni Conseil constitutionnel dignes de ce nom.

Le prétendu « Conseil constitutionnel » est un ramassis de vieux grigous, corrompus comme les autres jusqu’à la moelle, notamment par la (très discrète mais très nuisible) AFEP.

Voyez ceci :


Quand le Conseil constitutionnel se fait le gardien des intérêts des grandes entreprises

Garant de la conformité des lois avec la Constitution, le Conseil constitutionnel est censé rendre des décisions souveraines, imperméables aux tentatives d’influence extérieures comme aux intérêts particuliers. Qu’en est-il dans les faits ? La censure par les Sages, ces dernières années, de nombreuses mesures législatives a priori bénéfiques à l’intérêt général, en matière fiscale ou de transparence des activités des multinationales, commence à attirer l’attention. La proximité de cette instance avec de grands lobbies économiques et l’opacité de son mode de fonctionnement, suscitent la critique. Au point qu’une réforme de ce pilier du système démocratique semble aussi urgente que nécessaire.

Le 21 février, la loi sur le devoir de vigilance des multinationales [1] est définitivement adoptée par les députés français. Elle vise à combler ce qui était jusque-là une lacune béante du droit face à la mondialisation : l’impossibilité de poursuivre une multinationale pour des atteintes graves aux droits humains ou à l’environnement occasionnées par leurs filiales ou leur chaîne de sous-traitance. Cette nouvelle législation suscite déjà un grand intérêt au-delà de nos frontières, et les parlementaires et associations qui l’ont portée en France se préparent à mener la bataille au niveau européen. Proposée dès 2012, elle n’a été définitivement adoptée que quatre ans plus tard, en troisième lecture, l’avant-dernier jour de la législature, au terme d’une laborieuse procédure, et malgré un contre-lobbying acharné des milieux patronaux.

« L’Afep à tous les tournants »

Pour autant, la cause est-elle vraiment entendue ? Un dernier obstacle au moins se profile : le Conseil constitutionnel. Celui-ci a immédiatement été saisi, à la fois par les députés et par les sénateurs de droite, avec une argumentation très similaire. Lors du dernier passage de la proposition de loi devant le Sénat, ces derniers avaient déjà voté une motion d’irrecevabilité au motif que le texte serait contraire à la Constitution : trop large et trop imprécis, trop punitif, trop stigmatisant, ou encore abusant du concept de responsabilité juridique [2]. Un argumentaire qui a été directement élaboré, dès 2013, par le lobby chargé de coordonner l’opposition patronale à la proposition de loi : l’Association française des entreprises privées (AFEP), qui regroupe les plus grands groupes français.

« Nous avons trouvé l’Afep à tous les tournants, témoigne un représentant d’ONG. Ils ont mobilisé une armée de juristes pour démonter notre proposition de loi auprès de Bercy. » Ils ont convaincu Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, de refuser une première version de la loi, au motif qu’elle était « aux antipodes des grands principes juridiques qui gouvernent notre pays, y compris constitutionnels » [3]. Puis ils se sont attaqués à la seconde version de la loi, celle qui a été finalement adoptée, toujours sous le même angle. Cette même ligne d’attaque est aujourd’hui portée directement devant le Conseil constitutionnel, présidé depuis février 2016 par Laurent Fabius, qui a succédé à Jean-Louis Debré.

Précédents inquiétants

Les députés et militants associatifs qui ont porté la loi contre vents et marées ne cachent pas leur nervosité. Et on peut les comprendre, à considérer plusieurs décisions récentes du Conseil constitutionnel. Dans les dernières semaines de l’année 2016, les neuf « Sages » – d’éminents juristes mais aussi d’anciens politiques comme Lionel Jospin, Michel Charasse et Valéry Giscard d’Estaing [4] – ont censuré deux dispositions adoptées par les députés pour lutter contre l’évasion fiscale des multinationales. Tout d’abord, l’amendement dit « Google », présenté par le socialiste Yann Galut, qui visait à permettre au fisc de taxer les géants du net pour les profits réalisés en France mais redirigés vers des filiales situées en Irlande ou au Luxembourg. Le Conseil a jugé qu’il portait atteinte au principe d’égalité devant la loi.

Autre mesure censurée : le reporting public pays par pays, qui aurait contraint les multinationales françaises à publier des informations complètes sur leurs filiales, y compris leurs effectifs, leur chiffre d’affaires, leurs bénéfices et les impôts acquittés. La disposition aurait permis de faire toute la lumière sur d’éventuelles manœuvres d’évitement fiscal. Déjà en vigueur pour les banques, elle est actuellement envisagée au niveau européen. Le Conseil constitutionnel a jugé qu’elle était contraire à la « liberté d’entreprendre », au motif qu’elle forçait les firmes françaises à dévoiler des informations stratégiques dont pourraient profiter leurs concurrentes. Un argument que l’on trouvait déjà sous la plume de l’Afep, qui avait déjà mené la fronde des intérêts patronaux.

Au nom de la « liberté d’entreprendre »

C’est en fait l’ensemble du quinquennat qui a été marqué par des censures constitutionnelles ciblant des mesures emblématiques initiées par François Hollande ou par les parlementaires de la majorité. Et tout particulièrement en matière fiscale. Par exemple, la proposition de taxer les très hauts revenus à 75% sur la dernière tranche, retoquée dès décembre 2012. Ou encore la loi Florange de 2014, censée mettre fin aux « licenciements boursiers » en imposant des pénalités aux entreprises qui fermeraient des sites rentables. Le Conseil a censuré cette disposition en l’estimant ici encore contraire« à la liberté d’entreprendre et au droit de propriété », parce que cela aurait privé « l’entreprise de sa capacité d’anticiper des difficultés et de procéder à des arbitrages économiques ».

Le Conseil constitutionnel aurait-il tendance à se poser en gardien des intérêts des entreprises, notamment contre les tentatives de régulation visant à répondre à la nouvelle réalité caractérisée par la financiarisation et la mondialisation des économies ? Une grande partie du droit qui régit aujourd’hui le monde des affaires et ses relations avec le politique date de plusieurs décennies, parfois de plus d’un siècle. Il a donc été conçu pour des conditions économiques et sociales radicalement différentes. Les grands groupes savent en jouer à merveille. Refuser l’évolution nécessaire du droit au nom d’une interprétation extrêmement conservatrice de grands principes constitutionnels revient à leur laisser le champ libre.

Un haut lieu de lobbying

Loin de son image – et de son statut théorique – de juge imperméable aux pressions extérieures, le Conseil constitutionnel est en fait un haut lieu du lobbying. Selon une enquête de Mathilde Mathieu pourMediapart, celui-ci a pris de plus en plus d’importance. Il se traduit notamment par la pratique des « PORTES ÉTROITES », des contributions informelles envoyées au Conseil pour tenter d’influencer sa décision, qui restent secrètes et ne sont communiquées ni aux parlementaires, ni même au gouvernement. Ces contributions sont commandées à d’éminents professeurs de droit constitutionnel ou à des cabinets d’avocats spécialisés, moyennant rémunération de plusieurs dizaines de milliers d’euros [5], pour défendre le point de vue des entreprises ou d’autres lobbys auprès du Conseil. Selon nos informations, dès le lendemain de la saisine du Conseil sur le devoir de vigilance, le Medef a déjà déposé une porte étroite sur le sujet.

Selon des chiffres fournis par Jean-Louis Debré lui-même lorsqu’il était encore président du Conseil, un total de 47 portes étroites auraient été déposées au cours de l’année 2014. Puis en 2015, on en dénombre 21 sur la seule loi sur le renseignement, et 24 sur la loi Macron. L’Afep est une grande habituée de cette pratique. D’après les maigres informations disponibles, elle y a déjà recouru au début des années 2000 pour faire censurer un projet d’écotaxe, grâce à la plume de Guy Carcassonne, un prestigieux constitutionnaliste rocardien. En 2013, elle lui a à nouveau commandé une « porte étroite » visant à dénoncer le caractère « confiscatoire » de la fiscalité pesant sur les entreprises [6].

En toute opacité

Au-delà de ces notes discrètes, les rencontres informelles entre certains membres du Conseil constitutionnel et des représentants des entreprises semblent également devenues monnaie courante. Dans un livre publié suite à son départ de la rue de Montpensier [7], Jean-Louis Debré évoque ouvertement des rendez-vous réguliers avec le patron du Medef ou des groupes de grands patrons, où sont notamment évoquées les questions de fiscalité. « Nous attendons beaucoup du Conseil, aurait déclaré Pierre Gattaz à l’une de ces occasions. Nous n’avons pas été déçus par vos décisions précédentes. »

Le lobbying auprès du Conseil constitutionnel est moins médiatisé que celui exercé sur les parlementaires, mais il s’avère tout aussi redoutable. Le rapport de forces y est même beaucoup plus inégal qu’à l’Assemblée ou au Sénat : associations ou simples citoyens n’ont tout simplement pas les moyens de se payer l’expertise de constitutionnalistes, et ne bénéficient pas des mêmes voies d’accès privilégiées. Le processus est en outre très peu encadré, d’une opacité quasi-totale [8]. Société civile et parlementaires en sont exclus. Ni les délibérations ni les portes étroites ne sont rendues publiques. Enfin, la pratique des portes étroites est contraire à tous les principes d’un débat contradictoire, puisque le gouvernement n’en a pas connaissance et ne peut donc y répondre.

Le rôle croissant des saisines du Conseil constitutionnel permet aussi toutes les hypocrisies. Le député socialiste Dominique Potier, l’un des fers de lance de la loi sur le devoir de vigilance des multinationales, a vu quelques jours auparavant une autre de ses propositions de loi, surl’accaparement des terres, référée au Conseil constitutionnel par soixante parlementaires de l’opposition. Le texte a pourtant été adopté à l’unanimité en séance. Plus dérangeant encore : parlementaires et société civile étant tenus à l’écart du processus, il revient aux seuls représentants de l’exécutif de défendre les lois devant les Sages. Mais certains services ministériels, particulièrement du côté de Bercy, ne sont pas toujours très enthousiastes à défendre des législations initiées par les politiques. De quoi couler une loi, en toute discrétion.

Une nécessaire réformes des procédures

En février 2016, Laurent Fabius remplace Jean-Louis Debré à la présidence du Conseil. Depuis cette date, et pour la première fois depuis longtemps, cinq juges sur neuf ont été choisis par la gauche [9]. Cela ne semble pas avoir changé le rapport de force. Certaines voix s’élèvent cependant pour demander davantage de transparence sur les portes étroites, voire une mise à plat complète de la procédure et des moyens mis à disposition du Conseil, pour évoluer vers un modèle proche de la procédure publique et contradictoire de la Cour suprême américaine. D’autres voudraient un contrôle plus strict des éventuels conflits d’intérêts des membres de la juridiction. En vain.

Récemment, le Conseil constitutionnel a une nouvelle fois montré son conservatisme en matière d’encadrement du lobbying et des conflits d’intérêts. Plusieurs dispositions de la loi Sapin 2 sur la transparence et la lutte contre la corruption n ont ainsi fait les frais : les Sages ont estimé que les hauts fonctionnaires souhaitant passer dans le secteur privé ne devaient pas être obligés de solliciter l’avis de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique ; ils se sont également opposé aux sanctions contre les lobbyistes qui ne respecteraient pas les obligations liées aux registres imposant un minimum de transparence de leurs activités à l’Assemblée ou au Sénat ; et ont censuré la disposition prévoyant une aide financière aux lanceurs d’alerte.

Pour les ONG, deux poids deux mesures ?

Certes, les associations et la société civile ont elles aussi la possibilité de faire passer aux membres du Conseil leurs propres « portes étroites » – ce qu’elles font généralement de manière publique. Les associations de défense des migrants l’ont fait pendant la présidence Sarkozy. La Quadrature du Net, French Data Network et la Fédération des fournisseurs d’accès à Internet associatifs y ont procédé pour la loi Renseignement. Plus récemment, plusieurs dizaines de parlementaires ont saisi le Conseil, encouragés par collectif d’associations, pour qu’il se penche sur la constitutionnalité du Ceta, l’accord de libre-échange conclu entre l’Union européenne et le Canada. Ils accusent celui-ci de porter atteinte aux « conditions essentielles d’exercice de la souveraineté nationale », notamment en raison des mécanismes d’arbitrage international investisseurs-États qu’il inclut.

Pour cette saisine inédite, ils ont sollicité trois professeurs de droit constitutionnel. Les associations qui défendent la loi sur le devoir de vigilance réfléchissent à une démarche similaire. Mais rien, dans la procédure actuelle, ne leur garantit que ces contributions seront effectivement lues et prises en compte, et qu’elles ne partiront pas directement à la poubelle. C’est bien pour cela que la signature d’un éminent constitutionnaliste, plus à même d’attirer l’attention des Sages, est si utile, et qu’elle se monnaie si cher.

La justice sociale et fiscale plutôt que les privilèges des multinationales

Principe de légalité, de proportionnalité et de nécessité des peines, principe de clarté de la loi, principe de responsabilité… Les opposants au devoir de vigilance des multinationales ont multiplié les arguments juridiques pour convaincre les parlementaires, et désormais les Sages, de l’inconstitutionnalité de la loi. Mais l’expérience passée montre que c’est sans doute aux arguments économiques que le Conseil constitutionnel est le plus sensible. S’il a censuré le reporting pays par pays et la loi Florange, c’est au nom du droit de propriété, de la liberté d’entreprendre et du secret des affaires.

Officiellement, le rôle du Conseil constitutionnel est de prévenir les atteintes excessives à ces grands principes économiques par le législateur. Mais les Sages disposent d’une grande latitude pour décider du bon équilibre entre intérêts économiques et intérêt général. Ils décident seuls, sans rendre de comptes à personne. Ces dernières années, ils semblent avoir souvent fait primer la défense de l’ordre économique établi, et donc des privilèges des multinationales, sur les objectifs de justice sociale et fiscale. Pourtant, la possibilité de réduire à néant, en quelques semaines, des années d’effort pour faire adopter une loi finit par vider le travail parlementaire de son sens et, en dernière instance, va à l’encontre des principes démocratiques les plus élémentaires.

En ciblant efficacement le Conseil constitutionnel, les lobbys patronaux auraient ainsi réussi à initier en France, à l’abri des regards, la même tendance à la « constitutionnalisation » de l’ordre économique néolibéral que l’on observe dans d’autres pays, comme l’Allemagne, sans même avoir à modifier le texte de la Constitution. Ceux qui cherchent à défendre une vision alternative devraient commencer à y prêter attention.

Olivier Petitjean

— 
Photo : bureau du Président du Conseil constitutionnel

[1Précisément, « Loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre ».

[2Voir parmi les exemples récents ces tribunes de juristes dans Le Monde et dansLes Échos.

[3Formulation d’une lettre de Pierre Pringuet, président de l’Afep, à Emmanuel Macron, publiée par Contexte.

[4Ce dernier siège de droit en tant qu’ancien Président de la République, ce qui porte le nombre de membres du Conseil constitutionnel à dix. Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy ont tous deux renoncé à leur siège.

[5Entre 20 000 et 100 000, selon l’enquête citée de Mediapart.

[6Guy Carcassonne est décédé le 27 mai 2013.

[7Ce que je ne pouvais pas dire, Robert Laffont, 2016.

[8Le contraste est frappant avec la procédure qui gouverne l’examen des Questions prioritaires de constitutionnalité (QPC), introduite en 2008, qui est beaucoup plus transparente et contradictoire.

[9Nommés pour neuf ans, les membres du Conseil sont désignés de la manière suivante : trois, dont le président, par l’Élysée, trois par le président de l’Assemblée nationale, et trois par celui du Sénat.

Source : Observatoire des multinationales, http://multinationales.org/Quand-le-Conseil-constitutionnel-se-fait-le-gardien-des-interets-des-grandes

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Un nouvel algorithme de Google limite l’accès aux sites Web progressistes et de gauche

[Capitalisme = fascisme en puissance, dès que les esclaves se rebiffent]

[État policier en marche]

L’évolution fascisante de dépolitisation des décisions publiques se confirme chaque jour davantage. Voyez cette alerte publiée sur le site Le Grand Soir.


Andre Damon et Niles Niemuth

Au cours des trois mois écoulés depuis que le monopole des moteurs de recherches sur Internet, Google, a annoncé qu’il fallait empêcher les utilisateurs d’accéder à de « fausses nouvelles » (fake news), le classement mondial du trafic d’une large gamme d’organisations de gauche, progressistes, anti-guerre et démocratiques a considérablement diminué.

Le 25 avril 2017, Google a annoncé qu’il avait mis en place des modifications de son service de recherche pour rendre plus difficile pour les usagers d’accéder à ce qu’il appelait des informations « de mauvaise qualité » telles que les « théories du complot » et les « fausses nouvelles ».

La société a déclaré dans un article de blogue que l’objectif central de la modification de son algorithme de recherche était de donner au géant des recherches un plus grand contrôle dans l’identification du contenu jugé répréhensible par ses directives. Il a déclaré qu’il avait « amélioré nos méthodes d’évaluation et effectué des mises à jour algorithmiques » afin de « contenir un contenu plus autorisé ».

Google a poursuivi : « Le mois dernier, nous avons mis à jour nos lignes directrices sur la qualité de la recherche (Search Quality Rater Guidelines) pour fournir des exemples plus détaillés de pages Web de mauvaise qualité pour que les évaluateurs puissent les signaler de manière appropriée ». Ces modérateurs sont invités à signaler « les expériences qui pourraient perturber des usagers », y compris les pages qui présentent de « théories du complot », sauf si « la requête indique clairement que l’usager recherche un autre point de vue ».

Google n’explique pas précisément ce qu’il entend par le terme « théorie du complot ». En utilisant la catégorie large et amorphe des « fausses nouvelles », l’objectif du changement dans le système de recherche de Google est de restreindre l’accès à des sites Web présentant des opinions différentes, dont la couverture et l’interprétation des événements s’opposent à celles des médias de l’establishment tels que le New York Times et le Washington Post.

En signalant le contenu de telle sorte qu’il n’apparaît pas dans les premières une ou deux pages d’un résultat de recherche, Google est capable de bloquer efficacement l’accès des usagers à celui-ci. Étant donné qu’une grande partie du trafic sur le Web est influencée par les résultats de recherche, Google peut dissimuler ou enterrer efficacement le contenu auquel il s’oppose, grâce à la manipulation des classements des recherches.

Le mois dernier, la Commission européenne a imposé une amende de 2,7 milliards de dollars à la société pour avoir manipulé les résultats des recherches pour orienter les usagers de manière inappropriée vers son propre service de comparaison, Google Shopping. Maintenant, il semble que Google utilise ces méthodes criminelles pour empêcher les utilisateurs d’accéder aux points de vue politiques que l’entreprise considère comme répréhensibles.

Le World Socialist Web Site fait partie des cibles des nouvelles « méthodes d’évaluation » de Google. En avril 2017, 422 460 visites au WSWS venaient de recherches Google, ce chiffre a chuté à environ 120 000 ce mois-ci, soit une baisse de plus de 70 pour cent.

Même si l’on utilise des termes de recherche tels que « socialiste » et « socialisme », les lecteurs nous ont informés qu’il leur était de plus en plus difficile de localiser le World Socialist Web Site dans les recherches de Google.

Les références des recherches de Google vers le WSWS ont diminué d’environ 70 pour cent

Selon le service d’outils pour les webmestres de Google, le nombre de recherches qui ont permis aux usagers de voir le contenu du World Socialist Web Site (c’est-à-dire un article WSWS apparu dans une recherche Google) est passé de 467 890 par jour à 138 275 au cours des trois derniers mois. La position moyenne des articles dans les recherches, entre-temps, est passée de 15,9 à 37,2 au cours de la même période.

David North, président du Conseil de rédaction international du WSWS, a déclaré que Google était engagé dans la censure politique.

« Le World Socialist Web Site existe depuis près de 20 ans », a-t-il déclaré, « et il a développé un large public international. Au cours du printemps dernier, le nombre de visites individuelles au WSWS par mois dépassait 900 000 ».

« Alors qu’un pourcentage significatif de nos lecteurs se rends directement sur le WSWS, de nombreux internautes accèdent au site via des moteurs de recherche, dont Google est le plus utilisé. Il n’y a pas d’explication innocente pour la chute extraordinairement forte du lectorat, pratiquement du jour au lendemain, en provenance des recherches Google ».

« L’affirmation de Google selon laquelle il protège ses lecteurs contre les « fausses nouvelles » est un mensonge politique. Google, un monopole massif, avec les liens les plus étroits avec les agences de l’état et du renseignement, bloque l’accès au WSWS et à d’autres sites Web progressistes et de gauche grâce à un système de recherches biaisé ».

Au cours des trois mois écoulés depuis que Google a mis en œuvre les modifications apportées à son moteur de recherche, moins de personnes ont eu accès aux sites d’information de gauche et anti-guerre. Sur la base des informations disponibles sur les analyses d’Alexa, d’autres sites qui ont subi des baisses dans le classement incluent WikiLeaks, Alternet, Counterpunch, Global Research, Consortium News et Truthout. Même les groupes de défense des droits démocratiques tels que l’Union américaine pour des libertés civiles et Amnesty International semblent avoir été touchés.

Un large éventail de sites de gauche, progressistes, et anti-guerre ont vu diminuer leur rang dans les palmarès du trafic au cours des derniers mois

Selon Google Trends, le terme « fausses nouvelles » a quadruplé en popularité au début de novembre, à l’époque des élections américaines, alors que les démocrates, les médias et les agences de renseignement cherchaient leur imputer la responsabilité de la victoire électorale de Donald Trump sur Hillary Clinton.

Le 14 novembre, le New York Times a proclamé que Google et Facebook « ont fait face à de nombreuses critiques sur les fausses nouvelles sur leurs sites qui ont influencé le résultat des élections présidentielles » et qu’ils prendraient des mesures pour lutter contre les « fausses nouvelles ».

Dix jours plus tard, le Washington Post a publié un article intitulé « L’effort de propagande russe a contribué à diffuser de “fausses nouvelles” lors des élections, disent les experts », qui ont cité un groupe anonyme appelé PropOrNot qui a compilé une liste de « fausses nouvelles » diffusant « la propagande russe ».

La liste comprenait plusieurs sites classés par le groupe comme « de gauche ». De manière significative, il a ciblé globalresearch.ca, qui reproduit souvent des articles du World Socialist Web Site.

Après des critiques très répandues sur ce qui n’était pratiquement rien d’autre qu’une liste noire de sites anti-guerre et anti-établissement, le Washington Post a été obligé de publier une rétractation, en déclarant : « Le Post, qui n’a nommé aucun de ces sites, n’apporte aucune garantie quant à la validité des résultats de PropOrNot. »

Le 7 avril, Bloomberg News a rapporté que Google travaillait directement avec le Washington Post et le New York Times pour « vérifier les articles » et éliminer les « fausses nouvelles ». Ceci a été suivi par la nouvelle méthodologie de recherche de Google.

Trois mois plus tard, sur les 17 sites déclarés « fausses nouvelles » par la liste noire discutée du Washington Post, 14 avaient leur classement mondial en baisse. Le déclin moyen de la portée mondiale de tous ces sites est de 25 pour cent, et certains sites ont vu leur portée mondiale descendre de près de 60 pour cent.

« Les actions de Google constituent de la censure politique et sont une attaque flagrante contre la liberté d’expression », a déclaré North. « À un moment où la méfiance du public envers les médias de l’establishment est répandue, cette entreprise géante exploite sa position de monopole pour restreindre l’accès du public à un large éventail de nouvelles et d’analyses critiques ».

Andre Damon et Niles Niemuth

»» https://www.wsws.org/fr/articles/2017/jul2017/goog-j28.shtml

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History Channel révèle enfin l’incroyable histoire secrète de la « guerre contre la drogue », par Jon Schwarz (source : les-crises.fr)

Encore un bon papier, traduit par l’indispensable (et quotidien) les-crises.fr :

History Channel révèle enfin l’incroyable histoire secrète de la « guerre contre la drogue », par Jon Schwarz

Photo: Avec l’aimable autorisation de HISTORY

CHUCK GRASSLEY, un sénateur républicain de l’Iowa, est connu sur Twitter pour exprimer son désir de voir History Channel montrer enfin un peu d’Histoire. Voici deux de ses nombreux tweets sur ce sujet :


J’adore l’Histoire. Donc de temps en temps je zappe sur History Channel. Quand vont-ils remettre de l’histoire sur cette chaîne, ces tanches ?

— ChuckGrassley (@ChuckGrassley) February 26, 2012


De temps en temps je zappe sur History Channel en espérant voir de l’Histoire. Quand est-ce que History Channel aura une bonne grille d’Histoire, à l’ancienne ?

— ChuckGrassley (@ChuckGrassley) January 7, 2012

La bonne nouvelle pour Grassley, et pour tout le monde, c’est que de dimanche soir à mercredi, History Channel diffuse une nouvelle série en quatre parties intitulée « La guerre de l’Amérique contre la drogue ». Non seulement c’est une contribution importante à l’histoire récente américaine, mais c’est aussi la première fois que la télévision US a révélé le fond de la vérité sur l’un des plus importants problèmes des cinquante dernières années.

Le fond de la vérité est : la guerre contre la drogue a toujours été une pure comédie. Depuis des décennies le gouvernement fédéral s’est lancé dans une série d’alliances de commodité avec quelques-uns des plus grands cartels de la drogue dans le monde. Le taux d’incarcération américain a quintuplé depuis la première déclaration de guerre à la drogue faite par le président Richard Nixon en 1971, mais les plus gros dealers ont dans le même temps profité de la protection des plus hautes instances du pouvoir en Amérique.

D’un côté, cela ne devrait pas être surprenant. La documentation volumineuse de cette réalité dans des dizaines de livres est accessible à n’importe qui de curieux possédant une carte de bibliothèque

Pourtant d’une certaine façon, bien que les États-Unis n’aient pas de système formel de censure, ce scandale monumental n’a jamais été présenté de manière complète là où la plupart des Américains vont s’informer : à la télévision.

C’est pourquoi la série « La guerre de l’Amérique contre la drogue » est un véritable tournant. Nous avons vu récemment comment des idées qui semblaient à un moment totalement ridicules et tabous – par exemple, que l’Église catholique ait consciemment protégé des prêtres ayant abusé sexuellement d’enfants, ou que Bill Cosby n’ait pas été le meilleur choix pour America’s Dad – pouvaient après des années de silence se hisser dans la conscience populaire et être suivies de conséquences précises et réelles. La série pourrait être un élément décisif pour que la même chose se produise pour l’une des plus cyniques et cruelles politiques de l’histoire des États-Unis.

Un portrait de l’ancien baron de la drogue Rick Ross dans le documentaire de History Channel « America’s War on Drugs ». Photo: Avec la courtoisie de History

La série, dont les producteurs exécutifs sont Julian P. Hobbs, Elli Hakami et Anthony Lappé, est un documentaire TV standard, combinant des interviews, des images d’archives et des reconstitutions dramatiques. Ce qui n’est pas standard en revanche, c’est l’histoire racontée face à la caméra par d’anciens agents de la Drug Enforcement Administration ainsi que par des journalistes et des trafiquants de drogue en personne. (Un des reporters est Ryan Grim, le chef du bureau de l’Intercept à Washington et auteur de « This Is Your Country on Drugs : The Secret History of Getting High in America ». « C’est ton pays au sujet de  la drogue : L’histoire Secrète pour se défoncer en Amérique ».)

Il n’y a pas de ronds-de-jambe alambiqués pour expliquer ce qui s’est passé. Le premier épisode commence avec la voix de Lindsay Moran, un ancien officier clandestin de la CIA, déclarant : « L’agence était impliquée jusqu’au cou avec les trafiquants de drogues ».

Richard Stratton, trafiquant de marijuana devenu écrivain et producteur de télévision, explique alors : « La plupart des Américains seraient profondément choqués s’ils connaissaient la profondeur de l’implication passée de la CIA dans le trafic international de la drogue ».

Ensuite, le professeur de l’université de New York Christian Parenti raconte aux téléspectateurs : « Depuis son origine la CIA collabore avec les mafias impliquées dans le trafic de drogue dans le but que ces mafias servent l’objectif plus large de la lutte contre le communisme ».

Pendant les huit heures suivantes, la série plonge à toute vitesse dans l’histoire des plus grands succès du partenariat du gouvernement américain avec les trafiquants d’héroïne, d’hallucinogènes et de cocaïne. Que ces plus gros succès puissent remplir la majeure partie de quatre épisodes de deux heures montre à quel point l’histoire est extraordinairement profonde et hideuse.

Tout d’abord, nous apprenons que la CIA travaillait avec le chef de la mafia de Floride, Santo Trafficante Jr., au début des années 60. La CIA voulait la mort de Fidel Castro et, en échange de l’aide de Trafficante dans divers projets d’assassinat, était prête à fermer les yeux sur ses trafics de drogue extensifs et ceux de ses alliés exilés cubains.

Ensuite, il y a le récit extrêmement curieux de la manière dont la CIA a importé de grandes quantités de LSD de son producteur suisse, dans l’espoir qu’il pourrait être utilisé pour contrôler mentalement des gens. Au contraire, en approvisionnant des milliers de jeunes volontaires comme Ken Kesey, Whitey Bulger et le parolier des Grateful Dead, Robert Hunter, l’agence a accidentellement contribué à populariser l’acide et à générer la contre-culture psychédélique des années 60.

Pendant la guerre du Vietnam, les États-Unis se sont alliés avec les forces anticommunistes du Laos, qui ont mis à profit notre soutien pour devenir parmi les plus gros pourvoyeurs d’opium de la planète. Air America, une couverture de la CIA, apportait des fournitures pour les guérillas du Laos et repartait avec de la drogue, tout cela avec la parfaite connaissance et protection des agents américains.

La même dynamique s’est développée dans les années 80, quand l’administration de Reagan a essayé de renverser le gouvernement sandiniste du Nicaragua. Les avions qui apportaient secrètement des armes aux contras rapportaient au retour de la cocaïne aux États-Unis, à nouveau sous la protection des forces de l’ordre américaines par la CIA.

Plus récemment, nous trouvons notre guerre de seize ans en Afghanistan. Bien que moins de choses soient révélées sur les machinations de la CIA là-bas, il est difficile de ne pas noter que nous avons installé Hamid Karzai comme président alors que son frère était sur les listes de paie de la CIA et simultanément, l’un des plus gros trafiquants d’opium du pays. L’Afghanistan actuellement fournit environ 90% de l’héroïne mondiale.

À son crédit, la série explique que cela ne fait pas partie d’un plan secret du gouvernement pour transformer les Américains en toxicomanes. Mais, comme l’exprime Moran : « Quand la CIA se focalise sur une mission, sur un but particulier, ils ne vont pas s’asseoir et pontifier sur « les possibles conséquences globales à long terme de leurs actions ». Gagner leurs guerres secrètes a toujours été leur première priorité, et si cela requiert une coopération avec des cartels de la drogue qui inondent les États-Unis de leur production, qu’il en soit ainsi ». « Beaucoup de ces pratiques qui remontent aux années 60 deviennent cycliques », ajoute Moran. « Ces relations se développent encore et toujours pendant qu’on mène la guerre contre la drogue ».

Ce qui rend l’histoire tellement grotesque, c’est le degré d’hypocrisie effarant du gouvernement. C’est comme si Donald Trump déclarait la guerre aux promoteurs immobiliers et remplissait les prisons de gens louant occasionnellement leur chambre sur Airbnb.

Cela nous ramène à Charles Grassley. Grassley est maintenant président du comité judiciaire du Sénat, un combattant engagé de longue date contre la drogue et – pendant les années 80 – un soutien des contras.

Pourtant, même Grassley semble réaliser qu’il y a peut-être eu quelques failles dans la guerre contre la drogue depuis le début. Il a récemment co-parrainé une loi pour réduire les peines minimales pour les infractions liées à la drogue.

Maintenant que History Channel comble les souhaits de Grassley et diffuse cette histoire extrêmement importante, il nous revient de nous assurer que lui et ceux qui sont comme lui, s’asseyent et la regardent. Le simple fait que cette série existe montre que nous sommes à un point de basculement de ces mensonges catastrophiques éhontés. Nous devons pousser suffisamment fort pour les mettre à terre.

Photo ci-dessus : un plan fixe tiré du documentaire de History Channel « America’s War on Drugs ».

Source : The Intercept, Jon Schwartz, 18-06-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.


Mon commentaire :

C’est important, cette nouvelle contre-histoire vue à la télé, mais n’oubliez pas qu’elle ne révèle qu’UNE CONSÉQUENCE, dont vous seriez bien inspirés de chercher (et de faire connaître) LA CAUSE première.

Un bon commentaire, lu chez Olivier :
Dans 50 ans on aura droit à un documentaire : ” la vérité sur la lutte contre le terrorisme ” …

Je renchéris : Et sur « la lutte contre l’inflation », et sur « l’utilité économique des ‘investisseurs’ « , et sur « l’autorégulation des marchés », et sur « la lutte contre le chômage »…

– Tout pouvoir va jusqu’à ce qu’il trouve une limite (Montesquieu).
– QUI fixe les limites ?
– Ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir.

#pasdedémocratiesanscitoyensconstituants

Étienne.

 

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Paul Craig Roberts : « WASHINGTON : SEIZE ANS DE GUERRE. POURQUOI ? Les États-Unis donnent à Israël chaque année suffisamment d’argent pour acheter notre gouvernement. Et Israël achète notre gouvernement. Le gouvernement américain est beaucoup plus redevable envers Israël qu’envers le peuple américain. »

Une nouvelle puissante illustration de la nullité absolue du faux « suffrage universel » (élire nos maîtres au lieu de voter nos lois) — du point de vue du bien commun et de la paix.

Comme nous, les Américains n’ont pas de constitution et pas de représentants. Comme nous, ils sont gouvernés EN FAIT par les étrangers les plus riches, les plus menteurs, les plus menaçants et les plus retors.

Et comme les autres, un jour ou l’autre, faute d’avoir été vigilants à l’égard des pouvoirs, faute d’avoir su devenir nombreux constituants à temps, nous nous ferons enfermer dans les prisons et assassiner par les armes fabriquées et utilisées avec nos propres impôts.

Je soumets à votre jugement ce court article de Paul Craig Roberts, traduit par le Saker francophone, très bon site de désintoxication médiatique.

Étienne.

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Washington : seize ans de guerre. Pourquoi ?


Paul Craig Roberts

Par Paul Craig Roberts – Le 30 juin 2017
Source CounterPunch

Depuis seize ans, les États-Unis ont été en guerre au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, dépensant des milliards de dollars, commettant des crimes de guerre incalculables et envoyant des millions de réfugiés de guerre en Europe, tout en affirmant que Washington ne pouvait pas assurer ses obligations de sécurité sociale et de Medicare [soins aux personnes de plus de 65 ans], ni financer un service national de santé comme tous les pays civilisés.

Compte tenu des énormes besoins sociaux qui ne peuvent être satisfaits en raison du coût massif de ces guerres orchestrées, on pourrait penser que le peuple américain se poserait des questions sur le but de ces guerres. Qu’est-ce-qui est accompli avec ces énormes dépenses ? Les besoins intérieurs sont négligés de sorte que le complexe militaro-sécuritaire peut s’engraisser avec les profits de la guerre.

Le manque de curiosité de la part du peuple américain, des médias et du Congrès sur le but de ces guerres, qui ont été fondées entièrement sur le mensonge, est extraordinaire. Qu’est-ce qui explique cette conspiration de silence, ce désintérêt incroyable pour le gaspillage d’argent et de vies ?

La plupart des Américains semblent accepter vaguement ces guerres orchestrées comme la réponse du gouvernement au 11 septembre. Cela s’ajoute au mystère car c’est un fait que l’Irak, la Libye, la Syrie, le Yémen, l’Afghanistan et l’Iran (l’Iran n’a pas encore été attaqué, sauf avec des menaces et des sanctions) n’ont rien à voir avec le 11 septembre. Mais ces pays ont des populations musulmanes, et le régime de Bush et les médias prostitués ont réussi à associer le 11 septembre avec les musulmans en général.

Peut-être que si les Américains et leurs « représentants » au Congrès avaient compris de quoi il s’agit avec ces guerres, ils se lèveraient d’eux-mêmes pour faire des objections. Alors, je vais vous dire de quoi il retourne avec la guerre de Washington contre la Syrie et la guerre prévue contre l’Iran. Prêt ?

Il y a trois raisons pour la guerre de Washington, et non la guerre des États-Unis – car Washington n’est pas l’Amérique – en Syrie :

La première raison tient aux profits du complexe militaro-sécuritaire. Ce dernier est une combinaison de puissants intérêts privés et gouvernementaux qui nécessitent une menace pour justifier un budget annuel qui dépasse le PIB de nombreux pays. La guerre confère à cette combinaison d’intérêts privés et gouvernementaux une justification pour son budget massif, un budget dont le fardeau incombe aux contribuables américains dont le revenu médian réel par famille n’a pas augmenté depuis quelques décennies, alors que la charge de leurs dettes pour soutenir leur niveau de vie a augmenté.

La deuxième raison a trait à l’idéologie néoconservatrice cherchant  l’hégémonie mondiale américaine. Selon les néoconservateurs, qui ne sont certainement pas conservateurs en quoi que ce soit, l’effondrement du communisme et du socialisme signifie que l’Histoire a choisi le « capitalisme démocratique », qui n’est ni démocratique ni capitaliste, en tant que système socio-économico-politique mondial et c’est la responsabilité de Washington d’imposer l’américanisme au monde entier. Des pays comme la Russie, la Chine, la Syrie et l’Iran, qui rejettent l’hégémonie américaine, doivent être déstabilisés et détruits, car ils sont un obstacle à l’unilatéralisme américain.

La troisième raison se rapporte aux ressources en eau du sud du Liban dont Israël a besoin. Deux fois, Israël a envoyé l’armée israélienne, tant vantée, pour occuper le sud du Liban, et le Hezbollah, une milice soutenue par la Syrie et l’Iran, a expulsé par deux fois cette armée israélienne tant renommée.

Pour être direct, Israël utilise l’Amérique pour éliminer les gouvernements syrien et iranien qui fournissent un soutien militaire et économique au Hezbollah. Si les Américains peuvent éliminer les soutiens du Hezbollah, l’armée israélienne peut voler le sud du Liban, tout comme elle a volé la Palestine et certaines parties de la Syrie. Voici les faits : depuis seize ans, la population américaine insouciante a permis à un gouvernement corrompu à Washington de gaspiller des milliards de dollars nécessaires au pays au bénéfice du complexe militaro-sécuritaire, au service de l’idéologie néoconservatrice cherchant l’hégémonie mondiale des États-Unis, et pour finir au service d’Israël.

De toute évidence, la démocratie américaine est frauduleuse. Elle sert tout le monde, sauf les Américains.

Quelle est la conséquence probable du fait que le gouvernement américain serve des intérêts non américains ?

La meilleure conséquence effective est la pauvreté pour les 99 pour cent. La pire est l’Armageddon nucléaire.

Les services rendus par Washington au complexe militaro-sécuritaire, à l’idéologie néoconservatrice et à Israël négligent complètement des faits collatéraux surpuissants.

L’intérêt d’Israël au renversement de la Syrie et de l’Iran est totalement incompatible avec l’intérêt de la Russie qui veut empêcher l’importation du djihadisme dans la Fédération de Russie et en Asie centrale. Par conséquent, Israël a mis les États-Unis en conflit militaire direct avec la Russie.

Les intérêts financiers du complexe militaro-sécuritaire américain consistant à encercler la Russie avec des sites de missiles sont incompatibles avec la souveraineté de la Russie, tout comme l’accent mis par les néoconservateurs sur l’hégémonie mondiale des États-Unis. Le président Trump ne contrôle pas Washington. Washington est contrôlé par le complexe (regardez sur Youtube la description faite par le président Eisenhower de la menace représentée par le complexe pour la démocratie américaine), par le lobby israélien et par les néoconservateurs. Ces trois groupes d’intérêts organisés ont préempté le peuple américain, qui est impuissant et non impliqué dans les décisions concernant son avenir.

Tous les représentants et sénateurs des États-Unis qui ont tenu tête à Israël ont été battus dans leur campagne de réélection. C’est la raison pour laquelle, quand Israël veut quelque chose, cela passe dans les deux chambres du Congrès à l’unanimité. Comme l’amiral Tom Moorer, chef des opérations navales et président du Joint Chiefs of Staff, l’a déclaré publiquement : « Aucun président américain ne peut s’opposer à Israël. » Israël obtient ce qu’il veut, peu importent les conséquences pour l’Amérique. Moorer avait raison. Les États-Unis donnent à Israël chaque année suffisamment d’argent pour acheter notre gouvernement. Et Israël achète notre gouvernement. Le gouvernement américain est beaucoup plus redevable envers Israël qu’envers le peuple américain. Les votes de la Chambre et du Sénat le prouvent.

Incapable de résister au minuscule Israël, Washington pense qu’il peut intimider la Russie et la Chine. Le fait, pour Washington de continuer à provoquer la Russie et la Chine est un signe de folie. À la place de l’intelligence, nous voyons l’orgueil et l’arrogance, la marque des imbéciles.

Ce dont la planète Terre et ses créatures ont besoin plus que tout, ce sont des dirigeants en Occident qui soient intelligents, qui aient une conscience morale, qui respectent la vérité et soient capables de comprendre les limites de leur pouvoir.

Mais le monde occidental n’a pas ce genre de personne.

Paul Craig Roberts

Traduit par jj, relu par Catherine pour le Saker Francophone

Source : Le Saker francophone
http://lesakerfrancophone.fr/washington-seize-ans-de-guerre-pourquoi


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« RÉFORME » DES IMPÔTS : MACRON, PRÉSIDENT DES ULTRA RICHES – Osons causer

C’est une très bonne synthèse proposée ici par la jeune équipe d’Osons causer, utile car elle remonte à une cause première qui est L’ÉLECTION — et la corruption évidente des décideurs politiques rendue possible par cette procédure antidémocratique (procédure qui est, plus largement, la source même du « capitalisme »).

Il me semble pourtant que cette présentation percutante et stimulante gagnerait en poursuivant quelques minutes dans la recherche des causes vraiment PREMIÈRES, plus en amont encore, car on aurait alors plus de chances de régler nos (très graves) problèmes économiques et sociaux, en montrant que chaque scandale est la CONSÉQUENCE d’une corruption et d’une impunité POLITIQUE rendues possibles par NOTRE démission du processus constituant, notre renoncement à contrôler nous-mêmes les pouvoirs.

Je rappelle ici ma synthèse sur le « nécessaire procès citoyen de l’élection », qui compare point par point les (immenses) faiblesses de l’élection et, comme en miroir, les (immenses) forces du tirage au sort : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Necessaire_proces_de_l_election.pdf

Le vrai suffrage universel, c’est voter nous-mêmes nos lois.

Donc, tant que nous adorerons le faux « suffrage universel » (élire des maîtres parmi des candidats que l’on peut aider) comme une vache sacrée intouchable, nous resterons impuissants — et DONC exploités.

Mais, ce n’est PAS « la faute des autres » (des ultra riches, des usuriers ou des canailles politiciennes, par exemple), c’est la nôtre.

Il ne tient qu’à nous de tout changer.
Il suffit de nous concentrer sur la cause des causes.

#PasDeConstitutionSansCitoyensConstituants

Bon courage à tous, bande de virus 🙂

Étienne.

PS : en français, le mot RÉFORME signifie amélioration, changement en bien. Appeler « RÉFORME » les pires régressions, les plus brutales violences sociales des 1% contre les 99%, c’est une des mille inversions du langage qui servent aux crapules politiciennes (et publicitaires) à tromper la volonté des braves gens.

Pour y résister, penser à toujours mettre entre guillemets les mots menteurs, comme « réformes », « partenaires sociaux », « investisseurs », « citoyens », « démocratie », « constitution », « suffrage universel », etc.

L’élection DONNE des prises aux escrocs pour tromper nos volontés.

Alors que le tirage au sort RETIRE leurs prises aux escrocs.

Combien de temps encore les 99% vont-il défendre eux-mêmes LA procédure qui verrouille leur propre dépossession politique ?

#PasDeDémocratieSansTirageAuSort

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Dévastation en cours des protections juridiques pour 18 millions de Français, en traître, par ordonnances et pendant les vacances : Attention ! Gérard Filoche nous interpelle :

Merci aux jeunes gens de La Relève et la Peste, pour cette synthèse 0 % de mg…

Pour que reculent les esclavagistes, il faudra OCCUPER LES USINES.

Faites passer 🙂

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Christine Lazerges : le projet de loi antiterroriste est « une grave régression de l’Etat de droit », par Jérôme Hourdeaux (Mediapart)

Dans un entretien à Mediapart, la présidente de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, Christine Lazerges, fustige le texte du gouvernement visant à inscrire dans le droit commun certaines mesures de l’état d’urgence. Un éventuel dictateur « n’aurait absolument rien à ajouter à ce texte » qui fait bien entrer la France dans un « état d’urgence permanent ».

Source : Mediapart, https://www.mediapart.fr/journal/france/050717/christine-lazerges-le-projet-de-loi-antiterroriste-est-une-grave-regression-de-l-etat-de-droit

Il aura fallu à peine deux mois à Emmanuel Macron pour s’inscrire dans la droite lignée de ses prédécesseurs en matière de politique sécuritaire. Une des premières mesures annoncées par le nouveau président et son ministre de l’intérieur Gérard Collomb a en effet été la prorogation de l’état d’urgence jusqu’au 1er novembre prochain. À cette date, une bonne partie des mesures prévues par la loi de 1955 seront intégrées au droit commun par le projet de loi antiterroriste en cours d’examen au Parlement.

Ce texte permettra notamment aux préfets d’ordonner, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, des perquisitions administratives, d’obliger des personnes à résider dans une zone déterminée, d’instaurer des « périmètres de sécurité » lors d’événements, au sein desquels les règles de contrôle seront assouplies, ou encore d’ordonner la fermeture de lieux de culte. L’ensemble de ces mesures pourront être décidées sur de simples soupçons des services de renseignement et sans le contrôle d’un juge judiciaire, hormis dans le cas des perquisitions, qui devront être autorisées par un juge des libertés et des détentions (JLD).

Comme lors des précédents textes, ce projet de loi a été dénoncé par la quasi-totalité des associations de défense des droits de l’homme mais également par de nombreux experts. Le Défenseur des droits Jacques Toubon a ainsi qualifié, dans une interview publiée par Le Monde le 23 juin, ce projet de « pilule empoisonnée ». De son côté, la Commission consultative des droits de l’homme (CNCDH) s’apprête à voter, jeudi 6 juillet, un avis dont le contenu pourrait être une nouvelle fois très sévère.

À cette occasion, Mediapart a rencontré la présidente de la CNCDH, Christine Lazerges, pour évoquer les dangers que représente ce texte mais également la vague de réformes sécuritaires qu’a connues la France ces vingt dernières années, l’accoutumance des citoyens vis-à-vis de l’érosion de leurs libertés fondamentales, l’absence de courage politique des pouvoirs successifs et la manière dont les multiples avis des autorités administratives indépendantes sont systématiquement ignorés.

Christine Lazerges © MediapartChristine Lazerges © Mediapart

À chaque prorogation de l’état d’urgence, de nombreuses voix mettaient en garde contre les risques de son enracinement dans notre droit commun, la mise en place progressive d’un état d’urgence permanent. L’adoption du projet de loi antiterroriste marquerait-il un point de non-retour dans cette évolution ? Serait-il un tournant historique pour l’équilibre des libertés fondamentales ?

La commission des lois de l’Assemblée, alors présidée par Jean-Jacques Urvoas, avait saisi la CNCDH pour lui demander de suivre l’application de l’état d’urgence. Nous avons, depuis, rendu cinq avis sur le sujet. Celui de jeudi, s’il est adopté par l’assemblée plénière, sera donc le sixième. Nous avions également rendu un avis critique sur la loi du 3 juin 2016 sur la criminalité organisée qui introduisait lui aussi dans le droit commun quelques dispositions qui auraient dû demeurer d’exception. On nous disait déjà à l’époque que le but était de permettre la sortie de l’état d’urgence.

Mais le projet actuel de loi antiterroriste n’a rien à voir avec la loi du 3 juin 2016. Il est extrêmement grave, car il introduit dans le droit commun des dispositions de la loi de 1955 qui dérogent aux libertés et droits fondamentaux. Je dis et redis que ce projet de loi, qui est justement censé permettre de sortir de l’état d’urgence, ne fera en fait que l’inscrire dans notre droit commun. Avec ce texte, oui, la France sera en état d’urgence permanent.

Le seul gain qu’apporte le projet de loi sera que, en sortant du régime de la loi de 1955, nous ne pourrons plus invoquer l’article 15 de la Convention européenne des droits de l’homme [qui permet à un État membre de déroger à certaines dispositions en cas d’état d’urgence – ndlr]. La France ne fera plus partie des trois pays, avec la Turquie et l’Ukraine, qui bénéficient de l’article 15. C’est une très bonne chose, car il faut avoir conscience que l’état d’urgence a beaucoup abîmé l’image de la France en Europe. À la différence de l’Allemagne, de la Belgique ou de la Grande-Bretagne qui, malgré les attentats qui ont frappé ces pays, n’y ont pas eu recours.

Les quelques garanties apportées par rapport à l’état d’urgence, comme l’introduction du juge des libertés chargé d’autoriser en amont les perquisitions administratives, ne suffisent-elles pas à vous rassurer ?

Avec le retour du juge judiciaire, dans le projet de loi final, ce texte garantit un peu mieux les libertés fondamentales. Il n’en reste pas moins qu’il présente toujours un défaut dramatique pour le droit commun en le polluant avec des mesures qui, par nature, devraient rester des mesures d’exception. Il constitue même une incontestable régression de l’État de droit, car il pérennise une certaine confusion entre les procédures administratives d’exception et la procédure pénale de droit commun. L’état d’exception est reconnu par l’État de droit. Mais celui-ci ne peut s’accommoder d’un état d’exception permanent.

Ce qui nous inquiète également, c’est que ce projet a de grandes chances d’être adopté à une forte majorité, et sans même la possibilité d’un contrôle a priori du Conseil constitutionnel, car je ne pense pas qu’il y ait 60 élus d’opposition nécessaires à sa saisine à l’Assemblée nationale. C’est grave, car nous perdons un contrôle a prioricapital, surtout sur un texte de cette nature. Heureusement, il existe a posteriori les questions prioritaires de constitutionnalité (QPC), introduites par la réforme constitutionnelle de 2008, car sinon le Conseil constitutionnel n’aurait même pas la possibilité de se prononcer. Sauf si au Sénat il se trouvait 60 élus pour saisir le Conseil constitutionnel.

L’exécutif argue également du fait que ce texte sera limité aux seuls terroristes. Mais dans un article du Figaro du lundi 3 juillet, le responsable du syndicat Synergie-Officiers, Patrice Ribeiro, estimait que les manifestants jugés trop radicaux ou violents entraient « dans le cadre de la terminologie d’une loi antiterroriste, car ce qui est en cause, c’est bien la montée des radicalités ». Peut-on savoir à qui s’appliquera ce texte ? Pourra-t-il servir à étouffer les mouvements sociaux, comme le craignent les associations de défense des droits de l’homme ?

C’est l’un des problèmes de ce texte qui est censé s’appliquer au terrorisme, donc à des faits particulièrement graves. On a bien vu avec l’affaire de Tarnac comment des faits pouvaient être qualifiés de « terroristes » en amont, avant que cette qualification ne tombe en toute fin de procédure. Il suffirait qu’un ministre de l’intérieur estime qu’un groupe radicalisé d’extrême gauche ou d’extrême droite fomente une action violente peut-être terroriste pour que celui-ci tombe sous le coup de la loi.

Du moment où on participe à une action violente éventuellement terroriste, ce texte pourrait en théorie s’appliquer. Ce sera la jurisprudence qui nous dira ce qui est ou non considéré comme terroriste. Mais une mesure inquiète déjà la CNCDH : la possibilité pour les préfets de décréter des « périmètres de sécurité ». Elle pourrait tout simplement réduire considérablement toute possibilité de mobilisation.

En tout cas, si ce projet de loi est adopté, et que l’extrême droite arrive un jour au pouvoir, la France serait dans une situation extrêmement difficile en matière de libertés. Un tel pouvoir n’aurait absolument rien à ajouter à ce texte.

L’inefficacité de l’état d’urgence contre la lutte contre le terrorisme et l’essoufflement de ses mesures ont été reconnus par tous, que ce soit les autorités administratives indépendantes, les associations ou même la commission de suivi parlementaire. François Hollande avait annoncé sa fin à la mi-2016, tout comme Emmanuel Macron l’avait promis durant sa campagne. Comment expliquez-vous cette incapacité à se défaire de ces mesures d’exception ?

Il a été largement démontré que les dispositions de l’état d’urgence étaient inutiles en termes de lutte contre le terrorisme. Et qu’elles étaient même parfois contre-productives. Il arrive en effet que les services de renseignement n’apprécient pas l’état d’urgence, notamment en cas de perquisition administrative chez un suspect qui, tout d’un coup, est rendu visible. Or, pour prévenir, c’est le renseignement qui est utile. Il semble que tous les attentats qui ont pu être déjoués l’ont été grâce au renseignement, pas grâce à l’état d’urgence.

Celui-ci n’a donc finalement servi qu’à rassurer les Français, à leur faire croire qu’ils étaient en sécurité. Tout cela a été reconnu. Encore fallait-il l’expliquer aux citoyens. François Hollande n’a pas eu ce courage politique de la pédagogie. C’est regrettable. À sa décharge, il faut souligner qu’il s’apprêtait à lever l’état d’urgence au mois de juillet 2016 mais cela était devenu impossible politiquement après l’attentat de Nice du 14 juillet.

Les conditions paraissaient réunies pour que notre nouveau président de la République fasse cet effort de pédagogie auprès des citoyens. D’autant plus que, durant la campagne pour l’élection présidentielle, il avait affirmé à plusieurs reprises qu’il fallait lever l’état d’urgence et qu’il fallait expliquer les choses aux Français. Il semblerait que nous soyons encore prisonniers d’une politique sondagière.

Car, en effet, si on demande aux Français s’il faut réduire les garanties du respect de la vie privée, la liberté d’aller et de venir, les droits de la défense, etc., dans la période actuelle et sans explications, ils répondront oui à une grande majorité. Pourquoi ne pas parler à leur intelligence plutôt que de répondre à leur légitime émotion ?

Ce qui frappe avec cette dérive sécuritaire, c’est qu’elle transcende les majorités. Que ce soit sous la gauche ou sous la droite, le rythme des réformes antiterroristes ne cesse de s’accélérer depuis le début des années 2000. Au-delà de l’état d’urgence, sommes-nous face à une évolution consistant, au nom de la lutte contre le terrorisme, à installer un droit d’exception permanent caractéristique d’une idéologie sécuritaire ?

La première étape de cette évolution date de la loi du 9 septembre 1986. Alors que notre pays avait déjà, à cette époque, connu des attentats, avec ce texte le législateur va commencer à bâtir une procédure pénale bis pour les affaires terroristes et la criminalité organisée. Depuis, la France a voté plus de trente lois de lutte contre le terrorisme modifiant aussi bien le droit pénal de fond, avec des définitions élargies des incriminations, que le droit pénal de forme, avec des procédures moins garantistes des libertés et droits fondamentaux.

Un autre tournant a été le quinquennat de Nicolas Sarkozy qui a donné le ton des évolutions à venir. Une phrase de Nicolas Sarkozy est pour moi une phrase clef. Elle figurait d’ailleurs sur une carte de vœux du ministère de l’intérieur : « La sécurité est la première des libertés. »

On note tout d’abord qu’il s’agit d’une liberté entendue au sens le plus étroit, en rapport avec des formes de délinquances très spécifiques. Par exemple, on sait qu’une femme meurt tous les trois jours sous les coups d’un homme. Nous aurions pu avoir une politique sécuritaire contre les crimes familiaux, ou une politique de sécurité sanitaire, ou de sécurité environnementale. Mais ce qui a été visé, ça a été la petite délinquance, le terrorisme et le crime organisé. Comme si on avait limité la sécurité à certaines formes de délinquance seulement.

Il est intéressant ensuite de revenir sur la confusion opérée entre « sûreté » et « sécurité ». La « sûreté » est effectivement une liberté fondamentale garantie par la Déclaration des droits de l’homme de 1789 dans son article 2. Mais cette « sûreté » était entendue comme la protection du citoyen contre l’arbitraire de l’État et non comme « sécurité » des biens et des personnes. Cette dernière a bien été reconnue comme un droit fondamental par notre droit, mais seulement depuis une loi de 1995. Ce droit à la sécurité a ensuite été inscrit dans l’article premier du code de la sécurité intérieure (CSI) lors de sa création en 2012.

Depuis, nombre d’atteintes au droit à la sûreté, à la protection des libertés ont continué à alimenter le CSI au nom de la sécurité. Les dispositions relatives à la légitime défense des policiers par exemple, contenues dans la loi sur la sécurité publique de février 2017, auraient dû être inscrites dans le code pénal. Mais elles l’ont été dans le code de la sécurité intérieure.

Ces textes ont été adoptés avec des arguments tout à fait compréhensibles. Mais nous avons surtout protégé les Français contre leurs propres peurs en justifiant ainsi des mesures de plus en plus dérogatoires au droit commun. Et ce, jusqu’à l’état d’urgence.

Les dernières réformes sécuritaires ont également été marquées par une absence de prise en compte des avis des autorités administratives indépendantes concernées. Que ce soit sur les loi anti-terroristes, sur la loi sur le renseignement, sur les migrants… la CNCDH, le Défenseur des droits, la Cnil ou encore le CNNum ont rendu des avis et rapports parfois très sévères sur les réformes engagées. Comment jugez-vous cette absence de prise en compte de votre travail ?

C’est assez désespérant. Surtout quand tous les avis sont aussi concordants. Que ce soit sur les migrants comme sur les contrôles au faciès ou bien d’autres sujets, il y a une profonde concordance des avis des autorités administratives concernées.

Je me souviens qu’un jour le secrétaire général de l’Élysée, Jean-Pierre Jouyet, m’avait confié :« Franchement, vous êtes intransigeants à la CNCDH. »Je lui avais répondu : « C’est notre mission d’être intransigeants, intransigeants sur les libertés et les droits fondamentaux. » J’ajouterais même qu’il n’y a plus grand monde d’intransigeant aujourd’hui, malheureusement. Mais, à la CNCDH, l’universalisme et l’indivisibilité des droits fondamentaux, nous continuons à y croire.La période est en effet très difficile pour les droits de l’homme. Les attentats terroristes aux conséquences dramatiques ont réussi en outre à ébranler l’État de droit ; nous nous accoutumons aux atteintes aux libertés et droits fondamentaux. N’oublions jamais cette phrase de Benjamin Franklin : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre et finit par perdre les deux. »

Christine Lazerges


Mon commentaire :

Toutes ces félonies sont des CONSÉQUENCES de notre impuissance politique totale.

Toutes ces régressions majeures (et celles qui sont à venir) — sans que le peuple n’y puisse RIEN, quelle que soit son opinion — ne sont POSSIBLES QUE PARCE QUE nous n’avons pas de constitution digne de ce nom, et LA RAISON PREMIÈRE, la cause des causes, en est NOTRE DÉMISSION DU PROCESSUS CONSTITUANT.

Quand nous acceptons d’appeler « suffrage universel » l’outil central de notre dépossession politique (l’élection de maîtres parmi les serviteurs des plus riches), nous sommes les principaux artisans de nos malheurs à venir.

IL NE TIENT QU’À NOUS de nous entraîner, personnellement, dès aujourd’hui et tous les jours, opiniâtrement, courageusement, à nous entraîner et devenir citoyens constituants.

Il vaut mieux allumer une petite lumière que pester contre les ténèbres. (Proverbe chinois)

N’oubliez pas d’inviter la constitution dans vos conversations, même pendant les vacances.

Bon courage à tous.

Étienne.

PS : et abonnez-vous à Médiapart, c’est le seul journal qui n’a pas été acheté par les barons voleurs : https://www.mediapart.fr/ete-2017

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[BIENTÔT CHEZ NOUS] Pillage et dévastation volontaires en Grèce, au Portugal et à Chypre – L’UE est un carcan criminel d’usuriers : CORRUPTION généralisée et totale IMPUNITÉ chez les voleurs de pouvoir (baptisés « troïka »)

• L’enquête suivante (un film d’Arte, 1h30) est magistrale, une puissante et révoltante démonstration que la toute première urgence pour nous tous est de fuir ce piège mortel qu’est la prétendue « Union européenne » :

Le documentaire original (2015) :
« Puissante et incontrôlée, la Troïka »

Il faudrait RETRANSCRIRE le texte de ce film important, pour le travailler point par point, comme j’avais retranscrit le film INSIDE JOB, cette autre enquête fondamentale à ne surtout pas rater. Si quelqu’un peut m’aider, en récupérant les sous-titres par exemple, ce serait super 🙂

• Rappel d’une autre vidéo historique (1 M vues), avec Myret Zaki, essentielle pour comprendre les raisons profondes (spéculatives et institutionnelles) du scandaleux (et absolument NON NÉCESSAIRE) martyr des Grecs — martyr grec qui nous donne à voir clairement notre propre prochain martyr puisque nous élisons nous-mêmes, les uns après les autres, dans la joie, des euro-maîtres, des euro-tyrans, des euro-bourreaux :

• Il y a aussi l’excellent film « DÉDALE, un fil vers la démocratie« , visible ici : http://preuves-par-images.fr/#/dedale-un-fil-vers-la-democratie

• Il faut lire aussi les deux excellents livres ci-dessous,
deux brillantes synthèses de la prédation dite « libérale » :

[FORMIDABLE BOUQUIN] Olivier Delorme : 30 bonnes raisons pour sortir de l’Europe


http://www.ho-editions.com/productdisplay/30-bonnes-raisons-pour-sortir-de-leurope

[FORMIDABLE BOUQUIN] Thomas Guénolé : « La Mondialisation malheureuse. Inégalités – Pillage – Oligarchie »


http://thomas-guenole.fr/?page_id=11

TOUT MONTRE que l’Europe n’est pas un projet de paix et de démocratie, mais un projet de prédation et d’exploitation, un projet ultra-capitaliste et antidémocratique.

Je trouve désespérant que des militants de gauche (ou soi-disant tels) osent défendre le projet de domination « UE » (en répétant stupidement qu’ils défendent « une autre Europe »), et qu’ils osent même condamner/calomnier ceux qui veulent (évidemment) sortir au plus vite de ce piège esclavagiste.


• Attention : bientôt, les grands usuriers qui nous ont volé la création monétaire depuis 300 ans (1694) vont nous priver complètement de monnaie, nous jetant tous dans un chaos total (comme ils l’ont fait en Argentine : voyez absolument le film « Mémoire d’un saccage ») : il est donc important — et urgent — que de très nombreux citoyens apprennent à créer la monnaie (à travers la pratique de monnaies locales, mais surtout en lisant des livres citoyens sur ce sujet, pour nous déniaiser rapidement), car il faudra en créer vite, pour survivre, quand tout va s’effondrer.

Lisez
« RÉINVENTONS LA MONNAIE !
Les premiers pas vers un nouveau paradigme »

de Bernard LIETAER et Jacqui DUNNE
(Préface de John PERKINS)


http://www.yvesmichel.org/product-page/livres-nouveautes/reinventons-la-monnaie/

Lisez aussi l’excellent livre de Gérard Foucher :

« LES SECRETS DE LA MONNAIE
Changer la monnaie pour changer le monde »


http://www.yvesmichel.org/product-page/economie/secrets-de-la-monnaie-les/

• Voyez aussi ma page dédiée à la création monétaire :

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/monnaie.php


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Les Kagan sont de retour ; les guerres vont suivre, par Robert Parry

Une bonne synthèse, pour remonter aux sources et découvrir qui veut la guerre, (et qui nous y « tirera par les cheveux », même si on n’est pas d’accord du tout) :

Les Kagan sont de retour ; les guerres vont suivre,

par Robert Parry

Source : Consortium News, le 15/03/2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Le 15 mars 2017

Exclusif: La famille “royale” néoconservatrice des Kagan compte sur les Démocrates et les prétendus progressistes pour jouer les fantassins dans la nouvelle campagne néoconservatrice qui vise à pousser les Républicains et le président Trump à engager d’autres guerres de « changement de régime ».

Par Robert Parry

La famille Kagan, fleuron de l’aristocratie néoconservatrice de l’Amérique, refait surface après s’être remise de n’avoir pas vu s’accroître son influence – ce que lui aurait offert l’élection d’Hillary Clinton – et d’avoir perdu son pouvoir officiel au début de la présidence Trump.

L’ancienne Secrétaire d’État adjointe aux Affaires européennes, Victoria Nuland, qui a milité pour le coup d’État en Ukraine et qui a contribué à choisir les dirigeants de l’après coup d’État. (Elle est l’épouse du théoricien néoconservateur Robert Kagan.)

La famille Kagan est de retour, pontifiant dans les tribunes des plus grands journaux. Elle incite maintenant à un élargissement de l’intervention militaire étatsunienne en Syrie et elle harcèle les Républicains pour qu’ils participent avec un peu plus d’enthousiasme à la chasse aux sorcières antirusse au sujet de la contribution présumée de Moscou à l’élection de Trump.

Dans une tribune du Washington Post datée du 7 mars, Robert Kagan, cofondateur du Project for the New American Century et l’un des principaux cerveaux de la guerre d’Irak, a attaqué les Républicains dont le peu d’empressement à enquêter faisait d’eux « des complices après coup de la Russie. »

Puis Frederick Kagan, directeur du Critical Threats Project à l’American Enterprise Institut néoconservateur et sa femme, Kimberly Kagan, qui a son propre groupe de réflexion, l’Institute for the Study of War (Institut pour l’étude de la guerre), vantaient, dans une tribune du Wall Street Journal du 15 mars, les avantages d’un renforcement de l’intervention américaine en Syrie.

Pourtant, quelle que soit l’influence que gardent les Kagan à Washington, dans le monde des groupes de réflexion et des tribunes libres, ils demeurent presque totalement à l’écart des centres du pouvoir de la nouvelle ère Trump, même si, semble-t-il, ils ont vu une porte qu’on pouvait forcer.

Il y a un an, cependant, leurs perspectives avaient l’air bien plus exaltant. Ils pouvaient faire leur choix parmi un grand nombre de candidats républicains néoconservateurs à la présidence ou, comme Robert Kagan, ils pouvaient soutenir la candidate de l’establishment démocrate, Hillary Clinton, dont « l’interventionnisme progressiste » se confondait quasiment avec le néo conservatisme et n’en différait que par les explications rationnelles invoquées pour justifier toujours davantage de guerres.

Il y avait aussi l’espoir qu’Hillary Clinton présidente reconnaîtrait sa communauté de vues avec les faucons progressistes et les néoconservateurs en donnant une promotion à la femme néoconservatrice de Robert Kagan, Victoria Nuland, qui passerait du poste de secrétaire d’État adjointe aux Affaires européennes à celui de secrétaire d’État.

Alors ils auraient bénéficié d’un formidable élan pour à la fois augmenter l’intervention militaire américaine en Syrie et accroître l’escalade de la nouvelle guerre froide avec la Russie, remettant l’idée de « changement de régime» pour ces deux pays à l’ordre du jour. Ainsi, au début de l’an dernier, les opportunités semblaient infinies pour la famille Kagan qui allait pouvoir montrer sa force et engranger beaucoup d’argent.

Une affaire de famille

Comme je l’ai fait remarquer il y a deux ans dans un article intitulé “Une affaire de famille de guerre sans fin” : « Le commentateur néoconservateur Robert Kagan et sa femme, la secrétaire d’État adjointe aux Affaires européennes Victoria Nuland, sont à la tête d’une affaire de famille remarquable : elle, elle a déclenché une vraie guerre en Ukraine et elle a contribué à provoquer une seconde Guerre froide avec la Russie, et lui, il intervient pour exiger que le Congrès augmente le budget de l’armée afin que l’Amérique puisse faire face à ces nouvelles menaces contre la sécurité.

L’intellectuel néoconservateur bien connu Robert Kagan. (Photo credit: Mariusz Kubik, http://www.mariuszkubik.pl)

« Cet extraordinaire duo conjugal représente, pour le complexe militaro-industriel, deux forces qui s’unissent, une équipe dedans-dehors qui crée le besoin d’un budget militaire plus important, use de pressions politiques pour assurer des dotations plus élevées et regarde avec reconnaissance les marchands d’armes offrir de généreuses donations aux groupes de réflexion bellicistes de Washington.

« Non seulement la communauté des néoconservateurs dans son ensemble bénéficie de ces largesses, mais c’est le cas aussi d’autres membres du clan Kagan, y compris celui du frère de Robert, Frederick de l’American Enterprise Institute, et de sa femme Kimberly qui dirige sa propre agence, l’Institute for the Study of War. »

Cependant, les événements ne se sont pas déroulés tout à fait comme les avaient imaginés les Kagan. Les Républicains néoconservateurs ont trébuché lors des primaires et c’est Trump qui a gagné, et après qu’Hillary Clinton a renvoyé le sénateur Bernie Sanders dans les cordes et qu’elle a été nommée candidate pour les Démocrates, elle a perdu devant Trump lors de la présidentielle.

A la suite de sa surprenante victoire, Trump, en dépit de ses nombreuses lacunes, a reconnu ne pas être proche des néoconservateurs et les a laissés, pour la plupart, à la porte. Nuland a non seulement perdu son poste de secrétaire d’État adjointe mais elle a aussi démissionné du département d’État.

Trump à la Maison-Blanche, l’establishment de la politique étrangère de Washington, dominé par les néoconservateurs, avait pris un coup, mais il n’était pas au tapis. Les néoconservateurs ont reçu alors une bouée de sauvetage de la part des Démocrates et des progressistes qui détestaient Trump à un point tel qu’ils ont été ravis de reprendre le flambeau de la nouvelle Guerre froide de Victoria Nuland avec la Russie. Participant à un plan douteux pour écarter Trump du pouvoir, les Démocrates et les progressistes ont monté en épingle des accusations sans preuve selon lesquelles la Russie se serait entendue avec l’équipe de Trump afin de truquer l’élection américaine.

L’éditorialiste du New York Times, Thomas L. Friedman, a parlé pour nombre d’entre eux quand il a comparé la présumée « ingérence » de la Russie dans les élections avec le bombardement de Pearl Harbour et les attentats du 11-Septembre par al-Qaïda.

Dans l’émission Morning Joe sur MSNBC, il a exigé que les accusations de piratage contre la Russie soient traitées comme un casus belli. « C’était un événement de la même ampleur que le 11-Septembre, a-t-il déclaré. Ils ont attaqué le cœur de notre démocratie. C’était un événement de l’ampleur de Pearl Harbour. » Aussi bien Pearl Harbour que le 11-Septembre ont mené à des guerres.

Ainsi beaucoup de progressistes, aveuglés par leur haine de Trump, ont-ils favorisé le retour des néoconservateurs.

Le harcèlement des Républicains

Robert Kagan a choisi la page des tribunes libres du Washington Post pour harceler des Républicains qui comptent, comme le représentant Devin Nunes, président du House Intelligence Committee, qui se trouvait en photo au-dessus de l’article et de son titre « Roulant pour une ingérence de la Russie ».

Le général David Petraeus devant le Capitole avec Kimberly Kagan, fondatrice et présidente de l’Institute for the Study of War. (Photo credit: ISW’s 2011 Annual Report)

« Il aurait été impossible d’imaginer il y a un an, » écrit Kagan, « que des dirigeants du Parti républicain aideraient effectivement les Russes à s’ingérer dans le système politique de notre pays. Pourtant, et c’est incroyable, c’est le rôle que joue le Parti républicain. »

Kagan a alors repris la doxa des responsables de Washington qui acceptaient, sans émettre le moindre doute, les allégations des directeurs sortants des services de renseignement de la présidence Obama, à savoir que la Russie avait piraté les mails des Démocrates et les avait publiés via WikiLeaks pour gêner la campagne de Clinton.

Bien que les responsables du renseignement d’Obama n’aient fourni aucune preuve pour étayer ce qu’ils avançaient et que WikiLeaks ait nié avoir reçu ces deux liasses de mails des Russes, les officiels de Washington ont largement admis ces allégations, les considérant comme des motifs pour discréditer Trump et essayer de le destituer.

Passant sous silence le conflit politique d’intérêts de ceux qui avaient été nommés par Obama, Kagan a estimé que « vu l’importance de cette découverte particulière [l’ingérence de la Russie], les preuves doivent être déterminantes » et cela justifie « une enquête sérieuse, d’une grande ampleur et transparente. »

Kagan, cependant, doit aussi avoir compris quelle opportunité de revenir au pouvoir constituait pour les néoconservateurs ce rideau de fumée d’une nouvelle Guerre froide avec la Russie.

Il a déclaré : « La question la plus importante concerne la capacité de la Russie à manipuler les élections des États-Unis. Ce n’est pas un problème politique. C’est un problème de sécurité nationale. Si le gouvernement russe s’est effectivement ingéré dans les processus électoraux des États-Unis l’an dernier, alors il a la capacité de le faire dans toutes les autres élections à partir de maintenant. C’est une arme puissante et dangereuse, plus redoutable que des vaisseaux de guerre, des chars ou des bombardiers.

« Ni la Russie ni aucun autre adversaire éventuel n’a le pouvoir de mettre à mal le système politique étatsunien avec des armes de guerre. Mais en instillant des doutes sur la validité, l’intégrité et la fiabilité des élections des États-Unis, elle peut saper les bases de ce système. »

Une réalité différente

Le ton de la tribune de Kagan était alarmiste, mais la réalité était bien différente. Même si les Russes ont effectivement piraté les mails des Démocrates et les ont, d’une façon ou d’une autre, fait passer à WikiLeaks, affirmation non étayée et controversée d’ailleurs, ces deux séries de mails n’ont pas joué un rôle si important dans le résultat de l’élection.

L’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton et le sénateur Bernie Sanders. (NBC photo)

Selon Hillary Clinton, le responsable de sa défaite surprise, c’est le directeur du FBI James Cormey qui a ré-ouvert brièvement l’enquête sur le serveur privé dont elle se servait quand elle était secrétaire d’État.

En outre, tout porte à croire que les mails publiés par WikiLeaks étaient authentiques et révélaient les agissements illicites des dirigeants des Démocrates, comme la manière dont le Comité national du Parti démocrate a lésé Bernie Sanders et favorisé Hillary Clinton. Dans les mails du directeur de campagne de Clinton John Podesta, on a pu lire les discours rétribués que Clinton avait prononcés devant les financiers de Wall Street et qu’elle essayait de cacher aux électeurs, sans oublier quelques exemples d’octroi de marchés aux donateurs de la Fondation Clinton.

En d’autres termes, la publication de WikiLeaks a contribué à informer les électeurs américains à propos des irrégularités du processus démocratique dans leur pays. Les mails n’étaient pas de la « désinformation » ni des « fausses nouvelles », ils contenaient de vraies informations.

On a eu cette semaine une communication d’informations semblable à celles qui s’étaient produites avant l’élection. On a fait fuiter, en effet, des informations sur les feuilles d’impôts de Trump, lesquelles sont protégées par la loi. Cependant, à part le camp Trump, presque personne n’a jugé que la publication illicite des feuilles d’impôts d’un citoyen constituait, quelque part, une menace contre la démocratie américaine.

Les Américains ont le droit de connaître ce genre de détails à propos d’un candidat à la Maison-Blanche, c’était le sentiment général. Je suis tout à fait d’accord, mais est-ce qu’il ne s’ensuit pas également que nous avions le droit de savoir que le Comité du Parti démocrate abusait de son pouvoir pour faciliter la nomination de Clinton, le droit de savoir ce que contenaient les discours prononcés devant les banquiers de Wall Street et le droit de savoir que des gouvernements étrangers cherchaient à se faire attribuer des marchés en faisant des donations à la Fondation Clinton ?

Pourtant, parce que les hauts fonctionnaires nommés par Obama dans la communauté du renseignement « estiment » que la Russie était la source des mails de WikiLeaks, cette attaque contre la démocratie des États-Unis justifie une Troisième Guerre mondiale.

Toujours plus de propos inconsidérés

Accuser cependant, sans preuve, la Russie de fragiliser la démocratie des États-Unis n’était pas suffisant pour Kagan. Il a affirmé comme un « fait », bien que, une fois de plus, il n’ait pas présenté de preuves, les éléments suivants : la Russie « s’ingère dans les élections à venir de la France et de l’Allemagne, et elle s’est déjà ingérée dans le récent référendum italien et dans de nombreuses autres élections en Europe. Elle utilise cette arme contre autant de démocraties qu’elle peut pour saper la confiance des citoyens dans les institutions démocratiques. »

Le Secrétaire d’État des États-Unis, John Kerry, accompagné de la secrétaire d’État adjointe aux Affaires européennes et eurasiennes Victoria « Toria » Nuland, s’adresse au président russe Vladimir Poutine lors d’une réunion au Kremlin à Moscou, en Russie, le 14 juillet 2016. [Photo du Département d’État]

Les dirigeants à Washington et les médias traditionnels ont beaucoup déploré leur impuissance au sujet de l’ère « post-vérité », mais ces prétendus avatars de la vérité sont aussi coupables que quiconque, agissant comme si la répétition constante d’une allégation non étayée de faits revenait à la prouver.

Mais ce que Kagan et d’autres néoconservateurs ont à l’esprit est clair : c’est une escalade des hostilités avec la Russie et une augmentation substantielle des dépenses consacrées au matériel militaire américain et à la propagande occidentale pour « contrer » ce qui est considéré comme une « propagande russe ».

Kagan l’admet, il a déjà beaucoup de Démocrates et de progressistes de premier plan de son côté. Donc, il cherche à forcer les Républicains à se joindre à cette campagne hystérique de dénigrement contre la Russie, quand il écrit :

« Mais ce sont les Républicains qui les couvrent. Le chef actuel du parti, le président, remet en cause les découvertes, les motivations et l’intégrité de la communauté du renseignement. Les dirigeants républicains au Congrès se sont opposés à la création d’un comité spécial d’enquête, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du Congrès. Ils ont insisté pour que les enquêtes soient menées par les deux comités de renseignement.

« Pourtant, le président républicain du comité à la Chambre a indiqué que cette enquête n’était pas bien urgente et il a même mis en cause la gravité et la validité des accusations. Le président républicain du comité au Sénat a abordé cette tâche à contrecœur.

« En conséquence, on a l’impression que les enquêtes avancent avec une lenteur délibérée, produisant peu d’informations et en fournissant encore moins au public. Il est difficile de ne pas conclure que c’est précisément l’intention de la direction du Parti républicain, à la fois à la Maison-Blanche et au Congrès. …

« Lorsque les Républicains s’opposent à des enquêtes approfondies, transparentes et immédiates, ils deviennent complices de la Russie après coup. »

Mentir avec les néoconservateurs

Beaucoup de démocrates et de progressistes peuvent trouver encourageant qu’un néoconservateur de premier plan, qui a contribué à ouvrir la voie de la guerre en Irak, soit désormais de leur côté pour dénigrer les Républicains coupables de ne pas se joindre avec enthousiasme à la dernière chasse aux sorcières russe. Mais ils pourraient également réfléchir un instant et se demander comment ils ont pu laisser leur haine de Trump les conduire à s’allier avec les néoconservateurs.

Le président russe Vladimir Poutine, après son discours à l’Assemblée générale des Nations Unies, le 28 septembre 2015. (Photo de l’ONU)

Mercredi, dans The Wall Street Journal, Frederick, le frère de Robert Kagan, et sa femme, Kimberly, sont allés plus loin en présentant le vieux rêve des néocons d’une invasion américaine à grande échelle en Syrie, projet qui a été mis en attente en 2004 à cause des échecs militaires des États-Unis en Irak.

Cependant, les néoconservateurs sont avides, depuis longtemps, d’un « changement de régime » en Syrie et n’ont pas été satisfaits par ce qu’a fait Obama en armant les rebelles antigouvernementaux et par l’implication limitée de forces spéciales dans le nord de la Syrie afin de contribuer à la reconquête de la « capitale » de l’EI, Raqqa.

Dans leur tribune du Wall Street Journal, Frederick et Kimberly Kagan appellent à l’ouverture d’un nouveau front dans le sud-est de la Syrie.

« Les forces armées américaines seront nécessaires. Mais les États-Unis peuvent recruter de nouveaux partenaires sunnites en combattant avec eux dans leur pays. Au départ, le but doit être de se battre contre l’EI parce qu’il contrôle, en Syrie, les dernières zones où les États-Unis peuvent raisonnablement espérer trouver des alliés sunnites qui ne soient pas sous l’influence d’al-Qaïda. Mais après la défaite de l’EI, il faudra lever une armée arabe sunnite capable de vaincre al-Qaïda et de contribuer à négocier un règlement de la guerre.

« Les États-Unis devront faire pression auprès du régime d’Assad, de l’Iran et de la Russie pour mettre fin au conflit dans des conditions que les arabes sunnites accepteront. Ce sera plus facile si on dispose d’une base sûre, indépendante et influente à l’intérieur de la Syrie. Le président Trump devrait s’affranchir des raisonnements erronés et de la planification inadaptée hérités de son prédécesseur. Il peut transformer cette lutte, mais seulement en transformant l’approche qu’en a l’Amérique »

Un nouveau plan pour la Syrie

En d’autres termes, les néoconservateurs sont de retour avec leur habileté à jouer avec les mots et leurs manœuvres stratégiques pour amener les forces armées étatsuniennes à accomplir un projet de « changement de régime » en Syrie.

Ils pensaient avoir quasiment atteint ce but en faisant porter au gouvernement syrien la responsabilité de la mystérieuse attaque au gaz sarin qui a eu lieu dans la banlieue de Damas le 21 août 2013 et en piégeant ainsi Obama qui se serait trouvé forcé de lancer une attaque aérienne d’envergure contre l’armée syrienne.

Mais le président Vladimir Poutine est intervenu et il a réussi à ce que le président syrien Bachar el-Assad livre toutes ses armes chimiques, même si ce dernier continuait à nier avoir joué le moindre rôle dans l’attaque au sarin.

L’intercession de Poutine, en mettant en pièces le rêve des néoconservateurs d’un « changement de régime » en Syrie, l’a propulsé en haut de la liste de leurs ennemis. Des néoconservateurs importants, comme Carl Gershman, président du National Endowment for Democracy, n’ont pas tardé alors à prendre l’Ukraine pour cible, ce qui, pour Gershman, constituait « la plus belle récompense » et une première étape qui devait aboutir à la destitution de Poutine à Moscou.

C’est à la secrétaire adjointe Victoria « Toria » Nuland qu’est revenu de superviser le « changement de régime » en Ukraine. L’un des coups de fil qu’elle a donné sur une ligne non sécurisée fin janvier ou début février 2014 a été intercepté, et on l’y entend parler avec l’ambassadeur en Ukraine, Geoffrey Pyatt, d’« arranger » ou d’« accoucher » un changement dans le gouvernement élu du président Viktor Ianoukovitch.

Quelques semaines plus tard, les combattants néonazis et ultranationalistes étaient en première ligne de l’attaque violente contre les bâtiments gouvernementaux et ont forcé Ianoukovitvh et d’autres responsables à s’enfuir pour sauver leur vie tandis que le gouvernement étatsunien se dépêchait de saluer le gouvernement issu du coup d’État comme « légitime ».

Mais le putsch ukrainien a conduit à la sécession de la Crimée et à une sanglante guerre civile dans l’est de l’Ukraine contre la minorité ethnique russe, des événements que le département d’État et les médias occidentaux ont qualifié d’« agression russe » ou d’« invasion russe ».

Ainsi, depuis les dernières années de l’administration Obama, tout était en place pour que les néoconservateurs et la famille Kagan mènent à bien la dernière étape de leur plan stratégique qui consistait à acculer la Russie et à instituer un « changement de régime » en Syrie.

Tout ce qu’il fallait, c’était qu’Hillary Clinton soit élue présidente. Pourtant, étonnamment, ces plans si bien conçus ont échoué. Bien qu’il ne soit pas, d’une manière générale, apte à la présidence, Trump a battu Clinton, amère déception pour les néoconservateurs et leurs alliés progressistes interventionnistes.

Pourtant, la prétendue #Resistance à la présidence de Trump et l’utilisation sans précédent par le président Obama de ses agences de renseignement pour dépeindre Trump comme un « candidat vendu aux Russes » a donné un nouvel espoir aux néoconservateurs pour la mise en œuvre de leur ordre du jour.

Il ne leur a fallu que quelques mois pour se réorganiser et se regrouper, mais ils ont maintenant l’espoir d’exercer sur Trump, à propos de la Russie, une pression si forte qu’il n’aura plus d’autre choix que de se laisser convaincre par leurs plans bellicistes.

Comme c’est souvent le cas, la famille Kagan a défini la stratégie : forcer les républicains à se joindre à la campagne de dénigrement de la Russie et à persuader un Trump radouci de lancer une invasion à grande échelle de la Syrie. Et dans cette entreprise, les Kagan utilisent Démocrates et progressistes comme fantassins.

Robert Parry.

Le journaliste d’investigation Robert Parry a dévoilé une grande partie des scandales Iran-Contra pour l’Associated Press et Newsweek dans les années 1980.

Source : Consortium News, le 15/03/2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

http://www.les-crises.fr/les-kagan-sont-de-retour-les-guerres-vont-suivre-par-robert-parry/


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« Complotiste, moi ? » Une excellente analyse de Michel Collon

Olivier Berruyer vient de remettre en avant, sur son site les-crises.fr,  un excellent papier de Michel Collon à propos de la théorie du complot.

Je fais de même, ci-dessous, car ce papier est vraiment excellent et mérite effectivement d’être connu du plus grand nombre :

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Complotiste, moi ?

 Dès qu’on critique les dirigeants des Etats-Unis, de l’UE ou d’Israël, certains agitent un épouvantail : « Vous êtes complotiste ! ». Sous-entendu : vous voyez le mal partout, mais ces dirigeants sont des démocrates, certes ils peuvent commettre des erreurs, mais ils agissent avec de bonnes intentions

Voilà, en gros, nous serions forcés de choisir entre :

  • La théorie du complot : tout est manigancé dans l’ombre, on nous cache tout, les maîtres du monde sont (au choix) : les juifs, les banquiers, les francs-maçons, les Illuminati, etc.
  • La théorie de la naïveté : nos dirigeants occidentaux travaillent pour le bien commun. Ils nous disent ce qu’ils font et ils font ce qu’ils disent.

Ni l’une, ni l’autre, merci ! Nous revendiquons une troisième façon d’expliquer le fonctionnement de la société, et elle n’a rien à voir avec ces deux fantasmes. Pour clarifier tout ça nous devrons répondre à quatre questions :

  1. Les complots, ça existe ou pas ?
  2. Le complotisme permet-il de comprendre le monde ?
  3. Pourquoi certains parlent-ils tant de « théorie du complot » ?
  4. Les médias font-ils le jeu du complotisme ?
  1. Les complots, ça existe ou pas ?

Partons de la définition. Une synthèse des dictionnaires peut se résumer ainsi: « projet secret élaboré par plusieurs personnes contre une autre ou contre une institution ». Sur base de ces divers éléments, vérifions ensemble :

  • Quand la CIA et le MI 6 britannique organisent en 1953 un plan secret avec des troubles et une campagne de diffamation pour renverser le premier ministre Mossadegh en Iran, et le remplacer par le Chah d’Iran, soumis aux USA[1], est-ce un complot ? Oui, il n’y a pas d’autre mot.
  • Quand Henry Kissinger et la CIA organisent en 1973 un plan secret pour renverser le président progressiste Allende[2] et le remplacer par la dictature militaire néo-libérale du général Pinochet, est-ce un complot ? Oui.
  • Quand Brzezinski, conseiller du président Carter, organise secrètement l’envoi en 1979 de Ben Laden et autres terroristes en Afghanistan pour renverser le gouvernement de gauche (il le reconnaîtra vingt ans plus tard[3]), est-ce un complot ? Oui.
  • Quand, en 2003, le ministre de la Guerre US Donald Rumsfeld prévient ses proches, mais pas l’opinion, que les Etats-Unis « vont prendre sept pays Afghanistan, Irak, Somalie, Soudan, Libye, Syrie pour finir par l’Iran »[4]plan qui sera effectivement mis en oeuvre, est-ce un complot ? Oui.
  • Quand Bush et Blair fabriquent en 2003 de faux rapports[5] affirmant que l’Irak possède des armes de destruction massive et cela pour justifier leur guerre du pétrole, est-ce un complot ? Oui.

Nous ne discuterons pas ici la question de savoir si chaque guerre est vendue avec de tels médiamensonges (cachant à l’opinion les véritables objectifs). Nous voulons juste souligner que les complots font bel et bien partie de la politique internationale, particulièrement en ce qui concerne les guerres et les coups d’Etat.

Les complots sont-ils toujours de droite ? Non. Si on se base sur la définition du dictionnaire, quand Castro et Che Guevara organisent à partir de 1955 – en secret évidemment – une insurrection pour renverser la dictature militaire pro-US qui opprime Cuba, est-ce un complot ? Oui. Progressiste cette fois : en faveur du peuple. Au contraire des complots tramés par des élites pour leurs intérêts égoïstes. Bref, il existe des complots de droite et des complots de gauche.

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  1. Le complotisme permet-il de comprendre le monde ?

Ma réponse a toujours été très claire : Non ! Je l’ai écrit noir sur blanc dans mon livre Israël, parlons-en ! : « Le conflit Israël – Palestine n’est pas une guerre de religion. Ce n’est pas non plus un complot juif. (…) La réalité est bien plus simple. La réalité derrière Israël, c’est tout simplement notre système économique et social. Le capitalisme, de par ses lois économiques « naturelles », provoque inévitablement une grande accumulation de richesses à un pôle, et de pauvreté à un autre pôle. Depuis sa formation jusqu’à aujourd’hui, le capitalisme a créé des fortunes de plus en plus grandes et de plus en plus puissantes. Ces gens entendent contrôler les matières premières et le pétrole est la plus stratégique. Pour le contrôler, ils soutiennent les dictatures pétrolières arabes et Israël. Ce n’est pas un mystérieux « complot », c’est juste une question de logique économique. »[6]

Je l’ai répété dans mon livre sur Charlie : « La seule façon de dépasser le faux problème du complot consiste à débattre objectivement sur les faits : en confrontant les deux versions, en ne croyant personne sur parole et en vérifiant tout sur base des meilleures sources selon les possibilités : témoins directs, témoins indirects fiables, documents, rapports et communiqués. Tout cela des deux côtés bien sûr. »[7]

Mais qui a développé ce concept de « complotisme » ? C’est l’historien US Richard Hofstadter. Dans son ouvrage The Paranoid Style in American Politics  (1964), il étudia l’idéologie de l’extrême droite US et notamment la chasse aux sorcières du maccarthysme (1950 – 1956)[8]. Cette campagne de répression anticommuniste d’extrême droite avait été orchestrée par le sénateur Joseph McCarthy. Il prétendait que les Etats-Unis étaient gravement menacés par un complot : « Des hommes haut placés dans ce gouvernement travaillent de concert pour nous livrer à la catastrophe ? Ceci doit être le produit d’une grande conspiration, une conspiration si ignominieuse que, lorsqu’elle sera mise à jour, ses principaux protagonistes seront à jamais voués aux gémonies par les honnêtes gens. »[9] Au fond, McCarthy reprenait le thème obsessionnel d’Hitler : une grande conspiration mondiale judéo-maçonnico-bolchévique menaçant l’Allemagne.

Le travail d’Hofstadter mérite notre attention. Car il fournit une grille très précise pour analyser les composantes de l’esprit complotiste qu’il appelle « paranoïaque ».  Selon Hofstadter, le porte-parole paranoïaque nous entraîne dans un univers où politique et théologie « expliquent » des événements qui en réalité ont été prophétisés et se préparent depuis plusieurs générations. La « grande conspiration » est tramée par des forces maléfiques aux pouvoirs gigantesques et quasi surnaturels ; cette machination envahit tous les pouvoirs : politiques, éducatifs, médiatiques, religieux, et donc aussi l’Etat. C’est même pour cela qu’on n’en parle pas : le silence a été bien organisé, ce qui confirme l’emprise des comploteurs. Dans cet univers, le genre humain verra très bientôt le « bien » triompher du « mal ». Il s’agit donc de se ranger du bon côté.

Dans les périodes de crise et de désarroi idéologique, on assiste toujours à une recrudescence de la croyance aux complots. Et actuellement nous sommes bien dans une telle période pour diverses raisons :

  • la crise économique, politique et morale du système social
  • la perception sensible des dangers qu’il apporte (environnement, guerres)
  • la perte de crédibilité des médias officiels
  • l’effondrement des partis de gauche en Europe
  • la disparition donc du cadre d’analyse objectif en termes d’intérêts des classes sociales

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Le complotisme ne permet pas de comprendre l’économie

En matière économique, le complotisme est particulièrement à côté de la plaque. Certes, les complots existent. Quand les principales banques du monde s’entendent pour manipuler les taux de change de devises et accumuler ainsi des bénéfices extra, et qu’elles sont condamnées à 1,7 milliards d’amendes par l’UE [10], de quoi s’agit-il, sinon d’un complot ? De même, quand des multinationales s’arrangent entre elles, secrètement, pour fixer des prix trop bas aux matières premières qu’elles achètent ou des prix trop élevés aux produits qu’elles vendent, n’est-ce pas un complot ? Et quand une juge de New York, Denise Cote, condamne Apple pour avoir orchestré une entente avec de grands éditeurs aux Etats-Unis pour augmenter les prix des livres électroniques (« Les plaignants ont démontré qu’Apple avait conspiré pour relever les prix »), elle applique une définition juridique correcte.

Mais généraliser et prétendre que l’économie est complètement manipulée par un grand complot, que par exemple la crise économique a été délibérément provoquée par les banques pour augmenter leurs profits ou pour détruire les classes moyennes, là on entre dans le fantasme, car cela ne correspond pas aux faits observés.

En réalité, dès sa naissance quasiment, le système capitaliste n’a cessé d’être accompagné de crises à intervalles plus ou moins réguliers. Pourquoi ? Parce que ce système est basé sur trois lois économiques fondamentales :

  1. La propriété privée des grandes usines et autres entreprises (les forces de production).
  2. La concurrence entre ces patrons.
  3. Le profit maximum comme moyen fondamental de vaincre ses concurrents.

Ensemble ces trois lois produisent un engrenage qui s’impose de manière automatique : chaque grand capitaliste doit absolument exploiter au maximum ceux qui travaillent pour lui. C’est-à-dire les faire produire le plus possible, les payer le moins possible, et même parfois licencier le plus possible en intensifiant le travail de ceux qui restent. Et ce n’est pas une question de sentiments : les capitalistes agissent ainsi non parce qu’ils sont « méchants » mais parce que s’ils ne le font pas, ils seront éliminés ou avalés par les concurrents. Chacun pour soi et tous contre tous.

Problème : quand un capitaliste réalise de telles économies, ses rivaux font évidemment pareil. Résultat : tous appauvrissent ceux qui travaillent pour eux. Dès lors à qui vont-ils vendre puisqu’ils ont détruit le pouvoir d’achat de leurs acheteurs ?

On pourrait se dire : mais les capitalistes s’étant enrichis, ils vont dépenser davantage et quand même faire tourner l’économie ? Non. En augmentant la part des profits au détriment des salaires, ils se donnent les moyens d’augmenter leur capital et leurs forces de production. Mais le pouvoir de consommation ne peut pas suivre puisqu’il a été réduit. Et ce déséquilibre fondamental revient sans cesse dans le système capitaliste. Il n’y a pas de planification veillant à l’équilibre entre les investissements et les salaires.

En conséquence, à un moment donné, il y a trop de produits sur le marché par rapport aux revenus qui peuvent être employés à les acheter. C’est la « surproduction », le blocage. Les uns sont capables de produire de plus en plus, mais les autres ne peuvent acheter tout ça. Ne pouvant plus vendre assez, les capitalistes arrêtent partiellement la production et donc leur accumulation de richesses.

Conclusion. Cela ne provient pas du complot de quelques-uns. C’est un effet automatique des trois lois du capitalisme et, contrairement à certains récits complotistes, les capitalistes n’en sont pas heureux car cela met en danger leurs profits, et parfois même l’existence de certains d’entre eux.

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Sont-ils tout puissants ?

Une variante du complotisme prétend que l’économie serait dirigée de façon occulte par un petit groupe de gens mystérieux qui tirent les ficelles clandestinement. La réalité est bien plus simple : environ deux cent grandes multinationales dominent tous les secteurs clés de l’économie. Et ça n’a rien de clandestin, elles ont toutes un siège social et une adresse, des dirigeants et des actionnaires connus. Avec des revenus et des propriétés identifiés, des trains de vie luxueux. Tout cela généralement discret, oui, mais secret, non. Les « maîtres du monde » sont donc bien connus. Et c’est important, car on peut donc décider qui il faut combattre si on veut défendre l’intérêt collectif contre les intérêts égoïstes.

Alors, qu’est-ce qui freine ou empêche ce combat ? Plusieurs causes que nous verrons. Mais d’abord le fait que les médias présentent l’économie de façon déformée en ne donnant la parole qu’aux experts procapitalistes. On en vient à présenter les lois économiques du capitalisme comme « naturelles et inévitables » en martelant qu’il n’y a pas d’alternative. On tue l’espoir.

Mais revenons au complotisme. En réalité, cette vision d’une économie qui serait dirigée par des comploteurs tout puissants est fausse et dangereuse. Fausse parce qu’en réalité personne ne peut contrôler l’ensemble de l’économie. Certes, d’un côté, les capitalistes s’entendent entre eux pour défendre leurs intérêts face aux travailleurs et aux populations. Et aussi pour défendre leurs intérêts contre ceux des autres pays. En ce sens, ce sont clairement eux qui dominent une économie qui n’est pas du tout démocratique. Mais, de l’autre côté, ils se font aussi concurrence entre eux et cela affaiblit l’ensemble de leur système. Comme Albert Einstein l’avait très bien analysé en 1949 : « L’anarchie économique de la société capitaliste, telle qu’elle existe aujourd’hui, est, à mon avis, la source réelle du mal. Nous voyons devant nous une immense société de producteurs dont les membres cherchent sans cesse à se priver mutuellement du fruit de leur travail collectif — non pas par la force, mais, en somme, conformément aux règles légalement établies. L’aiguillon du profit en conjonction avec la compétition entre les capitalistes est responsable de l’instabilité dans l’accumulation et l’utilisation du capital qui amène des dépressions économiques de plus en plus graves. La compétition illimitée conduit à un gaspillage considérable de travail et à la mutilation de la conscience sociale des individus. » [11] Bon diagnostic avec les trois éléments : propriété, profit maximum, compétition.

De ce diagnostic (où Einstein rejoint Marx en fait) nous pouvons tirer deux conclusions. 1. Sur le rapport entre les banquiers et les industriels. 2. Sur les rapports au sein même de la classe capitaliste en général.

  1. Ne pas exagérer l’importance de la banque. Certes, historiquement, les banquiers ont joué un rôle important dans la première accumulation du capital qui a permis la révolution industrielle et la formation des grands monopoles. Et ils restent un rouage important du système économique actuel. Mais l’idée qu’eux et la spéculation seraient seuls responsables de la crise et des maux du capitalisme n’est pas scientifique, elle ne reflète pas les lois réelles de son fonctionnement.

En réalité, les multinationales industrielles sont la base du capitalisme, leur exploitation est la cause fondamentale de la crise, et ce sont elles, en dernière instance, qui provoquent les guerres. Einstein montre bien qu’en supposant que les banques n’existeraient pas, eh bien, même dans ce cas, les industriels provoqueraient des crises, conséquences des règles que nous avons décrites. Dès lors, centrer toute l’attention, par exemple, sur Goldman Sachs et ses complots (réels ou imaginaires), c’est nier le problème d’ensemble de ce système capitaliste. C’est faire croire qu’en le guérissant de sa « maladie banquière ou spéculative » il serait capable de mettre fin à l’exploitation et d’assurer le bien-être à tous. Illusion réfutée par les faits : jamais l’humanité n’a produit autant de richesses, jamais il n’y a eu autant d’hommes mourant de faim.

  1. Bien mesurer les contradictions entre capitalistes. On parle souvent des rencontres du groupe Bilderberg comme étant le pouvoir absolu et totalement secret de notre société. D’un côté, il est exact que cet organe où se concertent les plus grandes multinationales a davantage de pouvoir que les gouvernements et peut leur dicter les grandes orientations. De l’autre côté, le fait que les principaux capitalistes se concertent entre eux et tentent de s’entendre sur certaines questions ne supprime pas la concurrence acharnée que ces grandes multinationales se mènent également entre elles et qui les affaiblit.

Quand les principales banques US se voient infliger des amendes colossales, comme indiqué plus haut, et que Goldman Sachs écope de cinq milliards de dollars, il est difficile de croire que tout cela fait partie du grand complot tramé par Goldman Sachs qui serait le maître absolu du monde. Il faut rester sérieux. Cette amende est l’effet concret des contradictions entre les banques et les autres capitalistes, ceux-ci estimant que les banques leur ont fait du tort, voire ont mis l’ensemble du système en danger et qu’il faut donc faire la police.

La Première Guerre mondiale est bien la preuve que si les capitalistes peuvent en effet s’entendre sur certaines questions d’intérêt commun, ils peuvent aussi avoir entre eux des conflits totalement destructeurs et pas du tout planifiés. Certes, au départ, chaque camp souhaitait la guerre, espérant la gagner vite et pas cher. Cependant personne n’avait prévu qu’elle durerait aussi longtemps et que certaines puissances en sortiraient très affaiblies, voire détruites. L’Allemagne, récemment montée en puissance, exigeait : 1. L’Alsace-Lorraine, c’est-à-dire le charbon et l’acier. 2. Les Balkans comme voie stratégique vers l’Orient et le pétrole. 3. Les colonies africaines enfin dont elle estimait « ne pas avoir eu sa part ». La Grande-Bretagne et la France poursuivaient leurs propres objectifs impérialistes. L’idée que ces puissances auraient comploté ensemble est absurde[12].

Pour conclure sur ce point, un « complot global » est impossible car les capitalistes sont en concurrence entre eux. Ils peuvent s’entendre sur un ou plusieurs complots quand leurs intérêts convergent sur un point, dans une région ou pour abattre un dirigeant. Mais ils ne peuvent pas s’entendre sur un « complot global » car leurs intérêts divergent et que chacun veut abattre l’autre.

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Analyse complotiste ou analyse stratégique ?

Fausse donc, cette vision du « capitalisme complot tout puissant » est dangereuse. Car elle donne l’impression que l’Histoire est faite non par la lutte entre les diverses classes et forces sociales dont chacune défend ses intérêts mais par une poignée de gens tout-puissants. Et donc cette vision décourage la résistance des victimes de ce système. Elle donne l’impression que les travailleurs et citoyens n’ont aucune chance de marquer des points. Or, toute l’histoire de la lutte ouvrière et citoyenne montre qu’il est tout à fait possible de se défendre et d’obtenir des progrès sociaux : interdiction du travail des enfants, limitation de la journée de travail (jusqu’à quinze heures/jour au 19ème siècle !), obtention de la Sécurité sociale (assurances contre le chômage, la maladie, l’accident de travail, la vieillesse), respect de l’hygiène et de la sécurité au travail. Toutes ces avancées ont été obtenues par des luttes ouvrières. Si les travailleurs européens d’aujourd’hui ont un certain niveau de vie, c’est grâce aux luttes de leurs parents et grands-parents, il ne faut jamais l’oublier. Surtout que les capitalistes veulent à présent reprendre tout ce qu’ils ont dû concéder.

Pour défendre ces conquêtes et pour obtenir de nouveaux progrès, il faut donc ne pas se laisser intimider par une prétendue toute puissance, occulte ou non, des patrons, mais au contraire les voir tels qu’ils sont : avec leurs forces mais aussi leurs faiblesses. On doit, sans nier les difficultés, avoir confiance en ses propres forces. Le complotisme est une forme de défaitisme et au fond il fait le jeu des patrons et de l’exploitation.

Saïd Bouamama a bien expliqué l’opposition complète entre les deux modes de pensée : « La théorie du complot présente les événements politiquement signifiants comme le résultat d’une conspiration globale orchestrée en secret par un groupe social plus ou moins important. L’approche stratégique c’est-à-dire matérialiste analyse l’histoire comme le résultat de la lutte entre les groupes dominés (classes, minorités nationale et/ou ethniques, nations, femmes, etc.) et les groupes dominants basée sur une divergence d’intérêt matériel. » [13]

La différence est essentielle : l’analyse matérialiste (au sens d’une approche scientifique basée sur les faits matériels, observables et prouvables) montre comment il est possible de lutter en profitant des points faibles de l’adversaire. Tandis que le complotisme mène dans une impasse en ciblant de faux ennemis, généralement inatteignables.

Le complotisme ne permet pas de comprendre les guerres

En matière de guerre, il y a bel et bien des complots, on l’a vu. Mais là aussi il serait dangereux de croire que les grandes puissances réussissent tous les complots qu’elles préparent. Le complot réussit quand il y a dépolitisation et absence de mobilisation.  Il échoue quand la résistance des « victimes » est consciente et bien organisée. Les Etats-Unis ont été vaincus au Vietnam, le peuple palestinien résiste depuis plus de soixante ans, les Etats-Unis ont certes plongé l’Irak dans le chaos mais ils n’ont pas réussi à contrôler et exploiter ce pays comme Bush l’espérait, des coups d’Etat ont échoué en Bolivie, en Equateur, au Venezuela. Bref, le monde est une lutte entre des forces opposées, ce ne sont pas toujours les mêmes qui gagnent et beaucoup dépend de l’unité et de la conscience des populations. Leurs agressions et complots peuvent donc être mis en échec si la population a été bien préparée à résister. Ce qui commence par une bonne information sur la réalité des choses.

Et pour bien s’informer, il faut rompre consciemment et entièrement avec les deux fantasmes : le complotisme et la naïveté. Car nous nous trouvons face à deux dangers : voir des complots partout et voir des complots nulle part. La première théorie nous propose une explication bidon qui ne permet pas de comprendre la société, ni de la transformer. En cachant les vraies cibles, elle fait le jeu du pouvoir. La seconde théorie veut nous pousser à faire confiance aux dirigeants politiques qui nous diraient la vérité. Toutes deux sont des pièges parallèles.

Voir des complots partout ? Au lieu d’étudier soigneusement les mécanismes du capitalisme, le complotisme est une explication paresseuse que certains veulent imposer aux masses pour les empêcher de réfléchir et pour les manipuler. Souvent en vue de s’emparer du pouvoir. Hitler parlait du « grand complot judéo-bolchévique » et au début il tonnait, en paroles, contre les banques, mais il était payé par les grands banquiers et industriels allemands et toute son action les a servis[14].

Voir des complots nulle part ? Ceux qui ne voient de complots « nulle part » devraient alors à nous expliquer à quoi servent les services secrets ! Les vingt mille employés de la CIA sont-ils payés pour jouer aux mots croisés ou pour comploter ? C’est le moment de citer cette plaisanterie fort en vogue en Amérique latine : « Pourquoi n’y a-t-il jamais eu de coup d’Etat aux Etats-Unis ? » Réponse : « Parce que c’est le seul pays où il n’y pas d’ambassade des Etats-Unis ! ».

Et quand la NSA espionne le monde entier, vous croyez que c’est juste contre le terrorisme ou pour aider secrètement les entreprises US à affaiblir leurs rivales étrangères ? La théorie de la naïveté, franchement, ne vaut pas mieux que la théorie du complot !

Finalement, comment arriver à une vision objective de l’Histoire et des conflits actuels? A mon sens, il faut dire qu’il y a eu des complots dans l’Histoire, assez bien même (pensons aux nombreux coups pour remplacer un dirigeant par un autre), mais qu’ils ne font pas l’Histoire, ils n’en constituent pas l’essence. Ils ne sont qu’un moyen parmi d’autres pour défendre des intérêts.

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  1. Pourquoi certains parlent-ils tant de « théorie du complot » ?

Alors, si je dénonce clairement le complotisme, pourquoi certains m’accusent-ils quand même d’être un « complotiste » ? Et suis-je le seul ?

En fait, pas du tout, dès que quelqu’un critique la politique internationale des Etats-Unis, de la France ou d’Israël, en montrant son caractère global, il se voit accusé de « théorie du complot ».

Voici une petite liste (très incomplète) des “diabolisés” : Ziegler, Chavez, Castro, Le Grand Soir, Lordon, Ruffin, Kempf, Carles, Gresh, Bricmont, Bourdieu, Morin, Mermet, Boniface, Enderlin, Cassen, Siné, Bové, Péan, Godard, Jean Ferrat, Seymour Hersh, Wikileaks, et même des analystes juifs : Hessel, Chomsky, Finkelstein.

En fait, c’est très pratique. Vous n’avez pas d’arguments à opposer aux faits avancés ? Alors, traitez simplement vos adversaires de « complotistes », et le tour est joué : plus besoin d’argumenter sur les faits, plus besoin de réfuter les preuves ! La « théorie du complot », c’est le truc de l’avocat qui sait que son dossier est pourri.

J’en ai eu personnellement la preuve quand j’ai débattu avec Henri Guaino (auteur des discours de Sarkozy). J’exposais concrètement les crimes de ses amis des multinationales françaises au Mali et au Niger. N’ayant rien à répondre, tout ce qu’il a trouvé à sortir, c’est « théorie du complot » ! [15]

Nous avons vu que « théorie du complot » était au départ un concept progressiste développé par Hofstadter pour rendre compte des délires et fantasmes de la pensée d’extrême droite. Malheureusement, selon une méthode assez typique, il fut ensuite récupéré et manipulé par la CIA à partir de 1963. Il s’agissait alors de discréditer ceux qui demandaient une véritable enquête sur l’assassinat du président Kennedy : par un homme seul ou bien par une conspiration ? Et depuis lors, « théorie du complot » est constamment utilisé par les responsables des Etats-Unis pour discréditer les critiques et refuser de débattre sur les faits. Car le meilleur moyen de manipuler, de diviser et de battre les progressistes, c’est d’utiliser et détourner leurs propres arguments, tant les idées conservatrices sont en soi inconsistantes.

Si ça se limitait à cela, ce ne serait pas un si grand problème. Mais ces dernières années a été relancée dans les médias et sur Internet une campagne systématique contre certains analystes arbitrairement étiquetés « complotistes ». A partir de quand ? A partir du massacre de Gaza, en janvier 2009, quand Israël se retrouva de plus en plus critiqué et isolé dans l’opinion publique internationale.

Cette campagne ne tombe pas du ciel. Enfin un peu quand même : disons, du sommet de l’Etat. Aux USA, le site officiel du Département d’Etat brode pas mal sur le thème « complotisme et antisémitisme ». De même, en France, après Sarkozy, le président Hollande a exploité le filon devant le lobby pro-Israël du CRIF :

« L’antisémitisme a changé de visage. (…) aujourd’hui, il se nourrit aussi de la haine d’Israël. Il importe ici les conflits du Moyen Orient. Il établit de façon obscure la culpabilité des juifs dans le malheur des peuples. Il entretient les théories du complot qui se diffusent sans limite. Celles même qui ont conduit au pire. Nous devons prendre conscience que les thèses complotistes prennent leur diffusion par internet et les réseaux sociaux. Or nous devons nous souvenir que c’est d’abord par le verbe que s’est préparée l’extermination. Nous devons agir au niveau européen et même international pour qu’un cadre juridique puisse être défini et que les plateformes internet qui gèrent les réseaux sociaux soient mises devant leurs responsabilités, et que des sanctions soient prononcées en cas de manquements. »[16]

Confondant avec mauvaise foi l’antisémitisme (racisme anti-juifs) et l’antisionisme (refus du colonialisme israélien, c’est-à-dire d’un Etat théocratique reposant sur une discrimination ethnique, bref un Etat complètement antidémocratique), le président Hollande criminalise ceux qui sont solidaires des Palestiniens. Il les assimile carrément aux nazis et cherche en fait à nous interdire de parler contre la politique d’Israël. La thèse « théorie du complot » prépare donc une très grave attaque contre la liberté d’expression.

Toujours proche de l’Elysée, Bernard-Henri Lévy emboîte évidemment le pas en accusant « cette maladie moderne qui s’appelle le complotisme »[17] et en organisant un « débat » en 2012 contre « le conspirationnisme ». Comme le fit remarquer un spectateur, aucun contradicteur ne fut invité. Cet homme qui jouit d’une énorme fortune, accumulée sur le dos de travailleurs africains du bois, mal payés, mal soignés et carrément volés par sa société familiale, se permet de donner au monde entier des leçons de dignité humaine et de rigueur de pensée.

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Des lobbyistes manipulant les textes

Alors est-ce un hasard si les politiques fuient tout débat contradictoire et s’ils sont remplacés par quelques pseudo-journalistes proches d’Israël et des néo-cons US ? Dans ce lobby d’un nouveau genre, on retrouve Caroline Fourest, Rudy Reichstadt et Ornella Guyet. Tous trois ont coopéré avec des think tanks de droite radicale, US ou français[18].

Faut-il alors s’étonner que Caroline Fourest me traite de « complotiste », Rudy Reichstadt de « conspirationniste » et Ornella Guyet (souvent cachée sous divers pseudos antifascistes) de « confusionniste » ? Tiens, pourquoi a-t-elle sorti ce curieux concept ? Parce qu’elle se rendait compte que les autres accusations ne tenaient pas debout ? Pour faire preuve d’originalité ? L’explication est peut-être plus simple : personne ne comprend ce terme qui ne veut rien dire, et dès lors comment voulez-vous réfuter un concept aussi… confus ? C’est pratique.

Les manipulations et les sources d’extrême droite de ce trio ont été exposées très clairement par divers critiques : Fourest ici[19], Reichstadt et son site Conspiracy Watch ici[20] et Guyet, démasquée par Le Grand Soir, Acrimed et Le Monde Diplomatique, ici[21]. Ces obsédés de la théorie du complot ont en commun deux caractéristiques :

Première caractéristique : la manipulation des textes. Ils ne cherchent pas la vérité mais cachent ou déforment systématiquement mes textes qui gênent leurs thèses. Ou alors ils me prêtent des amitiés avec des gens que je ne soutiens pas (et parfois même ne connais pas !), espérant ainsi salir en amalgamant. Tout ceci n’a rien à voir avec le journalisme dont ils se réclament, ce sont en fait des procureurs acharnés qui enquêtent toujours à charge et écartent tout ce qui contredit leurs accusations. Ce ne sont pas des journalistes, mais des lobbyistes.

Ils se comportent ainsi avec toutes leurs « cibles ». D’une façon si malhonnête que Pascal Boniface leur a consacré un livre : « Les intellectuels faussaires ». Comme l’a indiqué François Ruffin (mensuel Fakir, également diabolisé), les diaboliseurs appliquent une recette malhonnête : « D’abord caricaturer à l’extrême de façon à donner une image simpliste de l’adversaire. Puis conclure, du soi-disant « simplisme » de ces « néo-gauchistes » à leur prétendue adoption généralisée de la théorie du complot. »[22].

Deuxième caractéristique : la lâcheté. Les diaboliseurs refusent soigneusement de débattre avec ceux qu’ils diabolisent. Voilà qui est surprenant : ils se désolent qu’un large public sombre dans le complotisme en étant influencé et manipulé par des gens comme moi. Mais chaque fois que je leur ai proposé un débat contradictoire et publié sur mon site Investig’Action, ce qui leur aurait donné une chance extraordinaire de faire revenir au bercail toutes ces brebis égarées, ils ont lâchement refusé. Pourquoi ? La seule explication est qu’ils savent qu’ils mentent, ils savent que leurs arguments reposent sur des falsifications de textes.

Le débat sur le complotisme est un faux débat agité pour faire diversion. La vérité est beaucoup plus simple : dans les luttes sociales comme dans les luttes Nord – Sud, dominants et dominés élaborent des stratégies pour l’emporter, c’est tout à fait normal. Ces stratégies comportent des combats idéologiques, des affrontements ouverts et aussi des complots. Tout ne se ramène pas aux complots mais ils font partie de la stratégie de lutte. En accusant de « complotisme », on veut décourager de dénoncer les stratégies néocoloniales et guerrières.

Reste une question : pourquoi dépenser tant d’énergie à diaboliser ? Faire changer d’avis ceux qui me lisent ? Impossible : ils savent que j’ai écrit exactement le contraire de ce qu’ils m’attribuent. Mais alors quel est le véritable objectif des diaboliseurs ? Il s’agit de faire peur à ceux qui ne me connaissent pas. Il s’agit de dresser un mur entre les gens qui se posent des questions sans avoir les moyens d’y répondre et nous qui apportons des réponses avec des faits concrets. Il s’agit de rabattre les hésitants vers la version officielle. Ridiculiser les citoyens qui mettent en doute la version officielle, marteler que le pouvoir est honnête malgré ses défauts et qu’il ne faut ne pas se poser de questions : à qui cela profite-t-il ?

Pour le comprendre, il ne faut pas se limiter à parcourir telle ou attaque circulant en boucle sur le Net mais il faut absolument regarder l’ensemble de ce que ces gens ont écrit. Afin de comprendre dans quel camp ils se rangent et où ils veulent nous embarquer.

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Caroline Fourest : une complotiste ?

Prenons le cas de Fourest. Parmi les médias qui la citent complaisamment comme « experte du complotisme », lequel ira creuser un peu et signaler l’article qu’elle a publié dans le Wall Street Journal (journal patronal des Etats-Unis), article intitulé « La Guerre pour l’Eurabie »[23] ? Selon Fourest, l’Europe serait en train d’être envahie par les Arabes. Manipulés par l’islamisme, ces immigrants incapables de s’intégrer représenteraient une menace pour la démocratie. Au point que Londres serait devenue « Londonistan ».

Cette thèse délirante, elle l’a recopiée directement de trois idéologues d’extrême droite. L’un s’appelle Norman Podhoretz, c’est un auteur US qui a constamment mené campagne pour bombarder l’Iran : « principal foyer de l’idéologie islamo-fasciste contre laquelle nous nous battons depuis le 11 septembre »[24]. Une autre source est Daniel Pipes, autre idéologue US d’extrême droite, auteur de La Menace de l’Islam, s’est notamment signalé en soutenant le xénophobe hollandais Geert Wilders.

Mais la créatrice originelle du terme Eurabia, c’est  Bat Ye’or, essayiste britannique porte-parole du lobby pro-Israël. Voici comment est présenté son livre « Eurabia – L’axe euro-arabe » : « Depuis plus de trois décennies, l’Europe planifie avec les pays de la Ligue arabe la fusion des deux rives de la Méditerranée. Par le « Dialogue euro-arabe », elle a développé une structure d’alliances, et souvent d’allégeances, avec le monde arabe. Elle sacrifie son indépendance politique tout comme ses valeurs culturelles et spirituelles en échange de garanties (quelque peu illusoires) contre le terrorisme et d’avantages économiques que lui dispensent les pays arabes. Si ces derniers fournissent à l’Europe des hydrocarbures, s’ils lui offrent des marchés, ce n’est pas sans lui imposer des contreparties : ils exigent d’elle une ouverture sans cesse accrue à leur culture, à leur langue, à leur religion – l’islam -, à leurs émigrants, qu’ils veulent toujours plus nombreux. Ils arrachent aux pays d’accueil des conditions visant à maintenir ces émigrants dans leur culture d’origine au lieu de faciliter leur intégration. Enfin l’alliance euro-arabe se base sur une politique commune hostile à Israël et aux Etats-Unis. C’est une stratégie de subornation de l’Europe qui est ainsi mise en œuvre par les pays arabes, avec l’active complicité des instances dirigeantes européennes : la Commission européenne pilote un puissant dispositif financier servant cette politique ; elle a déployé une immense toile médiatique fabriquant le « politiquement correct eurabien » ; elle a enrégimenté les institutions scolaires et universitaires, et parfois même les Eglises, dans cette entreprise de dénaturation de l’identité européenne ».

 Résumons cette thèse Eurabia : les pays arabes appliquent un plan secret d’islamisation de l’Europe et les élites européennes sont complices. Si ça n’est pas une théorie du complot, nous sommes le Pape ! Il est donc étonnant de constater que les médias si élogieux sur Fourest se taisent complètement sur ce concept Eurabia, clé de voute de sa « pensée ». Pourtant, une analyse rapide permet d’y retrouver tous les critères permettant de définir une théorie complotiste selon Hofstadter : 1. La conspiration dure depuis plusieurs décennies. 2. Allégeance à une puissance étrangère (le monde arabe). 3. L’Europe sacrifie ses valeurs. 4. Les Arabes imposent leur langue, leur religion et leurs valeurs. 5. L’axe euro-arabe est hostile à Israël et aux Etats-Unis. 6. Les dirigeants européens laissent faire ou sont complices. 7. Tout cela constitue une entreprise pour dénaturer l’identité européenne.

Le problème ne se limite pas à Fourest. Le site Conspiracy Watch est aussi érigé en « expert » du complotisme par certains médias, lesquels oublient de mentionner que Reichstadt y recopie les thèses les plus racistes des néocons US et israéliens.

Leur père spirituel, Pierre André Taguieff, est souvent présenté comme un penseur, grand théoricien du conspirationnisme. En réalité Taguieff a grossièrement contrefait la grille d’analyse de Richard Hofstadter, en la fusionnant au prêche islamophobe et belliqueux de Daniel Pipes et Bat Ye’or. De 2009 à 2013, Taguieff a publié ses nombreuses « analyses » sur le site dreuz.info. Ce site islamophobe d’extrême droite voit en Obama un « antisémite », qui nommerait un peu partout des « frères musulmans », ce qui serait normal vu son second prénom « Hussein » [25]. On voit le niveau, et ces gens-là nous donnent des leçons sur ce qu’est le complotisme !

Ainsi, Lévy, Fourest, Reichstadt, Guyet se sont instaurés en une véritable police de la pensée unique. Pour étouffer tout questionnement. A travers nous, ce qu’ils attaquent c’est en fait le droit de tous les citoyens de s’informer librement. Evidemment, quand on voit leurs méthodes de faussaires, on doit vraiment se demander pourquoi tant de médias les recopient complaisamment alors que ces accusations ne tiennent pas debout ? Dans quel intérêt ? Ceci nous amène à notre dernière question…

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  1. Les médias font-ils le jeu du complotisme ?

Cette question pourra sembler bizarre puisque les médias dominants ne cessent de mettre en garde contre le complotisme. Mais peut-être faut-il y regarder de plus près ? Certains journalistes aiment à se moquer du public qui serait porté à « croire n’importe quoi sur Internet » et à tomber dans le complotisme. Ce sentiment de supériorité me semble déplacé. Pour deux raisons.

Première raison : ces « grands journalistes » ne sont-ils pas eux-mêmes tombés dans de nombreuses théories du complot ?

– En Roumanie, en décembre 1989, ils annoncent un charnier de 4.632 victimes des émeutes, tués par balles ou éventrés à la baïonnette. « Horrible charnier des victimes des manifestations de dimanche », affirme Le Monde. « Boucherie » titre Libération, « Chambres de torture où, systématiquement, on défigurait à l’acide les visages des dissidents et des leaders ouvriers », révèle El Pais. « Ceaucescu, atteint de leucémie, aurait besoin de changer son sang tous les mois », explique le scientifique TF1. En fait, ce grand complot de Ceaucescu n’a jamais existé comme nous l’expliquions dès ces « révélations » et comme les grands médias ont dû le reconnaître deux semaines plus tard [26]. Le charnier était totalement bidon.

– En 1990, ces mêmes médias annoncent que Saddam Hussein dont les troupes ont envahi le Koweit a fait voler toutes les couveuses d’une maternité à Koweit-City, condamnant les bébés à une mort atroce. Bidon aussi.

– En 1999, ils justifient les bombardements de l’Otan contre la Yougoslavie par l’existence d’un « Plan Fer-à-Cheval » serbe pour vider le Kosovo de ses habitants albanais. Ce complot n’existait que dans l’imagination fertile des conseillers com du ministre allemand de la Guerre Rudolf Scharping.

– En 2003, l’invasion de l’Irak est justifiée par le fait que Saddam Hussein cacherait des armes de destruction massive (chimiques et biologiques) pouvant nous menacer. Bidon encore.

– En 2011, le bombardement de la Libye est justifié par le fait que Kadhafi prévoirait d’exterminer les populations résistantes et aurait déjà massacré six mille personnes en quelques jours. Bidon toujours.

Et on pourrait ajouter de nombreux autres exemples. Bref, ces grands médias donneurs de leçons sont tombés dans tous les pièges de la propagande de guerre des trente dernières années. Pire : ils ont censuré nos infos quand nous donnions l’alerte. Bref, on peut se demander qui doit prendre des leçons de vigilance.

Deuxième raison pour être moins arrogant : en continuant à défendre bec et ongles la version officielle sur les guerres, en refusant de critiquer leurs propres erreurs et en refusant tout débat public sur la fiabilité de l’info, les médias dominants ne créent-ils pas eux-mêmes ce réflexe de méfiance généralisée dont ils souffrent aujourd’hui ?

  • Quand les revues stratégiques des USA, ou d’autres puissances occidentales (Stratfor, Rand Corporation, Foreign Affairs, etc.) exposent une version totalement contraire à ce qu’on raconte à l’opinion publique, pourquoi les médias n’en parlent-ils pas ? Un seul exemple, Georges Friedman, directeur de Stratfor (proche du Pentagone) : « Les événements du début 2014 en Ukraine (furent) le coup d’Etat le plus flagrant de l’histoire. » «  Tout le Maïdan (…) Les USA ont ouvertement soutenu les mouvements pour les droits de l’homme, y compris financièrement (…) Les Russes n’ont pas compris ce qui se passait » « Les USA ne cherchent pas à « vaincre » la Serbie, l’Iran ou l’Irak, il leur faut y répandre le chaos, de façon à empêcher ces pays de devenir trop forts. »[27] Quand nous on écrit la moitié de ça, on se fait traiter de complotiste !
  • Quand Obama affirme lui-même : « Le leadership américain implique de forcer la main des Etats qui ne font pas ce que nous voulons qu’ils fassent. (…)Les Etats-Unis comptent sur la force militaire et d’autres leviers pour atteindre leurs buts. (…) Nous sommes le plus grand, le plus puissant pays sur terre. Nous acceptons cette responsabilité. Mon administration est très agressive dans ses efforts pour essayer de résoudre les problèmes. » [28], on aimerait que les médias nous expliquent si Obama est aussi un complotiste ?
  • Quand les emails d’Hillary Clinton confirment ce que nous disions dès le départ, à savoir que le but de Sarkozy était de faire main basse sur le pétrole et l’or libyens, on aimerait que les médias nous expliquent si Clinton est aussi une complotiste ?

Selon moi, ces deux raisons (tomber soi-même dans des théories du complot et refuser le débat) font que les médias dominants sont eux-mêmes responsables de la montée du sentiment complotiste. Les gens ont de bonnes raisons de se méfier, ils ont été tant de fois bernés, et tant d’innocents ont été tués à cause de ces médiamensonges ! On dira que les journalistes n’en sont pas eux-mêmes responsables, que cela provient de conseillers en com et en manipulations ? Sans doute, mais alors pourquoi ne pas lancer une grande enquête et un débat sur ces manipulations ? Ne faudrait-il pas mettre les gens en garde contre la propagande de guerre qui se répète à chaque fois ? Les traiter en adultes ?

En refusant de le faire, en continuant à informer comme si on nous disait toujours ou presque toujours la vérité, les médias poussent les gens à chercher l’explication ailleurs. Et vu qu’il n’y a malheureusement pas d’éducation aux médias dans les écoles, il est alors inévitable qu’une partie de ce public méfiant tombe dans les fantasmes répandus sur Internet.

Mais si les journalistes se méfiaient un peu plus, on n’aurait pas le coup des armes de destruction massive à chaque guerre. Bref, les médias ne sont pas innocents, ils sont les premiers responsables de ce qu’ils déplorent sans l’analyser sérieusement et sans se remettre en question. A mes yeux, le complotisme est l’enfant non reconnu des médias dominants.

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La seule profession qui ne fasse jamais d’erreurs ?

Lancer à tout bout de champ l’étiquette « complotiste » me paraît un aveu d’impuissance du journaliste qui craint d’engager un débat démocratique sur la façon dont l’info peut être manipulée d’en haut. Malheureusement, il semble qu’il soit interdit à certains journalistes d’avouer qu’ils se sont trompés ou ont été trompés. Comme si cette profession était la seule à ne jamais commettre d’erreurs.

En réalité, quel journaliste ne s’est jamais trompé ? Mais les autocritiques sont rarissimes. On ne peut pas risquer de faire baisser l’audimat et perdre des recettes publicitaires ? Il semblerait que les médias appliquent la recette négationniste de Manuel Valls refusant d’analyser les causes, c’est l’eurojihadisme « Expliquer, c’est déjà un peu excuser »[29]. Pratique !

On ne débat pas ! Ainsi, quand l’hebdomadaire L’Express – Le Vif consacre un dossier au conspirationnisme, une « experte » en com, Aurore Vande Winkel, y recommande de ne jamais inviter les « complotistes » à l’écran. Même pour les réfuter car, « s’ils le faisaient, ils en « contamineraient » (sic) d’autres. Ce que les médias doivent faire, c’est donner la parole à des experts extrêmement pointus qui démonteront leurs arguments un par un. (…) Il faut prioritairement rétablir la confiance de la population dans les gouvernements et les médias »[30]. Ici, n’est-ce pas le tiroir-caisse qui parle ? Et quel mépris pour les gens, supposés incapables de se faire leur opinion par eux-mêmes entre deux points de vue ! Mais, service public ou service privé, les gens vous paient pour les informer correctement, pas pour répéter les communiqués des autorités !

Le mépris, Henri Maler (Acrimed) le considère comme une défaillance grave des médias dominants : « Trop rares sont les enquêtes journalistiques qui (…) dans les grands médias, ne se bornent pas à dénoncer des « cerveaux malades » et tentent de répondre à des arguments réputés « conspirationnistes » en s’adressant à de vastes publics qui doutent. Les explications journalistiques, quand elles existent, sont diffusées par des médias dont l’audience reste limitée. Voir du conspirationnisme partout interdit aux journalistes de lui faire face quand il est avéré. » Et il propose une autre méthode : « À ces défaites du journalisme, un seul remède : un peu moins d’imprécations et un plus de journalisme ! »[31]

Le philosophe Laurent Paillard pense aussi qu’il faut absolument débattre sur les infos : « La critique des médias inspirée de la sociologie est le meilleur antidote à la théorie du complot. Elle montre en effet que l’absence de pluralisme est l’effet d’une logique de classe et pas le résultat d’un pacte secret. »[32]

Logique de classe ? Le manque d’objectivité des médias dominants et leur soumission à l’ordre établi nécessitent en effet des analyses sociologiques dont Herman et Chomsky ont brillamment montré l’exemple dans Manufacturing Consent (La Fabrication du Consentement) en 1988 [33]. Les contenus médiatiques sont influencés par quatre grands facteurs : propriété des médias (aux mains du 1%), publicité envahissante des multinationales (idem), liaisons entre pouvoirs économiques, politiques et médiatiques (idem), et enfin domination – consciente ou non – de l’idéologie dominante (aussi celle du 1%).

On ne développera pas ici cette analyse que nous avons menée ailleurs. Mais il convient de réfuter l’idée que tout le problème viendrait du manque de temps dont les journalistes disposent pour bien travailler. Certes, il y a la pression du « toujours plus vite ! », mais elle n’explique pas tout. Il faut distinguer deux catégories. On a d’un côté les journalistes (la grande majorité) à qui leur patron ne laisse pas le temps de bien travailler, vérifier, recouper, enquêter. Ceux-là, on ne peut que les plaindre : dans l’info-marchandise (c’est-à-dire l’info support de pub), il n’est pas « rentable » de pratiquer la rigueur qu’on leur avait enseignée dans (certaines) écoles de journalisme.

Mais de l’autre côté, on a aussi le journaliste qui fait ses choix politiques, consciemment, aux côtés du 1%, et qui se prend pour Dieu-je-sais-tout. Par exemple, sur Arte, voici comment Daniel Leconte a introduit une grande soirée censée démasquer les complotistes : « On croyait tout savoir. Eh bien, paraît-il qu’on avait tort.[34] « Tout savoir », c’est ça votre définition du bon journaliste ?! Mais n’est-ce pas exactement le contraire ? Chercher et creuser ce qu’il ne sait pas pour bien nous l’expliquer ? En fait, Leconte ne manque pas de temps, il manque de dignité.

Le même mépris du citoyen spectateur se retrouve chez Fourest. Voici comment en février 2013, elle présentait son émission « Les obsédés du complot » sur France 5 : « Ils voient des complots partout et ont fait de la manipulation par les médias leur unique grille de lecture du monde et de l’actualité. Ce sont les « obsédés du complot », ces tribus d’internautes soumis à des mercenaires de la propagande passés maîtres dans l’art de désinformer pour radicaliser les identités et discréditer la démocratie en même temps que la presse. » Admirez les divers trucs…

  • Des « tribus d’internautes » : des sauvages au fond, mais heureusement, une anthropologue n’écoutant que son courage va nous délivrer !
  • Des « internautes soumis ». Incapables donc de réfléchir par eux-mêmes.
  • « Manipulés » par « des mercenaires ». Bien sûr, Fourest ne cite pas de noms ici pour éviter un procès qu’elle perdrait. Juste, elle insinue que les gens qui n’adorent pas la politique de Washington ou de Tel-Aviv sont forcément payés. Des traîtres, on vous dit.
  • Traîtres à quoi ? « A la démocratie ». Qui, comme chacun le sait, fonctionne admirablement, les citoyens étant tous enchantés qu’on écoute si bien leurs besoins.
  • Et traîtres aussi envers « la presse ». Qui, chacun le sait aussi, n’a cessé de dire la vérité sur toutes les guerres. Fourest se gardera bien de dire qui la paie pour répandre ses bobards.

Fourest ne travaille pas comme journaliste, mais comme lobbyiste. Elle ne cherche pas la vérité, mais le rôle de chien de garde. Alors, quand on nous balance cette étiquette « obsédés du complot », il faudra toujours se demander qui parle, quels sont ses antécédents, quels intérêts il ou elle défend. Il faudra toujours dépasser le jeu des étiquettes, vérifier les textes et analyser le fond des dossiers. Se faire son opinion par soi-même, ne croire personne sur parole.

 

Conclusion

Résumons notre analyse :

  1. Oui, les complots existent. Dans l’économie, dans la politique, dans les guerres.
  2. Mais ils ne constituent pas l’explication essentielle du fonctionnement de notre société. Le complotisme est une impasse qui empêche de comprendre.
  3. Les obsédés de la « théorie du complot » font ainsi diversion pour cacher leur absence d’arguments.
  4. Les médias, en refusant le débat sur leurs manquements, font le jeu du complotisme.

Investig’Action, par contre, travaille à proposer des explications qui ne soient pas simplistes, mais objectives. Prendre en compte la complexité des situations, en extraire les intérêts essentiels qui s’affrontent, éclairer les méthodes de désinformation qui cachent ces intérêts. Et exposer tout cela simplement dans un langage accessible à tous. Parce que la vérité est au service des gens.

Michel Collon.

Source: Investig’Action

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Notes:

[1] La responsabilité de la CIA a été décrite dans un rapport interne The Battle for Iran vers 1975, établie par James Risen (New York Times) en 2000 et finalement reconnue en… 2009 par Obama dans son Discours du Caire :  « The United States played a role in the overthrow of a democratically elected Iranian government. »

[2] William Colby, directeur de la CIA (1973 à 1976) a reconnu que la CIA avait dépensé sept millions $ sur injonction de Kissinger pour « alimenter un climat propice au coup d’État ». 30 ans de CIA, 1978.

[3] Interview au Nouvel Observateur, 15 janvier 1998.

[4] Interview Democracy Now, 2 mars 2007.

[5] http://www.independent.co.uk/news/uk/politics/tony-blair-and-iraq-the-damning-evidence-8563133.html

[6] Michel Collon, Israël, parlons-en!, Investig’Action, 2010, p 348.

[7] Michel Collon, Je suis ou je ne suis pas Charlie ?, Investig’Action, 2015, p. 232.

[8] Observatoire du néo-conservatisme, Hoftstadter et les théories du complot, https://anticons.wordpress.com/tag/hofstadter/

[9] https://anticons.wordpress.com/2015/04/28/theorie-du-complot-comment-le-best-seller-de-richard-hofstadter-le-style-paranoiaque-fut-detourne-par-les-neo-conservateurs-12/

[10] http://www.liberation.fr/futurs/2013/12/04/cartel-des-taux-l-ue-inflige-17-milliard-d-euros-d-amendes-a-8-banques_964103

[11] Monthly Review (USA), mais 1949.

[12] Michel Collon et Denise Vindevogel, 14-18, on croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels (vidéo), http://www.michelcollon.info/14-18-On-croit-mourir-pour-la.html

[13] https://bouamamas.wordpress.com/2016/01/01/de-lesprit-du-11-janvier-a-la-decheance-de-la-nationalite-chronique-dune-annee-de-regression-culturaliste/

[14] Jacques Pauwels, Big business avec Hitler, Aden, Bruxelles, 2013. Kurt Gossweiler, Hitler, L’irrésistible ascension ?, Aden, 2006.

[15] Ce Soir ou jamais, https://www.youtube.com/watch?v=7a0VHV6_7os

[16] http://www.lepoint.fr/societe/au-memorial-de-la-shoah-hollande-pourfend-la-theorie-du-complot-et-le-negationnisme-27-01-2015-1899969_23.php

[17] www.bfmtv.com/international/bhl-victime-du-complotisme-en-tunisie-844100.html

[18] Fourest : Aussi avec le PDG de Total en mars 2012 et à Tel-Aviv http://www.ojim.fr/portraits/caroline-fourest/. Guyet : http://www.upr.fr/actualite/upr-parti-politique/qui-veut-nuire-a-lupr-dr-jekyll-mrs-hyde-lantifasciste-boutoleau-et-la-tres-americanophile-professor-guyet

[19] Lien Lettre à Karim Fadoul. Voir aussi mon livre, Je suis ou je ne suis pas Charlie, chapitre 9. LIEN

[20] https://anticons.wordpress.com/2013/09/09/rudy-reichstadt-opportuniste-neo-conservateur/

[21] http://www.legrandsoir.info/analyse-de-la-culture-du-mensonge-et-de-la-manipulation-a-la-marie-anne-boutoleau-ornella-guyet-sur-un-site-alter.html Voir aussi : http://free.niooz.fr/ornella-guyet-l-archetype-de-la-desinformation-anticons-observatoire-du-neo-conservatisme-4198539.shtml

[22] François Ruffin, L’air du soupçon, Fakir, 10 septembre 2013.

[23] http://www.wsj.com/articles/SB110729559310242790

[24] The Case for Bombing Iran, andrynoss.net, jiuin 2007.

[25] http://www.dreuz.info/2009/06/08/article-32392664/ http://www.dreuz.info/2015/09/29/barack-obama-nest-pas-musulman-mais-comme-il-les-aime-regardez-sa-nouvelle-trouvaille

 

[26] Solidaire (Belgique), 10 janvier 1990.

[27] Kommersant, 19 décembre 2014.

[28] Barack Obama « National Security Strategy », USA 2015.

[29] https://jeanyvesnau.com/2016/01/11/manuel-valls-expliquer-cest-deja-vouloir-un-peu-excuser-comment-faut-il-entendre-le-premier-ministre/

[30] L’Express – Le Vif, 6 février 2015.

[31] www.acrimed.org/Journalisme-contre-complotisme-des-imprecateurs-qui-se-prennent-pour-des

[32] « Opération Correa : un film antidote à la théorie du complot », Laurent Paillard, Les ZIndigné(e)s no 24)

[33] Voir aussi notre Attention, médias!, 1992 (épuisé).

[34] http://www.acrimed.org/Arte-et-la-theorie-du-complot-une-emission-de-propagande-de-Daniel-Leconte

Source : http://www.investigaction.net/complotiste-moi

Macron a bien claqué un Smic par jour pendant 3 ans ! (+ 25 questions à lui poser sur des bizarreries sur son patrimoine) (1/5), par Olivier Berruyer sur les-crises.fr

Je vous signale (et vous devriez faire connaître autour de vous) l’enquête exemplaire d’Olivier Berruyer, enquête qui fait honte aux prétendus « journalistes professionnels » du pays, prétendus « journalistes » en fait tous vendus comme des marchandises à 10 milliardaires et qui, pour le compte de leurs maîtres, nous rebattent les oreilles tous les jours avec Macron, le prochain bourreau du peuple voulu par la Banque, sans jamais évoquer ses évidentes turpitudes financières.

Je reproduis ci-dessous tout l’article d’Olivier pour rendre hommage à son énorme travail.
Vous devriez cependant consulter l’original, mis à jour et surtout commenté par la très pertinente collectivité des lecteurs du site les-crises.fr.

Macron a bien claqué un Smic par jour pendant 3 ans ! (+ 25 questions à lui poser sur des bizarreries sur son patrimoine) (1/5)

Retour sur le patrimoine d’Emmanuel Macron. La presse refuse à l’évidence de traiter ce problème sérieusement.

Cette nouvelle analyse fait suite à ce premier billet, fondé à l’époque sur les révélations du Canard Enchaîné du 1er juin 2016 – M. Macron refusant toujours de répondre aux questions précises. J’ai donc développé dans ce billet plus précisément les choses, tout en sachant que, si les ordres de grandeur sont très clairs, il reste des détails à préciser pour préciser cette étude, que seul M. Macron peut donner.

Je rappelle enfin que ce blog est apolitique, et ne vise personne en particulier. Il cherche simplement à jouer un rôle de vigie citoyenne et à organiser du débat participatif pour faire avancer la recherche de la Vérité.

Série : Le Phénomène Macron…

Sommaire

0. Résumé pour ceux qui ne veulent pas tout lire 🙂

Ce billet est très dense et complet. Il montre au passage la différence de traitement qu’il est possible de faire dans l’analyse des deux déclarations de patrimoine de vingt lignes de M. Macron, selon que l’on souhaite être exhaustif (comme ici) ou selon qu’on soit un grand titre de presse.

Si vous ne voulez pas tout lire, je résume mes principales questions à M. Macron ici :

  1. M. Macron, vous avez gagné (surtout chez Rothschild) ≈ 2,7 millions d’euros bruts entre 2011 et 2013, soit ≈ 1,4 million d’euros nets après impôts. Vous déclarez un patrimoine quasi nul en 2014. Cela signifierait une dilapidation d’environ 1 SMIC PAR JOUR durant 3 ans. Votre porte-parole a indiqué que vous aviez « pas mal dépensé ». Pourriez-vous vous expliquer, et justifier la réalité et la composition de ces dépenses ?(Question 2)
  2. M. Macron, en 2007, à 30 ans, vous décidez d’acheter un appartement. Vous gagnez alors environ 40 000 € par an, et n’avez guère d’apport personnel. Vous choisissez un appartement de 83 m² à Paris à 890 000 €, soit un investissement de plus de 1 000 000 € avec travaux et frais de notaire. En théorie, cela signifie donc aux taux d’intérêts de 2007 plus de 40 000 € de simple charge d’intérêts par an. Pourquoi un tel choix aussi disproportionné avec vos revenus ? (Question 4)
  3. M. Macron, pour financer votre achat, vous empruntez en 2007 selon vos déclarations au JDD 550 000 € à votre ami multimillionnaire, le regretté Henry Hermand, et 400 000 €au Crédit Mutuel. Le tout avec 40 000 € de revenus annuels. Comment les avez-vous convaincus – surtout la Banque – que vous auriez un jour assez d’argent pour les rembourser ? Saviez-vous  donc que vous deviendriez associé-gérant chez Rothschild 5 ans plus tard ? (Question 5)
  4. M. Macron, sans le prêt de 550 000 € sans intérêts à débourser (seulement en 2022) de votre ami multimillionnaire, le regretté Henry Hermand, vous n’auriez jamais pu acheter votre appartement en 2007. Êtes-vous intervenu à l’Élysée ou à Bercy sur des affaires le concernant lui ou son secteur d’activité (immobilier, start-up, presse…) ? (Question 6)
  5. M. Macron, vous déclarez avoir acheté en 2007 votre appartement 960 000 € avec travaux. Vous avez estimé vous-même votre appartement 935 000 € en 2014. Comme le souligne le Canard enchaîné, les prix ont augmenté de 33 % dans votre quartier durant ces 7 ans. Vous avez indiqué au Canard enchaîné avoir “acheté cher“. “Acheter cher”, ici, ce serait donc avoir payé au moins 250 000 € de trop pour un appartement qui n’était en plus pas du tout dans vos moyens de l’époque.  Pourriez-vous donc nous expliquer pourquoi vous êtes un des très rares Parisiens en moins-value dans cette période ?(Question 9)
  6. M. Macron, vous passez chez Rothschild d’une rémunération en rythme annuel de 137 000 € en 2009 à 2 600 000 € en 2012. Une telle progression salariale est-elle fréquente ? Puisque vous avez apparemment dilapidé presque tout cet argent en 3 ans, pourquoi avoir quitté Rothschild en 2012 ? Êtes-vous censé y revenir si vous perdez en avril ? (Question 11)
  7. On lit sur le site du magazine Capital (06/11/2014) que vous auriez appelé en 2013 la rapporteure PS du projet de loi  de séparation des banques « plusieurs fois pour lui demander de retirer deux amendements non favorables à [vos] amis banquiers. Elle avait fait la sourde oreille. » Pouvez-vous nous confirmer ces faits et vous en expliquer ? Pouvez-vous nous confirmer qu’ils n’ont aucun lien avec la question précédente ?  (Questions 12 et 25)
  8. Selon vos déclarations au JDD, vous gagnez 1 500 000 € après impôts chez Rothschild essentiellement en 2011-12. Il semble bien que mi-2012, vous empruntiez 200 000 € de plus au Crédit mutuel. Est-ce vrai ? Pourquoi augmenter votre endettement bancaire dans ces conditions, surtout d’un tel montant ?  (Question 13)
  9. M. Macron, malgré vos plantureux revenus, vous empruntez au Crédit Mutuel le 23/11/2011 “350 000 € pour des travaux dans la résidence secondaire” – qui appartient à votre épouse. À quoi correspondent ces gigantesques travaux ? N’est-ce pas un peu excessif, surtout quand on a apparemment déjà du mal à se désendetter ? (Question 16)
  10. M. Macron, un LDD de 40 000 €, c’est une possibilité réservée aux anciens ministres ? Pour les autres personnes, c’est normalement limité à 12 000 €, non ? (hors intérêts capitalisés) Est-ce une erreur de saisie dans votre déclaration ? (Question 18)
  11. D’après le site de référence societe.com, votre association de financement aurait un code d’activité NAF 6622Z, qui est celui des Agents et courtiers d’assurance. Est-ce une simple erreur de plus ? (Question 23)
  12. M. Macron, vous avez certifié avoir acheté : 1/ 40 000 € 2/ une Volkswagen EOS en 2005 (à 28 ans) 3/ d’occasion 4/ que vous avez estimée à 6 000 € en 2014. Or 1/ la VW EOS n’est commercialisée qu’à partir de 2006 2/ mi-2006, le modèle le plus cher neuf vaut 36 000 € 3/ la plupart des modèles de 2006 valent 10 à 12 k€ en 2014 4/ 40 000 € semblent être supérieurs à votre rémunération annuelle 2005. D’où vient le souci ? Estimez-vous important qu’un ministre remplisse avec soin les 20 lignes de sa déclaration pour que les citoyens puissent exercer un contrôle démocratique ?

Question bonus : M. Macron, que pensez-vous de cette déclaration de Charles de Gaulle ? «Mon seul adversaire, celui de la France, n’a jamais cessé d’être l’Argent. » [Charles de Gaulle, 11 décembre 1969, discussion avec André Malraux, cité dans Les chênes qu’on abat, Gallimard)

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AVERTISSEMENT: On prendra donc les analyses avec prudence. Il s’agit simplement d’aiguillonner les journalistes pour qu’ils creusent eux-mêmes ces questions, et enquêtent enfin sérieusement sur ce sujet qu’ils laissent de côté depuis 8 mois.

Je compléterai / modifierai au mieux, en fonction des retours que fera M. Macron ce qui n’est qu’un premier jet, afin que les lecteurs spécialistes puissent réagir et nous aider à améliorer l’étude – objet même de cet espace d’échange participatif qui ne prétend détenir aucune vérité.

Les conclusions à ce stade sont simples :

  • primo, il se confirme qu’Emmanuel Macron a bien consommé (et pas pas seulement dépensé – bref l’argent a été “claqué”, ou donné) en moyenne un SMIC par jour durant 3 ans. Ce qui est parfaitement légal au demeurant ; il ne s’agit pas de remettre en question l’honnêteté de M. Macron, mais simplement de comprendre comment a géré ses propres affaires quelqu’un qui demande à gérer le pays ;
  • de nombreuses autres questions, importantes, se posent sur ses choix financiers, et méritent des réponses d’Emmanuel Macron, afin de comprendre sa relation à l’argent. J’en pose 25 pour illustrer, sans prétendre être exhaustif.

Bref, aux journalistes d’agir, désormais.

I. Retour sur notre analyse du Patrimoine Macron l’été 2016

Par ailleurs, M. Macron a évidemment droit au respect de sa vie privée en général, mais les informations tendant à éclairer ses motivations, son rapport à l’argent, ses capacités de gestion, ses relations, son éthique, son caractère ne peuvent être balayées d’un revers de la main, quand on brigue la magistrature suprême. Savoir si une personne qui veut gérer le pays a bien géré sa vie n’est pas anecdotique pour moi. Le reste – y compris les sales rumeurs personnelles qui sont sorties sur M. Macron -, elles, doivent être balayées. Dernier point, oui on parle d’argent privé et pas d’argent public ; mais encore faut-il que l’argent privé l’ait été légalement (je n’ai aucun doute sur ce point concernant M. Macron) mais aussi éthiquement (c’est-à-dire qu’il doit être ni plus ni moins la simple contrepartie du travail fourni durant la période rémunérée).

Petit rappel pour commencer.

Le 1er juin 2016, l’indispensable Canard Enchaîné faisait les révélations suivantes (Source) :

Bref :


Par conséquent, très étonné par le refus de M. Macron de répondre aux questions du Canard enchaîné (ce n’est jamais très bon signe), et, plus encore, par le manque de curiosité de la presse, j’ai décidé d’analyser le patrimoine d’Emmanuel Macron, et d’en faire un billet ; devant tant de cachotteries, je le fais évidemment très sérieusement, mais j’utilise un ton un peu gouailleur.  L’article se diffuse un peu en juin, avant de “buzzer” très fortement en janvier-février, et d’atteindre le record de 180 000 vues.

Comme c’est une analyse finalement assez simple (regardez vous-même à quoi ressemble la déclaration de patrimoine – 19 lignes !), cela montre déjà qu’il y a un souci avec les médias, car il leur aurait été assez facile de faire la même chose – d’autant que certains ont prétendu avoir enquêté sérieusement.

La conclusion du billet précédent est qu’il me semblait y avoir un problème avec le patrimoine de M. Macron, ou plutôt qu’il était hors normes : il avait gagné vraiment beaucoup d’argent chez Rothschild mais en 2014 avait un patrimoine rachitique, voire, selon mes premières estimations, légèrement négatif – en tout cas disons vraiment faible – ayant apparemment un peu plus de dettes que d’actifs.

La difficulté de l’estimation était qu’on ne connaissait pas sa part dans l’appartement commun avec son épouse et qu’il avait un prêt apparemment in fine (voir plus bas) dont il n’avait pas indiqué les intérêts qui seraient versés à terme (tout en bas, “intérêts capitalisés”).

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On se demande d’ailleurs pourquoi la HATVP autorise à ne pas indiquer le montant estimatif de ces intérêts. Il est vrai que pour les autres prêts, amortissables annuellement, on considère que ce sont des charges de l’année, et cela ne figure pas comme une dette dans un calcul de patrimoine. Mais ici, si on a bien affaire à un prêt in fine (amortissable plus ou moins régulièrement – qui a d’ailleurs été prorogé), le montant qui s’accumule est tel qu’il faut le connaitre pour apprécier le patrimoine réel…

Remarque méthodologique : j’avais estimé le cumul final de ces intérêts à 159 000 € environ jusqu’au terme de 2022 avec un taux d’intérêt que j’estimais à 3 % ; on a appris ce mois-ci que le taux était en fait de 3,5 %, ce qui aurait alors abouti à 189 000 € au final. Mais le prêt a été remboursé en 2016. On pourrait bien entendu faire les choses différemment – les lecteurs comptables l’auront noté -, plusieurs méthodes sont défendables. Mais je retiens celle de la prise en compte de l’estimation rétroactive des intérêts finalement dus maintenant qu’on connait la fin de l’histoire (si tous les intérêts ont bien été payés à la fin). Cela permet pour moi de percevoir au mieux l’évolution réelle du patrimoine de M. Macron, et elle semble très bien coller à la réalité maintenant que ce prêt a été soldé. On arrive à 130 000 € environ.

On voit que ce n’est pas rien du tout. Mais ce point est à confirmer, il y a très peu d’informations dessus.

Un autre point m’avait beaucoup étonné : le fait que M. Macron soit vraiment un énarque Inspecteur Général des Finances (IGF) “anti-système” – situation qu’à l’époque, il ne le revendiquait alors pas encore. Car il n’est pas commun de voir une personne de ce profil refuser d’entrer dans la logique bancaire actuelle et de ne pas leur demander un prêt. 🙂 Je plaisante.

Mais, plus sérieusement, l’important est que ce prêt dont on parle de 550 000 € a été souscrit auprès… d’un ami multimillionnaire de M. Macron –  sans  aucun remboursement les premières années ! Et comme on l’a vu, il refusait alors fermement d’en dévoiler l’identité au Canard enchaîné – ce qui me semblait très gênant quand on est ministre de l’Économie. Comme je l’ai écrit en juin :

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Voilà où nous en étions l’été 2016. Poursuivons l’analyse aujourd’hui, Emmanuel Macron n’étant plus ministre.

II. Henry Hermand, le multimillionnaire bienfaiteur d’Emmanuel Macron

Mon billet de juin commençait par ces mots assez clairs :

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Eh bien, finalement, rien ne se passa, aucun journaliste n’étudia alors ce sujet.

Cependant, en aout 2016, on a appris incidemment, noyé dans un article de BFM, l’identité de la “banque très privée” de M. Macron : il s’agissait d’Henry Hermand, son “parrain” en politique :

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Henry Hermand est la 288e fortune française…

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…avec 220 millions d’euros. On apprend aussi dans l’article à propos de M. Hermand (92 ans) que :

  • “Il se dit même que l’ancien ministre ne prendrait aucune décision importante sans consulter le nonagénaire, qui ne cesse de chanter les louanges de son protégé.” ;
  • “Je lui apporte mon expérience, des années de vie politique. Je suis un peu l’homme de l’ombre”, reconnaît Henry Hermand, celui qui “évite de trop parler de (lui)” et “donne des idées” ;
  • “Je lui ai fait rencontrer des milieux d’affaires, on a eu des réunions en Angleterre et il y aura des contacts directs entre Emmanuel Macron et la présidence des États-Unis” ;
  • Le mentor prête même ses bureaux à “En Marche”.

En fait, c’était même carrément son témoin de mariage en 2007.

À part cette information étrangement sortie des limbes, rien d’autre ne s’est passé….

…jusqu’à ce que mon article “buzze” un peu fin janvier, et oblige la presse à enfin s’intéresser un peu à ce sujet non anecdotique.

Mais avant de regarder ceci, nous allons nous pencher de nouveau sur le patrimoine d’Emmanuel Macron, disposant de nouvelles informations.

III. Le patrimoine d’Emmanuel Macron

La réglementation actuelle, votée après l’affaire Cahuzac, est une très belle avancée au niveau de la transparence, reconnaissons-le – sans elle, ce billet n’existerait pas.

Mais beaucoup de chausse-trappes sont laissées pour rendre difficile le contrôle réel du patrimoine des élus.

L’idée de base est simple :

  • on regarde le patrimoine du ministre à son entrée au gouvernement ;
  • on regarde les revenus du ministre avant et pendant sa participation au gouvernement ;
  • on regarde le patrimoine du ministre à sa sortie du gouvernement ;
  • et on analyse pour voir si tout est normal.

On note que c’est un contrôle vraiment minimal, il est peu probable que beaucoup de choses se passent en 2 ou 3 ans au gouvernement, mais c’est un début.

C’est plutôt tout au long de la carrière politique des élus qu’il faut faire ce suivi – et on en est loin. C’est d’ailleurs une vraie bonne question pour la présidentielle, à poser aux candidats – avec d’autres.

Alors comme M. Macron a quitté le gouvernement, sa déclaration de sortie vient d’être publiée sur le site de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Politique, où je me suis rendu :

Passons sur l’arrivée sur le site, j’imagine payé classiquement les yeux de la tête à une agence de com’ afin d’avoir une page d’accueil qui fait mal à la tête quand on arrive dessus (oubliez le fond vidéo en page d’accueil les amis 😉 ), mais où ne trouve pas facilement voire du tout ce qu’on vient chercher. Parce que si on trouve ensuite très facilement la très récente déclaration de sortie de M. Macron, déposée le 26 janvier 2017 :

le PETIT souci est qu’on ne trouve plus les anciennes déclarations de revenus et de situation patrimoniale à l’entrée au gouvernement en 2014 ! (ou alors, ils les ont très bien cachées, ce qui revient au même).

Pas grave, on ne me la fait pas, et je m’en étais bien douté : j’avais donc archivé ces déclarations sur ce blog. Elles sont là, avec la dernière que j’archive aussi : 2014 revenus / 2014 Patrimoine Entrée / 2016 Patrimoine Sortie. Voilà – de rien. 🙂

Ah oui, je remercie aussi la HATVP pour son humour :

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“Pour faciliter les choses, on ne vous donne pas de données Excel, mais des pdf à ressaisir à la main” => Merci pour ce moment, la HATVP !

J’ai un un petit message personnel à la HATVP – des fois qu’ils veulent améliorer le modèle sachant qu’il y en aura plein à remplir dans 2 mois… 🙂  Passez donc la liste si vous voulez gagner du temps.

Je peux même leur en suggérer d’autres, de ma main, vu le temps perdu inutilement

  • “Toi aussi cherche des heures les anciennes déclarations !”
  • “On a changé le format entre 2014 et 2016, ça ne vous gêne pas au moins ?”
  • “On a rajouté aussi les comptes financiers des conjoints sans trop le dire. Et on ne vous donne aucune information sur leur patrimoine, donc c’est super utile pour comprendre les évolutions de patrimoine de l’élu.”
  • “Ah, et les comptes des conjoints on les a bien mélangés avec les comptes de l’élu – vous ferez bien attention de ne pas vous planter, comme on a planqué leurs noms, une erreur est si vite arrivée…”
  • “On ne vous met pas les conditions des prêts (type, taux d’intérêt, conditions de remboursement, garanties…), c’est accessoire pour comprendre un patrimoine, non ?”
  • “On ne vous met pas les quote-part des couples pour les biens communs, c’est accessoire pour comprendre un patrimoine, non ?”
  • “On ne vous dit pas si les emprunts sont conjoints ou pas, ni les quote-parts dans le premier cas”
  • “C’est quoi des intérêts capitalisés sur un emprunt in fine ?”
  • “Bien sûr, tous les revenus indiqués sont bruts, on en vous donne pas les revenus nets après tous les impôts, c’est accessoire pour comprendre l’évolution d’un patrimoine entre deux dates, non ?”
  • “Et on ne met pas le total de chaque poste de patrimoine, ce serait trop simple, faites-le avec votre calculatrice…”
  • “Et bien sûr, on ne met pas le total général du patrimoine du ministre à la fin – vu que c’est le but même de cet exercice de transparence – ce serait trop simple, faites-le avec votre calculatrice…”

=> “Merci pour ce moment” de recherche pénible, chers élus et la HATVP !

Mais revenons à notre mouton. Il y a une évolution majeure sur le patrimoine de M. Macron entre 2014 et 2016 : il a revendu son appartement et donc soldé ses emprunts – ce qui simplifie considérablement l’analyse de son patrimoine, merci à lui.  🙂

Je rappelle en effet qu’il est assez difficile d’y voir clair sur le patrimoine immobilier ; l’appartement parisien a été acquis en commun avec son épouse, mais il semble bien que ce soit lui qui ait souscrit personnellement la plupart des emprunts (ce qui parait logique vu les faibles revenus de son épouse par rapport à lui). Ce serait à confirmer, la déclaration HATVP est très peu claire. Je fais donc à ce stade une hypothèse, qu’il faudra confirmer : l’appartement a été acquis par une quote-part de 90 % Macron 10 % sa femme ; et que les dettes sont bien 100 % à M. Macron. Au final, on verra que cette hypothèse change peu de choses au final – l’appartement ayant été depuis revendu.

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Je vais vous faire gagner du temps, nous n’allons pas entrer de nouveau dans les détails. Je vous propose l’exercice que la HATVP devrait faire si la Transparence était vraiment son but. On arrive à ceci :

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N.B. : je rappelle qu’il y a 2 inconnues sur 2014 : primo la quote-part de M. Macron sur son appartement et secundo le montant des intérêts du prêt in fine qu’il a payés à M. Hermand en 2016. Ces estimations me semblent logiques, raisonnables et prudentes ; elles sont à confirmer. Cependant, comme nous disposons d’une vision réelle et sans aucune hypothèse majeure pour le patrimoine en 2016, les hypothèses sur 2014 ont donc peu d’impact pour l’analyse.

On peut synthétiser le patrimoine ainsi :

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ou ainsi :

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Il y a plein de questions qui se posent en analysant la déclaration de M. Macron. Mais de très loin, de très très loin, la principale est la disproportion de son patrimoine quasi inexistant avec les revenus pharaoniques qu’il a encaissés et que voilà :

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C’est à dire avec ceci : près de 3,4 millions d’euros bruts gagnés entre 2009 et 2016 (en rouge les gains chez Rothschild, en bleu hors Rothschild) !

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Ce qui représente environ 1 800 000 euros nets après impôts sur la période de 8 ans ici présentée.

Et c’est encore plus flagrant quand on regarde seulement 2011-2013, années de l’explosion des revenus chez Rothschild :

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Par prudence, au vu des hypothèses prises, on indique seulement “proche de 0” pour son patrimoine, plutôt que “négatif”

Comme on a sa déclaration de patrimoine de 2014, on constate qu’il a donc consommé environ 2,6 millions d’euros bruts, donc environ 1,4 million d’euros nets en 3 ans, ramenant son patrimoine net à presque rien (largement négatif pour moi).

Cela représente donc environ 1 250 € consommés par jour, soit plus d’un SMIC consommé par jour.

C’est d’ailleurs indiqué dans la presse, mais non dit clairement – on en reparlera dans le prochain billet :

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(Ou alors qu’il s’explique enfin clairement)

Et c’est là que c’est très étonnant : comment Emmanuel Macron a-t-il pu consommer plus d’un SMIC par jour pendant 3 ans ?

Et on parle bien ici de consommation, pas de simples dépenses : le patrimoine doit baisser.

Ce n’est pas si dur de dépenser 1 SMIC par jour : par exemple, il “suffit” d’acheter une voiture à 30 000 € par mois – ou un yacht ou des tonnes de bijoux à sa femme… Mais dans ces cas, si l’argent est bien dépensé, il n’est PAS consommé. En début de mois, il y avait 30 000 € sur un compte en banque, à la fin, il n’y sont plus, mais on a dans son patrimoine une voiture à 30 000 € : le patrimoine n’a pas baissé.

Dans le cas de M. Macron, il faut vraiment le “perdre”, bref le “claquer” : manger du caviar tous les jours, acheter et jeter un costume tous les jours, tout donner aux bonnes œuvres, perdre au poker – je ne sais pas… Mais j’avoue que j’aimerais bien savoir car cela dépasse un peu mon entendement – c’est simplement ce que je demande depuis 8 mois...

Et on voit que c’est la bonne piste – on y reviendra, mais son porte-parole a indiqué ça cette semaine :

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Il serait intéressant d’en savoir plus ce “train de vie”…

Train de vie, qui, en plus d’être franchement hallucinant (ok pour un prince saoudien qui parcourt le monde, mais là on parle d’un banquier d’affaires et d’un secrétaire général adjoint de la présidence de la République, activités peu connues pour leur temps libre), a la singulière particularité (contrairement à un prince saoudien… 🙂 ) de le conduire à un patrimoine négatif – bref, techniquement, Macron était ruiné mi-2016 !

Donc la presse devrait cesser de s’intéresser à “pourquoi il ne paye pas d’ISF”, car il y a probablement pas mal de SDF plus riches que lui (il leur suffit de pas avoir trop de dettes…), vu qu’il possède nettement moins que rien…

Mais cette question, centrale, est loin d’être la seule. Comme on le verra, en voici d’autres…

IV. 20 questions à Emmanuel Macron sur son patrimoine (Spécial Journalistes)

Le journalisme d’investigation sombre chaque jour de plus en plus, transformé en “journalisme CTRL+F” type “Panama papers” livrés à domicile, ou simple “tweetage” sans fin. On constate donc qu’il ne semble ni vouloir ni même avoir encore les maigres capacités d’investigation nécessaires à analyser correctement le patrimoine de M. Macron, et à le questionner. Je n’aurais pas dû lui faire confiance en juin. 😉

Je vais donc rédiger les questions que je souhaiterais poser à M. Macron sur son patrimoine – que je poste aux bons soins d’Internet, dès fois qu’un vrai journaliste ce soit perdu sur ce blog… 😉

Question n°1 : M. Macron, pouvez-vous nous confirmer que vous n’avez rien oublié de déclarer ? Je ne remets pas du tout en cause votre probité, mais vous comprendrez qu’on puisse se poser des questions au vu de l’analyse de vos déclarations. Je pense plutôt à des investissements légaux particuliers (par ex. investissements productifs, je ne sais pas) qu’on pourrait même imaginer, étrangement, pouvoir ne pas être déclarés à la HATVP (c’est une simple hypothèse ; mais dans ce cas, il y aurait un souci avec les règles de déclaration). Je ne crois pas du tout à un souci de type “compte à l’étranger” car, dans ce cas, on ne révèle évidemment pas les revenus gargantuesques au fisc – qui s’est d’ailleurs penché sur vos déclarations… J’ai aussi bien noté votre :

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Question n°2 : M. Macron, pourriez-vous me confirmer les ordres de grandeur de mon étude précédente svp ? Avez-vous donc bien aujourd’hui un patrimoine nul après avoir gagné plus de 1,8 million d’euros après impôts ? Confirmez-vous que vous avez bien toutconsommé ? Quelles étaient vos dépenses mensuelles moyennes en 2011 et 2012 ? Pourrais-je avoir simplement votre solde total de trésorerie mensuel “dépenses/recettes” durant cette époque ? Comment consomme-t-on autant d’argent aussi vite ? Quels ont été vos 10 plus gros postes de consommation (restaurants, habillement, voyages, cadeaux, dons aux œuvres, boites de nuit, poker, etc. — je ne sais pas —) cumulés sur la période ? Quand avez-vous trouvé le temps de tant dépenser – Rothschild puis l’Élysée laissant normalement très peu de temps libre ? Vos revenus ayant chuté, avez-vous facilement pu mettre fin à une telle frénésie de dépenses ? Pourriez-vous nous prouver la réalité de telles dépenses qui n’ont laissé aucune trace dans votre patrimoine ? Accepteriez-vous de mandater une très haute personnalité du Commissariat aux Comptes français, et lui confier l’intégralité de vos comptes, afin qu’il en fasse une synthèse (dans les 2 ou 3 semaines) ?

J’ai ensuite plusieurs questions concernant votre appartement et votre endettement. Mais avant une question simple, par curiosité :

Question n°3 : M. Macron, on apprend dans la presse que vous avez contracté un prêt familial de 50 000 € étant jeune. À quelle date, auprès de qui et dans quel but ? Vos deux parents sont médecins, vous avez fait Sciences Po dont les frais de scolarité (au vu de leur situation) + les frais de vie parisienne pourraient correspondre à ce montant. Ensuite, vous êtes devenu fonctionnaire “salarié” en entrant à l’ENA. Me confirmez-vous que ce prêt a servi uniquement à payer vos études ? À Sciences-Po uniquement ? Mais je comprends mal : les droits d’inscription croissent avec les revenus des parents ; ceux-ci ne vous ont pas aidé ? Mais alors pourquoi être resté rattaché à eux, et ne pas avoir demandé des droits réduits, voire une bourse ? Ou ce prêt n’a-t-il alors rien à voir avec vos études – pour l’apport pour votre appartement par exemple ? Pour votre voiture ? Je demande, car on constate aisément une nette tendance au surendettement et aux dépenses apparemment frénétiques de votre part (enfin, si en on croit vos déclarations), et je me demande quand tout ceci a commencé.

Question n°4 : M. Macron, en 2007, à 30 ans, jeune marié, vous décidez d’acheter un appartement – avec, apparemment, une faible quote-part de votre épouse, qui gagne peu. Vous gagnez alors environ 40 000 € par an (Source : AFP) :

Vous choisissez un appartement de 85 m² à Paris, que vous payez 890 000 €  et y faites alors 70 000 € de travaux (réalisés à l’achat j’imagine, vu le montant élevé ?), portant l’investissement à 960 000 € (hors droit de mutation – 60 000 € de plus environ).  Bref, on est donc à plus de 1 000 000 € d’euros d’investissement, le tout avec très peu d’apport personnel, un emprunt d’au moins 900 000 € (voire 950 000 € – et on ne sait pas si votre femme en a fait un en plus de son côté) et un couple gagnant a priori moins de 90 000 € par an. Or, à l’époque, les taux d’intérêt sont non négligeables :

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Dans votre situation, dans l’absolu, et avec assurance, s’il fallait tout emprunter classiquement, vous auriez eu un taux d’intérêt autour de 4,5 %, soit, pour vos 950 k€ empruntés, une simple charge d’intérêts la première année de plus de 40 000 €, soit environ 60 000 € avec de l’amortissement, soit autour de 70 % de taux d’endettement du ménage – délirant… Qu’est-ce qui vous a fait penser que cet investissement était dans vos moyens ? Vos proches ont-ils tenté de vous en dissuader ?

Question n°5 : M. Macron, vous avez donc beaucoup de chance, votre “banque très privée” Henry Hermand vient vous aider, et vous prête 550 000 € sur 10 ans, sorte de prêt in fine, avec intérêts a priori payables à la fin. [Rappel sur un prêt in fine de 550 000 € : vous empruntez 550 000 € ; ne payez strictement rien pendant 10 ans ; et au bout de 10 ans vous devez rembourser d’un coup les 550 000 € + tous les intérêts capitalisés depuis l’origine, ce qui est énorme. Pratique mais… dangereux, il faut être sûr d’avoir l’argent à la fin, et donc, en l’espèce, être sûr et certain d’avoir une énorme progression de revenus…]. Pourriez-vous tout d’abord nous en fournir le plan d’amortissement théorique à l’origine, et réel maintenant qu’il est soldé ?

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Au vu de votre situation financière de très jeune fonctionnaire en 2007, comment diable avez-vous convaincu M. Hermand que vous seriez millionnaire en 2011-2012, après une progression de carrière inouïe chez Rotshchild (et donc que vous étiez un Mozart de la banque privée – où vous n’aviez encore jamais mis les pieds…) – et que vous pourriez donc lui rembourser ces sommes extravagantes empruntées ? Quel était d’ailleurs, en gros, votre patrimoine net en 2007 ? Était-il déjà négatif ? Mais avez-vous déjà eu un patrimoine net positif ?

Je dis ça, car des lecteurs pourraient se demander si votre carrière n’avait pas été prédéfinie bien en amont, comme un plan écrit à l’avance pour les 15 ans à venir. Comme nous luttons ici contre le conspirationnisme, je ne peux y croire. Pourriez-vous cependant nous indiquer la vérité ? Pourquoi et comment croyiez-vous tellement “en votre avenir” ? (Source : JDD 12/02)

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On croit rêver qu’un journaliste écrive ça sans se poser de questions…

Qu’avez-vous expliqué à M. Hermand ? Accepteriez-vous de refaire l’exercice pour moi : “Nous sommes en 2007, vous n’avez pas un sou, vous venez d’emprunter 400 000 € (apparemment) au Crédit Mutuel, et vous devez me convaincre de vous prêter 550 000 € à me rembourser dans 10 ans ; comment me convainquez-vous ?”

Question n°6 : M. Macron, durant votre période à l’Élysée puis au gouvernement, avez-vous eu à traiter de sujets touchant de près ou de loin à une des très nombreuses activités de M. Hermand ? Pourquoi avoir refusé de révéler son nom au Canard enchaîné en mai 2016 ? Ne trouvez-vous pas gênant, qu’un Ministre de l’Économie doive autant d’argent à un multimillionnaire – tout respectable qu’il fût ?

Question n°7 : M. Macron, Votre projet immobilier était totalement impossible sans l’énorme aide de M. Hermand. Avez-vous songé, plutôt qu’à accepter de telles largesses, à vous rabattre sur, soit une location, soit un appartement bien plus modeste ? Avez-vous envisagé un achat en petite couronne, comme la plupart des primo-accédants de 30 ans ?

Question n°8 : M. Macron, M. Hermand était votre témoin de mariage, on peut comprendre son aide et ses largesses. Il a complété votre emprunt auprès du Crédit Mutuel pour votre appartement, qui était de 350 000 € ou plutôt 400 000 € – les sources divergent (JDD pourtant à 1 semaine d’écart 12/02 et 19/02 ?) Pourriez-vous nous en fournir le plan d’amortissement ?

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JDD 12/02/16 : Prêt a priori personnel de M. Macron : 350 + 550 = 900 k€

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JDD 19/02/16 : Prêt a priori personnel de M. Macron : 950 k€ (on va y arriver…)

Ma question est très simple : mais comment diable avez-vous pu convaincre le Crédit Mutuel de financer un tel projet “Folie des grandeurs” vu vos revenus à l’époque (sachant que, à moins d’être devin, vous ne pouviez savoir vous-même que vous seriez millionnaire 5 ans plus tard), qui faisait exploser l’endettement de votre couple ? Je veux bien que vous croyiez “en votre avenir” – mais comment la banque a-t-elle pu y croire elle aussi, sur quelles bases ? Vous êtes-vous adressé classiquement à votre agence bancaire, ou avez-vous demandé un appui quelconque, par exemple via votre réseau de l’Inspection des Finances ou d’Henri Hermand ?

Le Crédit Mutuel n’a-t-il pas tiqué ? Que vous-a-t-il conseillé ? Comment a-t-il pu accepter un tel risque ? Quelles étaient vos garanties pour un projet aussi démesuré, sans apport personnel réel ou presque ? Quel était votre cautionnement ? M. Hermand s’est-il porté garant pour vous ? Si oui, sur toute la somme ?

Comment ont-ils pu savoir au Crédit Mutuel que vous gagneriez des millions 5 ans plus tard chez Rotshchild après une progression de carrière inouïe ? Mais quel est votre secret M. Macron ?

Question n°9 : M. Macron, vous avez estimé vous-même votre appartement 935 000 € en 2014. Comme le souligne le Canard enchaîné, les prix ont augmenté de 33 % dans votre quartier en 7 ans.

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Sa valeur était donc normalement d’environ 935 000 / 1,33 ≈ 700 000 € en 2007. Vous y avez certes fait 70 000 € de travaux à l’achat, dont disons 50 000 € de non somptuaires et valorisables dans le prix. Cela signifie que le prix d’achat réel de votre appartement a été de 890 000 + 50 000 = 940 000 €. Vous auriez donc, selon ce premier calcul, payé 34 % trop cher.

2e calcul : basons-nous sur un prix de vente constaté de 980 000 € en 2016. Selon l’INSEE, les prix parisiens n’ont pas augmenté entre mi-2014 et mi-2016 , votre appartement aurait donc pris 33 % depuis 2007, ce qui le mettrait alors à l’époque à 980 000 / 1,33 ≈ 735 000 €, soit28 % trop cher.

Vous reconnaissez vous même dans le Canard : J’ai acheté cher“. “Cher” représente ici environ +30 %, soit 220 000 € de trop.

La question est donc simple, M. Macron : la situation financière de votre couple ne vous permettait clairement pas, normalement, d’acheter un 85 m² dans Paris sans apport personnel réel. Pourquoi diable alors surpayer un appartement plus de 200 000 € ? Qu’avait donc de si spécial cet appartement ? Où est l’erreur de raisonnement – car il doit forcément y en avoir une, non ?

Question n°10 : M. Macron, comment avez-vous trouvé votre appartement en 2007 ? Êtes-vous passé par une agence ? Si oui, laquelle ? Pourriez-vous l’autoriser à répondre à mes questions, afin d’avoir son estimation du bien à l’époque ? Connaissiez-vous le vendeur ? M. Hermand connaissait-il le vendeur ? Un de vos proches connaissait-il cet heureux vendeur avant la vente ? Avez-vous eu à traiter d’autres affaires avec le vendeur durant votre passage à l’Élysée ou à Bercy ?

Question n°11 : M. Macron, observons votre progression de carrière (la partie gauche du tableau surtout) :

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2008 arrivée ; 2009 : Directeur ; 2010 Gérant ; 2011 : associé-Gérant et donc, 2012 l’Élysée. Est-ce une progression normale chez Rothschild ? Y a-t-il beaucoup de précédents ? Pouvez-vous en citer ?

Après, il est vrai que votre ancien patron chez Rothschild, François Henrot, en expose bien certaines raisons, c’est à ne pas manquer… 🙂

Question n°12 : M. Macron, vous êtes un homme cultivé et brillant, il n’y a pas de doute.  Votre situation patrimoniale montre clairement que vous n’êtes pas un homme d’argent – mais bien au contraire, un homme de dettes. Chez Rothschild, vous gagnez 1,4 million d’euros en 2011 et 1 million d’euros en 2012. Vous avez presque tout dépensé immédiatement – je parierais presque qu’il y a plusieurs mois où vous consommez même 2 SMIC par jour en moyenne, vous offrant un train de vie de nabab. Vous y avez déjà répondu, mais j’aimerais, bien plus de précisions : pourquoi avez-vous tout quitté en 2012 pour aller gagner une misère à l’Élysée ? Vous n’aimez pas l’argent, vous avez le sens de l’État, toutçatoutça, oui, je sais.

Mais on parle de 1,4 million d’euro en 2011 chez Rothschild.

Et 1 million d’euros en 2012 – attention, seulement du 1er janvier 2012 au 15 mai 2012, jour de votre nomination.

Et vous avez tout laissé tomber, cessant du jour au lendemain votre consommation débridée ?

Mais quel était votre plan de carrière alors ? Revenir chez Rothschild en 2017 en cas de défaite de Hollande ? D’ailleurs, y retournerez-vous si vous perdez en mai ? Le trajet Rothschild-Élysée-Rothschild  est-il une piste (la Commission de déontologie de la fonction publique étant clairement en coma dépassé depuis des années – cf. cette émission de France Culture sur ce scandale) ?

Durant votre période à l’Élysée puis au gouvernement, avez-vous eu à traiter de sujets touchant de près ou de loin à une des très nombreuses activités de la banque Rothschild – et donc à l’organisation du secteur bancaire ? Par exemple, quelle était votre position lors des débats sur le projet de loi mort-né de scission des banques – analyse de Finance Watch ici ?

Question n°13 : M. Macron, passons à l’époque Rothschild et aux impacts que l’afflux d’argent a eus sur votre patrimoine. Vous gagnez donc près de 1,5 million d’euros en 3 ans à partir de 2010. C’est bienvenu puisque vous démarrez la période avec environ 1 030 000 € de dettes (l’effet magique du prêt in fine avec les intérêts qui courent… + 50 000 € de dette familiale). Que faites-vous alors au niveau de vos dettes ? On n’a pas le détail, on en est donc réduit à quelques suppositions (à confirmer ou à infirmer, merci d’avance) :

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On note 3 évolutions importantes dans cette période 2011-2012 :

  • le prêt “Banque très privée Hermand” est remboursé en partie pour 350 000 € (je vois mal comment vous auriez commencé à rembourser avant, mais vous nous direz) ; ne restent en 2014 que 200 000 € à rembourser. Il a en revanche été prorogé de 5 ans pour le solde de 100 000 € et les intérêts ;
  • le prêt immobilier de la résidence principale est “refinancé” à hauteur de… 600 000 € sur 20 ans. Comme il était a priori de 400 000 € en 2007 (cf. JDD v2), il devait rester en 2012 un capital restant dû d’environ 330 000 € . L’encours de cet emprunt a donc été augmenté de 270 000 € ; 
  • un nouvel emprunt est effectué pour 350 000 € pour des “travaux dans la résidence secondaire”.

Or : -350 + 270 + 350 = + 270

Ainsi, M. Macron, quand, endetté à hauteur de 1 million d’euros, vous gagnez 1,5 million d’euros – selon les déclarations de votre porte-parole (cf. JDD) :

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vous arrivez donc à presque tout consommer votre nouveau capital, et à emprunter près de 300 000 euros de plus… Est-ce exact ? Trouvez-vous ceci normal ? Pouvez-vous nous expliquer votre addiction à la dette ?

Question n°14 : M. Macron, pourquoi rembourser 300 000 € à M. Hermand, et pas la totalité pour vous libérer de cette contrainte et rembourser votre ami qui a bloqué pour vous un demi-million sans intérêt pendant 10 ans (intérêts payables à la fin) ? Pourquoi avoir demandé à prolonger le prêt 5 ans de plus pour le solde d’intérêt et de 100 000 € ?

Question n°15 : M. Macron, pourquoi avoir refinancé en 2012 votre ancien crédit (de 400 000 ou 350 000 € à l’origine ?) en le passant à 600 000 €, alors que vous crouliez sous l’argent ? Pourquoi ne pas avoir remboursé tous vos prêts avant 2016 ? Y a-t-il un lien avec la faillite de votre “banque très privée” après 92 ans de lucrative activité – je veux dire avec le fait que M. Hermand, grand résistant, soit malheureusement décédé fin 2016 ? (je vous présente mes condoléances)

Question n°16 : M. Macron, malgré vos plantureux revenus de 2011 chez Rothschild, vous empruntez au Crédit Mutuel le 23/11/2011 “350 000 € pour des travaux dans la résidencesecondaire” – qui appartient à votre épouse. À quoi correspondent ces gigantesques travaux ? C’était à ce point un taudis ? N’est-ce pas un peu excessif, surtout quand on a apparemment déjà du mal à se désendetter ? Est-ce parce que, là-encore, vous avez “acheté cher” à vos artisans ? (Voir les informations ici et ).

La maison secondaire des Macron

Question n°17 : M. Macron, comment avez-vous trouvé un acquéreur pour votre appartement en 2016 ? Êtes-vous passé par une agence ? Si oui, laquelle ? Pourriez-vous l’autoriser à répondre à mes questions, afin d’avoir son estimation du bien ? L’acheteur a acheté 980 000 € en 2016 un bien que vous estimiez à 935 000 € en 2014, les prix n’ayant pas bougé. Soit 5 % plus cher. Connaissiez-vous l’acheteur auparavant ? M. Hermand connaissait-il l’acheteur ? Un de vos proches connaissait-il l’acheteur ? Avez-vous eu à intervenir sur des dossiers de l’acheteur durant votre période à l’Élysée ou à Bercy ?

Question n°18 : M. Macron, comment faites-vous pour avoir un Livret de Développement Durable de 40 000 € – alors que les LDD sont limités à 12 000 € (hors intérêts capitalisés, mais ils ne peuvent évidemment atteindre ce chiffre) (Source) ?

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Je pense que c’est simplement un livret bancaire classique, mais enfin, il n’y a que 18 lignes remplies dans votre déclaration de 2016 : cela aurait été respectueux de les renseigner avec soin…

Question n°19 : M. Macron, vous aviez en 2014 une voiture que vous indiquez avoir “achetée d’occasion” à 28 ans, en 2005, 40 000 € :

Il se trouve que 40 000 € correspondent normalement à votre niveau de salaire annuel de l’époque (Source : JDD 12/02 – je le remets) :

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Comment avez-vous financé son achat ? Est-ce à ça qu’ont servi les fameux 50 000 € de “prêt familial” ? Une telle dépense somptuaire vous semble-t-elle normale ? Là encore, saviez-vous à 28 ans que vous seriez millionnaire 7 ans plus tard ? Si oui, comment ? Si non, comment expliquer un tel achat ?

Question n°20 : M. Macron, pourquoi avoir récemment revendu votre voiture ? Pourquoi n’en avez-vous plus pour votre campagne ? Dommage, c’était une jolie “Voiture du peuple” (Volks-wagen) de “gauche” – achetée cependant 40 000 € d’occasion (sic.) (sources ici et ) :

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Question n°21 – et dernière, en bonus, puisque liée au journal le Monde : M. Macron, changeons de sujet, éloignons-nous de votre patrimoine. Cette incroyable histoire racontée par le grand journaliste Adrien de Tricornot est-elle vraie ? Avez-vous rencontré un des acheteurs potentiels du Monde (tiens, tiens…) en 2010 en douce alors que vous conseilliez bénévolement la société des journalistes (cf aussi Mediapart) ?

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Voilà !


V. Questions de plus suite à Mise-à-jour participative n°1

EDIT 26/02 : MERCI aux lecteurs. Toute la force de ce blog est justement de s’enrichir mutuellement. Au vu des riches retours, j’ai d’autres questions à M. Macron.

Compléments à la question n°17

Petite incise – amusante – , sur la  vente de l’appartement. En octobre 2015, la presse indique que M. Macron a mis son appartement de 83 m² du XVe arrondissement en vente, pour “acheter plus petit” (Source) :

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Il semble bien en effet que M. Macron n’ait aucune détestation pour les riches… Quant à “préserver le même train de vie”, comment dire… ?

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Oh, oui, qui pourrait penser à la “folie des grandeurs” : il quitte un 83 m² pour acheter “plus petit”… (Source)

En septembre 2016, on apprend (Source) :

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Finalement, c’est vrai qu’on est plus à l’aise dans 150 m² “plut petit” que 83 m²… Mais bon, c’est vrai que 200 €, c’est beaucoup pour les petites gens comme vous…

Par ailleurs, comme, en octobre 2015, un autre article à la plume toute pujadassique (Source) posait la question de la plus-value :

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La réponse est simple : presque AUCUNE ! Emmanuel Macron est quand même un des très rares Parisiens à avoir acheté un appartement de 83 m² en 2007, et à l’avoir revendu en 2016 presque sans plus-value (et en perte nette si on compte les frais de notaires et les travaux…)

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=> Moins-value sur l’opération immobilière complète…

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=> En 9 ans, hors plus-ou-moins-value, il aurait été plus intéressant à M. Macron de louer que d’acheter. Je précise pour les lecteurs, ne faites pas l’erreur de Macron, n’investissez pas sur un coup de tête ! Les prix sont très élevés, les perspectives de plus-values sont faibles, vous voyez qu’en 10 ans on ne rentabilise déjà l’investissement – il faut donc être sûr de rester 10/15 ans dans l’appartement pour acheter…

Réponse à la question n°17

Le sujet m’ayant intrigué, j’ai du coup enquêté ce week-end.

J’étais embêté avec les 980 k€ de prix de vente de son appartement, vraiment très élevé :

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Mais ne connaissant pas le quartier exact du XVe, tout était possible.

J’ai donc cherché et, finalement, très facilement trouvé l’ancienne adresse de M. Macron (sérieusement, M. Macron, il ne faut pas laisser ses cordonnées personnelles et téléphoniques dans l’annuaire sur Internet quand on est ministre, c’est dangereux –pensez vraiment à la liste rouge (je ne mets évidemment pas le lien…). Et bien entendu, pensez aussi à sécuriser aussi votre site Internet sérieusement.).

Si je ne me trompe pas, votre ancien appartement est donc celui-ci, tout en haut, non ? (enfin, un des deux… Corrigez-moi svp. J’ai vérifié et validé l’adresse mais je ne sais pas si c’est la bonne photo)

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Mignon, mais ce n’est pas Versailles non plus… C’était bien là ou pas ?

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Bon, j’avoue très sympa donc, un duplex de 62m² avec une dépendance au dessus et la grande terrasse ? Ça augmente donc le prix, c’est normal.

Voici l’estimation faite ce jour par le décidément très efficace Meilleursagents.com :

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Ainsi, le prix de vente de votre appartement est donc apparemment normal – on va laisser le jeune couple qui vous l’a acheté tranquille alors. 🙂

C’est donc bien le prix d’achat en 2007 et lui seul qui n’était absolument pas normal – ainsi que votre estimation de 2014 à 935 k€, 7 à 8 % trop basse je dirais. Tsss.

Mais du coup, vous (ou un de vos proches) le connaissiez ou pas l’ingénieur qui vous l’a vendu ? Car au prix de 890 k€ en 2007, il a vraiment eu du bol de tomber sur un Inspecteur Général des Finances comme vous dites-moi…

Question n°22  : Revenons à l’ancienne voiture de M. Macron. Pas pour faire une fixation, mais il me semble intéressant de voir quels ont été les choix à 28 ans d’une personne qui veut diriger le pays à 40… La déclaration :

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Une Volkwagen EOS achetée 40 000 € d’occasion en 2005, valant 6 000 € en 2014 donc, hmmm ?

1/ Date de début de production de cette voiture : mi-2006 (source : Wikipedia, LaCentrale)

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2/ Prix maximum neuve catalogue mi-2006 (hors options, certes…) neuve : 36 000 € (source :Catalogue Constructeur Volkswagen 08/2006)

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3/ Prix de revente de l’occasion en 2014 (source : La Centrale en 2014) : autour de 10 000 à 14 000 €. À moins d’être cabossée, elle valait vraiment vraisemblablement plus de 6 000 €. M. Macron pourrait-il nous dire à combien il l’a revendue ?

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On disait donc “Une Volkswagen EOS achetée 40 000 € d’occasion en 2005, valant 6 000 € en 2014”. Kamoulox !

M. Macron, pouvez-vous expliquer ceci ? Quelle était le modèle de votre EOS et ses options ? Vous semblez avoir négocié la voiture comme votre appartement, finalement. Mais M. Macron, avez-vous déjà fait une bonne affaire financière dans votre vie ? C’est apparemment fort agréable de faire des affaires avec vous – une vraie poule aux oeufs d’or en somme…

Question n°23  : D’après le site de référence societe.com, votre association de financement a un code d’activité NAF 6622Z, qui est celui des Agents et courtiers d’assurance. Sérieusement ?

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Par exemple, celle de Mélenchon en comparaison :

ou Sarkozy 2012 :

Bref :

Question n°24  : M. Macron, j’ai appris que votre association de financement est présidée par Christian Dargnat, ex-directeur général de BNP Paribas Asset Management – ouf, j’ai eu peur que cela manque de banquiers par chez vous 🙂 .

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Votre QG de campagne vient de s’installer dans 1 000 m² dans le XVe.

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Je n’ai pas trouvé le tout nouveau propriétaire à qui vous louez votre QG, l’immeuble ayant été vendu fin 2016 par… BNP.

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Ma question est simplement : y-a-t-il un lien, un soutien de la BNP durant votre compagne ?

Question n°25  – en lien avec la question 12 : Le magazine Capital de novembre 2014 rapporte ceci :

“Le nouveau ministre est un redoutable séducteur. «Je me souviens d’un dîner à l’Elysée durant lequel il a mis les équipes de Merkel dans sa poche, et en allemand s’il vous plaît», se souvient Laurence Parisot, l’ex-présidente du Medef. Mais il sait aussi mettre la pression. La députée socialiste des Hautes-Alpes, Karine Berger, en témoigne. Lors du vote sur la loi de séparation des banques de dépôt et d’investissement en début de mandat, le jeune secrétaire général adjoint de l’Elysée avait appelé l’élue plusieurs fois pour lui demander de retirer deux amendements non favorables à ses amis banquiers. Elle avait fait la sourde oreille. Passer en force : Pigasse aussi sait faire…

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M. Macron, que cela vous inspire-t-il ?

À suivre…


VI. Et comme il vaut mieux en rire…

Monsieur Macron, je vous remercie d’avoir pris le temps de me lire – et je compte sur vous pour les réponses… (Sources  : L’Express et Paris Match)

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Tu m’étonnes qu’il ne veuille pas qu’on s’intéresse à ses déclarations de patrimoine… Et ce sont les mêmes qui sont dans des gouvernements qui t’expliquent que, pas de souci, le gouvernement doit pouvoir t’espionner parce que “Quand on n’a rien à cacher… etc.”

J’imagine que la presse va se ruer sur tout ça, et on aura des réponses cette semaine :

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Je vous recommande de lire maintenant le billet sur l’analyse de la couverture médiatique de cette affaire ici…

Pour conclure, je préfère en rire, et vous laisse avec ceci – comme l’a dit un commentateur : “Trois petits tours et puits sans fonds !” (merci JB) 🙂

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Qui perd gagne en effet…

P.S. je dédie ce billet au journal Le Mondeet surtout à Jérôme Fenoglio, aux Décodeurs, àSamuel Laurent, à Adrien Sénécat (vous comprenez pourquoi j’avais mieux à faire qu’à répondre à vos enfantillages obscènes sur Twitter, je travaille moi…) -, et à la clique de Néo-conservateurs français, principalement Rudy Reichsdatd et Nicolas Tenzer.

Il ne m’a pas échappé que leur stupéfiant acharnement diffamatoire à mon encontre – et dont ils répondront – a commencé très peu de temps après ma première analyse du patrimoine de leur candidat Macron.

C’est probablement du hasard (ça arrive), bien entendu, mais j’avoue que cela m’a clairement fait suspecter que j’avais peut-être dû approcher d’un  gros loup, et qu’il fallait que je m’y replonge très sérieusement.

C’est donc fait.

Qu’ils en soient remerciés, car, vraiment, sans eux, ce billet n’aurait pas existé (bien joué, j’avais décidé de ne pas m’occuper des présidentiables !). 🙂

P.P.S. Soutenez-nous sur Twitter en vous abonnant à @OBerruyer – il y a encore des choses croustillantes à venir ce week-end et la semaine prochaine…

P.P.S : désolé pour les coquilles, elles seront corrigées ce soir… C’est beaucoup de boulot pour une personne seule.

Olivier Berruyer

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Je vous conseille de lire l’article mis à jour — et les très précieux commentaires — sur le blog d’Olivier, les-crises.fr (site majeur, à consulter tous les jours en ces temps troublés et riches en graves complots des riches contre les pauvres) :

Source : http://www.les-crises.fr/macron-a-bien-claque-un-smic-par-jour-pendant-3-ans-20-questions-a-lui-poser-sur-des-bizarreries-sur-son-patrimoine/

Fil Facebook correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10155012016627317

« En attendant la prochaine conférence de Myret Zaki et d’Etienne Chouard à Genève » : un chouette résumé de la précédente rencontre (vidéo dense, 30 min)

Chers amis,

Comme vous le savez, je retourne à Genève samedi prochain.

Pour nous mettre (tous) en appétit, Greg a préparé un résumé (très dense) en 30 minutes de la précédente rencontre :

(ça devrait bien vous plaire 🙂 )

Merci Greg 🙂


[Rappel] La conférence de 2011 (intégrale, 2h30, 1 million de vues) :

Ah ! J’ai hâte de retrouver ma chère Myret ! 🙂

[Guerre des classes, hideuse guerre des riches contre les pauvres] Fillon-le-fourbe attaquera le peuple endormi pendant les vacances…

Ceci est proprement scandaleux : Fillon envisage son rapport au peuple français comme un blitzkrieg (sic), une guerre-éclair… Le candidat qui avoue que, une fois élu, il attaquera aussitôt (et en traître, l’été !) ceux qui viennent de l’élire ! C’est dégueulasse, c’est à gerber.

L’usage, par de prétendus « représentants » (payés pour défendre l’intérêt général, et pas celui des grands patrons), l’usage de procédures expéditives et tyranniques pendant les vacances d’été, explicitement pour empêcher toute résistance du peuple qu’ils veulent pressurer, c’est littéralement scandaleux.

Encore un peu plus ? (Attention, c’est à vomir) :

L’original, sans coupe, en une heure (difficilement supportable, désolé) :

Cet admirateur éperdu de Margaret Thatcher (elle-même amoureuse de l’assassin Pinochet et des Chicago boys) est effrayant.

Donc, ça se confirme : l’élection porte au pouvoir les pires. Il n’y a rien de bon à espérer du faux « suffrage universel » (élire des maîtres au lieu de voter les lois) : nous devons écrire nous-mêmes la constitution qui nous manque : aucun « élu » ne le fera à notre place.

N’oubliez pas d’instruire personnellement le très nécessaire procès citoyen de l’élection.

Et n’oubliez pas, surtout, de vous concentrer sur l’essentiel de l’essentiel : vos propres ateliers constituants, quotidiennement, opiniâtrement, obstinément, courageusement, contagieusement 🙂

Bon courage à tous 🙂

Étienne.

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[Mémoire des luttes] Pierre Mendès-France (1957) : L’ « union européenne », L’ABDICATION D’UNE « DÉMOCRATIE »

On sait depuis le début que la prétendue « union européenne » est un piège politique pensé et voulu et imposé par les États-Unis, un piège antisocial et antidémocratique.

Mais nous n’avons aucune institution pour résister aux traîtres qui nous gouvernent. Aucune.
Parce que nous démissionnons de notre rôle personnel dans un processus constituant digne de ce nom.

N’oublions pas l’avertissement de Pierre Mendès-France :
L’ « union européenne », L’ABDICATION D’UNE « DÉMOCRATIE » (1957)

Le discours complet (reproduit sur le site de « l’association Pour une constituante ») :

“ Mesdames, messieurs, cet important débat porte sur deux séries de questions. Il y a d’abord un problème d’orientation générale — on pourrait dire un problème de politique générale — et puis se posent des problèmes d’exécution, qui sont plutôt de nature technique.
Sur le problème général, sur le problème proprement politique, je ne m’attarderai pas. J’ai toujours été partisan d’une construction organique de l’Europe. Je crois, comme beaucoup d’hommes dans cette Assemblée, que nos vieux pays européens sont devenus trop petits, trop étroits pour que puissent s’y développer les grandes activités du XXe siècle, pour que le progrès économique puisse y avancer à la vitesse qui nous est devenue nécessaire.

Un marché vaste est un élément de large circulation des progrès techniques et des échanges, et également un élément essentiel pour l’organisation et la consolidation de la paix entre les États européens, ce qui est tout aussi important.

Mais ce marché, nous devons l’aménager de telle sorte que nous puissions y obtenir les meilleurs résultats possibles, sans tomber dans un étroit égoïsme national, spécialement pour notre pays.
Un ancien président du Conseil a dit que nous devions « faire l’Europe sans défaire la France ». Ce résultat est-il obtenu dans les projets, tels, du moins, qu’ils sont connus de nous ? C’est ce que je voudrais rechercher.

Ces projets comportent essentiellement la suppression, pour les échanges entre les six pays participants, de tout droit de douane et de tout contingentement. Ce résultat sera obtenu progressivement au cours d’une période transitoire de douze à seize ans.

Au cours de chaque étape intermédiaire, les droits de douane seront réduits d’un tiers environ de leur montant initial, les contingents seront portés au double environ de ce qu’ils étaient au début de l’étape.

Les six pays appliqueront, vis-à-vis des pays extérieurs à la communauté, un tarif douanier commun. Le passage du tarif initial de chaque pays à ce tarif commun se fera progressivement au cours de la période transitoire.

Le Marché commun aura donc des effets très sensibles dès le début, dès la première étape. Ces effets porteront sur les trois aspects du Marché commun, lequel comporte, même assorti de restrictions temporaires, la libre circulation des personnes, la libre circulation des marchandises et la libre circulation des capitaux. C’est de ce triple point de vue que je vais me placer maintenant, en commençant par la libre circulation des personnes.

Bien qu’il soit expressément mentionné et annoncé, il semble que ce problème n’a été envisagé que très superficiellement dans les textes, au point de la discussion où ils sont parvenus, et M. le secrétaire d’État aux Affaires étrangères, dans le brillant discours que nous avons tous applaudi avant-hier, a été sur ce point — qu’il me permette de le lui dire — très imprécis. Aussi des questions doivent être posées à ce sujet, des garanties doivent être obtenues.

En effet, si le mouvement des capitaux et des biens peut à première vue ne pas paraître toucher aux concepts de Nation et de Patrie, il n’en est pas de même pour les migrations de populations. Il n’est pas indifférent pour l’avenir de la France ni que, pendant une période, les Italiens affluent en France, ni que, simultanément ou pendant une autre période, les Français du Languedoc, de l’Auvergne ou de la Bretagne soient conduits à chercher de meilleures conditions de travail dans une Allemagne qui, en cours de développement rapide, offrirait des emplois à des travailleurs menacés par le chômage.

Or, ces perspectives ne constituent pas une vue de l’esprit. Si les Italiens se montrent si attachés à la notion du marché commun, s’ils sont impatients d’aboutir à une conclusion concrète, c’est bien — et ils ne s’en cachent pas — pour permettre l’émigration de leurs chômeurs.
Dans une certaine conjoncture, lorsque nous manquons de main-d’œuvre, c’est tant mieux pour nous si nous pouvons en trouver dans un pays voisin. Mais dans d’autres cas, lorsque nous sommes menacés par le chômage ou lorsqu’il s’en produit dans notre pays, l’afflux de chômeurs venus du dehors et susceptibles, souvent, d’accepter des salaires sensiblement inférieurs à ceux qui sont pratiqués dans notre pays est évidemment de nature à provoquer des contrecoups et des difficultés que nous avons intérêt à éviter.

Quant à l’Allemagne, n’oublions pas sa puissance d’expansion, ses ressources, son dynamisme. Dans le cas d’une crise économique, dont, par sa structure industrielle, l’Allemagne souffrira plus tôt et plus fortement que nous, il se produira une baisse des salaires allemands, un dumping de l’industrie allemande contre la nôtre et un mouvement des chômeurs allemands, plus mobiles par tradition que les nôtres, vers la France pour y chercher du travail.

Jusqu’à présent, nous faisions face aux grandes crises économiques internationales mieux que d’autres pays, mieux que les pays plus industrialisés, comme l’Allemagne ou la Belgique, en raison de la structure mieux équilibrée de notre propre économie.

À la première récession économique, un pays comme l’Allemagne de l’Ouest, qui vient d’absorber en quelques années plusieurs millions d’immigrés encore mal digérés, disposera d’un volume de chômeurs considérable et exportable.

De ce fait, nous perdrons cet élément de stabilité relative dont nous jouissions jusque-là et qui nous avait permis, soit entre 1929 et 1932, soit en 1948-1949, de souffrir moins que les autres pays occidentaux.
Mais en période de conjoncture favorable, nous aurons aussi à subir dans le Marché commun une concurrence redoutable, concurrence qui pourra être salutaire à long terme si les aménagements nécessaires sont prévus — c’est le but même du traité — et qui pourra néanmoins être très douloureuse et néfaste même à long terme si les précautions appropriées ne sont pas prises et garanties.

Certaines de nos industries, tout au moins, ne pourront pas s’adapter ou s’adapteront mal. Il en résultera du chômage dans divers secteurs de nos régions sous-développées, notamment celles du sud de la Loire qui ont beaucoup à craindre de la rivalité commerciale et industrielle qui va se déclencher à l’intérieur du marché unifié et dont les populations peuvent être poussées à émigrer, à moins de consentir sur place à un niveau de vie très bas pour ne pas s’expatrier.
Je voudrais faire observer que le problème de la contagion des effets économiques n’est pas théorique et qu’il a donné lieu dans le passé à des expériences qui doivent nous faire réfléchir.

Après l’unité italienne, l’Italie du Sud a souffert beaucoup du contact et de la concurrence de la région du Centre et du Nord. Contrairement à ce que nous croyons trop souvent, l’Italie du Sud avait atteint, avant l’unité italienne, un degré d’industrialisation et de développement comparable et probablement même supérieur à celui du reste du pays. L’unité lui a porté un coup qui s’est traduit par une large émigration à l’intérieur de l’Italie unifiée et aussi vers l’extérieur, un coup que même les gens du Nord reconnaissent et auquel ils essayent maintenant de remédier. Pour obtenir le développement de la Sicile et de l’Italie du Sud, le gouvernement de Rome recrée précisément, depuis quelques années, un régime distinct qui supprime ou qui atténue le caractère absolu de l’intégration réalisée voici un siècle.

La situation est comparable dans d’autres pays.

Les États méridionaux des États-Unis se sont toujours plaints et se plaignent aujourd’hui encore d’avoir été défavorisés économiquement du fait de leur rattachement aux États du Nord.

En Allemagne même, qui a fait l’expérience d’un Zollverein, véritable précédent du Marché commun, bien que la Prusse, initiatrice et agent moteur de l’intégration, ait consenti de larges investissements en faveur des régions allemandes moins favorisées, les Wurtembergeois, les Bavarois ont dû émigrer en grand nombre vers les Amériques.
Au surplus, si, à l’échelle d’un siècle et en ne considérant que l’ensemble de l’économie allemande, le Sud et le Nord confondus, si le Zollverein a été un élément d’expansion, n’oublions pas qu’il a pu porter ses fruits parce qu’un État dominateur, principal bénéficiaire de la réforme, a fait la loi aux autres États dominés. En ce sens, c’est un précédent qui ne comporte pas que des aspects plaisants.

Le traité doit donc nous donner des garanties contre les risques qui se sont ainsi matérialisés en Allemagne, aux États-Unis, en Italie, ailleurs encore. Parmi ces garanties figurent le droit, que nous devons conserver, de limiter l’immigration en France, surtout lorsque la conjoncture économique le rendra nécessaire, et des sauvegardes contre le risque d’un chômage et d’un abaissement du niveau de vie importés du dehors. Je reviendrai tout à l’heure sur certaines modalités de ces indispensables garanties, mais pour cela il me faut, après avoir examiné les problèmes touchant à la circulation des personnes, en venir à ceux qui concernent la circulation des marchandises. Ici nous sommes au centre même du débat.

En cas de marché commun sans barrières douanières ou contingents, ou bien avec des barrières et des contingents rapidement réduits puis éliminés, les marchandises dont les prix de revient sont les plus bas se vendent par priorité et dans tous les pays participants. Ces prix de revient sont fonction des charges qui pèsent sur la production. Or, la France connaît de lourds handicaps dans la compétition internationale. Elle supporte des charges que les autres n’ont pas, tout au moins au même degré : charges militaires, charges sociales, charges d’outre-mer.

Les autres pays qui n’ont pas de charges équivalentes disposent ainsi de ressources pour leurs investissements, pour accélérer leurs progrès, pour abaisser leurs prix de revient et c’est bien ce que nous avons pu constater depuis dix ans.

Nous pouvons, bien entendu, espérer qu’après le règlement algérien nous pourrons réduire la disproportion des charges militaires, mais à cet égard je tiens à rappeler que les engagements pris dans le cadre de l’O.T.A.N. sont proportionnellement plus lourds pour nous que pour tous les autres pays de la Petite Europe.

[…]

D’autre part, M. le président du Conseil nous a indiqué dans un discours récent qu’après la fin des hostilités en Algérie nous devrons consacrer aux dépenses économiques en Afrique du Nord autant, a-t-il dit, que nous avons donné jusqu’ici pour les dépenses militaires, de telle sorte que le règlement algérien lui-même risque de ne pas entraîner au total le soulagement très substantiel sur lequel nous pouvons compter.

En second lieu, après les charges militaires, les charges des territoires d’outre-mer sont, vous le savez, considérables au point que le gouvernement a demandé — et il a eu raison — d’en transférer une fraction à nos partenaires.

Même si nos partenaires acceptaient les propositions françaises dans ce domaine — et jusqu’à maintenant je ne crois pas que cet accord ait été obtenu — la majeure partie des charges d’outre-mer continuerait tout naturellement à nous incomber et ainsi, de ce chef encore, il n’est pas douteux que notre économie subirait un handicap de charges supérieures à celles qui incombent à nos cocontractants.

J’en viens, maintenant, aux charges sociales qui ont été évoquées à plusieurs reprises par un certain nombre de nos collègues.

La seule harmonisation prévue en principe concerne l’égalité des salaires masculins et féminins dans un délai de quatre, cinq ou six ans. C’est certainement une nouvelle satisfaisante et qui entraînera, si la promesse est tenue, des résultats favorables pour certaines industries françaises, par exemple pour l’industrie du textile. Mais aucune autre généralisation d’avantages sociaux n’est vraiment organisée ni même garantie et cela apparaît si l’on énumère un certain nombre de ces avantages sociaux qui pèsent, dans une mesure qui est loin d’être négligeable, sur la productivité et sur les prix de revient.
S’agit-il du tarif spécial des heures supplémentaires dont a parlé hier M. le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères ? Le problème est en effet mentionné et il est dit dans les textes qui, paraît-il, ont été arrêtés sur ce point, que le système français sera pris comme base de référence. Je ne sais pas exactement ce que signifie cette formule. Je ne crois pas qu’elle implique qu’il en résultera une obligation pour nos cocontractants de réaliser une égalisation entre eux et nous et, lorsque le problème sera examiné à la fin de la première période, c’est bien la majorité qualifiée qui en décidera, ce qui, je le montrerai tout à l’heure, ne nous donne malheureusement aucune garantie sur un terrain où la plupart de nos cocontractants ont des intérêts très évidemment opposés aux nôtres.

S’agit-il des allocations familiales ? Je crois que le problème n’a même pas été envisagé ou, s’il a été discuté, il n’a abouti à aucun accord. Or, ce problème est important, puisque les allocations familiales correspondent à 12 p. 100 de la masse salariale.

S’agit-il du problème des salaires des jeunes ? Ce point est important puisque, en raison de la pyramide des âges, nous aurons, dans les prochaines années, en France comme dans les autres pays occidentaux, un nombre croissant de jeunes au travail.

Les salaires des jeunes, des mineurs, sont, en France, très supérieurs à ceux qui sont pratiqués en Allemagne, en Italie, en Belgique. D’une part, en vertu de la réglementation officielle, d’autre part, en vertu des conventions collectives, la situation est beaucoup plus satisfaisante pour les jeunes travailleurs en France qu’elle ne l’est dans les autres pays.

On pourrait poursuivre très longtemps l’énumération des avantages sociaux très supérieurs en France à ce qu’ils sont dans les pays avec lesquels nous allons nous associer.

La thèse française, à laquelle nous devons nous tenir très fermement et que le gouvernement a soutenue, sans avoir, je le crains malheureusement, obtenu l’adhésion de nos interlocuteurs, c’est l’égalisation des charges et la généralisation rapide des avantages sociaux à l’intérieur de tous les pays du marché commun. C’est la seule thèse correcte et logique sauf, toutefois, celle que personne n’a soutenue, selon laquelle nous serions conduits à supprimer les allocations familiales ou à réduire les salaires horaires pour obtenir le même résultat.

Je sais bien que l’on invoque quelquefois le fait que certaines dispositions sociales, à vrai dire peu nombreuses et peu importantes, de la réglementation française, se trouvent être moins avantageuses que celles prévues dans tel ou tel pays voisin.

Par exemple, les indemnités de chômage sont plus élevées dans un certain nombre de pays voisins qu’elles ne le sont en France.
À vrai dire, les indemnités de chômage représentent peu de chose par rapport à la masse salariale, mais je voudrais que nous poussions sur ce point notre position jusqu’à l’extrême logique. L’unification, la péréquation des charges doit se faire, elle doit être générale et elle doit toujours se faire par le haut.

Il serait parfaitement normal que nous relevions nos allocations de chômage si elles sont inférieures à celles de nos voisins à condition que ceux-ci, réciproquement, relèvent par exemple les allocations familiales ou les créent pour les pays qui n’en ont pas.

L’harmonisation doit se faire dans le sens du progrès social, dans le sens du relèvement parallèle des avantages sociaux et non pas, comme les gouvernements français le redoutent depuis si longtemps, au profit des pays les plus conservateurs et au détriment des pays socialement les plus avancés.

On dit quelquefois, et cette opinion a été exprimée à la tribune au cours des derniers jours, qu’il ne faut pas considérer seulement le déséquilibre des législations sociales, mais l’ensemble de toutes les charges salariales, c’est-à-dire les salaires proprement dits augmentés des charges sociales, dites aussi salaires indirects.
Ce point de vue est peut-être contestable car la concurrence n’est pas un phénomène global : toute l’économie d’un pays contre toute l’économie d’un autre pays. La concurrence s’opère, en réalité, industrie par industrie et ce sont bien les prix de revient par marchandises, c’est-à-dire par catégories industrielles, qui comptent.
Mais, peu importe, car, au cours des récentes négociations, nos experts ont prouvé que les salaires proprement dits en Hollande, en Italie et même en Allemagne étaient très généralement inférieurs aux nôtres.

Par conséquent, c’est bien l’ensemble salaires plus charges sociales qui est supérieur en France à ce qu’il est chez nos voisins et concurrents étrangers.

Or, l’harmonisation des charges salariales, directes et indirectes, c’est la vieille revendication de tous les Français qui ne veulent pas que notre pays soit victime des pas en avant qu’il a faits ou qu’il fait dans le sens du progrès. À cet égard, qu’il me suffise d’évoquer la proposition qui a été présentée par le gouvernement français au Conseil de l’Europe le 20 septembre 1954 en vue d’égaliser les charges sociales par le haut pour empêcher qu’une libération des échanges réalisée sans précaution conduise à l’égalisation par le bas.
À la suite de cette initiative gouvernementale, M. Guy Mollet, qui était alors président en exercice de l’assemblée de Strasbourg, chargea la commission des affaires sociales de ladite assemblée, d’une part, et pria le comité des ministres, d’autre part, d’élaborer une charte sociale commune.

Quelques mois plus tard, en janvier 1955, une conférence était convoquée aux mêmes fins par le bureau international du travail, dont le directeur demanda que soit discutée la proposition française et que soient étudiées les différences de coût de la main-d’œuvre dans les pays européens.

L’affaire depuis, fut poursuivie, lentement, hélas ! Divers rapports d’experts ont été élaborés. Parmi eux, des points de vue très hostiles au nôtre se sont manifestés et notre représentant M. Byé, mis en minorité, a dû rédiger un rapport distinct de celui de ses collègues étrangers.

Le rapport établi par la majorité a été combattu par M. Hauck, au nom des organisations syndicales, et par M. Waline, au nom des organisations patronales. L’assemblée de Strasbourg a néanmoins voté une motion indiquant que si, à ses yeux, l’harmonisation des charges sociales n’est pas un préalable, elle constitue une condition essentielle de l’intégration.

Depuis, rien n’a été fait et aucune suite n’a été donnée à une demande présentée par un autre de nos représentants, M. Jacques Doublet, qui avait élaboré au nom du gouvernement français la liste des conventions du Bureau international du travail à ratifier avant l’établissement du Marché commun pour que ce dernier n’entraîne pas les plus graves inconvénients économiques et sociaux pour nous.
En fait, mes chers collègues, ne nous ne le dissimulons pas, nos partenaires veulent conserver l’avantage commercial qu’ils ont sur nous du fait de leur retard en matière sociale. Notre politique doit continuer à consister, coûte que coûte, à ne pas construire l’Europe dans la régression au détriment de la classe ouvrière et, par contrecoup, au détriment des autres classes sociales qui vivent du pouvoir d’achat ouvrier. Il faut faire l’Europe dans l’expansion et dans le progrès social et non pas contre l’une et l’autre.

Un des aspects essentiels de la politique de défense des travailleurs — et d’ailleurs de la vitalité générale du pays — c’est la politique du plein emploi. Dans un pays comme le nôtre, qui a tant souffert, et où tant de retard a été pris sur les progrès qui auraient été possibles, pas un élément de la richesse nationale ne doit être gaspillé ou inutilisé. Pas un travailleur ne doit être condamné au sous-emploi ou au chômage. C’est encore sous cet angle que nous devons considérer les projets qui nous sont soumis. Ils ne doivent pas mettre en danger les possibilités d’expansion et de plein emploi de la main-d’œuvre.
Or, c’est un fait que cette opinion n’est pas dominante en Allemagne. Par contre, elle est communément admise en Angleterre, même chez les conservateurs. Et c’est là une raison de plus pour nous — je le dis en passant — de déplorer l’absence de l’Angleterre de l’association projetée.

À cet égard, le gouvernement devra reprendre la discussion et exiger des dispositions très strictes pour protéger l’économie française. À défaut des précautions nécessaires, le traité comporterait des risques économiques et sociaux que nous devons éviter coûte que coûte à ce pays dont l’économie a déjà tant souffert.

À ce sujet, je voudrais, ouvrant une parenthèse, formuler une remarque qui mériterait d’ailleurs un plus long développement. Ce que je viens de dire de l’harmonisation des charges sociales s’applique dans une large mesure aussi à l’harmonisation des charges fiscales et aussi à celles des tarifs de transport et d’un certain nombre d’autres éléments des prix de revient, comme par exemple le prix de l’énergie.
Je ne citerai qu’un cas, mais qui a son importance. Le taux des taxes sur les chiffres d’affaires est environ deux fois plus élevé en France que dans les autres pays européens. Par contre, les impôts sur les revenus sont beaucoup plus lourds en Allemagne ou en Hollande qu’en France. Seulement, les taxes sur les chiffres d’affaires pèsent sur les prix beaucoup plus que les impôts sur les revenus. Il se pose donc un problème d’équilibre dont la solution ne nous est pas franchement proposée.

Je dis « pas franchement proposée » car, en fait, nos partenaires ont bien arrêté cette solution dans leur esprit. Lorsqu’ils contestent la véritable existence d’un problème de l’équilibre des charges fiscales, sociales, militaires ou autres, c’est qu’ils ont une réponse prête, et, au cours des conversations avec nos négociateurs, ils ne l’ont jamais caché.

Lisons le rapport établi par M. Spaak l’été dernier. Le rapport Spaak estime qu’il est impossible et inutile d’harmoniser les régimes sociaux, fiscaux, financiers et économiques des six pays, l’égalisation des conditions de concurrence entre producteurs de pays différents devant être obtenue par une fixation convenable des taux de change, ce qui signifierait évidemment, au départ, une dévaluation du franc français.

En septembre dernier, le gouvernement français fit connaître l’impossibilité où il se trouvait de dévaluer sa monnaie et il réclama une harmonisation des régimes sociaux. On convint alors à Bruxelles que si la France ne pouvait pas modifier officiellement ses parités de change, elle pourrait être autorisée à maintenir, à titre provisoire, les correctifs monétaires qu’elle avait utilisés jusqu’à présent, à savoir, à l’importation la taxe spéciale temporaire dite de compensation et, à l’exportation, le remboursement des charges fiscales et sociales, en langage courant l’aide à l’exportation.

Il parait actuellement acquis, d’après les indications qui ont été données à cette tribune, que, pour une période transitoire, la France pourra donc maintenir ces correctifs à condition, toutefois, de s’interdire d’en augmenter les taux. Au bout de cette période transitoire, la conservation des correctifs sera subordonnée au consentement de l’autorité supranationale.

Cette concession qui nous a été faite sur le maintien des correctifs monétaires étant accordée, les cinq pays européens déclarèrent qu’il n’y avait plus lieu de parler d’harmonisation. Ils acceptèrent cependant — je cite l’un d’eux — « dans un esprit de conciliation poussé à l’extrême, de promettre à la France de mettre en application, avant la fin de la première étape, la convention de Genève sur l’égalité des salaires féminins et masculins », convention qu’ils avaient tous signée depuis de nombreuses années, mais qu’ils n’avaient jamais appliquée.

Ce dernier point mis à part, il n’y a plus, dans le projet de traité de marché commun, aucune obligation d’harmonisation des conditions de concurrence, de quelque nature qu’elle soit.

Eh bien ! mes chers collègues, c’est l’une des lacunes les plus graves des projets qui sont aujourd’hui en discussion et c’est l’un des points sur lesquels l’Assemblée devrait demander au gouvernement d’insister auprès de nos partenaires pour leur faire comprendre qu’il serait impossible à la France de donner son adhésion aux projets qui lui sont soumis si, à cet égard, aucune garantie ne nous était donnée.
Jusqu’à présent, je le répète, il n’existe aucune garantie ; il n’y a qu’une mesure de transition, qui réside dans l’autorisation de maintenir provisoirement, pendant quatre, cinq ou six ans, les taxes à l’importation et les primes à l’exportation. Pendant cette période, nous pouvons maintenir taxes et primes, mais nous ne pouvons pas les augmenter.

Alors se pose une question : qu’arriverait-il si, dans cette période transitoire, la disparité des prix français et étrangers venait à s’accroître ?

Supposons qu’une crise économique éclate et qu’il en résulte une baisse massive des prix en Allemagne ou en Belgique. Supposons que l’Italie dévalue. Supposons qu’une hausse nouvelle des prix survienne en France — nous ne pouvons, hélas ! exclure une telle éventualité — du fait d’une nouvelle poussée d’inflation ou du vote de nouvelles lois sociales.

Dans chacune de ces hypothèses, soit du fait de tel ou tel pays étranger, soit de notre propre fait, la disparité des prix entre la France et l’étranger serait accrue et nous ne pourrions rien faire pour nous protéger et pour nous défendre : nous devrions maintenir et subir purement et simplement le statu quo. Mais, après le délai transitoire, ce serait pire encore, car le maintien du statu quo ne nous est même plus assuré.

Après la période transitoire, nous serons livrés à la volonté de l’autorité supranationale qui décidera, à la majorité, si les correctifs pourront ou ne pourront pas être maintenus. En fait, la tendance évidente sera de les abolir.

Le rapport Spaak, que je citais, montre clairement ce qu’on nous dira ce jour-là. Si nos charges sont trop lourdes, comme il est certain, si notre balance des payements en est altérée, on nous invitera à dévaluer le franc, une ou plusieurs fois, autant qu’il le faudra, pour rétablir l’équilibre, en réduisant chez nous le niveau de vie et les salaires réels.

Alors, la dévaluation ne sera plus une décision souveraine, nationale ; elle nous sera imposée du dehors, comme pour freiner nos initiatives sociales, jugées trop généreuses.

D’ailleurs, on peut se poser une question : ces initiatives sociales seront-elles encore possibles ? Je voudrais poser la question à M. le ministre des Affaires sociales s’il était au banc du gouvernement.
La tendance à l’uniformisation n’implique-t-elle pas que les pays les plus avancés vont se voir interdire, au moins momentanément, de nouveaux progrès sociaux ?

C’est bien ce que donne à croire l’article 48 du projet en discussion, et dont voici le texte :

« Après l’entrée en vigueur du traité, les États membres, afin de prévenir l’apparition de nouvelles distorsions de la concurrence, se consulteront mutuellement avant de procéder à l’introduction ou à la modification de dispositions législatives ou administratives susceptibles d’avoir une incidence sérieuse sur le fonctionnement du Marché commun. »

Tout relèvement de salaire ou octroi de nouveaux avantages sociaux n’est-il pas dès lors, et pour longtemps, exclu pour les ouvriers français ?

Mes chers collègues, il m’est arrivé souvent de recommander plus de rigueur dans notre gestion économique. Mais je ne suis pas résigné, je vous l’avoue, à en faire juge un aréopage européen dans lequel règne un esprit qui est loin d’être le nôtre.

Sur ce point, je mets le gouvernement en garde : nous ne pouvons pas nous laisser dépouiller de notre liberté de décision dans des matières qui touchent d’aussi près notre conception même du progrès et de la justice sociale ; les suites peuvent en être trop graves du point de vue social comme du point de vue politique.

Prenons-y bien garde aussi : le mécanisme une fois mis en marche, nous ne pourrons plus l’arrêter.

La France avait demandé qu’à la fin de la première étape de quatre ans la continuation de la progression vers le Marché commun ne puisse être décidée qu’à l’unanimité des pays participants, c’est-à-dire avec notre assentiment. Une disposition de ce genre a été catégoriquement refusée et il ne reste dans le projet de traité, comme on l’a rappelé à maintes reprises, qu’une clause qui permet, après quatre ans, de faire durer la première étape un an ou deux ans de plus. Ensuite, les décisions sont prises à la majorité.

Même si l’expérience des six premières années s’est révélée néfaste pour nous, nous ne pourrons plus nous dégager. Nous serons entièrement assujettis aux décisions de l’autorité supranationale devant laquelle, si notre situation est trop mauvaise, nous serons condamnés à venir quémander des dérogations ou des exemptions, qu’elle ne nous accordera pas, soyez-en assurés, sans contreparties et sans conditions.

Jusqu’à présent, j’ai envisagé les relations commerciales entre pays associés et la disparition progressive des droits de douane et des protections entre eux. Mais il faut aussi examiner leurs relations avec les pays tiers, étrangers à la communauté.

Les six pays participants vont constituer progressivement une entité douanière unique avec, autour d’eux, à l’égard des marchandises venant du dehors, une protection douanière unique dite « tarif commun ». Ce tarif sera fixé, pour chaque produit, à la moyenne arithmétique entre les droits actuellement en vigueur dans chacun des six pays. Le tarif commun sera donc très inférieur au tarif actuellement le plus élevé, c’est-à-dire le nôtre. Nous devrons donc nous adapter rapidement non seulement, comme chacun l’a bien compris, dès le début, aux importations bientôt libres venant des cinq pays participants avec nous, mais encore, comme on ne l’a pas assez aperçu, aux importations bientôt dégrevées ou en partie dégrevées venant de tous les autres pays, de l’extérieur.

Il aurait été essentiel, puisque désormais la protection sera celle du nouveau tarif, que le gouvernement nous fournît, au cours même de ce débat, un tableau des tarifs comparés des six pays participants et de la moyenne pondérée qui en résulte afin que nous nous rendions compte de la protection douanière qui subsistera une fois la réforme mise en vigueur.

Il me paraît impossible que l’Assemblée se prononce définitivement sur un objet aussi vaste et qui implique pour notre main-d’œuvre un risque terrible de chômage, sans qu’elle connaisse exactement, par l’étude du nouveau tarif, cependant facile à calculer lorsqu’on dispose des éléments d’information que le gouvernement possède, les conséquences précises qui peuvent en résulter pour l’ensemble de nos productions.

Toutefois, certaines clauses me paraissent plus préoccupantes encore. C’est, d’abord, celle qui consiste à dire que le tarif externe, déjà très bas, qui protège l’industrie des six pays associés contre la concurrence des autres pays du dehors, pourra être, pour certains produits, totalement suspendu par simple décision de la majorité.
Compte tenu des tendances vers la fixation de tarifs très bas qui règnent aujourd’hui en Allemagne et en Belgique, nous risquons donc de voir sacrifiées, totalement privées de protection, certaines productions essentielles pour nous et pour notre main-d’œuvre.
C’est une clause parmi les plus préoccupantes, les plus graves. C’est une clause à écarter en tout cas.

N’oublions jamais que, parmi nos associés, l’Allemagne, le Benelux et, pour certains produits, l’Italie, voudraient un tarif commun le plus bas possible. Demain, l’autorité supranationale étant chargée de fixer ce tarif, il sera donc inévitablement modéré, parfois même il sera nul ou bien, comme je viens de l’indiquer, il pourra être suspendu. Notre industrie se trouvera alors découverte contre toutes les concurrences du dehors, celle des États-Unis comme celle du Japon.

Je le répète, il faut que nous sachions que le démantèlement, la libération vers lesquels nous nous acheminons ne vont pas seulement s’appliquer aux échanges entre les six pays participants, ils s’appliqueront aussi à l’égard des importations venues du dehors. C’est bien ce qui explique la déclaration officielle qu’a faite le State Department et que vous avez lue dans la presse hier matin, déclaration dans laquelle le gouvernement américain se félicite particulièrement du projet actuellement en discussion et, dit-il, de la libéralisation des contrôles sur les importations provenant de la zone dollar.

Je le répète, c’est là un aspect du problème sur lequel l’opinion parlementaire et l’opinion publique ne sont peut-être pas suffisamment averties.

Il ne s’agit pas, mes chers collègues, d’un danger lointain. Il s’agit d’une situation qui va être rapidement sensible.

L’élargissement rapide des contingents que nous envisageons ne concerne, en principe, que les marchandises venant des six pays participants. Mais certains de nos associés, comme l’Allemagne ou la Belgique, pratiquent dès maintenant une libération à peu près totale à l’égard des pays de la zone dollar et d’un certain nombre d’autres pays. L’ouverture du marché, ou même la suppression des contingents, qui va être décidée et qui va entrer en vigueur progressivement mais rapidement, va donc s’étendre aussitôt à des marchandises venues de l’extérieur du Marché commun mais ayant transité à travers l’un des pays associés, marchandises importées par exemple en Allemagne ou en Belgique mais, de là, passant en France au bénéfice du tarif douanier réduit intérieur à la communauté et des contingents largement desserrés.

Voulez-vous un exemple ? L’importation des montres suisses en France est contingentée, mais ces marchandises peuvent entrer librement en Belgique. De ce fait, elles pourront passer en Belgique et, de là, entrer en France en ne payant que le droit de douane réduit.
C’est ainsi que la libération à l’égard de la Belgique va profiter à des marchandises suisses qui auront pu entrer en Belgique.
Je viens de parler de montres d’origine extérieure à la communauté et j’imagine que le gouvernement pourra obtenir, à l’égard de ce détournement de trafic, je dirais presque de cette fraude, bien qu’en réalité le mot s’applique mal, des dispositions de protection. Mais dans d’autres domaines, plus complexes, les dispositions devront être étudiées avec minutie.

C’est le cas, par exemple, de pièces détachées importées de l’extérieur dans la communauté et qui permettront, à l’intérieur de celle-ci, de fabriquer telle ou telle catégorie de produits manufacturés complexes. Il s’agira, notamment, de pièces détachées ou d’éléments divers qui entrent dans la fabrication automobile, susceptibles d’être importés en Allemagne, en Italie ou en Belgique, mis en œuvre par l’industrie locale pour la production d’automobiles, qui seront ensuite déclarés allemands, italiens ou belges et qui se prévaudront, alors, des droits de douane et des contingents privilégiés réservés, en principe, aux États membres et à eux seuls.

Eh bien ! je ne pense pas que notre balance des comptes, que l’état de notre industrie nous permettent d’envisager sans inquiétude des situations de ce genre. C’est pourquoi nous devons demander au gouvernement, dans les pourparlers qu’il va continuer à mener, de se montrer extrêmement énergique et de s’opposer à des dispositions tellement incompatibles avec l’état de notre économie qu’elles nous condamneraient vite, si elles étaient maintenues et adoptées, à des dévaluations de plus en plus accentuées, après quoi, sous la pression d’une expérience amère, l’opinion exigerait que nous révoquions les engagements que nous aurions pris. Ce serait certainement un bien mauvais chemin pour réaliser finalement cette coopération européenne à laquelle nous voudrions aboutir.

Après cet examen des dispositions touchant la libre circulation des personnes et la libre circulation des marchandises, j’envisagerai — ce sera beaucoup moins long — le problème de la libre circulation des capitaux.

Il est prévu que le Marché commun comporte la libre circulation des capitaux. Or, si l’harmonisation des conditions concurrentielles n’est pas réalisée et si, comme actuellement, il est plus avantageux d’installer une usine ou de monter une fabrication donnée dans d’autres pays, cette liberté de circulation des capitaux conduira à un exode des capitaux français. Il en résultera une diminution des investissements productifs, des pertes de potentiel français et un chômage accru.

M. le secrétaire d’État aux Affaires étrangères indiquait hier que la libération des mouvements de capitaux ne sera pas complète et qu’un certain nombre de précautions seront prises. Je m’en réjouis. Mais il a aussitôt précisé que la liberté des mouvements de capitaux serait entière pour les investissements à réaliser à l’intérieur des six pays participants.

La question qui se pose est alors la suivante : où se feront les investissements futurs, créateurs de nouvelles occasions de travail pour la classe ouvrière, créateurs de nouvelles occasions de production pour le pays tout entier ? Où les capitaux des six pays participants se dirigeront-ils pour financer de nouveaux investissements ?

Il est évident que le mouvement naturel des capitaux, surtout des capitaux privés, sera orienté vers les pays à faibles charges, c’est-à-dire vers les pays où la politique sociale, les obligations militaires et autres sont les moins coûteuses.

Les capitaux ont tendance à quitter les pays socialisants et leur départ exerce une pression dans le sens de l’abandon d’une politique sociale avancée. On a vu des cas récents où des gouvernements étrangers ont combattu des projets de lois sociales en insistant sur le fait que leur adoption provoquerait des évasions de capitaux.
Nous-mêmes, en France, avons vécu en 1936 une période, que beaucoup d’entre vous n’ont pas oubliée, durant laquelle un certain nombre de lois sociales importantes ont été adoptées.

Il est de fait que, dans les années suivantes, cette attitude a entraîné des évasions, une véritable hémorragie des capitaux français.
Mais les capitaux français ne sont pas les seuls qui risquent de s’évader. Il n’y a pas que les capitaux européens qui risquent de s’investir ailleurs que chez nous. Les capitaux étrangers, par exemple ceux des institutions internationales ou ceux des États-Unis, risquent aussi de se concentrer sur l’Allemagne, sur l’Italie ou sur le Benelux.
On peut redouter, par exemple, que certaines grandes affaires américaines, désireuses de créer des filiales en Europe, les implantent de préférence en Allemagne où il est probablement plus avantageux aujourd’hui de monter une usine, non seulement pour les besoins allemands, mais aussi, désormais, pour les besoins de tous les pays du Marché commun.

La démonstration du danger telle qu’elle a été faite dans une étude que nous a fournie l’industrie de l’automobile me paraît, à cet égard, particulièrement impressionnante.

Il sera tentant demain, pour telle puissante industrie américaine ou canadienne ou anglaise, désireuse de se créer un débouché dans l’ensemble du marché européen unifié, d’ouvrir une usine à l’échelle de ce marché européen, mais de l’ouvrir plutôt en Allemagne qu’en France.
Le danger de voir péricliter l’économie française par rapport aux économies des pays voisins va donc être très réel.

Mes chers collègues, l’ensemble des conditions dans lesquelles vont désormais se développer les mouvements de marchandises et les mouvements de capitaux tels que je viens de les décrire ne peut pas ne pas entraîner très vite des suites faciles à prévoir sur notre balance des payements dont le déséquilibre risque de devenir permanent.

Ce danger a été aperçu par les rédacteurs du traité et une clause de sauvegarde y a été inscrite sur laquelle M. Maurice Faure a hier appelé notre attention.

Cette clause de sauvegarde prévoit qu’en cas de crise grave de la balance des payements, le pays en difficulté peut prendre des mesures d’urgence. A vrai dire, il n’est en droit de le faire que s’il n’a pas reçu préalablement de recommandation de l’autorité supranationale. Supposons que ce n’ait pas été le cas et qu’il ait pris librement les mesures qui lui paraissaient appropriées. Ces mesures peuvent et doivent aussitôt disparaître sur la simple injonction de l’autorité internationale qui a le droit d’imposer d’autres mesures qu’elle estime devoir substituer aux premières.

En quelque sorte, l’autorité internationale, dans le cas particulier, va avoir le droit de légiférer d’une manière autoritaire à laquelle nous ne pourrons pas échapper et de prendre des décisions qui primeront celles du gouvernement et même celles du Parlement. Ce sera une loi supérieure à la loi française qui s’imposera à nous.

On peut d’ailleurs supposer que, dans le cas d’un déséquilibre profond et durable de la balance, la majorité nous imposera, comme je l’ai déjà indiqué, des dévaluations qui se traduiront par des abaissements de niveau de vie ou par des mesures de déflation dont nous n’aurons pas été juges nous-mêmes.

Eh bien ! mes chers collègues, le salut de la monnaie — je l’ai dit souvent à cette tribune — exige parfois une politique financière de courage et de rigueur. Des sacrifices peuvent être nécessaires et peut-être avons-nous quelquefois dans ces dernières années manqué du courage qu’il aurait fallu pour les faire aboutir. Mais il appartient néanmoins au Parlement de choisir ces sacrifices et de les répartir et je supporte mal l’idée que ces sacrifices peuvent être demain dosés pour nous, choisis pour nous, répartis pour nous par les pays qui nous sont associés et dont l’objectif premier n’est pas nécessairement le mieux-être en France pour la masse de nos concitoyens et le progrès de notre économie.

Et puis nous recueillons des bruits, nous entendons des suggestions. Le docteur Schacht, qui n’est pas sans influence, a esquissé un plan qui consisterait à utiliser l’excédent de réserves monétaires constituées par les Allemands pour reconstituer les réserves françaises par le moyen de la prise de participations par des sociétés allemandes dans des entreprises françaises. La mise en œuvre d’un tel plan aboutirait évidemment à une emprise allemande sur l’économie française.

Je ne dis pas que ce plan est celui de nos partenaires, mais je dis qu’il est parfaitement compatible avec les propositions qu’on nous fait et qu’aucune sauvegarde ne paraît nous en protéger vraiment.
Quoi qu’il en soit, que nous l’ayons décidé librement ou que cela nous soit imposé par l’autorité extérieure, des reconversions parfois difficiles, parfois douloureuses seront nécessaires.

À cette fin, le rapport de M. Spaak prévoyait la constitution d’un fonds d’investissement européen dont l’une des missions aurait été de financer, au moins partiellement, les opérations de reconversion industrielle rendues nécessaires par la situation économique nouvelle résultant du Marché commun.

La création de ce fonds est d’autant plus intéressante pour nous Français que — je l’ai montré tout à l’heure — nous risquons de n’être pas favorisés par les capitaux privés, aussi bien ceux des six pays associés, dont le nôtre, que ceux du dehors.

Le projet de M. Spaak prévoyait donc un fonds d’investissement important, largement doté, orienté vers la reconversion. Cette disposition était utile et sage. À vrai dire, c’est selon cette procédure qu’aurait dû commencer, à mon avis, la construction d’une Europe économiquement intégrée. C’est ce que j’avais proposé dès 1945. Je crois que toute la reconstruction de l’Europe, tout son développement d’après-guerre auraient dû être conçus sur la base d’investissements européens coordonnés selon des plans d’intérêt commun, évitant les doubles emplois, les investissements excessifs ou superflus, les concurrences ruineuses et aussi les pénuries communes.

Dix ans après la fin de la guerre, cette idée réapparaissait heureusement dans le rapport de M. le président Spaak. Hélas ! elle a pratiquement disparu.

[…]

Car, sous la pression des Allemands qui, eux, n’ont guère besoin de reconversion, le fonds d’investissement apparaît, dans la phase finale des négociations, sous une forme tout à fait nouvelle.

Le fonds est devenu en fait un organisme de caractère bancaire traditionnel, se procurant des capitaux, soit à l’intérieur de la communauté, soit surtout en Suisse et aux États-Unis et les utilisant pour des placements dans les entreprises des six pays dont la rentabilité lui paraîtra optimum, ce qui exclut dans une large mesure le financement des opérations de reconversion.

Cependant, pour satisfaire l’Italie, il reste prévu que le fonds d’investissement pourra apporter un certain soutien à la mise en valeur des régions sous-développées. Eh bien ! il serait indispensable que nous jouissions de garanties semblables pour nos industries à moderniser et à reconvertir, sinon nous courrons un risque véritablement paradoxal.

Il est prévu que notre souscription au fonds d’investissement sera égale à celle de l’Allemagne, ce qui est contestable — je le dis entre parenthèses — puisque l’Allemagne souffre d’un excédent de capitaux et d’un excédent de sa balance extérieure, tandis que nous souffrons d’une pénurie de capitaux et du déficit de notre balance des comptes.
Encore faudrait-il être assuré que notre souscription au fonds ne sera pas supérieure à l’aide qu’il va nous apporter, sinon ce serait un élément supplémentaire de déséquilibre de notre balance des payements et un danger de plus pour nos chances de voir se développer nos investissements déjà insuffisants.

Je ne saurais donc trop demander au gouvernement d’exiger des garanties très strictes pour le fonctionnement et — je dirai plus — pour la conception même du fonds d’investissement.

Pour nous, le fonds d’investissement doit être un organisme compensateur pour pallier les insuffisances ou les malfaçons résultant des mouvements spontanés des capitaux libres. Si le fonds, loin de jouer ce rôle compensateur, venait à amplifier encore les inconvénients que nous redoutons déjà, il présenterait alors beaucoup plus de dangers que d’avantages et l’on ne voit pas pourquoi nous lui fournirions des dizaines et des centaines de milliards dont notre économie métropolitaine ou ultra-marine pourrait faire un usage beaucoup meilleur.

Mes chers collègues, je voudrais conclure sur le plan politique.
Le gouvernement a raison de rechercher une amélioration économique à long terme dans l’élargissement du marché, dans la création d’un marché global européen, pour contribuer à élever le niveau de vie en France. Mais cet élément d’une politique économique d’ensemble ne doit pas le conduire à sacrifier les autres éléments. Le but alors ne serait pas atteint, car l’élévation du niveau de vie n’est pas seulement fonction de l’ampleur du marché national, mais d’autres conditions aussi qu’on ne peut pas négliger.

Il est bien vrai que les États-Unis, avec leur marché de 150 millions d’habitants, sont en tête du palmarès des pays si on les classe d’après le niveau des conditions d’existence qui y règnent.
Mais derrière les États-Unis, en rangeant les pays d’après l’importance du revenu par tête, on trouve le Canada, avec un marché de 13 millions d’habitants seulement, la Suisse, avec 5 millions, la Suède, avec 7 millions d’habitants. Puis viennent le Royaume-Uni, avec 50 millions d’habitants et le vaste marché de l’Empire britannique derrière lui, mais, aussitôt après, la Nouvelle-Zélande, avec 2 millions, l’Australie, avec 8 millions, le Danemark, avec 4 millions, puis encore la Belgique, la Hollande, la Norvège — pays de petit marché — qui précèdent la France malgré ses 43 millions d’habitants et son marché africain.

La relation qui existe entre l’importance du marché et le revenu moyen, le niveau de vie, n’est donc pas si simple qu’on le dit parfois.
D’autres facteurs aussi importants entrent en jeu, qu’il ne faut pas sacrifier dans l’entreprise d’élargissement du marché, sans quoi on risque de perdre d’un côté beaucoup plus qu’on ne gagnera de l’autre.
Il nous faut donc tout à la fois rechercher l’élargissement du marché, c’est-à-dire faire l’Europe, et éviter telles modalités dangereuses qui altéreraient complètement les conséquences espérées et qui transformeraient, au total, le solde actif attendu en un solde passif désastreux.

Il est difficile d’en juger dès aujourd’hui d’une manière définitive. Il y a encore dans le traité de vastes lacunes sur lesquelles nous ne savons rien ou pas grand-chose. Il contient des articles qui se contentent de déléguer à de futurs négociateurs ou à de futures autorités supranationales la solution des plus grandes difficultés restées en suspens.

On nous a dit hier — M. le ministre des Affaires étrangères le répétait cet après-midi, et c’est juste — qu’on ne peut pas demander à un traité de régler tous les détails, toutes les modalités jusqu’aux plus minimes.

Mais, lorsqu’il s’agit du statut de l’agriculture, de l’harmonisation des lois sociales, du statut des territoires d’outre-mer, on est bien en droit d’affirmer que ce ne sont pas des détails, des modalités secondaires, mais des points véritablement les plus importants.
La procédure suivie, qui consiste donc à renvoyer à plus tard la solution des problèmes qui n’ont pas pu être réglés dès maintenant est une mauvaise procédure. Pour un certain nombre de problèmes essentiels que je viens de mentionner, la France, nous le savons d’ores et déjà, sera seule ou à peu près seule de son avis. Elle a donc intérêt à ce que ces problèmes soient tranchés avant la signature du traité, car, après, elle sera désarmée.

Nous avons eu des lois-cadre. Nous demandons fermement au gouvernement de ne pas accepter un traité-cadre. Les affaires les plus importantes doivent être tranchées clairement par le traité lui-même ; de même que les garanties obtenues doivent y figurer. Auprès, il sera trop tard.

On nous dit qu’il faut aller très vite, qu’il faut conclure dans les jours ou dans les semaines à venir. J’avoue que je me demande par moment pourquoi tant de hâte. En effet, jusqu’en novembre dernier, il était envisagé que la négociation serait relativement lente et la mise en vigueur tardive. Il avait même été admis par nos partenaires que la mise en vigueur pourrait être ajournée si, à la fin de l’année 1957, la France avait encore à supporter les charges militaires exceptionnelles résultant de la situation en Algérie.

Depuis le début du mois de décembre, une perspective nouvelle s’est dessinée : on prend maintenant comme objectif la mise en vigueur effective du traité dès le 1er janvier prochain. Or, les charges de la guerre d’Algérie ne seront pas réduites et risquent de ne pas l’être très prochainement. Pourquoi donc a-t-on brusquement accéléré le rythme prévu il y a quelques mois ?

Je crois qu’il y a à cela plusieurs raisons que je voudrais mentionner.
D’abord on envisage avec une certaine inquiétude la séparation du Bundestag actuel en juin 1957 en vue des élections allemandes de septembre, car on peut éprouver la crainte de voir apparaître un nouveau Bundestag moins favorable à une ratification rapide que celui qui est actuellement en fonctions.

Rien n’est aussi mauvais que de fonder des arrangements internationaux, sur des circonstances de politique intérieure dans l’un des pays participants. On aboutit alors trop souvent à des accords qui sont remis en cause rapidement, selon les fluctuations de cette même politique intérieure.

Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas un assentiment donné par une majorité de hasard, c’est un engagement qui lie valablement l’Allemagne. S’il apparaît dès maintenant que la prochaine assemblée allemande nous demandera de nouvelles concessions, notamment sur les points les plus graves non encore réglés, nous aurions bien tort de nous lier avec l’actuel Bundestag.

Je sais bien qu’on invoque une deuxième raison, également de nature politique. Certains ont vu dans l’échec de notre politique au Moyen-Orient une raison de hâter l’édification de l’Europe. Or les conséquences de l’opération de Suez vont se faire sentir sur notre économie dans un sens, hélas ! défavorable et vont ainsi nous éloigner du moment où nous pourrons affronter la concurrence internationale.

En fait, le plan qui est destiné à fortifier notre économie à cet effet vient d’être — vous le savez mieux que moi, monsieur le ministre — retardé d’un an.

D’une façon générale, la situation de notre balance des comptes est plus fragile qu’à aucun moment et, si elle n’est pas rétablie, la mise en vigueur du Marché commun est une impossibilité de fait.
N’oublions pas non plus que, dans l’affaire de Suez, nous avons été ostensiblement condamnés par l’Allemagne, par l’Italie et par les autres États de la Petite Europe et que cette Petite Europe ne comprend pas la Grande-Bretagne, seul pays européen qui se soit solidarisé avec nous au Moyen-Orient. Nous sommes donc vraiment en plein paradoxe.

Mais il y a une troisième raison à laquelle je veux venir puisque je viens d’évoquer précisément l’absence de la Grande-Bretagne dans la formation politique ou technique qui nous est proposée.
Je fais allusion aux travaux qui ont été engagés à l’O.E.C.E. sur l’initiative de la Grande-Bretagne pour l’étude de cette « zone de libre échange » dont parlait tout à l’heure M. Christian Pineau. En plus des six pays de Bruxelles, la Grande-Bretagne, l’Autriche et, éventuellement, les pays Scandinaves pourraient faire partie de cette zone.

Nous assistons alors à une étrange course de vitesse dans laquelle on peut se demander pourquoi nous voulons coûte que coûte devancer l’initiative anglaise et, en quelque sorte, la dévaloriser ou même la paralyser, d’avance l’empêcher d’aboutir.

La Grande-Bretagne a fait un pas en avant considérable le jour où elle a proposé à l’O.E.C.E. la création de cette zone de libre échange à laquelle elle participerait. Il fallait évidemment saisir la balle au bond et essayer d’en tirer le plus large parti possible. Au contraire, il semble qu’on veuille forcer de vitesse et devancer coûte que coûte l’évolution de la négociation anglaise, comme si l’on voulait vraiment empêcher l’aboutissement de la zone de libre échange.

M. Maurice Faure nous a dit hier que l’on pourrait faire en même temps et le marché avec nos cinq partenaires et la zone de libre échange avec une demi-douzaine d’autres pays dont la Grande-Bretagne.
Cette solution est peu vraisemblable. La création d’une zone de marché commun avec cinq partenaires est déjà une opération très compliquée qui comporte toutes les modalités dont nous avons parlé ici depuis quatre jours, et nous nous apercevons tous actuellement de l’extraordinaire complexité de la situation.

Comment peut-on imaginer qu’à cette construction déjà difficile, et à certains égards obscurs, on pourra surajouter, avec les mêmes pays participants et d’autres pays étrangers, une construction supplémentaire soumise à un statut et à un régime différents ?
Et cependant, dans le cas présent, en dehors des raisons politiques d’ordre général, nous aurions des raisons particulièrement fortes de souhaiter, plus encore que jamais, la présence de l’Angleterre, étant donné le parallélisme de certaines des positions de nos deux pays.
Je parlais tout à l’heure de nos préoccupations en matière de plein emploi. Elles règnent aussi en Angleterre, elles sont à la base de la politique économique de ce pays.

L’Angleterre a pratiqué, comme nous, une politique sociale plus avancée que celle qui a été pratiquée dans les autres pays avec lesquels nous allons nous associer. L’Angleterre, comme nous, a le souci de ne pas desservir certains intérêts importants qu’elle possède outre-mer. L’Angleterre, comme nous, veut éviter certains risques en matière agricole. Nous le voulons pour protéger notre production agricole ; les Anglais le veulent pour maintenir les engagements préférentiels qu’ils ont pris au profit de certains de leurs dominions, eux-mêmes producteurs agricoles.

J’ajoute que les circonstances politiques sont vraiment particulièrement favorables, alors que vient d’être appelé à la plus haute charge gouvernementale en Angleterre l’homme qui, depuis longtemps déjà, s’était signalé par sa volonté de contribuer de toutes ses forces au resserrement des liens entre l’Angleterre et le continent et à la participation même de l’Angleterre à une formation politique qui associerait ce pays aux pays du continent.

Eh bien ! c’est une grande erreur politique de donner une fois de plus aux Anglais l’impression que nous nous passons d’eux, ou même, si leur concours futur est envisagé, qu’il y aura deux séries de liaisons, les unes plus lâches qui les concernent, les autres plus étroites, les seules qui compteront pour le développement politique ultérieur et dont ils seront exclus.

C’est une méthode détestable.

Il est vrai que l’Angleterre a souvent été réticente quand il s’agissait de s’engager sur le chemin de l’unification européenne. Elle ne la pas été toujours. Elle ne l’a pas été en 1954, lors de la création de l’union de l’Europe occidentale et nous avons eu grand tort de ne pas exploiter à fond, à cette époque, le pas en avant considérable qu’elle avait fait alors vers le continent. Elle ne l’a pas été non plus lorsqu’elle nous a proposé la zone de libre échange que nous sommes en train d’étouffer silencieusement.

Je sais bien que la politique française, dans ce domaine, est difficile. L’intérêt bien compris de la France consiste à associer des pays continentaux, comme l’Allemagne, qui ne souhaitent pas forcément la présence de l’Angleterre, et l’Angleterre qui hésite parfois à se lier avec le continent.

De là la difficulté même de notre entreprise et de notre politique. Mais cette difficulté ne doit pas nous faire oublier notre véritable intérêt et ne doit pas nous faire renoncer à organiser l’Europe avec un équilibre sain et non sous l’influence décisive et unilatérale de l’Allemagne.
La facilité consiste à céder à ceux qui, sur le continent ou en Grande-Bretagne, ne veulent pas s’associer ; mais l’intérêt français consiste, au contraire, à les obliger à se lier et, tout d’abord, à ne jamais laisser passer une occasion, à la saisir chaque fois pour en tirer le maximum.
Je redoute que nous ne le fassions pas aujourd’hui avec la zone de libre échange et je le regrette.

J’ai lu, hier, dans la presse française, un extrait d’un article paru le même jour dans le Times, dont on sait que, très souvent, il traduit le sentiment du Foreign Office, et que voici :

« Les principaux architectes du projet d’association de la Grande-Bretagne au Marché commun, MM. Macmillan et Thorneycroft, occupent maintenant des postes plus importants que lorsque ce projet a commencé à être envisagé… Mais jusqu’à quel point la Grande-Bretagne pourra-t-elle négocier un accord de marché commun si les conditions de celui-ci sont déterminées à l’avance ? Mettra-t-on notre pays devant le fait accompli sur plusieurs points vitaux ? »
Mes chers collègues, sans mésestimer aucunement l’intérêt que présente pour nous le développement des relations économiques et commerciales franco-allemandes ou franco-continentales, il ne faut jamais négliger celles qui nous lient à la Grande-Bretagne et au bloc sterling.

L’Allemagne est un bon client, par exemple, pour nos exportations agricoles, mais l’Angleterre peut nous acheter beaucoup plus encore si nous savons prendre une place plus large sur son marché. En fait l’Angleterre est le premier importateur du monde pour la viande, les céréales, les corps gras.

Toute formation de l’Europe qui nous éloigne de l’Angleterre diminue nos chances de pénétrer sur ce marché qui peut être l’un des plus lucratifs pour nos exportateurs, surtout agricoles.
Dès lors, on comprend mal les réticences qui accueillent le projet de zone de libre échange à laquelle l’Angleterre participerait et cette priorité jalouse accordée si vite à une organisation volontairement limitée à l’Europe des Six.

Enfin, pour en revenir au fond, le projet de marché commun tel qu’il nous est présenté ou, tout au moins, tel qu’on nous le laisse connaître, est basé sur le libéralisme classique du XIXe siècle, selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes.
Dix crises graves, tant de souffrances endurées, les faillites et le chômage périodique nous ont montré le caractère de cette théorie classique de résignation. En fait, la concurrence qui s’instaurera dans le cadre du traité tel qu’il est aujourd’hui — mais je veux croire qu’il est encore perfectible — n’assurera pas le triomphe de celui qui a, intrinsèquement, la meilleure productivité, mais de ceux qui détiennent les matières premières ou les produits nécessaires aux autres, des moyens financiers importants, des productions concentrées et intégrées verticalement, de vastes réseaux commerciaux et de transport, de ceux aussi qui ont les moindres charges sociales, militaires et autres.

Lorsque le nouveau régime entrera en vigueur dans quelques mois, au début de 1958, nous serons probablement en grave difficulté de devises, chacun le sait ici. Nous devrons accepter aussitôt un surcroît d’importations sans avoir aucune possibilité de les solder. Nous devrons aussi subir une correction de changes que certains croient inévitable mais qu’il vaudrait mieux, si nous devons vraiment la faire, organiser librement, selon nos propres décisions, plutôt que dans les conditions imposées par une technocratie internationale où nous n’avons jamais trouvé beaucoup de compréhension et de soutien jusqu’à présent.

Beaucoup d’autres questions restent obscures.
Quelle est, dans le nouveau système, la situation réelle de l’agriculture ?

Quels sont les risques, pour nos producteurs, d’une concurrence accrue venue des cinq pays ou de pays tiers ?
Quelles sont les chances, réduites ou accrues, pour nos exportateurs ? Je ne suis pas rassuré par les indications qu’on nous a données à cet égard.

Quelle est la portée réelle d’une certaine clause, assez mystérieuse, sur le passage de la première à la deuxième étape, en fonction d’accords agricoles passés dans l’intervalle ?

Quel est le statut de nos territoires d’outre-mer ? C’est un point essentiel, beaucoup de nos collègues l’ont dit, puisque nos exportations vers les pays d’outre-mer ont été, en 1955, supérieures de 100 milliards de francs à l’ensemble de nos exportations vers les cinq pays avec lesquels nous allons nous associer.

À cet égard, je voudrais seulement appeler votre attention sur les réactions qui se sont fait jour dans les pays qui veulent rester attachés à l’Union française.

Au Togo, en Tunisie, au Maroc, dans toute l’Afrique noire, nos amis expriment une vive inquiétude. Ils demandent à être plus complètement informés sur la compatibilité du Marché commun, tel qu’il est prévu, et de la survie de l’Union française des points de vue économique, douanier et monétaire, l’économie et la monnaie constituant les éléments les plus solides et les plus efficaces du maintien de notre présence et de notre rôle en Afrique et dans nos autres territoires.

Il serait évidemment lamentable qu’ayant versé tant de sang et dépensé tant d’argent pour conserver les pays de l’Union française nous en arrivions aujourd’hui à les mettre, gratuitement ou presque, à la disposition de nos concurrents étrangers, à les séparer de nous par un cordon douanier qui marquerait, de notre fait, le commencement de l’éloignement, même sur le terrain économique et monétaire.
Dire cela, monsieur le secrétaire d’État, ce n’est pas être hostile à l’édification de l’Europe, mais c’est ne pas vouloir que l’entreprise se traduise, demain, dans la Métropole comme dans l’outre-mer, par une déception terrible pour notre pays, après un grand et bel espoir, par le sentiment qu’il en serait la victime et, tout d’abord, ses éléments déjà les plus défavorisés, aussi bien en France qu’en Afrique.

C’est avec de telles préoccupations constamment dans l’esprit que la France peut et doit coopérer à la construction de l’Europe ; ce ne doit pas être avec un sentiment de méfiance en soi, d’impuissance à se réformer soi-même, avec l’idée de se faire imposer par des contraintes extérieures, par une autorité supranationale, des réformes que nous n’aurions pas eu le courage de promouvoir nous-mêmes.

L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement « une politique », au sens le plus large du mot, nationale et internationale.

Si la France est prête à opérer son redressement dans le cadre d’une coopération fraternelle avec les autres pays européens, elle n’admettra pas que les voies et moyens de son redressement lui soient imposés de l’extérieur, même sous le couvert de mécanismes automatiques.

C’est par une prise de conscience de ses problèmes, c’est par une acceptation raisonnée des remèdes nécessaires, c’est par une résolution virile de les appliquer qu’elle entrera dans la voie où, tout naturellement, elle se retrouvera auprès des autres nations européennes, pour avancer ensemble vers l’expansion économique, vers le progrès social et vers la consolidation de la paix. “

Pierre Mendès-France, 1957.

Source : Marché commun européen, dans Journal officiel de la République française. 19 janvier 1957, n° 3, p. 159-166.

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