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Le procès de Julian Assange est infiniment plus grand qu’Assange lui-même (Caitlin Johnstone, sur Le Grand Soir)

Pour être à l’heure à Paris ce soir chez @Sud radio avec Didier Maisto pour ce prochain Jeudi Chouard (émission qui sera avec Michel Collon, précisément sur la diabolisation des opposants politiques), je reviens vite de Londres, où j’ai retrouvé 80 gilets jaunes français venus comme moi par la route dans la nuit pour défendre Julian Assange, journaliste lanceur d’alerte qui va être déporté vers un camp de torture de l’empire américain (qui l’ordonne à sa colonie anglaise).

Je profite de cet événement dramatique (la déportation d’un journaliste vers la torture par la patrie même qui a inventé et défendu le libre journalisme comme contre-pouvoir fondateur de la liberté) pour rappeler un texte important, à connaître et à faire connaître : à dupliquer et à distribuer et à afficher, dans votre entreprise, dans votre salon, dans toutes les stations de bus et de métro, etc..

Bon courage à tous et merci pour ce que vous faites pour le bonheur et pour la liberté.

Étienne.

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Le procès de Julian Assange est infiniment plus grand qu’Assange lui-même

Caitlin JOHNSTONE

La mère de Julian Assange a rapporté hier que le fondateur de WikiLeaks n’a pas été autorisé à recevoir de visiteurs pendant sa détention à la prison de Belmarsh, y compris des médecins et ses avocats. Les médecins qui ont visité Assange à l’ambassade de l’Équateur ont attesté qu’il avait un besoin urgent de soins médicaux. Belmarsh est une prison de haute sécurité, parfois appelée le « Guantanamo Bay du Royaume-Uni ».

Et pourtant, on nous demande de croire que cela a quelque chose à voir avec une prétendue violation de la liberté sous caution et une demande d’extradition US pour des crimes informatiques présumés passibles d’une peine maximale de cinq ans. Si vous faites un zoom arrière et écoutez les bavardages moins éclairés des propagandistes et des consommateurs des médias de masse occidentaux, vous constaterez aussi que les gens croient que cela aurait quelque chose à voir avec la Russie et des accusations de viol.

En fait, rien de tout cela n’est vrai. Assange est emprisonné dans des conditions draconiennes pour son journalisme, et uniquement pour son journalisme. L’administration Obama s’est abstenue de le poursuivre après la publication des fuites de Manning par WikiLeaks, craignant que cela ne mette en danger la liberté de la presse, et l’administration Obama n’avait pas plus de preuves à sa disposition que l’administration Trump n’en a aujourd’hui. Le « crime » dont est accusé Assange n’est rien d’autre que les pratiques journalistiques habituelles des journalistes d’investigation, y compris la protection des sources et l’encouragement de ces dernières à obtenir davantage de matériel. La seule chose qui a changé, c’est que la Maison-Blanche est de plus en plus disposée à poursuivre les journalistes qui pratiquent le journalisme, et il y a de nombreuses raisons de croire qu’une fois extradé aux Etats-Unis, il fera l’objet d’accusations beaucoup plus graves. Ils ne se donnent pas tout ce mal pour une violation de la liberté sous caution et une peine maximale de cinq ans.

Mais si vous faites encore un zoom arrière, dans le grand schéma des choses, cela n’a presque rien à voir avec Assange. Bien sûr, Assange a été une épine dans le pied de ceux qui dirigent l’alliance transnationale des puissances occidentales, et s’ils avaient le choix, ils préféreraient évidemment le voir en prison ou mort plutôt que libre et vivant. Mais ce n’est pas pour cela que les gens d’influence corrompus qui étranglent notre monde se démènent. Ils veulent s’emparer de quelque chose de beaucoup, beaucoup plus gros. Assange n’est qu’une étape sur cette voie.

Comme je l’ai déjà écrit, la persécution d’Assange vise en fait à créer un précédent juridique qui permettra au gouvernement US d’emprisonner des journalistes qui tenteraient de lui demander des comptes en faisant du journalisme. La raison pour laquelle vous voyez à présent l’expression « Assange n’est pas un journaliste » constamment bêlée partout dans le monde par les laquais de l’empire est qu’ils ont besoin d’un contre-narratif. Le fait indiscutable est que ce précédent constituera une menace pour les journalistes du monde entier, leur contre-argument est donc qu’Assange n’est pas un journaliste (ce ne sont que des conneries, soit-dit en passant), et que cela ne créera donc pas un précédent pour les journalistes. Comme si leur définition personnelle de ce qu’est un « vrai journaliste » sera la même que celle du gouvernement US pour déterminer s’il convient ou non de poursuivre quelqu’un pour des actes similaires à ceux d’Assange. La définition du journalisme selon le gouvernement US sera celle qui lui conviendra.

Mais pour avoir une vue d’ensemble de ce que ces salauds veulent faire, nous devons faire encore un zoom arrière.

Dans le roman de science-fiction Ender’s Game [La Stratégie Ender – NdT], le jeune protagoniste frappe violemment un autre garçon qui le tyrannisait, et le tue. Lorsque ses supérieurs lui demandent d’expliquer son geste, le garçon, qui a été élevé et formé pour devenir un savant stratégique, explique qu’il ne l’a pas fait par malice envers le tyran, ni même pour gagner le combat, mais pour gagner tous les combats futurs. Si les enfants à l’école voient de quelle sauvagerie il est capable et savent qu’il ne faut pas l’embêter, il n’aura plus jamais à combattre.

Si ça vous paraît un peu sociopathique, c’est parce que ça l’est. Et, avec la différence notable que les rôles du tyran et de la victime sont inversés, c’est exactement le principe que nous voyons être appliqué à Assange.

Le monde entier voit le traitement infligé à Assange. Peu importe à quel point votre cerveau est lavé, peu importe si vous détestez cet homme ou non, vous voyez. Et vous en tirez une leçon. Et cette leçon est la suivante : si vous faites quelque chose de similaire, vous subirez le même sort. C’est là le véritable objectif de la persécution d’Assange, et cela n’affecte pas seulement un éditeur australien enfermé dans une cellule britannique, ni même les journalistes d’investigation du monde entier qui sont intéressés à pratiquer l’art perdu de demander des comptes au pouvoir en faisant du journalisme, mais tous ceux qui consomment les médias.

Et ça marche. Je sais que ça marche parce que ça marche avec moi. Si vous avez des informations qui incriminent les personnes les plus puissantes du monde, je vous le dis tout net, gardez-les pour vous. Donnez-les à quelqu’un d’autre, littéralement à n’importe qui d’autre, parce que je suis moi-même beaucoup trop lâche et j’ai beaucoup trop à perdre en m’impliquant dans tout ce qui pourrait me conduire à pourrir dans une cellule de prison à l’étranger. J’ai des enfants. Je suis amoureuse. Je ne peux pas et ne veux pas m’engager dans cette voie. Et si c’est vrai pour moi, je sais avec certitude que c’est vrai aussi pour d’innombrables autres. Ils ont brutalisé les lanceurs d’alerte au point que cela a certainement eu un effet dissuasif sur ceux qui, autrement, pourraient devenir des sources de fuites importantes. Et maintenant, ils brutalisent aussi les journalistes qui publient ces fuites. Les chances qu’une personne prête à dénoncer un pouvoir rencontre un journaliste disposé à l’aider tendent rapidement vers zéro.

Ils essaient de gagner ce combat contre Assange d’une manière brutale pour s’assurer qu’ils gagneront tous les combats futurs.

C’est pourquoi il est absolument stupide qu’une conversation se focalise sur Assange, l’homme, que ce soit pour en dire du mal ou du bien.

L’autre jour, j’ai publié un méga-article attaquant les principales calomnies que j’ai relevées sur Assange. Il y en a 27 au total jusqu’à présent, et j’en ajouterai bientôt d’autres. Cette montagne de calomnies existe parce qu’au lieu de prêter attention aux dangers qui façonnent le monde et qui menacent de rendre impossible toute opposition aux dirigeants de l’empire US qui nous entraînent vers l’extinction ou la dystopie, les gens parlent de la personnalité d’Assange, s’il a nettoyé ou non la litière de son chat à l’ambassade .

Le revers de la médaille, ce sont les gens qui se fixent sur Assange en tant que héros, ce qui peut bien sûr aider à attirer l’attention sur son sort et donc présenter un certain avantage, mais en fin de compte, c’est aussi l’arbre qui cache la forêt. C’est beaucoup, beaucoup plus grand qu’Assange, et nous devons nous y opposer pour des raisons qui sont beaucoup, beaucoup plus importantes que le caractère d’un homme qui, selon ce que nous aurions lu, serait sympathique ou non.

Ne perdez jamais de vue ceci : l’intimidation des lanceurs d’alerte et des éditeurs menace d’éradiquer la vérité sur les comportements de notre espèce, abandonnant ainsi notre destin aux caprices des plus puissants. Les personnes les plus puissantes sont celles qui se consacrent le plus à la recherche du pouvoir, celles qui sont assez sociopathes pour marcher sur la tête de n’importe qui et faire tout ce qu’il faut pour obtenir le plus de contrôle possible sur le plus d’êtres humains possible. Si nous permettons à la vérité d’être intimidée et réduite au silence, c’est à eux que nous confierons les commandes de notre monde.

Et ne perdez jamais de vue ceci non plus : avec l’emprisonnement et la persécution de Julian Assange, tous ces oppresseurs sociopathes se sont démasqués. Ils ont arraché le masque de Big Brother et révélé leurs âmes sombres. Si cet attachement soudain aux détails juridiques du protocole de mise en liberté sous caution et du protocole de protection des sources journalistiques ressemble en tous points à la persécution d’un journaliste pour avoir publié des faits, c’est parce que c’est exactement le cas. Ne laissez personne vous faire croire le contraire, et ne manquez pas cette occasion rare de montrer à vos semblables comment nos oppresseurs viennent de révéler leur véritable nature.

Caitlin Johnstone

Source : Le Grand Soir (site important à consulter souvent) :
https://www.legrandsoir.info/le-proces-de-julian-assange-est-infiniment-plus-grand-qu-assange-lui-meme.htmlq+

Précieuse Sécurité sociale, précieuse entraide… Éloge des frontières par Régis Debray

Pendant que « les élus » détruisent sous nos yeux impuissants le droit du travail, les services publics et la Sécurité sociale (et nous imposent donc progressivement une scandaleuse insécurité sociale), je me rappelle cette réflexion sur nos très nécessaires protections, nos très nécessaires frontières :

Absolument tout ce qui est vivant a besoin vitalement d’une limite : la membrane de la cellule, l’écorce du végétal, la peau de l’animal (y compris de l’animal humain), la frontière du corps social… PERMETTENT LA VIE.

Rien ne vit sans frontière.

Si on retire sa limite à un être, on lui retire sa vie, mécaniquement, forcément.

Si tu supprimes la frontière d’un être, tu le tues.

Et c’est d’ailleurs le but des prédateurs (caché en l’occurrence).

Lisez « Éloge des frontières » de Régis Debray ; c’est passionnant.


http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio/Eloge-des-frontieres

Extraits :

« Ce qu’il y a de profond chez l’homme, disait Valéry, c’est la peau. » La vie collective, comme celle de tout un chacun, exige une surface de séparation. Emballage d’abord. La profondeur suit, comme l’intendance.

La matière n’a ni sac ni peau. Seule la cellule a une membrane. Les eucaryotes en ont même deux, autour du noyau et de la cellule. La peau serait l’organe primordial des épigenèses, le premier reconnaissable chez l’embryon. C’est en se dotant d’une couche isolante, dont le rôle n’est pas d’interdire, mais de réguler l’échange entre un dedans et un dehors, qu’un être vivant peut se former et croître.

Pas d’insecte sans kératine, pas d’arbre sans écorce, pas de graine sans endocarpe, pas d’ovule sans tégument, pas de tige sans cuticule, etc.

Un système vivant est une surface repliée sur elle-même, dont l’idéaltype est la sphère, bulle ou boule, et notre village ou maison natale un ersatz en 3D, gaine, gousse ou coquille. C’est à cette cavité amniotique que nous revenons chaque soir en nous glissant sous l’édredon, en fermant les écoutilles. Survivre, c’est sauvegarder les plis et les replis.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 37.


Ce sont toujours les prêtres qui fixent les frontières. On les juge, nos prêtres laïcs. […] Quand ce n’est pas évident, il faut du transcendant. […] le suprême arbitrage fait passer l’arbitraire. Silence dans les rangs.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p 27.


La frontière est un lieu de passage, d’échanges. La bonne frontière est poreuse, dans les deux sens. Tout organisme vivant a une frontière. La peau est la première de toutes… Elle assure la condition sine qua non du vivant : la séparation régulée entre un dehors et un dedans.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010).


Une idée bête enchante l’Occident :
l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières.
Régis Debray, « Éloge des frontières », 2010.


La mondialisation des objets produit une tribalisation des sujets.
Régis Debray.


À quoi sert la frontière, en définitive ?
À faire corps.
Et pour ce faire, à lever le museau. L’enceinte exalte le rampant et nous coiffe d’invisible. Tout site enclos est « un appareil à faire monter ».
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 61.


La frontière a mauvaise presse : elle défend les contre-pouvoirs. N’attendons pas des pouvoirs établis, et en position de force, qu’ils fassent sa promo. Ni que ces passe-murailles que sont évadés fiscaux, membres de la jet-set, stars du ballon rond, trafiquants de main-d’œuvre, conférenciers à 50 000 dollars, multinationales adeptes des prix de transfert déclarent leur amour à ce qui leur fait barrage.

Dans la monotonie du monnayable (l’argent, c’est le plus ou le moins du même), grandit l’aspiration à de l’incommen­surable. À de l’incomparable. Du réfractaire.  Pour qu’on puisse à nouveau distinguer entre le vrai et le toc.

Là est d’ailleurs le bouclier des humbles, contre l’ultra-rapide, l’insaisissable et l’omniprésent. Ce sont les dépossédés qui ont intérêt  la démarcation franche et nette. Leur seul actif est leur territoire, et la frontière, leur principale source de revenu (plus pauvre un pays, plus dépendant est-il de ses taxes douanières). La frontière rend égales (tant soit peu) les puissances inégales.

Les riches vont où ils veulent, à tire-d’aile ; les pauvres vont où ils peuvent, en ramant. Ceux qui ont la maîtrise des stocks (de têtes nucléaires, d’or et de devises, de savoirs et de brevets) peuvent jouer avec les flux, en devenant encore plus riches. Ceux qui n’ont rien en stock sont les jouets des flux. Le fort est fluide. Le faible n’a pour lui que son bercail, une religion imprenable, un dédale inoccupable, rizières, montagnes, delta. Guerre asymétrique.

Le prédateur déteste le rempart. La proie aime bien.

Le fort domine les airs, ce qui le conduit d’ailleurs à surestimer ses forces.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 75.


« Pour le dire naïvement : là où il y a du sacré, il y a une enceinte, il y a de la vie […] il s’agit de conjurer les puissances de mort. Le pourtour ampute, certes, mais c’est pour mieux incruster, et ce qu’un moi (ou un nous) perd en superficie, il le gagne en durée.

Aussi est-il normal de protéger le circonscrit qui nous protège — et nous prolonge. La perpétuation d’une personne, collective ou individuelle, se paie d’une sage humiliation : celle de ne pas être partout chez elle.

L’Hexagone ampute l’être français […] mais cet enserrement vaut résilience. »
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 36.


Interface polémique entre l’organisme et le monde extérieur, la peau est aussi loin du rideau étanche qu’une frontière digne de ce nom l’est d’un mur. Le mur interdit le passage ; la frontière le régule. Dire d’une frontière qu’elle est une passoire, c’est lui rendre son dû : elle est là pour filtrer.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 39.


Cristaux et minéraux ne meurent pas, privilège réservé aux végétaux et aux animaux. L’avantage de l’enveloppe se paye d’un léger inconvénient, la mort.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 41.


On n’en finira jamais avec la frontière parce qu’elle est inhérente à la règle de droit, et […] elle est bonne à vivre.

Le dur désir de durer l’inscrit au programme de tout ce qui bouge et respire.

Nos « sans frontières » veulent-ils effacer l’inconvénient d’être né ? […]

L’être et la limite adviennent ensemble, et l’un par l’autre. »
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 45.


Qu’il soit utile de mettre le monde en réseau ne signifie pas que l’on puisse habiter ce réseau comme un monde. Impossible de faire d’un lieu de passage un lieu de séjour, faute de vis-à-vis. Pas d’anti-en face. Comment se poser sans s’opposer ? Une communauté sans extérieur pour la reconnaître ou l’investir n’aurait plus lieu d’être, telle une nation seule au monde verrait s’évanouir son hymne national, son équipe de foot ou de cricket, et jusqu’à sa langue.

Une personne morale a un périmètre ou n’est pas.

D’où vient que « la communauté internationale » n’en est pas une. Ce flasque zombie reste une formule creuse, un alibi rhétorique aux mains du directoire occidental qui s’en est jusqu’ici arrogé le mandat. Il en ira tout autrement le jour où un petit bonhomme vert à mille pattes et longue trompe atterrira  […] place de la Concorde. Face à l’alien d’une autre galaxie, l’impersonnalité morale qu’est l’Humanité avec un grand H pourra alors nous tenir chaud, parce qu’elle prendra forme et corps, par contraste avec un fond. C’est quand le mammifère humain verra de ses yeux l’étrangeté venue d’ailleurs qu’il saura à quoi résister, au coude à coude avec tous ses congénères sans exception, pour sauver la sienne propre.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 50.


Le prétendu combat du clos contre l’ouvert, tandem en réalité aussi inséparable que le chaud et le froid, l’ombre et la lumière, le masculin et le féminin, la terre et le ciel, continue d’amuser notre galerie. Ce lieu commun fait le bonheur des esprits courts […] C’est simple, donc utilisable, mais ce qui est d’un seul tenant est faux.

Aussi néglige-t-on ce qu’il faut d’ouverture à la verticale pour boucler un territoire à l’horizontale, ce qu’il faut d’ailleurs pour qu’un ici prenne et tienne. […]

Le fait (sans doute indémontrable, mais observable à tous les échelons) qu’aucun ensemble organisé ne puisse se clore à l’aide des seuls éléments de cet ensemble conduit à combiner l’eau et le feu. Il accroche le transcendant à l’immanent et l’envol à l’enclos. Un groupe d’appartenance se forme pour de bon du jour où il se ferme, et il se ferme par suspension à un « clou de lumière » […] À chaque rassemblement, sa clé de voûte et son fil à plomb.

L’impossibilité qu’a un agrégat quelconque de s’ériger en une communauté définie sans recourir à un extra convoque à son bord la sainte et le héros : opération par laquelle une population se mue en peuple. L’économiste, le sociologue le démographe traitent de la première, scientifiquement, et c’est heureux. Un peuple, en revanche, c’est une affaire à la fois plus sulfureuse et plus fantasque : une question de mythes et de formes. Sont demandées une légende et une carte. Des ancêtres et des ennemis. Un peuple, c’est une population, plus des contours et des conteurs.  […]

La misère mythologique de l’éphémère Union européenne, qui la prive de toute affectio societatis, tient en dernier ressort à ceci qu’elle n’ose savoir et encore moins déclarer où elle commence et où elle finit.

Quidam ou nation ou fédération d’États-nations, quiconque manque de se reconnaître un dessus n’assume pas son dehors. Ne tolère pas jusqu’à l’idée d’avoir un dehors. Et ignore donc son dedans.

Qui entend se surpasser commence par se délimiter.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 62-64.


La frontière est le bouclier des humbles ; ce sont les dépossédés qui ont intérêt à une démarcation franche et nette ; leur seul actif est leur territoire, et la frontière leur principale source de revenus.

La classe dominante est mobile, elle est du côté des flux. L’élite des capteurs de flux ne tient pas en place, elle est partout chez elle, elle prend l’avion…

Mais on ne vit pas dans un avion.

Je constate que, là où il y a un faible et un fort, le faible demande toujours une frontière. Le fort ne doit pas être partout chez lui.

Oui, aujourd’hui, l’idéologie du « sans-frontières », c’est l’idéologie du riche et du fort.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010).


Pour faire de la liaison, il faut accepter, il faut spécifier la différence. Vouloir la liaison sans la culture, ça ne marche pas.

La peau est faite pour recevoir, et pour exsuder. La frontière est un crible, un tamis, il est bon qu’elle soit une passoire, mais une passoire qui contrôle, une passoire qui régule.

Sinon c’est la loi du plus fort : dans la jungle, il n’y a pas de frontière, c’est pour ça qu’il n’y a pas de droit.

Il n’y a de vie que circonscrite.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010).


Le prédateur déteste le rempart,
la proie aime bien.
Régis Debray, Éloge des frontières.


Entre une ineptie qui aère et une vérité qui étiole, il n’y a pas à balancer. Depuis cent mille ans que nous enfouissons nos morts chéris dans l’idée qu’ils pourront se retrouver bientôt au paradis, la preuve est faite qu’un trompe-l’œil encourageant ne se refuse pas. Pour contrer le néant, l’espèce a toujours pris le bon parti, celui de l’illusion.
Régis Debray, Éloge des frontières (2010)


Les rives sont la chance du fleuve.
En l’enserrant, elles l’empêchent de devenir marécage.
Jacques Bourbon-Busset, cité par Régis Debray, Éloge des frontières (2010).


On ne peut pas penser l’hospitalité, donc l’accueil, si on ne pense pas le seuil.

Car l’homme est un être maisonnable. Il naît dans une poche, franchit une frontière pour en sortir.

Pour s’ouvrir à l’autre, il faut avoir un lieu à soi.

Le dieu Terminus, ce dieu romain gardien des bornes et des limites.
Régis Debray, Éloge des frontières (2010).

Citations retrouvées dans ma page Précieuses pépites.

 


Merci à Thierry Kruger et Pablo Girault Lazare, pour leur travail, et notamment leur film « Demokratia« .

Fil facebook correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10156633192352317

[Pulvérisation des États nations] APPEL DES GRECS pour l’indépendance, la paix et l’intégrité territoriale des États

L’appel des Grecs aux autres nations, que je reproduis ci-dessous, vient de me parvenir par l’intermédiaire de Christina Komi, une femme formidable, franco-grecque, qui nous a fait récemment (en novembre à Nice) une bonne synthèse sur les révoltantes souffrances imposées aux Grecs au prétexte de « dette publique » (vidéo à la fin de ce billet).

Voici cet appel :

Fête de l’indépendance :
Appel de la Grèce aux autres nations

À l’occasion de la fête d’indépendance de la Grèce sur l’Empire Ottoman, le 25/3/1821, faisant écho aux grandes manifestations des citoyens grecs à Thessalonique (28/1/2018 ; 500.000), à Athènes (4/2/2018 ; 1.500.000), à Patras (à venir, le 4/3/2018), à New York devant le siège de l’ONU (à venir, le 18/4/2018),

les organisations grecques ΠΛΑΤΦΟΡΜΑ ΠΟΛΙΤΙΚΟΣ ΔΙΑΛΟΓΟΣ (Plate-forme Dialogue Politique), METΩΠΟ ΓΙΑ ΜΙΑ ΕΛΕΥΘΕΡΗ ΕΛΛΑΔΑ (Front pour une Grèce libre), et ΔΕΠΟΛ (Union Démocratique de citoyens) ont le plaisir de vous inviter à une MANIFESTATION POUR L’INDÉPENDANCE, LA PAIX ET L’INTÉGRITÉ TERRITORIALE DES ÉTATS, à Paris, PLACE DE LA NATION, le dimanche 25 mars 2018, 10 h – 14 h.

Manifestation à Thessalonique le 21 janvier 2018

* * *

À l’ère où le capitalisme sans frontières écrase tout sur son passage, et où nos dirigeants optent pour une « mondialisation » au bénéfice unique des banques et des multinationales, on nous présente l’éclatement de nos États comme un phénomène naturel et inéluctable. Au même moment, on nous martèle que les « minorités » (ethniques, raciales ou religieuses) de l’Europe « se réveillent », que leurs revendications identitaires sont légitimes entraînant le morcellement et l’affaiblissement de l’État souverain dont elles font partie.

Est-ce vraiment cela que nous voulons ?

Une nouvelle fois, les Balkans sont au bord d’une guerre dont l’Allemagne réunifiée est le moteur.

Dans le but d’asphyxier la Russie, l’OTAN avance ses pions reniant ainsi l’engagement fait à Gorbatchev lors de la réunification des deux Allemagnes. Les derniers bouts de l’ex-Yougoslavie intègrent un à un l’OTAN.

L’usage du nom « Macédoine » qui appartient à la Grèce depuis 3.000 ans et qui désigne le nord de la Grèce — la terre des rois macédoniens Philippe et Alexandre — est devenu, depuis Tito, mais surtout depuis ces 35 dernières années, un objet de marchandage aux mains des uns et des autres : en premier lieu l’OTAN ; ensuite la classe politicienne grecque asservie et vendue, sans oublier les falsificateurs de l’Histoire qui depuis des « Centres de recherche » allemands (tel l’ECMI « Centre pour la protection des Minorités » à Flensbourg) incitent les populations de la Slavie du sud à croire qu’ils sont les descendants d’Alexandre le Grand…

Derrière la pression exercée aujourd’hui sur le gouvernement d’Athènes — celui qui finit le sale boulot de ses prédécesseurs, le bradage du pays, l’humiliation, la trahison et le génocide du peuple grec — pour céder le nom « Macédoine » à nos voisins du nord, il y a l’expansion continue de l’OTAN.

Le peuple grec, plus affaibli que jamais, est aujourd’hui sommé de se défaire de son histoire et de son territoire national. La seule cession du nom d’une région grecque à un pays étranger ouvre ainsi la porte à l’irrédentisme du nouveau pays, menant en toute vitesse à l’amputation de la région grecque limitrophe, qui porte le nom de Macédoine, sous le prétexte de l’unification d’un supposé peuple macédonien en une seule et grande Macédoine qui n’aura plus rien à voir avec la Grèce…

Dans tout cela la Turquie ne reste pas en retrait. Elle soutient activement l’irrédentisme de Skopjie. Pour compléter le tableau, les dernières provocations de la Turquie dans la mer Égée (12 février), restées sans réponse de la part du régime grec actuel, exposent le pays, dont le sort est à présent livré aux mains de l’Empire Nord-Atlantique et des charognards spéculateurs, à un déchirement très violent. Il faut tenir compte aussi des actes de piratage commis par la flotte navale turc qui a empêché le derrick Italien d’arriver à la zone économique exclusive de la République de Chypre pour explorer les gisements de gaz.

Est-ce que la France, l’Italie, l’Espagne et les autres pays seront épargnés par ce morcellement planifié et volontaire ? Le « Centre Européen des Minorités » (ECMI), fondé en Allemagne en 1996, auto-proclamé protecteur des « minorités » s’en occupe dûment.

Bourguignons, Alsaciens, Occitans, Catalans… l’image d’une carte européenne d’États éclatés, en une centaine de petits cantons « indépendants » autour d’une grande Allemagne unie et forte n’est autre que le rêve allemand qui est de retour.

RESTERONS-NOUS PASSIFS ?
LE LAISSERONS-NOUS PASSER ?
NON ! LES ÉNORMES MANIFESTATIONS DE THESSALONIQUE (21/1/2018) ET D’ATHÈNES (04/2/2018) NOUS ONT OUVERT LA VOIE.
CONTINUONS !
REJOIGNEZ-NOUS LE 25 MARS À PARIS, PLACE DE LA NATION!
On finira cette journée festive par un syrtaki géant !

 


Christina m’a également transmis deux textes à la fois étonnants et inquiétants, de Ioannis Mazis, professeur de géographie à l’Université d’Athènes, textes que je publie ici avec son autorisation :

Affaiblissement des États Nations dans les Balkans via la « découverte » d’ethnies par les Allemands

Affaiblissement-des-Etats-Nations

Document téléchargeable ici.


Qui se cache derrière Skopje ?

Qui se cache derrière Skopje ?

Document téléchargeable ici.


Tout ça me rappelle évidemment ce que dénonce François Asselineau avec courage depuis longtemps, l’Europe des régions ethniques :

https://www.upr.fr/tag/europe-des-regions-ethniques


Enfin, je vous signale ci-dessous l’enregistrement vidéo de notre récente rencontre à Nice (le 3 novembre 2017) ; Christina avait préparé une intervention très intéressante, je trouve :

QUI VEUT LA PEAU DE LA FRANCE ?

https://youtu.be/JqLEzvYSV78

J’évoque à la minute 40:46 un document révoltant qui dénonce le scandale absolu du martyr des Grecs ; le voici :

Informations venant de Grèce (Stathis Kouvelakis, juin 2016)

Informations_venant_de_Grece_Stathis_Kouvelakis_juin_2016.pdf

Le document ci-dessus (très important) est la retranscription de l’intervention suivante, à connaître et à faire connaître : c’est notre propre avenir qui se déroule dans le laboratoire grec de la tyrannie qui vient :

Voici aussi le DÉBAT qui a suivi, avec la salle, le 3 novembre 2017 à Nice :

Voici enfin le texte de l’intervention de Christina Komi, DETTE ET INDÉPENDANCE, analyse du laboratoire de dévastation oligarchique qu’est la Grèce depuis quelques années, avertissement et alarme pour les autres nations européennes :

DETTE ET INDÉPENDANCE, intervention de Christina Komi, CLAJ 3 novembre 2017, à Nice

Texte téléchargeable ici.


Si vous avez des précisions ou des nouvelles sur ce projet oligarchique d’atomisation des unités politiques européennes, je suis preneur, bien sûr.

Bien à vous tous.

Étienne.

Fil Facebook correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10156110742447317

Mondialisme et compétition (bonus du film Demokratia)

Mondialisme et compétition ?
ou localisme et collaboration ?

Quelques sujets de conversation pour notre cerveau collectif 🙂


Etienne Chouard – Mondialisme et compétition… par docutopie

C’est un extrait inédit (non conservé au montage) de l’entretien avec les auteurs du film « Demokratia », Thierry Kruger et Pablo Girault.

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Absolument tout ce qui est vivant a besoin vitalement d’une limite : la membrane de la cellule, l’écorce du végétal, la peau de l’animal (y compris de l’animal humain), la frontière du corps social… PERMETTENT LA VIE.

Rien ne vit sans frontière.

Si on retire sa limite à un être, on lui retire sa vie, mécaniquement, forcément.

Si tu supprimes la frontière d’un être, tu le tues.

Et c’est d’ailleurs le but des prédateurs (caché en l’occurrence).

Lisez « Éloge des frontières » de Régis Debray ; c’est passionnant.

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Le fil Facebook (hyperactif comme d’habitude) correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10153477934617317