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[Mutation en citoyen constituant] Vincent Lindon : « comment ce pays si riche… »

Vers la fin de cette bonne synthèse, Vincent mute en citoyen constituant 🙂

Source : Mediapart, https://www.mediapart.fr/journal/france/060520/un-appel-de-vincent-lindon-comment-ce-pays-si-richehttps://www.mediapart.fr/journal/france/060520/un-appel-de-vincent-lindon-comment-ce-pays-si-riche

 

Comment ce pays si riche…

Traversé par le flot incessant des commentaires, désorienté par l’addition d’analyses souvent contradictoires, j’ai tenté de réfléchir à la question la plus banale : mais comment avons-nous pu en arriver là ? À cette situation inédite, littéralement stupéfiante.

Spécialiste en rien, intéressé par tout, il m’a paru pourtant utile de contribuer en faisant entendre une voix simplement citoyenne. Suis-je légitime pour interpeller nos dirigeants, tous professionnels de la chose publique, tous diplômés des meilleures écoles ? Pas plus qu’un autre sans doute, mais pas moins non plus, ayant pris soin de consulter nombre d’avis autorisés, notamment dans le domaine de la santé, où André Grimaldi [professeur émérite de diabétologie au CHU de la Pitié-Salpêtrière – ndlr] m’a apporté son éclairage.

Comment ce pays si riche, la France, sixième économie du monde, a-t-il pu désosser ses hôpitaux jusqu’à devoir, pour éviter l’engorgement des services de réanimation, se résigner à se voir acculé à cette seule solution, utile certes, mais moyenâgeuse, le confinement ? Nous qui, au début des années 2000 encore, pouvions nous enorgueillir d’avoir le meilleur système de santé du monde.

C’était avant.

Avant que s’impose la folle idée que la santé devait être rentable, puisque tout désormais devait être marchandise, jusqu’à la vie des hommes.

Un espoir s’était pourtant levé avec le nouveau chef de l’État Emmanuel Macron, et son programme promettant un « investissement massif dans le système de santé ». Hélas, l’élection acquise, il préféra poursuivre l’action de ses prédécesseurs. S’il n’est donc que le dernier avatar d’une même politique, il porte pourtant une responsabilité particulière, pour avoir ignoré tous les signaux d’alerte.

Douze mois de grève des urgences ? Les patients patienteront.

1 200 chefs de service démissionnent de leurs fonctions administratives ? Moins de paperasse.

Présence massive des soignants dans toutes les manifestations ? Sortez les LBD et les grenades de désencerclement…

Au-delà de la santé, c’est l’ensemble du secteur public qui subit depuis des décennies les coups de boutoir des présidents qui se succèdent avec toujours la même obsession : réduire la place de l’État dans l’économie. La recette est simple : privations pour ce qui coûte (l’éducation, la justice, la police, l’armée, la santé…) et privatisations pour ce qui rapporte.

Tandis que les budgets des ministères régaliens sont comprimés et les salaires de leurs fonctionnaires bloqués, la grande braderie est ouverte. Villepin solde les autoroutes, Nicolas Sarkozy fait absorber Gaz de France par un groupe privé, Suez, et enfin François Hollande, sous la férule de Macron, démembre Alstom pour le plus grand profit de l’américain General Electric.

Avec l’arrivée d’Emmanuel Macron, la fête continue. Deux entreprises publiques, la Française des jeux (FDJ) et Aéroports de Paris (AdP), sont très rentables ? Vendez-les !

Pour comprendre l’attachement aveugle de notre président à cette ligne idéologique, il est nécessaire de revenir sur trois années d’exercice de son pouvoir, que notre Constitution a voulu absolu.

Qu’en retenir ?

Dès les premiers jours, une évidence : le goût du nouveau président pour la pompe et les rites de la monarchie, se mettant régulièrement en scène dans les décors de la royauté ; ainsi a-t-il choisi le palais du Louvre pour son intronisation, marchant seul devant la pyramide, le château de Versailles pour recevoir Vladimir Poutine, l’empereur du Japon ou 150 millionnaires high-tech et, enfin, celui de Chambord pour célébrer son 40e anniversaire.

Une prédilection annoncée par des déclarations antérieures – en 2015, il affirmait déjà : « Dans la politique française, l’absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort » – et confirmée jusque dans son programme, qui prévoyait de rétablir les chasses présidentielles. Ce qui n’a rien d’un détail.

L’ego comblé, le jeune homme allait pouvoir s’attaquer à son grand œuvre : bâtir cette « start-up nation » où les « premiers de cordée » allaient tirer vers les cimes ces « Gaulois réfractaires ». Au pas de charge : suppression de l’ISF et allègement de l’impôt sur les profits financiers pour les uns, réformes restrictives du droit du travail ou des allocations chômage et baisse des APL pour les autres. Cinq euros en moins sur les APL ! Mais qu’est-ce qui peut bien passer par la tête d’un dirigeant pour accoucher d’une aussi mauvaise idée ? La brume des sommets obscurcit-elle le jugement au point de lui faire oublier le poids des symboles ? C’était donc ça le « en même temps » macronien, des offrandes pour ceux qui n’ont besoin de rien, des sacrifices pour ceux qui ont besoin de tout ?

Mais c’est le premier été du quinquennat, et tout semble encore permis au conquérant de l’Élysée. Malgré quelques protestations, le nouveau monde impose ses lois grâce au soutien de sa majorité obéissante et reconnaissante.

Premier grain de sable à l’été 2018, l’affaire Benalla et son traitement rocambolesque, qui jette une lumière crue sur la conception et les pratiques du pouvoir.

Avec l’automne, un vent se lève, une révolte inattendue et pourtant évidente : des femmes et des hommes en jaune envahissent les ronds-points et les Champs-Élysées, naturellement accompagnés par une très faible minorité qui prétexte le port de la chasuble pour casser plutôt que pour revendiquer, une revendication légitime qui emporte l’adhésion de l’opinion, contraignant le gouvernement à un repli tactique : 10 milliards jetés à la hâte pour tenter d’éteindre la colère sociale.

Trop tard. Les sacrifiés de la mondialisation ultralibérale veulent plus. Plus de moyens, certes, mais aussi plus de pouvoirs, notamment celui de contrôler ceux dont la mission est de les représenter.

Après la carotte, vient le temps du bâton. Une répression brutale, policière, avec mains arrachées et manifestants éborgnés, mais aussi judiciaire, avec une distribution massive de condamnations fermes. Pendant que les pouvoirs exécutif et judiciaire répriment, les législateurs ferraillent pour imposer une réforme des retraites dont une majorité des Français ne veut pas.

Occupés à bâtir leur nouveau monde, les responsables n’accordent qu’une attention distraite à un virus agressif qui, parti de Chine, va très vite ravager la planète et envahir la totalité de l’espace politique, donnant à nos gouvernants l’occasion de montrer l’étendue de leur compétence.

Dans les hôpitaux, la situation est dramatique. On manque de tout, de masques, de gel, de tests, de respirateurs, de lits et de personnels en réanimation. Le 29 février, après que le Covid-19 a fait ses premières victimes en France, Édouard Philippe convoque un conseil des ministres extraordinaire consacré au virus. Une grande décision en ressort : utiliser le 49-3 pour faire adopter la réforme des retraites !

Alors que l’épidémie progresse, se faisant pandémie, le pouvoir s’affole, s’agite comme un poulet sans tête. Sur quoi s’interroge l’exécutif aux premiers jours de mars ? Mais sur le maintien des municipales, bien sûr ! La veille du premier tour, le premier ministre joue les contorsionnistes, invitant les Français à rester chez eux, mais, en même temps, à aller voter. Chapeau l’artiste !

Pendant que nos voisins allemands se mettent en ordre de bataille, le gouvernement français peaufine sa communication.

Une seule stratégie, mentir.

Relayant le discours présidentiel, l’équipe gouvernementale multiplie les déclarations absurdes et contradictoires. Ainsi affirme-t-on successivement qu’il ne s’agit que d’une « grippette », que l’épidémie, comme le nuage de Tchernobyl, ne touchera pas la France – alors même qu’à notre frontière sud, l’Italie est frappée –, puis qu’elle est « sous contrôle », avant de devoir avouer la gravité de la situation.

Sur la question cruciale des masques de protection, la parole officielle est schizophrène : aux premiers temps, leur utilité est affirmée. D’ailleurs, il y en a des millions en stock, prêts à être distribués à la population en cas de besoin. La menace virale se précisant, les masques sont soudain déclarés inutiles, voire dangereux puisqu’on ne sait pas s’en servir. Ce qui est fort opportun, puisque les stocks se sont volatilisés.

Pschitt…

Plus de masques.

Pas même de quoi équiper tous les soignants qui doivent monter au front armés de leur seul courage. Bon, d’accord, pas de masques, mais ils arrivent. Quand ? Mais demain, bien sûr ! Hélas, les jours et les semaines passent, la pénurie persiste. Ignorés, méprisés et matraqués quelques semaines plus tôt, les soignants sont désormais portés aux nues.

Pour le commun des Français, le confinement est la règle, chômage technique pour les uns, télétravail pour les autres. Tous les Français ? Non. Pour les caissières, les livreurs, les éboueurs, les policiers ou les pompiers, l’activité doit se poursuivre, quels que soient les périls. Eux qui formaient le gros des bataillons en gilet jaune, naguère vilipendés, sont désormais officiellement essentiels. Exit les premiers de cordée, place aux premiers de corvée.

Le 23 avril, dans une adresse solennelle à la nation, le président Macron annonce enfin le déconfinement pour le 11 mai. Pourquoi le 11 plutôt que le 5 ? Pourquoi mai plutôt que juin ? Parce que.

Deux semaines plus tard, le premier ministre en dévoile les conditions. Acte 1 : réouverture des crèches et des écoles primaires. Curieux puisqu’elles avaient été les premières à être fermées, avant même le début du confinement, au motif qu’elles étaient un lieu hautement favorable à la propagation du virus… Évidemment économique – il s’agit bien sûr de libérer les parents de l’obligation de garder leurs jeunes enfants, pour leur permettre de reprendre le travail –, la véritable raison de ce choix sera passée sous silence, voire niée, alors même qu’elle est audible : vouloir éviter l’effondrement total de l’activité et son cortège de drames est après tout une motivation hautement respectable.

Empêtré dans ses mensonges et ses omissions, le pourvoir tergiverse. Très vite, le discours s’infléchit : l’obligation de retourner en classe ne s’appliquera pas systématiquement. Les maires, les préfets pourront décider, ou non, de s’y conformer.

Mieux, les parents seront libres de garder leurs enfants à la maison. Dans les milieux favorisés, on n’hésitera guère. Mais dans les milieux plus modestes, le dilemme est cornélien. Alors que le chômage enfle, dois-je exposer mon enfant au risque de tomber malade, ou accepter l’éventualité de perdre mon emploi ? Et si les parents sont d’avis contraires, le couple pourra-t-il résister, notamment si les choses tournent mal ? Questions sans réponses…

Une bonne nouvelle, pourtant : les masques arrivent. Des masques en tissu, lavables et réutilisables. Efficaces ? « Oui, dit le Pr Grimaldi, contre la transmission du virus. Mais comme ils n’empêchent pas le porteur d’être infecté lui-même, la mesure ne vaut que si elle s’impose à tous, dans l’espace public au moins. » Prisonnier de son discours récent, le gouvernement ne peut se résoudre à rendre obligatoires partout ces masques qu’hier encore il déclarait inutiles. « Pourtant, ajoute le PGrimaldi, on a le droit de se tromper, mais le devoir de reconnaître ses erreurs. »

Au rythme où s’enchaînent les événements, ce droit à l’erreur pourrait bien m’être utile, mes propos risquant de devenir rapidement caducs, tant les stratégies gouvernementales oscillent, sinon à la vitesse de la lumière, au moins à celle où se propage le virus.

En termes de gestion et de communication de crise, je ne sais pas qui aurait pu faire mieux, mais je ne vois pas qui aurait pu faire pire.

En mettant au jour ses insuffisances, cette crise pourrait-elle être l’occasion d’une refonte radicale de notre démocratie ? Dans un discours célèbre, Churchill affirmait que c’était là « le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres ». Mais, ajoutait-il aussitôt, « la démocratie n’est pas un lieu où on obtient un mandat déterminé sur des promesses, puis où on en fait ce qu’on veut ».

Si l’on s’accorde pour ne pas changer de système, alors il faut changer LE système.

Mais l’urgence est ailleurs. Déjà insupportables, les inégalités ont explosé avec la pandémie. Confinés dans des logements exigus ou contraints d’affronter les périls, les plus fragiles vivent des jours terriblement difficiles. Et leurs lendemains ne chantent pas. Après la crise sanitaire, ils seront sûrement les premières victimes de l’inévitable catastrophe économique et sociale.

Que faire ?

L’État ne pouvant pas tout, il me paraît impératif d’innover. Comment ? En demandant aux plus grosses fortunes une solidarité envers les plus démunis. Cette idée, juste et légitime, pourrait prendre la forme d’une contribution exceptionnelle, baptisée « Jean Valjean », conçue comme une forme d’assistance à personnes en danger, financée par les patrimoines français de plus de 10 millions d’euros, sans acrobaties, à travers une taxe progressive de 1 % à 5 %, avec une franchise pour les premiers 10 millions d’euros.

À période exceptionnelle, contribution exceptionnelle. Même si j’applaudirais évidemment tout amendement visant à pérenniser cet effort de réduction des inégalités. Après tout, une fois peut devenir coutume.

D’après les économistes que j’ai pris soin de consulter, cette contribution devrait représenter environ 36 à 37 milliards d’euros, qui seront distribués aux quelque 21,4 millions de foyers trop pauvres pour être assujettis à l’impôt sur le revenu.

Compte tenu de l’urgence, l’État assurerait la trésorerie et abonderait marginalement la collecte, leur distribuant sans délai et sans prélèvement, la somme de 2 000 €, à charge pour lui de recouvrer ultérieurement le produit de la contribution « Jean Valjean ».

Même si je ne doute pas un instant que les plus riches de nos concitoyens se réjouiront de l’occasion ainsi offerte de montrer leur patriotisme et leur générosité, il me paraît prudent que les législateurs mettent en place des sanctions suffisamment dissuasives pour décourager les improbables mauvaises volontés. Je pense ici, surtout, à nos compatriotes domiciliés fiscalement à l’étranger, évidemment conviés à manifester leur solidarité.

Mon rôle n’est évidemment pas d’entrer dans le détail de ces sanctions. Je voudrais néanmoins en proposer une, essentiellement symbolique – car je crois, moi, à la force du symbole : alléger les réfractaires de leurs pesantes décorations (Ordre du mérite ou Légion d’honneur, par exemple) pour leur permettre de gambader librement dans les couloirs des hôpitaux étrangers, voire français, où ils seraient évidemment les bienvenus après avoir refusé de financer notre système de santé national et plus généralement notre service public. En un mot, leur pays.

Bien sûr, je sais que ces précautions seront sans nul doute inutiles, tous ces privilégiés étant bien conscients de ce qu’ils doivent au pays qui les a formés et souvent enrichis. Mais la confiance n’excluant pas la prudence, de telles dispositions ne sauraient nuire.

Après cette mesure d’urgence, il sera temps de nous pencher sur les moyens de réparer notre démocratie. Comment ? On pourra s’étonner que je me pose la question et plus encore que j’essaie d’y répondre. Alors, sans prétendre détenir des solutions – j’ai gardé le sens du ridicule –, je me risque à évoquer quelques pistes de réflexion.

Instituer des contre-pouvoirs. La Constitution de la Ve République avait été taillée sur mesure pour le général de Gaulle. Un costume bien trop grand pour ses récents successeurs. D’autant que, depuis l’instauration du quinquennat, le président dispose toujours, et pendant toute la durée de son mandat, d’une franche majorité au Parlement. Élue en même temps que lui, grâce à lui et sur son programme, l’Assemblée nationale a logiquement la même couleur que l’Élysée et le législatif n’a donc pas vocation à s’opposer à l’exécutif.

Quant au pouvoir judiciaire, son indépendance n’est que théorique, tant il est simple de le contrôler par le jeu des nominations et des promotions. Depuis Montesquieu, qui a théorisé la séparation des pouvoirs (il n’en connaissait que trois, lui), un quatrième s’est imposé : la presse. Problème : neuf milliardaires en possèdent l’immense majorité, on ne s’étonnera donc pas que l’intérêt des puissants soit ménagé dans le traitement de l’information. Impuissante politiquement, la contestation s’exprime là où elle le peut encore, dans la rue et dans les sondages d’opinion.

Responsabiliser les élus. Les élus devront être comptables de leur action devant le peuple dont ils ont obtenu la confiance. Une élection, c’est quoi ? C’est l’histoire d’un mec qui arrive et qui dit : « Faites-moi confiance, voilà ce que je vais faire », et qui, une fois élu, ne le fait pas. À la place, il fait autre chose ou rien. Eh bien non, ça ne peut plus marcher comme ça. En cas de défaillance, il est nécessaire qu’ils puissent être démis de leur fonctions, démocratiquement, c’est-à-dire si une fraction de citoyens le propose et si une majorité d’électeurs l’exige.

Insistons : cette mesure doit s’appliquer à tous les élus, jusqu’au président de la République, qui, en France, ne peut être démis par personne en cours de mandat, ni même être jugé depuis la scandaleuse décision du Conseil constitutionnel sous la présidence du douteux Roland Dumas.

Sanctionner sévèrement les dérives, pour interdire l’alliance mortifère entre les copains et les coquins. Depuis des décennies, aucun élu, même le plus corrompu, ne craint les rigueurs de la loi. Il y a à cela une excellente raison : la prison, c’est pour les autres. Eux pourront toujours solliciter les meilleurs avocats et multiplier les procédures des décennies durant, jusqu’au moment où les juger n’aura plus aucun sens.

D’où une proposition en trois points :

  1. Rendre passible de longues années de prison ferme tout acte de corruption avérée d’un élu. Parce qu’elle menace dangereusement la démocratie, en décourageant le vote notamment, la corruption politique me paraît un crime plus grave qu’un braquage de banque. Excessif ? Je ne pense pas. Enfant, je me souviens que, sur les billets de banque, il était inscrit que « la fabrication de fausse monnaie [était] passible des travaux forcés à perpétuité ». Pas une goutte de sang versée, pourtant, mais une atteinte criminelle au bien commun.
  2. Définir des couloirs judiciaires dédiés, pour éviter qu’on ne juge que des cadavres. L’ensemble des procédures, appel et cassation compris, devra être bouclé dans les 12 mois suivant l’ouverture de l’instruction.
  3. Augmenter fortement la rémunération des hommes et des femmes qui choisiront de servir la collectivité avec compétence, zèle et intégrité. Pourquoi ? Pour avoir les meilleurs. Pour leur éviter la tentation. Et pour rendre inexcusable qu’ils y cèdent.

Constitutionnelles, électorales ou judiciaires, ces propositions de réforme peuvent apparaître éloignées des préoccupations immédiates, en ces temps troublés surtout.

Je les crois pourtant essentielles. Même si elles ne résolvent pas l’ensemble des problèmes auxquels notre époque est confrontée, elles m’apparaissent nécessaires pour rétablir l’indispensable confiance du peuple en ses représentants, enfin comptables de leurs promesses comme de leur action, et responsables de leurs erreurs.

Vincent Lindon.

Fil Facebook correspondant à ce billet :
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[Passionnant et important] Interdit d’interdire – Franck Lepage : « Covid-19 : l’ami des dominants »

Et voici le texte dont parlent Frédéric et Franck :

COVID-19, l’ami des dominants : un texte écrit par l’équipe de L’ardeur, association d’éducation populaire politique

Pour ce gouvernement anti-populaire, engagé dans une politique de destruction de la protection sociale et de répression policière des colères, des mobilisations et des insurrections qui en découlent, le COVID-19 permet de réaliser plusieurs tests en grandeur nature :

– Test de contrôle de la population (répression, prison, hélicoptères, drones, communications).

– Test d’obéissance de la police dans ce contrôle des populations.

– Test de privatisation-dislocation de l’éducation nationale transférée en e-learning.

– Test d’avancement de la vidéo-médecine à distance.

– Test de soumission des médias, de la population et des gauches (union nationale oblige).

– Test de démolition avancée du droit du travail.

1 – Le contexte

Depuis les années 1980, l’effacement de l’hypothèse communiste (1) laisse le capitalisme en roue libre et l’humanité livrée aux inégalités monstrueuses qui l’accompagnent. Or les profits ne se réalisent plus sur la fabrication et la vente de marchandises qui sont en surproduction (les voitures de 2018 ne sont toujours pas écoulées) mais sur la financiarisation-casino de l’économie et les réductions de dépenses publiques dans le cadre de politiques d’austérité. Si le capitalisme européen s’est assuré tout un temps de l’ordre social en échange de politiques de protection sociale, il s’aligne (dès 1983 en France) sur le capitalisme américain et s’engage dans la voie d’une privatisation-marchandisation de la société et d’une destruction des services publics. Ces dernières se réalisent dès Maastricht, puis dans l’imposition de la « Constitution » de l’Union Européenne et de sa monnaie unique interdisant aux États d’agir sur la protection sociale par des dépenses publiques, lesquelles sont désormais soumises à l’impératif de non-inflation, d’interdiction des augmentations de salaires pour maintenir le taux de profit des dominants, propriétaires d’entreprises ou traders. Mais réduire la protection sociale, réduire et supprimer les allocations chômage, démanteler les soins de santé, démolir la recherche, supprimer des postes à l’éducation nationale, vendre les barrages et les aéroports, baisser puis écraser les retraites… tout cela génère des mouvements de population insurrectionnels et incontrôlables (les gilets jaunes en sont un exemple) qui supposent que l’État se prépare à la guerre sociale en armant son dispositif policier vers le contrôle des mouvements insurrectionnels. Après les LBD, voici les drones et le suivi des smartphones. Dans son dernier ouvrage « La lutte des classes au 21e siècle » (2), Emmanuel Todd évoque la dérive fascistoïde du gouvernement Macron. Nous y sommes !

L’union nationale : vous avez aimé « Je suis Charlie » ? Vous allez adorer COVID-19 !

« Nous sommes en guerre », a déclamé sept fois Macron. Invisible, diffus, insaisissable l’ennemi combattu ? Qu’importe ! Car désigner un ennemi, a fortiori invisible, c’est faire taire tous les désaccords, au nom de l’union sacrée ! Si l’éducation populaire consiste à comprendre les systèmes à l’œuvre dans un événement, et à déjouer les effets de propagande en traquant les biais de pensée, il convient de s’alerter collectivement sur cet appel à l’union nationale : « Plus de place pour la division », ressassent les chroniqueurs. Mais rien n’est plus étranger à l’éducation populaire qu’une union sacrée renonçant à toute critique derrière un chef autoritaire ! Refuser cette injonction au consensus et à l’enrouement du débat rend alors nécessaire d’apporter notre voix à l’analyse de la situation…

La seule guerre à laquelle nous assistons est celle que le capitalisme mène sur nos existences. Dans cette crise sanitaire, que peut-on attendre d’un pouvoir qui a si férocement et si continûment attaqué la protection sociale de sa population, démoli l’hôpital, les retraites, le chômage, la formation continue, qui a rivalisé de suppressions de fonctionnaires avec les autres candidats à la présidentielle (moi 200 000 ! Non… moi 500 000 ! ) ? Rien !

Macron n’existe pas. La démolition de l’hôpital public a commencé avec Mitterrand et Bérégovoy dès le départ des ministres communistes en 1983, et s’est poursuivie avec les autres présidents. Macron lui-même n’a été fabriqué que pour prendre la suite des serviteurs du capital qui l’ont précédé à ce poste, et choisi pour sa capacité de nuisance… Car, privé de toute marge de manœuvre économique ou monétaire dans le cadre de l’UE, il n’a aucun autre pouvoir que celui de nous nuire. En s’affichant sans honte dans un hôpital saturé pour combattre les effets d’une situation dont il a fabriqué les causes, lui qui a supprimé plus de 4 000 lits d’hôpitaux sur la seule année 2018 et a charcuté plusieurs centaines de millions d’euros de moyens alloués aux personnels médicaux… Macron ne saurait nous rendre dupes : il n’est pas, et ne sera jamais, notre sauveur. Fidèle à son programme électoral exigé par le Medef, il se saisira de cette crise sanitaire pour renforcer la dévastatrice emprise du capitalisme sur nos existences. À l’heure où beaucoup se remettent à lire La stratégie du choc de Naomi Klein (3) et font l’expérience en grandeur nature d’un capitalisme qui déploie sa nuisance par crises successives, on peut s’attendre – « crise » et « union nationale » obligent – à une démolition accélérée du droit du travail, à une politique accrue d’austérité et de réduction des dépenses publiques.

Interrogé sur France Inter sur le fait de savoir si cette épidémie le ferait revenir sur sa proposition de 500 000 suppressions de postes de fonctionnaires, Bruno Retailleau (qui bien que dans l’opposition parlementaire n’a d’opposition à la politique du gouvernement que l’apparence) affirme sans sourciller qu’il ne sera pas question de ralentir les réformes ! Ces gens-là ne tireront aucune leçon. Au contraire. Cette crise sera pour eux l’opportunité d’une accélération des destructions, notamment celle des services publics. Noam Chomsky nous a prévenu·e·s : « Comment détruire un service public ? Commencez par baisser son financement. Il ne fonctionnera plus. Les gens s’énerveront, ils voudront autre chose. C’est la technique de base pour privatiser un service public »… et seule une insurrection ou une grève générale les arrêtera.

Car avec le COVID-19, c’est la guerre des classes qui va se durcir par un enchaînement trop prévisible pour ne pas être annoncé : crise sanitaire, crise économique, crise financière et, en bout de course, crise sociale ! Quand le COVID-19 aura mis sur le carreau un ou deux millions de chômeur·se·s supplémentaires, on pourra compter sur ce gouvernement, qui a déjà fait la démonstration de son amour de la protection sociale, pour nous concocter quelques exonérations de cotisations, dégrèvements, allègements fiscaux supplémentaires pour les patrons, bonus records pour les traders les plus malins, dont le job n’est pas de financer l’économie mais de jouer à la baisse ou à la hausse les fluctuations de l’économie… Pour eux, cette crise est un cadeau, qui comme, toutes les crises financières avant elle, ne sera rien d’autre qu’une banale crise cyclique de la surproduction qui permet au capital de se concentrer encore un peu plus en liquidant les maillons faibles des petites entreprises et en écrabouillant les travailleurs sous l’œil docile des lanceurs de LBD et des médias. Le capitalisme est le seul mode de production dans lequel les crises prennent la forme d’une surproduction (https://wikirouge.net/Crise_de_surproduction).

2 – Le test sécuritaire

16 mars (jour de l’annonce du confinement) : dans le département des Côtes d’Armor, 1 cas détecté (sur une population de 600 000 habitants). Le préfet fait survoler les plages par des hélicoptères de la gendarmerie.

Si des mesures de prudence et confinement dans le cas d’une épidémie sont un choix compréhensible, encore peut-on s’interroger sur les différentes modalités possibles d’un tel confinement : total ou régional, par tranche d’âge, avec ou sans possibilité de s’aérer, etc. À l’exception d’un accident nucléaire majeur, ou d’un virus que l’on contracterait par simple respiration dans l’air, aucune crise sanitaire ne peut justifier l’interdiction de promenades solitaires en forêt, sur des plages, dans les rues… Aucune crise sanitaire ne peut justifier que l’on désigne les citoyen·ne·s comme des coupables en puissance (lorsqu’Édouard Philippe annonce que le gouvernement prend des mesures de confinement drastiques car les citoyens ne sont pas suffisamment dociles, il transforme tout un chacun en délinquant). Aucune crise sanitaire ne peut justifier une politique hyper répressive incluant le survol d’une plage par des hélicoptères, l’interdiction de sortir plus de 20 minutes de chez soi, de s’éloigner de plus de 1km. Aucune crise sanitaire ne peut justifier que l’on ferme les parcs et les jardins publics. Aucune crise sanitaire ne peut justifier que l’on punisse des citoyen·ne·s d’amendes lourdes (jusqu’à 3 500 €) et de prison (six mois) en cas de promenades solitaires. N’importe quel gouvernement soucieux du bien-être de la protection de sa population en cas de crise sanitaire devrait au contraire prendre acte des difficultés personnelles, familiales, psychologiques, sociales considérables qu’entraîne un confinement, et le rendre supportable en invitant largement la population à s’aérer et à sortir se promener, à condition de respecter les mêmes règles de gestes barrières qui sont demandées pour le travail qui, lui, non seulement n’est pas solitaire, non seulement est autorisé, mais est rendu obligatoire sur rappel du Medef.

Au risque du sentiment d’une humiliation collective, aucune population ne peut comprendre qu’elle soit obligée d’utiliser les transports en commun pour aller travailler, à condition de respecter une distance d’un mètre, mais qu’elle risque la prison si elle va se promener sur une plage, en ne nuisant à personne, en ne mettant personne en danger dans la mesure où elle respecte les mêmes règles que celles imposées dans l’utilisation des transports en commun.

Avec Emmanuel Todd, nous rappelons que « faute d’avoir prise sur l’Histoire, les gouvernants français sont passés « en mode aztèque ». Ils se vengent de leur impuissance au niveau international en martyrisant leurs concitoyens… ». Et ils peuvent compter pour cela sur le zèle d’une police inféodée qui s’empressera de matraquer les promeneurs isolés à coups d’amendes à 135 euros pour leur apprendre à obéir. Nous savons depuis un an de gilets jaunes que nous ne pouvons plus attendre aucune protection de la police. Que, comme dans toutes les périodes de crise, comme en 1940, elle choisit de servir le gouvernement, et non plus le droit. Et cela risque bien de se renforcer… Comme l’écrit Raphaël Kempf, avocat pénaliste, « il faut dénoncer l’état d’urgence sanitaire pour ce qu’il est : une loi scélérate » ! Adopté à marche forcée pour une période soi-disant circonscrite, cet état d’urgence vise des objectifs à plus long terme : celui de violer les libertés élémentaires de tou·te·s, celui de donner à la police des pouvoirs illimités, celui de venir enterrer définitivement l’État de droit.

La constitution de la 5e République avait bricolé un régime présidentiel sur mesure pour un général dans une situation de guerre en Algérie. Elle transformait le Parlement en une chambre d’enregistrement, à l’image des 308 pantins recrutés à la hâte sur entretien au printemps 2017 pour servir de paillasson au Medef. Entre les mains des Hollande, Sarkozy, Chirac ou Macron, cette 5e République est entre les mains de voyous caractériels et doit être abandonnée. Macron n’hésitera pas à se réfugier derrière le COVID-19 pour utiliser les pleins pouvoirs de l’article 16 et faire interdire la presse, les réseaux sociaux, et ce qu’il appelle déjà les fake news et les incitations à la haine. Sa position est une position de haine de classe, et son gouvernement suinte la haine de classe. L’intérêt des ateliers constituants qui se multiplient partout en France est de nous préparer à écrire nous-mêmes la constitution dont nous aurons besoin quand nous aurons chassé ce pouvoir.

Cette guerre de classes, cette guerre au peuple, cette guerre aux pauvres, est lisible au niveau spatial, géographique. Dès les premiers jours, les médias ont évoqué le manque de « civisme » des habitant·e·s des quartiers populaires, épinglé.e.s pour leur inconscience face à la propagation et leur refus des contrôles : ainsi, le 19 mars, BFMTV dénonce des « violences urbaines malgré le confinement », des « rébellions et crachats sur des policiers » et même « des regroupements sur les toits d’immeuble » pour y faire des barbecues (jusqu’à quelle extrémité peuvent aller ces petits voyous de banlieue !). Depuis, des témoignages attestent d’interpellations policières violentes dans ces mêmes quartiers. Comme celle de Sofiane, 21 ans, habitant des Ulis (Essonne), qui, le 24 mars, a eu le grand tort de vouloir sortir de chez lui pour aller travailler (il est livreur pour Amazon !) : il a été rossé par les agents de la BAC pour avoir essayé d’échapper à leur contrôle (il n’avait pas son attestation de déplacement dérogatoire sur lui). Imagine-t-on les mêmes scènes à Neuilly ou à Passy ? Et, comme ce fut le cas pour les gilets jaunes, ces violences policières sont encore largement sous-médiatisées.

3 – Des médias au garde-à-vous

En dehors des aspects proprement médicaux de la situation sur lesquels nous ne sommes pas compétent·e·s (nous ne sommes pas microbiologistes et il y a déjà suffisamment de vidéos sur le coronavirus, d’interviews et d’exposés de tous bords, de tous scientifiques pour ne pas inonder davantage le débat), il nous revient en revanche d’interroger les aspects politiques et en soumettre les contradictions à notre intelligence collective. Compter sur nous-mêmes en somme et sur notre intelligence critique que nous nie l’intégralité (ou presque) des médias, docilement regroupés autour du pouvoir exécutif.

Le nombre de morts égrené chaque jour dans nos médias est profondément anxiogène. Le traitement médiatique de la situation nous rend inévitablement vulnérables et les conséquences sur nos citoyennetés sont dramatiques. On ne compte plus les exemples de personnes se faisant apostropher pour être sorties acheter du pain (franchement, a-t-on vraiment besoin de pain frais quotidien en cette période de catastrophe mondiale ?) ou pour avoir rendu visite à un proche. Tout le monde est en train de devenir le flic des autres. L’ambiance est à la dénonciation et aux milices de volontaires qui vont bientôt patrouiller dans les rues. Surtout si ces chiffres ne sont pas expliqués et qu’ils n’ont pour seule fonction que de créer un traumatisme sur fond de méfiance circulaire et nourrie de tous bords.

Expliquer les chiffres, cela voudrait dire les contextualiser, les mettre en perspectives (historiques notamment), les comparer à d’autres… Un exemple : sans vouloir minimiser l’épidémie, il est intéressant de savoir que le nombre de morts faits par le COVID-19 en quatre mois (environ 30 000) est à peu près identique au nombre de personnes qui meurent de faim chaque jour. Ou que le paludisme cause encore plus de 450 000 décès chaque année. Sans qu’on ne s’alarme, dans ces deux cas, des mesures à mettre en place pour éviter pareilles hécatombes. Et que dire de cette information en boucle sur les Ehpad qui se confinent avec le personnel ? Il y a en France 610 000 décès chaque année (une personne toute les 50 secondes) dont 25 % en Ehpad. Les décès au sein des Ehpad représentent donc plus de 150 000 morts par an. Nous parler des décès en Ehpad, c’est nous les présenter comme un problème injuste et terrifiant. On se demande alors ce qu’est la représentation d’un Ehpad pour un chroniqueur de TF1 : une colonie de vacances ? Une thalassothérapie ? Ou un de ces mouroirs sans personnel vendu au privé, qu’on intègre de façon définitive mais dans lequel on vous garantit un placement à 11 % si vous achetez une chambre pour la louer aux résidents ? Pour rappel (car c’est aussi cela mettre les chiffres en perspectives), la moyenne d’âge des morts du coronavirus en France est de 81,2 ans ! Et si la mort du musicien Manu Dibango a suscité beaucoup d’émoi, précisons tout de même qu’il avait… 86 ans.

La télé gouvernementale nous montre en boucle l’hôpital de Mulhouse saturé, l’armée qui évacue des malades en avion vers Toulon. Les tentes de médecine de guerre… terrible ! Mais elle se garde bien de questionner les odieux petits soldats des ARS (Agences régionales de santé) qui ont vidé l’hôpital de tous ses moyens, de tous ses personnels, qui ont mis cent directeurs en démission administrative il y a deux mois, et qui font fonctionner le matériel hospitalier en flux tendus .. Traduirons-nous un jour les ARS devant les tribunaux pour mise en danger délibérée à grande échelle de la vie d’autrui ?

Et c’est probablement à la lecture des médias de gauche ou d’extrême gauche qu’on mesure la puissance de cette manipulation à grande échelle. C’est cela une union nationale : faire taire notre capacité critique, adhérer à l’autorité du pouvoir. La chaîne Youtube « Osons causer » qui, jusqu’à peu décryptait les différentes faces des politiques macronistes, est désormais réduite à répercuter les ordres gouvernementaux : « Restez chez vous ! ». Si nous voulons prendre des leçons de civisme, nous n’avons pas besoin d’ « Osons causer », nous avons déjà TF1 pour traiter quelques doux promeneurs de « délinquants des parcs ». Le philosophe Vladimir Jankelevitch écrivait : « Je serai toujours le gardien de tes droits et jamais le flic de tes devoirs ». Si « Osons causer » renonce à sa mission d’éducation populaire, la preuve est apportée que le test en grandeur nature de soumission des médias (y compris ceux censés critiquer l’ordre de la domination) fonctionne !

S’il est si dur pour des médias, quels qu’ils soient, d’échapper à ces logiques manipulatrices, s’ils épousent si facilement la logique du pouvoir, c’est que les conditions de fabrication de l’information les ont déjà rendus structurellement perméables à cette logique.

Et déjà, la place prise par les chaînes d’info en continu, avec sa conséquence : la course à l’information en « temps réel ». Temps réel ? Allons bon… Cela supposerait qu’existe un temps « irréel » ? Ne serait-ce pas justement ce temps qu’on nous vend pour du « réel » qui, en évacuant l’histoire et les processus d’émergence des phénomènes, constitue l’« irréel », un temps qui n’a pas de sens ? Dans ce monde-là, il faut occuper l’antenne et meubler les flux en permanence. Donc trouver du nouveau au fil des jours, au fil des heures… Heureusement, ce qu’il y a de nouveau, presque en permanence, ce sont les chiffres. Alors… bingo sur ces chiffres qui montent, qui viennent s’aligner de manière vertigineuse sur les écrans ! Chaque jour apporte son lot de « nouveau record », de « chiffre jamais atteint »… Puisqu’il s’agit d’une « pandémie » en plein essor, la probabilité que le nombre de nouveaux cas détectés ou de nouveaux décès à l’hôpital en 24 heures soit inférieur à celui de la veille est sans doute inférieure à 1 %, non ? Donc balancer cette info, ce n’est pas vraiment un scoop, on est d’accord ? Il y a d’ailleurs fort à parier que le journaliste qui l’a annoncée en martelant chaque mot sur un ton affolé, quand il rentre chez lui et retrouve son conjoint, il ne lui dit pas : « Tu sais, c’est incroyable : le chiffre a encore progressé ! ». Oui : il est probable que, dans sa vie privée, il reste quelqu’un d’à peu près censé. Mais quand il passe à l’antenne, il devient cet imbécile qui nous fait prendre des vessies pour des lanternes.

C’est que, sur les ondes, il faut sacrifier aux rites de la dramatisation. Pour « vendre » et faire du « buzz », il faut maintenir le « suspense », « feuilletonner » l’information, avec, si possible, un bon « casting » et de « bons clients ». Autant de termes venus des mondes de la fiction et du commerce et qui se sont progressivement imposés dans les rédactions. C’est ainsi que se construit et se reconstruit le thème de la « vague » épidémique qui va déferler (sans qu’on ne sache jamais pourquoi le « pic » est attendu à tel moment). Avec sa conséquence inéluctable, en gros titre à la « une » de l’Est Républicain du 23 mars : « Vers un inévitable durcissement du confinement » (quatre semaines plus tôt, de nombreux médias titraient sur le « recours inévitable au 49.3 » à propos de la réforme des retraites !). Prophétie auto-réalisatrice dans laquelle les médias oublient – ou feignent d’oublier – le rôle qu’ils jouent eux-mêmes.

Autre facteur structurant : la place prise dans les médias par un ballet d’experts où se succèdent hypothèses hâtives et contradictoires (sur les tests, le port de masques, l’efficacité du traitement par la chloroquine…), sans que les faux pronostics ne soient ensuite rectifiés et sans que l’on précise que « médecin » n’est pas un titre suffisant pour se qualifier d’expert en matière de COVID-19. Mais avec cette certitude auto-proclamée : les fake news, c’est l’affaire des réseaux sociaux ; l’information sérieuse et vérifiée, celle des médias main stream.

4 – La gouvernance « scientifique »

Dans un monde où les demandes de financement de la recherche publique sur les coronavirus sont restées lettre morte, où les multinationales de la pharmacie ont plus de pouvoirs que les États et où le vaccin de ce coronavirus engrangera des milliards de profits, qu’est-ce qu’un expert ? Qui sont les « scientifiques » qui « conseillent » un gouvernement entièrement dévoué aux multinationales ? (voir Monsanto-Macron, et les milliers de cancers liés au Roundup). Y aura-t-il des conflits d’intérêts ? Jupiter met ses pas dans ceux d’un « conseil scientifique », créé le 10 mars et invité à infléchir voire à dicter les décisions. Cette délégation de pouvoir à l’expertise « scientifique » présente de multiples dangers. Elle éteint toute contestation au nom de l’intérêt supérieur : elle gomme ce que nous, gesticulant·e·s et formateur·trice·s, militant·e·s de l’éducation populaire, avons appris et ne cessons de marteler : tout point de vue est nécessairement « situé », on ne parle toujours que de « quelque part », et avec une intention. Mais non : les experts, eux, échappent à cette condition humaine puisqu’ils parlent de nulle part et sans jamais aucune intention autre que de nous transmettre la vérité.

C’est dire à quel point cette délégation va faciliter le passage à une société de contrainte…

5 – Le COVID19, révélateur mais aussi accélérateur des inégalités

Isolement des plus vulnérables, exploitation des plus précaires, contamination des plus exposé.e.s, stigmatisation des classes populaires (car ce peuple que l’on doit confiner, c’est bien celui des classes populaires, celles qui pourraient désobéir, ces classes dangereuses…), entassement des plus pauvres dans des logements insalubres pendant que les bourgeois aisés des arrondissements parisiens fuient leur 200 m2 pour aller (exode sanitaire oblige !) se mettre au vert dans leur maison secondaire ou dans une villa louée pour l’occasion… cette crise sanitaire amplifie le développement des rapports de domination.

Regardons du côté de la condition des femmes. Par leur position dans la société, les femmes représentent indéniablement une classe fragilisée par cette crise sanitaire et le confinement que celle-ci impose. La situation des femmes victimes de violences conjugales est alarmante. Les chiffres actuels montrent une augmentation de 32 % des cas depuis le début du confinement. Des situations où la présence permanente du mari violent rend les demandes d’aide et les moyens de protection extrêmement difficiles. 210 000 femmes sont violentées par leur mari chaque année en France. Le confinement porte donc ce chiffre à (au moins) 300 000. Belle réussite du confinement ! Toujours dans la sphère de l’intime, l’accès à l’avortement est fragilisé, notamment pour les adolescentes qui n’ont plus de prétexte pour sortir de chez elles.

Et puisque, dans cette crise, c’est bien le monde du travail qui impose la marche à suivre, dans la sphère productive, l’exploitation des femmes se poursuit. Il y a les plus précaires, celles qui vivent sous le seuil de pauvreté, celles qui n’auront pas le choix d’accepter de travailler – quelles que soient les conditions sanitaires – pour pouvoir boucler la fin de mois. Il y a les femmes élevant seules leurs enfants, qui, faute d’école ou de nounou, subiront un chômage partiel qui les mettra à terre. À la fin de la crise, quelle sera la posture des banques envers ces femmes ?

On le sait : parmi le travail dédié aux femmes, celui du soin. Le 12 mars dernier, Macron demandait au personnel hospitalier de « continuer à faire des sacrifices ». La division sexuelle du travail à l’œuvre dans notre société fait reposer ce « sacrifice » sur une large majorité de femmes : 90 % de femmes chez les aides-soignantes, 87 % de femmes chez les infirmières… Les postes prestigieux, eux, sont occupés par des hommes. Avec la pénurie de matériel de protection, entre l’aide-soignante et le chirurgien, qui aura le masque ?

Le sacrifice se joue entre les classes sociales qui se côtoient à l’hôpital. Le sacrifice se joue entre les classes sociales tout court. Les femmes font partie des dominé·e·s, des exploité·e·s du système capitaliste, à qui l’on demande de continuer à faire marcher la machine économique à n’importe quel prix, et qui n’en obtiendront que du mépris (une prime de 1000 € ?) lorsque les puissants n’auront plus peur d’attraper la grippe.

6 – Le COVID19, arme de guerre… contre l’école

La mise en place de l’école à distance est une aubaine pour qui s’acharne à détruire le service public. C’est une véritable expérimentation grandeur nature pour terminer la privatisation de l’école rêvée par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) et mise en œuvre par les ministres successifs depuis Luc Ferry.

Quoi de mieux que d’amener les enseignants à se penser comme des « facilitateurs pédagogiques » pour assurer la « continuité pédagogique » ? Le rêve ultime de l’idéologie libérale : l’enseignant·e est déchargé·e de toutes responsabilités éducatives, de tout désir de penser l’élève comme un être humain complet et complexe. L’enfant n’existe plus. Le sacro-saint programme construit autour des compétences n’a plus qu’à être digitalisé. Les enseignant·e·s deviennent des « intervenants à distance », pratiquant le « e-learning », surfant sur des plate-formes privées dont les contenus deviennent contrôlables et évaluables. Le contrôle : outil indispensable à la légitimité de la domination. Pour preuve ce mail envoyé ce jour, par une enseignante de maternelle, qui demande aux parents d’envoyer une photo de leur enfant en train de travailler : « Nous devons assurer la continuité pédagogique et l’inspection nous demande de vérifier qu’elle est bien mise en œuvre par les parents, sinon cela peut être considéré comme de l’absentéisme ». Pressions, contrôles et menaces… on y retrouve alors tous les ingrédients de la loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel », adoptée en 2018, qui permet d’imposer une « démarche qualité » à tous les organismes de formation. Calquée sur des procédures de rentabilité industrielle, la démarche qualité a réussi le tour de force de mettre tous les organismes de formation en concurrence, d’imposer un vocabulaire unique (celui de la langue de bois bien sûr), de récupérer tous les contenus pédagogiques, de dématérialiser au maximum en réduisant les liens humains au minimum. Une expérimentation grandeur nature de ce qui est déjà à l’œuvre dans l’éducation nationale !

Alors on peut toujours penser que l’école par internet, c’est juste provisoire, que non cette loi n’est pas une étape intermédiaire pour finir de faire de l’école le réservoir de main d’œuvre du capital au détriment d’un lieu où penser la société de demain… si seulement cette expérimentation n’était pas déjà dans les tuyaux depuis plus de trente ans : baisse du nombre de fonctionnaires, privatisation de l’enseignement supérieur, décentralisation favorisant le lien avec le marché du travail local, emploi de directeurs devenus des managers, suppressions massives des postes éducatifs et de soins dans les établissements (psychologues scolaires, assistants sociaux, éducateurs, infirmiers…), mise en concurrence des établissements par l’attaque du statut d’enseignant (précarisation du métier, CDD, contractuel·le·s) et les enseignements de spécialités avec la loi Blanquer… Les bases sont posées, affirmées, assumées… Comment être naïfs au point de penser que cette période ne sera qu’une parenthèse ?

Et le place des enf… des élèves pardon ! C’est simple : on remplace une heure de cours par une heure de travail personnel… La durée d’attention d’un élève en classe varie de 4 minutes en maternelle à 35 minutes par heure pour un adulte. Transformer alors une heure de cours en une heure de travail personnel, c’est multiplier l’exigence de productivité scolaire par deux au minimum pour les lycéens. De plus, cela ne tient pas compte de chaque élève. Là où l’enseignant·e va évaluer que, sur la classe d’âge concernée, le travail donné est faisable en une heure, la réalité sera que ce travail sera réalisé en 30 minutes par certains et en 1h30 par d’autres. Ajoutons à cela les conditions matérielles de chaque élève : chambre seule ou non, travail sur ordinateur ou sur smartphone, accès à une imprimante scanner ou pas, nombre de personnes dans la maison et en capacité d’aider scolairement ou pas… Sans oublier qu’actuellement, celles et ceux qui sont toujours au travail – et donc pas disponibles pour leurs enfants – sont les salarié·e·s les plus précaires : ouvrier·e·s, caissières, aides à domiciles …On voit bien à nouveau les réalités matérielles niées, on voit bien comment, au profit de la « continuité pédagogique », on enterre les enfants des classes populaires pour pouvoir applaudir les quelques autres à la fin du confinement… Bravo les enfants, vous voyez bien que c’était possible : quand on veut, on peut !

Les ultra-libéraux de l’Union européenne et de l’OCDE l’ont rêvé, le COVID-19 l’a fait : la dématérialisation complète et totale de l’éducation nationale. Les requins de l’ordre capitaliste lorgnent sur ce ce marché éducatif mondial à conquérir (estimé à 20 000 milliards de dollars, dont 7 000 milliards d’euros pour l’Europe). Le fruit est mûr pour privatiser le système éducatif… Il ne restera plus qu’à Hachette édition (propriété du groupe Lagardère) à nous vendre par millions les logiciels que cet enseignement à distance, assuré par des « uber-profs », nécessitera. Et que feront les parents ? Dans le marasme de l’offre proposée, dans ce climat de compétition acharnée, les familles paieront bien sûr, enfin celles qui le pourront ! Pour le plus grand bonheur de la Bourse. L’OCDE l’a dit : les perspectives de profit pour les investisseurs institutionnels sur le marché éducatif mondial sont de 1 à 7 quand elles ne sont que de 1 à 2 sur le marché de la construction automobile.

Et lorsqu’il faudra, une fois la mission éducative de l’éducation nationale piétinée, se charger de transmettre quelques « savoir-être » et « compétences relationnelles » aux enfants et adolescents, le marché du développement personnel viendra nous vendre sa came à grands coups de conférences, de cours de coaching et de slogans plus creux les uns que les autres : « Sois le monde que tu veux voir », « La confiance en soi est le premier secret du succès », etc. Comme l’a si bien montré Eva Illouz dans son livre Happycratie, le développement personnel est non seulement un marché juteux, mais surtout l’ami protecteur des dominants puisqu’il contribue à invisibiliser les rapports sociaux de domination (classe, race, genre) au profit d’un seul discours : « Tu as les ressources en toi pour t’en sortir », et autres outils de culpabilisation individuelle. Théorisée aux Etats-Unis, la « psychologie positive » est la condition de la domination capitaliste dans les entreprises et sur nos vies.

7 – COVID19 et droit du travail

Pendant qu’on nous invite à nous laver inlassablement les mains, le patronat, lui, se les frotte ! Emmanuel Macron est définitivement l’ami des grands patrons. Et voilà la loi d’urgence face à l’épidémie qui autorise le gouvernement à agir par ordonnances. Le texte 52 de ces dernières permet à l’employeur d’imposer une durée de travail hebdomadaire portée à 60 heures, le travail le dimanche, des dates imposées de congés payés…

Il est intéressant de comparer les intitulés de ces ordonnances. Ici : « Ordonnance portant mesures d’urgence en matière de congés payés, de durée du travail et de jours de repos » ; et là : « Ordonnance adaptant temporairement les conditions et modalités d’attribution de l’indemnité complémentaire » . Il n’est sans doute pas anodin de voir que, dans la seconde, apparaît le terme « temporairement », indication à laquelle Muriel Pénicaud s’est formellement opposée lorsqu’un amendement proposa de le faire figurer dans l’ordonnance « congés payés et autres… ». De là à penser que ces dérogations au code du travail soient destinées à perdurer…. Relance de l’économie oblige : 60 heures par semaine, réduction du repos quotidien de onze à neuf heures, soit quinze heures de travail-transport chaque jour ne font que nous renvoyer aux conditions de 1841, date de la première loi sur le travail. Cet « effort » qui va être imposé au monde du travail ne sera pas imposé à toutes les catégories sociales. Un amendement visant à relever le montant de la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus, faisant passer son taux de 3 % à 5 % des revenus supérieurs à 250 000 euros par an, a été sèchement rejeté.

Dans un tweet du 24 mars, Bruno Le Maire demande aux entreprises, notamment les plus grandes, « de faire preuve de la plus grande modération sur le versement de dividendes. C’est un moment où tout l’argent doit être employé pour faire tourner les entreprises ». Une simple demande donc, pas d’ordonnance ici pour contraindre le capital à participer à l’effort collectif alors même que les entreprises européennes s’apprêtent à verser 359 milliards d’euros à leurs actionnaires au titre des dividendes de l’année 2019. Pourtant, malgré ces chiffres exorbitants, l’État, pour pallier à la suspension partielle de l’économie, va soutenir ces mêmes entreprises en prenant en charge une partie des salaires, à travers les mesures de chômage partiel, ainsi qu’en suspendant les obligations fiscales et sociales de ces mêmes entreprises.

Au final, c’est bien aux travailleur·se·s que Macron s’en prend à nouveau pour « soutenir l’économie » en s’attaquant, non pas aux dettes sous lesquelles croulent les entreprises et dont il pourrait déclarer un moratoire, mais… aux cotisations sociales et aux impôts qu’elles versent, et au droit du travail.

Voulons-nous que la « guerre » menée par une classe dirigeante qui a montré son impréparation absolue à faire face à la pandémie – parce qu’elle a organisé le démembrement des services publics et de la production en France de biens de première nécessité – soit à nouveau l’occasion d’une union sacrée pour « sauver l’économie » en s’attaquant aux travailleur·se·s et en soutenant les prêteurs capitalistes, comme cela s’est fait en 2007 avec les beaux résultats que l’on sait ? Nous faisons depuis plus de dix ans l’expérience amère de la potion capitaliste que Macron veut à nouveau nous faire avaler alors que c’est elle qui nous a conduits à une impasse dont il prétend nous faire sortir en en rajoutant une louche. C’est assez !

Nous n’allons pas nous faire avoir à nouveau. Nous savons que nous ne pouvons attendre que le pire des « mobilisations générales » et de « l’union nationale » dans lesquelles nous enrôle la classe dirigeante sans nous demander notre avis, pour nous faire taire. Seule une mobilisation venue d’en-bas sera efficace contre le retour régulier de pandémies liées à une excessive division internationale du travail et à un rapport de plus en plus mortifère au vivant et à la nature dans la folle organisation capitaliste de la production.

La médiocrité de la réponse à la pandémie fait prendre conscience de l’absurdité de faire dépendre notre production de groupes capitalistes indifférents au maintien d’un tissu productif équilibré sur un territoire, qu’il soit régional ou national : les exemples d’entreprises neuves fermées alors qu’elles produisent des masques ou des bouteilles d’oxygène ont fait le tour des réseaux sociaux. Les travailleur·se·s (pas l’État !) doivent devenir propriétaires de tout outil de production de biens communs, les actionnaires doivent être évincés sans indemnisation, et les prêteurs non remboursés.

Autre prise de conscience : les ressources des personnes ne doivent pas dépendre de l’aléa de leur activité. Le confinement laisse nus tous les indépendants et génère un chômage partiel plein de trous qui vont notablement réduire les ressources d’employés du privé ou de contractuels de l’État. Alors que les fonctionnaires, eux, conservent leur salaire, qui est lié à leur grade et non à leur emploi. Seul le salaire lié à la personne (celui des fonctionnaires, celui des salariés à statut, celui des retraités… bref celui qu’attaquent avec détermination tous les gouvernements de l’Union européenne) nous permet de sortir de la forme capitaliste de la rémunération, qui la lie à la mesure d’activités aléatoires avec le filet de sécurité d’un revenu de base. Nos personnes doivent être libérées de cet aléa et reconnues, de 18 ans à la mort, par un salaire posé comme un droit politique et qu’il serait raisonnable d’inscrire dans une fourchette de 1 à 3. Chacun·e, à sa majorité, quels que soient son passé scolaire et son handicap, est doté·e du premier niveau de qualification, et donc des 1700 euros nets du Smic revendiqué, et peut, par des épreuves de qualification, progresser jusqu’à un salaire plafond de 5000 euros nets : au-delà, les rémunérations n’ont aucun sens. Droit politique de tout adulte vivant sur le territoire national, le salaire peut stagner, mais jamais diminuer ou être supprimé.

La propriété de tout l’outil par les travailleur·se·s et le salaire lié à la personne supposent une forte socialisation du PIB. Déjà, plus de la moitié est socialisée dans les impôts et cotisations sociales. Il faut aller encore plus loin. La valeur ajoutée des entreprises doit être affectée non plus à des rémunérations directes et à du profit, mais à des caisses gérées par les travailleur·se·s comme l’a été le régime général de 1947 à 1967. Elles verseront les salaires et subventionneront l’investissement, y compris par création monétaire. Alors nous pourrons libérer du capital nos vies et notre pays.

La survenue de l’épidémie de coronavirus a mis en évidence l’état de délabrement de l’hôpital public après quarante années de politiques libérales qui lui ont été imposées. Hasard du calendrier, cette épidémie a conduit le gouvernement à suspendre son projet de réforme des retraites. Maladie, vieillesse : deux branches de la sécurité sociale réunies par les événements.

Comme Ambroise Croizat et ses co-détenus au bagne de « Maison carrée » à Alger préparèrent un plan complet de sécurité sociale, mettrons-nous à profit cette période pour réfléchir aux revendications à porter dès la fin de la période de confinement ? Parmi celles-ci, une reconstruction de la sécurité sociale dans ses structures révolutionnaires de 1946, en revenant non seulement sur les exonérations de cotisations patronales, mais en revendiquant leur augmentation. Car c’est bien l’augmentation de ces cotisations qui permit à la sécurité sociale de subventionner la mise en place des Centres hospitaliers universitaires (CHU) au début de années 1960, transformant des mouroirs en usines de santé. Des plans de nationalisation de l’industrie pharmaceutique et de la recherche scientifique seraient également des revendications incontournables. Profiter de cette épidémie pour obtenir la reconquête de droits précédemment conquis représenterait en quelque sorte un renversement de la « stratégie du choc ».

L’Ardeur Conférences Gesticulées

Notes :
1 Alain Badiou : L’hypothèse communiste, Ed Lignes
2 Emmanuel Todd : La lutte des classes en France au 21e siècle. Ed Seuil
3 Naomi Klein : La stratégie du choc. Ed Babel

Source : http://www.ardeur.net/2020/04/covid-19-lami-des-dominants

http://www.ardeur.net/2020/04/covid-19-lami-des-dominants

Fil Facebook correspondant à ce billet :
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Alain Supiot : DU GOUVERNEMENT PAR LES LOIS À LA GOUVERNANCE PAR LES NOMBRES #3 L’essence des lois, le nomos grec et la lex dans le droit romain

La troisième leçon d’Alain Supiot sur la gouvernance par les nombres s’intitule « L’essence des lois, le nomos grec et la lex dans le droit romain ».

Vous verrez qu’il est très utile de rappeler les fondements de notre ordre juridique traditionnel pour comprendre en profondeur la révolution catastrophique (en cours) du néolibéralisme, et donc de l’Union européenne, avec leur idéologie utilitariste, scientiste et gestionnaire.

Voici la présentation de Merryl Moneghetti :

Pourquoi Aristote a-t-il récusé l’assimilation de l’art législatif à 1 technique de gouvernement? Pourquoi l’idée selon laquelle l’autorité des lois dépend de leur stabilité a-t-elle couru jusqu’à nous? Alain Supiot revient sur l’apport des Grecs anciens sur l’idée de loi & le legs romain juridique.

Aristote par Lysippe, copie romaine (période impériale) d'un bronze, Musée du Louvre / Artgate Fondazione Cariplo - Allegoria della Giustizia, par Canova, 1792, Corpus iuris civilisAristote par Lysippe, copie romaine (période impériale) d’un bronze, Musée du Louvre / Artgate Fondazione Cariplo – Allegoria della Giustizia, par Canova, 1792, Corpus iuris civilis • Crédits : Wikicommons: E. Gaba (Aristote), Artgate Fondazione (Allégorie)

« La conception du droit, vidée de toute interrogation politique ou philosophique est-elle un héritage du droit romain » ? Comment « devenue technique de gouvernement, avec les Romains, la loi est-elle susceptible de servir aussi bien une monarchie, une oligarchie qu’une démocratie ».

Alain Supiot, Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire «État social et mondialisation : analyse juridique des solidarités», fondateur en 2008 de l’Institut d’études avancées de Nantes, dont il préside aujourd’hui le comité stratégique, interroge l’apport grec de notre idée de la loi et la matrice juridique romaine de notre culture dans le cadre de sa grande série de cours sur les changements qui nous font passer « Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres ».

De l’ « englobement de la lex par le ius » naît le droit romain, rappelle Alain Supiot et un paradigme institutionnel promis à une extraordinaire carrière :

« un ordre juridique qui tout à la fois s’impose aux gouvernants et il est un instrument de leur pouvoir. Cet ordre s’impose à eux car il autonomise la forme juridique et investit les gouvernés de droits individuels opposables. Et il est un instrument de leur pouvoir, car, à la différence de la loi religieuse ou scientifique, la loi civile donne force normative à la volonté humaine et peut être modelée et transformée par elle. »

Revenant sur le legs antique, dans une tribune donnée auFigaro le 7 novembre 2016, sur le « granddélitement de la démocratie » Alain Supiot rappelle :

« La démocratie est un cadre institutionnel fragile qui, faisant crédit à la valeur de la parole, nous permet de confronter durement nos opinions sans en venir aux coups.

« Mais c’est un régime qui ne peut survivre durablement , écrit-il qu’à deux conditions, repérées depuis l’Antiquité: d’une part des citoyens que ne divisent pas de trop grands écarts de richesse et rendus capables de se hisser à la considération de l’intérêt général au-delà de leurs passions et intérêts particuliers ; et d’autre part des gouvernants issus de leurs rangs, qui ne se considèrent pas comme les maîtres des hommes, mais comme les serviteurs des lois. »

Revenant sur la crise actuelle, il conclut,

Cela permet aussi de comprendre pourquoi il est dangereux de ne tenir compte des scrutins que lorsqu’on les gagne: le discrédit qui en résulte sape les bases mêmes de la démocratie, encourage la quête de l’homme fort et ouvre les vannes de la violence. »

Cela posé, questionnonsle nomos grec et la lex dans le droit romain, pour la première partie que consacre Alain Supiot, à « L’essence de la loi dans la tradition juridique occidentale », le 14 février 2013. A cette première heure tournée vers l’antiquité succédera une deuxième partie sur la révolution grégorienne et nous gagnons l’amphithéâtre du Collège de France.

Source : France culture, https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-2

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[Mémoire des luttes] Sur notre (effrayante) vulnérabilité aux bobards, voyez ceci (d’Octave Mirbeau et qui date de 1901) : IL SUFFIT DE PROMETTRE pour nous tromper impunément au dernier degré

Les paysans passent, d’ordinaire, pour être malins et rusés ; les candidats, très souvent, pour être stupides. On a écrit là-dessus des romans, des comédies, des traités de science sociale, des statistiques qui, tous, ont confirmé ces deux vérités. Or, il arrive que ce sont les candidats stupides qui, toujours, roulent les paysans malins. Ils ont, pour cela, un moyen infaillible qui ne demande aucune intelligence, aucune étude préparatoire, aucune qualité personnelle, rien de ce qu’on exige du plus humble employé, du plus gâteux serviteur de l’État. Le moyen est tout entier dans ce mot : promettre… Pour réussir, le candidat n’a pas autre chose à faire qu’à exploiter – exploiter à coup sûr – la plus persistante, la plus obstinée, la plus inarrachable manie des hommes : l’espérance. Par l’espérance, il s’adresse aux sources mêmes de la vie ; l’intérêt, les passions, les vices.

On peut poser en principe absolu l’axiome suivant : « Est nécessairement élu le candidat qui, durant une période électorale, aura le plus promis et le plus de choses, quelles que soient ses opinions, à quelque parti qu’il appartienne, ces opinions et ce parti fussent-ils diamétralement opposés à ceux des électeurs. » Cette opération que les arracheurs de dents pratiquent journellement sur les places publiques, avec moins d’éclat, il est vrai, et plus de retenue, s’appelle pour le mandant : dicter sa volonté, pour le mandataire : écouter les vœux des populations… Pour les journaux, cela prend des noms encore plus nobles et sonores… Et tel est le merveilleux mécanisme des sociétés politiques que voilà déjà plusieurs milliers d’années que les vœux sont toujours écoutés, jamais entendus, et que la machine tourne, tourne, sans la plus petite fêlure à ses engrenages, sans le moindre arrêt dans sa marche. Tout le monde est content, et cela va très bien comme cela va.

Ce qu’il y a d’admirable dans le fonctionnement du suffrage universel, c’est que le peuple, étant souverain et n’ayant point de maître au-dessus de lui, on peut lui promettre des bienfaits dont il ne jouira jamais, et ne jamais tenir des promesses qu’il n’est point, d’ailleurs, au pouvoir de quelqu’un de réaliser. Même il vaut mieux ne jamais tenir une promesse, pour la raison électorale et suprêmement humaine qu’on s’attache de la sorte, inaliénablement, les électeurs, lesquels, toute leur vie, courront après ces promesses, comme les joueurs après leur argent, les amoureux après leur souffrance. Électeurs ou non, nous sommes tous ainsi… Les désirs satisfaits n’ont plus de joies pour nous… Et nous n’aimons rien autant que le rêve, qui est l’éternelle et vaine aspiration vers un bien que nous savons inétreignable.

L’important, dans une élection, est donc de promettre beaucoup, de promettre immensément, de promettre plus que les autres. Plus les promesses sont irréalisables et plus solidement ancré dans la confiance publique sera celui qui les aura faites. Le paysan veut bien donner sa voix, c’est-à-dire aliéner ses préférences, sa liberté, son épargne entre les mains du premier imbécile ou du premier bandit venu ; encore exige-t-il que les promesses qu’il reçoit, en échange de tout cela, en vaillent la peine… Il en réclame pour sa confiance, éternelle comme son destin de dupé.

« Que veut le paysan ? me disait, un jour, un député, en veine de franchise. Il veut des promesses, voilà tout. Il les veut énormes, déraisonnables, et en même temps claires… Il ne demande pas qu’on les réalise, sa voracité bien connue ne va pas jusque-là ; il exige seulement de les comprendre. Il est heureux si elles ont trait à sa vache, à son champ, à sa maison. Et s’il peut en parler, le soir, à la veillée, le dimanche, devant le porche de l’église ou au cabaret, comme d’une chose qui pourrait arriver et n’arrivera jamais, il se tient pour satisfait. On peut alors l’écraser d’impôts, doubler les charges qui pèsent sur lui… Lui, sourit d’un air fin, et à chaque contribution nouvelle, à chaque nouvelle tracasserie administrative, il se dit : « C’est bon… c’est bon… allez toujours… J’avons un député qui fera cesser, bientôt, tous ces micmacs. Il l’a promis ! » »

Octave Mirbeau, Les 21 jours d’un neurasthéniques, 1901.

—-

NB : en 1901, nous étions presque tous paysans.
PS : Si vous pensez que cette analyse ne concerne que les agriculteurs… vous avez raté un truc important : relisez en remplaçant paysan par électeur.
Étienne.

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Alain Supiot : DU GOUVERNEMENT PAR LES LOIS À LA GOUVERNANCE PAR LES NOMBRES #2 En quête de la machine à gouverner

La deuxième leçon d’Alain Supiot sur la gouvernance par les nombres s’intitule « En quête de la machine à gouverner » :

Voici la présentation de Merryl Moneghetti (dont je trouve toutes les synthèses remarquables) :

« Pourquoi dans le contexte de la globalisation, faut-il s’interroger sur la diversité de sens de la notion de gouvernement ? Pourquoi l’Etat social est-il une catégorie à requestionner? Pourquoi la quête de la « machine à gouverner » et pourquoi cette machine n’est-elle plus régie par des lois ?

Couverture du Léviathan de Thomas Hobbes en 1651 / "L'écrivain", automate de Pierre Jacquet-Droz, 1774 (A. Supiot reprend le détail du mécanisme dans "La Gouvernance par les nombres"Fayard, p 37)Couverture du Léviathan de Thomas Hobbes en 1651 / « L’écrivain », automate de Pierre Jacquet-Droz, 1774 (A. Supiot reprend le détail du mécanisme dans « La Gouvernance par les nombres »Fayard, p 37) Crédits : Wikicommons / Musée d’art et d’histoire, Neuchâtel

Quel est ce besoin vital de se mettre en scène pour tout gouvernement, qu’il soit un Etat ou une entreprise ? Que veut dire le mot « représenter » en droit du travail ? Comment la loi peut-elle perdre sa « souveraineté pour se faire l’instrument de la réalisation d’un programme dans l’imaginaire cybernétique ?

Nous poursuivons en compagnie du juriste Alain Supiot, Professeur au Collège de France, titulaire de la chaire «État social et mondialisation : analyse juridique des solidarités», fondateur en 2008 del‘Institut d’études avancées de Nantes, sa série de cours intitulée, « Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres ».

Dans la présentation de ce cours pour le Collège de France, Alain Supiot souligne :

« Derrière le glissement sémantique du « gouvernement » à la « gouvernance », c’est une nouvelle façon de diriger les hommes que donne à voir l’analyse juridique. La raison du pouvoir n’est plus recherchée dans une instance souveraine transcendant la société, mais dans des normes témoignant de son bon fonctionnement. »

Cette semaine, Alain Supiot explore le gouvernement par les lois sur la longue durée (de l’Antiquité à aujourd’hui) et il interroge le rapport aux lois d’autres cultures. Il indique ainsi reprenant les travaux de l’ethnobotaniste André Haudricourt :

« A la métaphore du berger ou du timonier – de celui qui conduit les hommes avec un bâton, en exerçant sur eux une action directe – s’oppose dans les pays à dominante horticole celle du jardinier, qui agit indirectement en créant les conditions les plus favorables à l’éclosion du génie propre de chaque espèce de plante ».

Alain Supiot suit l’évolution de la « machine à gouverner imaginée par Hobbes »,

« calquée sur le modèle de l’automate et régie par des lois inflexibles du même types que l’astrophysique » vers son modèle cybernétique.

Dans une interview donnée au magazine, L’Usine Nouvelle en 2015, Alain Supiot résumait :

« Comme souvent, le changement d’imaginaire a commencé dans l’ordre juridique avant de s’exprimer au plan scientifique et technique. La perte de la foi dans l’existence d’un souverain législateur date du XIXe siècle et de la première crise de légitimité de l’État. C’est cette crise qui a donné naissance à l’État social, mais aussi aux expériences totalitaires du XXe siècle qui ont cherché dans la science les « vraies lois » devant régir l’humanité. Au plan scientifique et technique ce sont dès les années 30, de grandes découvertes mathématiques, puis l’invention de la machine de Turing et les débuts de l’informatique, qui marquent ce passage à l’imaginaire cybernétique (…) Trois concepts jouent un rôle essentiel dans cette nouvelle vision de l’homme et du monde : le programme, le feedback (aujourd’hui nous dirions la « réactivité ») et la performance. « L’homme machine » des XVII-XVIIIe siècles disparaît, ou plus exactement, il se métamorphose en « machine intelligente », machine programmable par des objectifs chiffrés (…) Le fantasme aujourd’hui poursuivi est celui d’une mise en pilotage automatique des affaires humaines. »

Alors, comment l’Europe pense-t-elle le gouvernement des hommes ? Nous gagnons l’amphithéâtre du Collège de France, pour le cours d’Alain Supiot, le 7 février 2013, « En quête de la machine à gouverner ».


Pour prolonger:

Les ressources en ligne autour d’Alain Supiot : bibliographie, conférences et entretiens, les résumés annuels des cours…

La leçon inaugurale d’Alain Supiot, « Grandeur et misère de l’État social » sur France Culture et auCollège de France(lien vers le fichier vidéo).

Alain Supiot, La Gouvernance par les lois, Fayard, 2015, Collection « Poids et Mesures du monde »

Alain Supiot, La Gouvernance par les nombresAlain Supiot, La Gouvernance par les nombres • Crédits : Fayard

Le musée d’art et d’histoire de Neuchâtel présente sur son site des photos des automates de l’horloger, Pierre Jaquet-Droz avec un commentaire sur les oeuvre et les mécanismes. « Les automates sont exposés et accessibles au public toute l’année et fonctionnent en démonstrations le premier dimanche du mois ou encore sur réservation »…

Alain Supiot au Collège de France en entretien :

Présentation de l’Institut d’études avancées Nantes

Voir tous les épisodes

DANS LA MÊME SÉRIE

Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres (3/12) : L'essence des lois, le nomos grec et la lex dans le droit romain

Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres (4/12) : L'essence de la loi dans la tradition juridique occidentale

Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres (5/12) : Ritualisme et légalisme

Alain Supiot, Grandeur et misère de l'Etat social

Grandeur et misère de l’Etat social
Alain Supiot
Fayard, 2013

La Gouvernance par les nombres

La Gouvernance par les nombres

Alain Supiot Fayard, 2015

"Le droit du travail" (PUF, 2019)

Le droit du travail
Alain Supiot
PUF – Que sais-je?, 2019

L'esprit de Philadelphie : la justice sociale face au marché total

L’esprit de Philadelphie : la justice sociale face au marché total
 Alain Supiot
Seuil, 2010

Source : France Culture, https://www.franceculture.fr/emissions/les-cours-du-college-de-france/du-gouvernement-par-les-lois-la-gouvernance-par-les-1

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Une action en justice est lancée par des citoyens et avocats en soutien aux 600 médecins ayant porté plainte contre le gouverne-ment : http://plaintecovid.fr

Ça bouge côté citoyens : une action en justice est lancée par des citoyens et avocats en soutien aux 600 médecins ayant porté plainte contre le gouverne-ment : http://plaintecovid.fr

15 000 plaintes déposées en 24 h…

Citoyen, te laisse pas faire ! La politique c'est ton affaire !

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COVID19 : PROCÉDURE DE RÉFÉRÉ LIBERTÉ DEVANT LE CONSEIL D’ÉTAT, par Régis de CASTELNAU


https://www.vududroit.com/2020/03/covid19-procedure-de-refere-liberte-devant-le-conseil-detat/

Les carences de l’État et de son gouvernement dans la conduite d’une stratégie cohérente de lutte contre la pandémie due au Covid19 sont absolument éclatantes. La prise en compte de l’importance de la menace a été beaucoup trop tardive, et les mesures préconisées sont insuffisantes quand elles sont appliquées ce qui n’est pas toujours le cas. L’Assemblée nationale transformée en chambre d’enregistrement du pouvoir exécutif en violation de la séparation des pouvoirs empêche la mise en cause de la responsabilité du gouvernement.

Dans ces conditions, compte tenu de la gravité sans précédent de cette situation et de l’urgence il ne reste aux citoyens que la voie de l’action devant la justice administrative, à savoir le Conseil d’État.

Vu Du Droit met à la disposition de ceux qui le souhaitent un projet de requête devant la section du contentieux du Conseil d’État statuant en matière de référé liberté. Tous les citoyens sont recevables à saisir la juridiction puisqu’ils sont victimes des carences de l’État et du gouvernement. Le ministère d’avocat n’est pas obligatoire.

Il est possible de réaliser un copier coller à partir de ce texte, de le compléter et de l’adresser au conseil d’État soit par courrier recommandé au 1 Place du Palais Royal, 75001 Paris. On peut également utiliser la voie électronique en allant sur ce lien :https://citoyens.telerecours.fr/#/authentication

Ceux qui le souhaitent peuvent se regrouper, mais il faut impérativement faire apparaître les noms et l’État civil complet de chaque requérant.


CONSEIL D’ÉTAT
SECTION DU CONTENTIEUX
JUGE DES RÉFÉRÉS
RÉFÉRÉ-LIBERTÉ
(article L 521-2 du Code de justice administrative)

CORONAVIRUS

POUR :                        1. M. / Mme [prénom]
[nom]
                                      De nationalité [à compléter]
Né le [à compléter]
                                      [adresse]
[profession]
Représentant unique des parties au sens de l’article R 751-3 du Code de justice administrative

                                      2. M. / Mme [prénom] [nom] 
                                      De nationalité [à compléter]
Né le [à compléter]
                                      [adresse]
[profession]

                                      3. M. / Mme [prénom] [nom] 
                                      De nationalité [à compléter]
Né le [à compléter]
                                      [adresse]
[profession]

FAITS

En France, les premiers malades du coronavirus, qui avaient séjourné à Wuhan, ont été recensés le 24 janvier 2020. Des foyers de circulation du virus se forment dans un premier temps en Haute-Savoie, l’Oise, le Morbihan, le Haut-Rhin. L’épidémie est désormais répartie sur tout le territoire national, outre-mer compris.

Au total, au 23 mars 2020, plus de 350 000 cas ont été confirmés. En France, il y aurait au moins environ 20 000 cas confirmés et 869 morts.

La durée moyenne d’incubation du virus semble être d’environ 7 jours, avec une amplitude de 2 à 28 jours.

Selon l’OMS, les symptômes de la maladie sont : la fièvre, la toux sèche, la fatigue, l’expectoration, le souffle court, la gorge irritée, les maux de tête, les douleurs musculaires, les frissons, la nausée ou les vomissements, la congestion nasale ou encore la diarrhée.

Si une part importante des personnes infectées ne présente aucun symptôme, la maladie est grave dans de nombreux cas et parfois léthale. Certes, la mortalité même sans traitement est inférieure 10% mais le virus est si contagieux que même une mortalité de 2% peut faire périr des centaines de milliers de personnes en France – indépendamment même du risque de séquelles chez les survivants.

Le principal vecteur de propagation du virus est l’homme, par contact physique, mais le virus reste contagieux pendant quelques heures à quelques jours  lorsqu’il contamine une surface inanimée.

Jusqu’au 12 mars, l’exécutif se veut rassurant et écarte l’application, en France, de mesures prises par d’autres Etats pour lutter contre la pandémie.

Le 21 janvier 2020, Agnès Buzyn, ministre de la Santé, a affirmé : « le risque d’introduction en France est faible mais il ne peut être exclu ». Le 24 janvier 2020, Mme Buzyn ajoute : « le risque d’importation depuis Wuhan est modéré, il est désormais pratiquement nul parce que la ville, vous le savez, est isolée. Les risques de cas secondaires autour de cas importés sont très faibles et les risques de propagation dans la population sont très faibles. Cela peut évoluer dans les prochains jours s’il apparaissait que plus de villes sont concernées en Chine ou dans l’Union européenne ».

Le 25 janvier, lors d’un point presse, Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, se veut rassurant : « le nombre de morts certes progresse, mais moins vite que le nombre de cas (…) On a au maximum 3% de mortalité, mais on pense qu’il y a beaucoup plus de cas que les cas confirmés, ce qui veut dire finalement que la mortalité automatiquement baisse et qu’elle est déjà très nettement inférieure à celle qui avait été observée lors du Sras, ce qui est plutôt une bonne nouvelle ».

Le 27 janvier, Mme Buzyn expose que la prise de température aux aéroports des voyageurs en provenance de Chine est un « symbole qui ne sert à rien ».

Le 23 février, le Ministre de la santé affirme : « un virus ne s’arrête pas aux frontières » et « il n’y a pas à proprement parler d’épidémie en Italie »., analyse réitérée par le Premier ministre le 29 février.

Le 26 février, un match s’est tenu à Lyon entre le club de la ville et la Juventus de Turin. Aucune mesure de précaution n’a été prise pour limiter le risque immense de contagion de la part des spectateurs italiens.

Le 7 mars, le chef de l’Etat et son épouse ont assisté à une représentation théâtrale afin d’inciter les Français à continuer de sortir malgré la pandémie déclarée par l’OMS et ont déclaré : « La vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier nos habitudes de sortie ».

Le 13 mars, le président de la République annonce sa décision de maintenir le premier tour des élections municipales.

Depuis le 16 mars, l’exécutif a décidé la fermeture au public des lieux non essentiels (centres commerciaux, restaurants, bibliothèques, établissements sportifs couverts, musées, bars, cinémas, discothèques, salles d’auditions, de conférences, de réunions, de spectacles, d’expositions, de danse, de jeux, crèches, écoles, collèges, lycées et universités) et la restriction des déplacements au minimum (mais sans interdiction de travailler même dans les secteurs non essentiels à court terme).

Immunité grégaire. L’exécutif semble avoir adopté au moins en partie la stratégie de l’immunité de groupe, qui consiste à laisser infecter une grande partie de la population afin qu’elle développe en tant que groupe une immunité acquise au virus auquel elle aura été exposée et que le virus ne puisse plus se répandre en pratique une fois qu’une grande partie du groupe aura été contaminée et aura résisté à la maladie.

Selon un article non démenti du Figaro du 13 mars : « C’est en lisant entre les lignes de l’allocution solennelle du président de la République jeudi soir que l’on peut se faire une idée du choix stratégique opéré en coulisse. (…) En d’autres termes, décision a été prise de laisser l’épidémie suivre son cours et de ne pas tenter de l’arrêter brutalement ».

Dans un entretien sur Franceinfo le 15 mars 2020, le Ministre de l’éducation déclare : « comme vous les savez, depuis le début, la stratégie ce n’est pas d’empêcher que le virus passe. On sait qu’il passera probablement par plus de la moitié d’entre nous. C’est de faire en sorte qu’il passe de la manière la plus étalée possible dans le temps ».

Selon Le Monde du 15 mars 2020 :

Masques. L’Etat ne dispose pas de suffisamment de masques pour protéger ses soignants et force de l’ordre et a fortiori toute sa population. Cette carence résulte d’une imprévoyance malheureusement bien connue.

Dépistage. La France ne procède pas à des à dépistages systématiques de covid-19, contrairement aux pays qui ont soit pu juguler l’épidémie (Corée du Sud), ou dont taux de mortalité est très faible (Allemagne).

Chloroquine. Selon un spécialiste français mondialement reconnu des maladies infectieuses, un traitement à base de chloroquine pourrait guérir le coronavirus dans de nombreux cas, à condition d’être injecté suffisamment tôt.

Plusieurs autres pays s’intéressent à ce traitement et, s’il réussit, pourraient le mettre en œuvre en réquisitionnant les réserves et les usines se trouvant sur leur territoire pour soigner leur propre population.

Une seule usine située en France fabrique de la chloroquine. Elle appartient à la société Famar à Saint-Genis-Laval, dans la banlieue de Lyon, or cette société est en redressement judiciaire.

Il semblerait que d’autres usines puissent être transformées pour produire de la chloroquine à partir de mi-avril ou fin avril seulement et rien ne garantit qu’elles suffiront à couvrir les besoins. .

Respirateurs. La société Luxfer est la seule entreprise en France à produire les bouteilles contenant l’oxygène nécessaire pour alimenter les appareils de réanimation. Sans cet élément essentiel, les appareils de réanimation sont inutiles.

Or la demande d’appareils de réanimation augmente énormément à mesure que le nombre de patients atteint d’une forme grave du coronavirus augmente. Les respirateurs seront toutefois inutiles s’ils ne sont pas approvisionnés.

L’usine de la société Luxfer employait 136 salariés à Gerzat (Puy-de-Dôme) et pouvait produire en moyenne plus de 30 000 bouteilles par mois.

Or la société Luxfer est en redressement judiciaire et l’Etat n’est toujours pas intervenu pour la sauver au moins temporairement et relancer la production.

DISCUSSION

En vertu de l’article L 521-2 du Code de justice administrative : « Saisi d’une demande en ce sens justifiée par l’urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d’une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d’un service public aurait porté, dans l’exercice d’un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ».

I.         L’urgence

Cette condition est évidemment remplie.

Le Conseil d’Etat l’a d’ailleurs retenue dans son ordonnance Syndicat des jeunes médecins (CE Ord. 22 mars 2020 n° 439674).

II.        Les libertés fondamentales en cause – droit à la vie et à la protection contre une pandémie

Le droit à la vie et même plus généralement à l’intégrité physique sont des libertés fondamentales (CE Sect. 16 novembre 2011 Ville de Paris et SEM PariSeine ; CE Ass. 14 février 2014 Mme Lambert).

Certes, le Conseil d’Etat a jugé dans une espèce très singulière que le droit à la santé ne faisait pas partie des libertés fondamentales (CE 8 septembre 2005 Garde des Sceaux c. B) mais cette décision d’espèce ne saurait s’appliquer à une pandémie. Autant un requérant unique ne peut se prévaloir d’un droit aussi vague dans un référé-liberté, surtout en invoquant le seul risque de tabagisme passif, autant il ne saurait juger qu’exposer des dizaines de millions de personnes à une épidémie potentiellement mortelle ne porte pas atteinte à une liberté fondamentale.

Ici, le droit à la vie et l’intégrité physique sont en cause car exposer les Français à un risque de contamination par le Covid19 les met en danger.

Le Conseil d’Etat a d’ailleurs retenu cette analyse dans son ordonnance Syndicat des jeunes médecins(CE Ord. 22 mars 2020 n° 439674).

Tout citoyen peut intenter un référé-liberté pour défendre son droit à la vie et  la santé.

III.      L’atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales commise par le Gouvernement et les mesures qui s’imposent pour y remédier

Tout d’abord, la carence de l’autorité administrative ou l’adoption d’une stratégie dont les désavantages de santé publique prévisibles sont sensiblement plus graves que les avantages sont illégales de deux manières.

Le juge administratif des référés sanctionne toujours l’erreur manifeste d’appréciation (CE Ord. 31 janvier 2020 Nuances politiques n° 437675). Ce pouvoir s’exerce aussi en matière de santé publique.

Dès lors que le droit à la vie est en cause, le Conseil d’Etat exerce un contrôle bien plus strict sur les erreurs commises par l’autorité administrative (CE Ass. 14 février 2014 Mme Lambert n° 375081, au Recueil, et CE 24 juin 2014 Mme Lambert n° 375081, au Recueil). Une mesure nettement inadéquate est donc illégale, quand bien même elle ne résulterait pas d’une erreur manifeste d’appréciation.

En particulier, le Conseil d’Etat a jugé dans son ordonnance Ville de Paris (CE 16 novembre 2011 n° 353172 au Recueil) : « le droit au respect de la vie, rappelé notamment par l’article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, constitue une liberté fondamentale au sens des dispositions de l’article L. 521-2 du code de justice administrative ; que, lorsque l’action ou la carence de l’autorité publique crée un danger caractérisé et imminent pour la vie des personnes, portant ainsi une atteinte grave et manifestement illégale à cette liberté fondamentale, et que la situation permet de prendre utilement des mesures de sauvegarde dans un délai de quarante-huit heures, le juge des référés peut, au titre de la procédure particulière prévue par cet article, prescrire toutes les mesures de nature à faire cesser le danger résultant de cette action ou de cette carence ; qu’il peut, le cas échéant, après avoir ordonné des mesures d’urgence, décider de déterminer dans une décision ultérieure prise à brève échéance les mesures complémentaires qui s’imposent et qui peuvent être très rapidement mises en œuvre ».

Le Conseil d’Etat a confirmé l’étendue de son contrôle dans sa récente ordonnance Syndicat des jeunes médecins.

Par cette ordonnance, le Conseil d’Etat a confirmé qu’en cas de catastrophe sanitaire nationale il pouvait et devait comparer les mesures prises aux mesures qui devraient être adoptées pour préserver les libertés fondamentales et l’intérêt général.

C’est pourquoi pour l’application de l’article L 521-2 du CJA, la légalité d’une mesure ou d’une absence de mesure s’apprécie en fonction de son écart par rapport à la mesure la plus adéquate.

Ensuite, grâce à l’article L 521-4 du Code de justice administrative, le Conseil d’Etat pourra aisément modifier les injonctions qu’il prononcera sur simple demande du Gouvernement. C’est pourquoi il ne faut pas craindre d’ordonner d’urgence les mesures de sauvegarde qui s’imposent, quitte à les modifier trois jours plus tard si elles ne sont plus adéquates.

Ces précisions apportées, plusieurs mesures s’imposent :

  1. Enjoindre au Premier ministre et au Ministre de la santé de prendre toutes mesures de nature à augmenter la production nationale de masques en vue de leur distribution massive
  2. Enjoindre au Premier ministre et au Ministre de la santé d’adopter sans délai toutes les mesures susceptibles d’accroître la production de tests de dépistage du covid19
  3. Enjoindre au Premier ministre de racheter la société Famar et de lui faire produire la plus grande quantité possible de chloroquine
  4. Enjoindre au Premier ministre de racheter la société Luxfer et de lui faire produire la plus grande quantité possible de bouteilles d’oxygène à usage médical
  5. Enjoindre au Premier ministre et au Ministre de l’Intérieur d’ordonner, à densité de population égale, l’application uniforme sur tout le territoire des contrôles et sanctions relatifs au respect du confinement.

1. Production massive de masques

Comme exposé par le Président de la République et les ministres « nous sommes en guerre ». Or en temps de guerre on préfère des armes et des équipements même imparfaits à aucune arme et aucun équipement.

Jusqu’à courant 1916, les masques à gaz n’étaient pas efficaces à 100% face aux armes chimiques employées par les belligérants. Pour autant, les soldats ont employé des masques imparfaits plutôt que de déambuler sans masque. Une protection imparfaite est toujours préférable à aucune protection.

De même, on sait que le préservatif n’est pas fiable à 100% pour empêcher la propagation des maladies sexuellement transmissibles et qu’il peut être mal utilisé, ce qui le rend moins efficace. Pour autant, aucun esprit éclairé ne doute que le préservatif ait été utile pour lutter contre les MST ou enrayer la propagation du SIDA.

Ici, la population française n’est pas massivement équipée en masques ; même de nombreux soignants et membres des forces de l’ordre n’en sont pas équipés.

Certes, les masques non médicaux ne sont pas efficaces à 100% mais à Verdun on a fourni des masques à gaz partiellement efficaces plutôt que d’envoyer les soldats à la mort. Il aurait été criminel d’agir autrement.

Le graphique ci-dessous du Financial Times confirme l’évidence selon laquelle mieux vaut une protection partielle que pas de protection du tout :

C’est pourquoi la production de masques même non médicaux est indispensable, faute de mieux. Or cette production est manifestement encore insuffisante. Il faut donc enjoindre au Gouvernement de l’accroître au plus vite.

2. Production massive de tests

De notoriété publique, la France ne peut massivement dépister sa population pour déterminer qui est atteint par le coronavirus. Le Conseil d’Etat a constaté cette carence dans son ordonnance du 22 mars 2020.

L’Organisation mondiale de la santé recommande massivement de tester le plus possible la population.

La Corée du Sud a massivement testé sa population, ce qui l’a aidé à obtenir la courbe suivante de cas confirmés (graphique de M. Berruyer à partir des données publiques fournies par le Centre de contrôle et de prévention des maladies coréen) :

Selon des sources publiques, la Corée du Sud fabrique 140 000 tests de dépistage par jour malgré un PIB par habitant inférieur d’un quart à la France.

Les tests massifs permettent de déterminer qui est contaminé parmi la population et donc de confiner surtout ces personnes plutôt que tout un pays.

Comme le confinement porte atteinte aux libertés, le défaut de tests en nombre suffisant permet à l’administration de justifier la prorogation d’une atteinte aux libertés. Or l’administration ne saurait se prévaloir de sa propre incurie pour porter atteinte aux libertés individuelles. Elle doit au contraire mettre en œuvre toutes les mesures qui permettent de limiter le confinement et en particulier le cas échéant produire ou faire produits des tests en quantité la plus importante possible afin de pouvoir progressivement lever le confinement.

De même, l’administration doit adopter les politiques de santé publique les plus efficaces or manifestement le dépistage en fait partie.

Certes, selon l’ordonnance du 22 mars : « Il résulte des déclarations du ministre de la santé et de celles faites à l’audience d’une part que les autorités ont pris les dispositions avec l’ensemble des industriels en France et à l’étranger pour augmenter les capacités de tests dans les meilleurs délais, d’autre part que la limitation, à ce jour, des tests aux seuls personnels de santé présentant des symptômes du virus résulte, à ce jour, d’une insuffisante disponibilité des matériels ».

Or la pandémie s’est répandue à une telle échelle partout dans le monde que cette réponse est inadéquate, pour des raisons dissimulées au juge administratif. Car chaque Etat fait face à une pénurie massive de tests en raison de la progression exponentielle de la maladie (y compris par résurgence dans les pays asiatiques réinfectés par des pays étrangers), de sorte que chaque pays est très enclin à réquisitionner les tests produits sur son territoire en faveur de sa population.

Le Gouvernement a peut-être pris des dispositions avec des industriels à l’étranger mais ces dispositions ne sont pas de nature à garantir l’approvisionnement suffisant en tests pour dépister massivement la situation.

La réponse inadéquate du Gouvernement lors de l’audience du 22 mars conduit le requérant à soulever à nouveau la question de la production massive de tests car le critère pertinent est de savoir si les capacités de production en France suffisent à couvrir les besoins envisageables.

3. Rachat de la société FAMAR  

En droit, la pandémie est une menace spécifique justifiant une analyse particulière par le Conseil d’Etat de l’atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale justifiant d’ordonner des mesures.

Toute pandémie est par définition un risque car on ignore le nombre précis de personnes infectées, le taux de mortalité, le risque de mutation du virus, les traitements qui pourraient être efficaces et de nombreux autres éléments.

Dans un tel contexte, le défaut d’anticipation d’une éventualité défavorable est une erreur manifeste d’appréciation portant une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales, que le risque se réalise ou non.

Un exemple mathématique illustre le raisonnement. Dans un cas sur [nombre de chambres du barillet], la roulette russe est un jeu profitable plutôt que mortel ; or l’autorité administrative qui encouragerait et organiserait la pratique de ce jeu porterait une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales. La réalisation concrète de l’atteinte n’est pas seulement incertaine, elle est le scénario le moins probable ; or cette circonstance ne rendrait pas licite l’organisation par l’administration de la roulette russe, fût-ce en jouant une seule fois.

Le même raisonnement probabiliste s’applique aux éventualités favorables en cas de crise grave. Si un traitement est peut-être efficace pour guérir une pandémie et au pire seulement utile pour guérir d’autres maladies, il est au pire sans danger et au mieux indispensable de la produire massivement. L’autorité administrative porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit à la vie et à la santé en exposant les personnes au risque de ne pas disposer de ce traitement s’il s’avère utile.

Par exemple, si un médicament n’a qu’une chance sur trois de sauver un malade et ne cause aucun dommage au patient, refuser de le fournir porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit à la vie et au droit à la santé du patient – bien que par hypothèse la réalisation de l’atteinte soit hypothétique.

Ici, selon un spécialiste français mondialement reconnu des maladies infectieuses, un traitement à base de chloroquine pourrait guérir le coronavirus dans de nombreux cas, à condition d’être injecté suffisamment tôt.

Plusieurs autres pays s’intéressent à ce traitement et, s’il réussit, pourraient le mettre en œuvre en réquisitionnant les réserves et les usines se trouvant sur leur territoire pour soigner leur propre population.

Une seule usine située en France fabrique de la chloroquine. Elle appartient à la société Famar à Saint-Genis-Laval, dans la banlieue de Lyon, or cette société est en redressement judiciaire.

Il semblerait que d’autres usines puissent être transformées pour produire de la chloroquine à partir de mi-avril ou fin avril.

De deux choses l’une : soit le traitement préconisé par le Professeur Raoult sera employé pour guérir le Covid-19 soit il ne sera pas employé à cette fin.

Comme la chloroquine est déjà utilisée dans de nombreux cas comme le paludisme, la produire massivement n’est pas inutile ; en toute hypothèse, le coût est infime par rapport aux conséquences de ne pas en posséder suffisamment si la chloroquine s’avère un traitement efficace.

C’est pourquoi la production de chloroquine est une éventualité favorable qui ne présente aucun désavantage significatif, de sorte que ne pas ordonner cette production en France porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit à la vie et au droit à la santé des requérants et de tous les Français.

Le Ministre de la santé a déclaré que l’efficacité de la chloroquine serait testée à grande échelle et qu’elle serait autorisée à brève échéance au moins dans certains cas. Comme l’administration estime que la chloroquine est potentiellement efficace, elle commet une erreur manifeste d’appréciation en ne s’assurant pas de la possibilité de la produire massivement en cas de besoin.

Les requérants ne réclament pas au Conseil d’Etat que la chloroquine soit administrée aux patients qui souffrent du Covid-19 mais que l’autorité administrative mette en œuvre toutes les mesures qui permettent de l’administrer si l’expérimentation et l’analyse démontrent que ce traitement est utile.

Or la seule usine produisant cette substance dont l’Etat français est certain de pouvoir disposer de la production est en redressement judiciaire. D’autres usines pourraient peut-être produire aussi ce médicament mais ce n’est pas encore le cas et les besoins potentiellement immenses commandent de disposer de capacités de production aussi importantes que possible.

Comme la société FAMAR est en redressement judiciaire, son rachat ne sera pas onéreux. Au pire, l’Etat aura sauvé une entreprise de l’industrie pharmaceutique située en France et disposera désormais d’importantes réserves de traitement du paludisme. Si la crise actuelle a démontré une chose, c’est que la France a tout intérêt à disposer sur son sol de capacités de production pharmaceutiques.

Au mieux, la production massive de chloroquine sauvera de la mort des dizaines de milliers de Français et permettra de mettre fin au confinement.

C’est pourquoi la carence de l’Etat consistant à ne pas nationaliser la société FAMAR porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit à la vie et au droit à la santé des Français.

4. Rachat de la société Luxfer

La société Luxfer est la seule entreprise en France à produire les bouteilles contenant l’oxygène nécessaire pour alimenter les appareils de réanimation. Sans cet élément essentiel, les appareils de réanimation sont inutiles.

Or la demande d’appareils de réanimation augmente énormément à mesure que le nombre de patients atteint d’une forme grave du coronavirus augmente. Air liquide a par exemple annoncé une augmentation de sa production de ces appareils :

Les respirateurs seront toutefois inutiles s’ils ne sont pas approvisionnés.

L’usine de la société Luxfer employait 136 salariés à Gerzat (Puy-de-Dôme) et pouvait produire en moyenne plus de 10 000 bouteilles par mois.

Or la société Luxfer est en redressement judiciaire et l’Etat n’est toujours pas intervenu pour la sauver au moins temporairement et relancer la production.

L’injonction de nationalisation demandée ne porte pas atteinte à la liberté d’entreprise car par hypothèse l’entreprise est à vendre. Cette nationalisation ne peut entraîner aucun effet négatif puisque l’entreprise est à vendre à vil prix et qu’au prie l’Etat aura acquis une usine du secteur pharmaceutique, dont la pandémie démontre qu’il doit être relocalisé.

En prenant le risque que la France ne soit pas approvisionnée en bouteilles permettant d’alimenter en oxygène les respirateurs de réanimation, l’Etat porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit à la vie des Français.

Partant, rien ne saurait justifier la carence de l’Etat consistant à ne pas racheter la société Luxfer.

5. Application uniforme du confinement

Premièrement, le décret n° 2020-293 du 23 mars 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l’épidémie de covid-19 dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire prévoit notamment le confinement de la population.

L’administration est donc tenue de le respecter ; aucune autorité administrative ne saurait donner des instructions contraires.

Deuxièmement, ne pas appliquer le confinement de la même manière sur tout le territoire porte atteinte à l’égalité de traitement, a fortiori lorsque le Gouvernement discrimine les habitants en fonction de leur origine nationale ou de leurs convictions religieuses réelles ou supposées.

Une privation de liberté aussi brutale que le confinement n’est licite que si elle respecte le principe d’égalité de traitement.

Troisièmement, l’application seulement partielle du confinement est en matière de santé publique une erreur manifeste d’appréciation, qui rend illégal le laxisme consistant à ne pas l’appliquer à certains territoires. Car comme le confinement vise à faire disparaître le virus en interrompant sa transmission, il est inutile si le virus survit dans une partie de la population, prêt à se répandre à nouveau quand ceux qui auront respecté lé confinement seront libérés.

L’application partielle du confinement revient à traiter partiellement un cancer par chimiothérapie en prenant soin de laisser des métastases pour que le cancer se propage à nouveau une fois le patient sorti de l’hôpital.

Ici, selon de nombreux témoignages, le confinement n’est pas appliqué dans « les quartiers », c’est-à-dire en clair dans les zones de non-droit autour des métropoles.

Le Canard enchaîné du 25 mars 2020 révèle :

La décision administrative révélée par cet article est triplement illégale : (i) elle méconnaît les décrets de confinement par refus d’application, (ii) elle viole l’égalité de traitement et (iii) elle résulte d’une erreur manifeste d’appréciation quant aux moyens à mettre en œuvre pour juguler la pandémie.

C’est pourquoi il faut enjoindre au Premier ministre et au Ministre de l’Intérieur d’ordonner, à densité de population égale, l’application uniforme sur tout le territoire national des contrôles et des sanctions relatifs au respect du confinement.

PAR CES MOTIFS, et tous autres à produire, déduire ou suppléer, même d’office, il est demandé au juge des référés du Conseil d’Etat :

– Enjoindre au Premier ministre et au Ministre de la santé de prendre toutes mesures de nature à augmenter la production nationale de masques en vue de leur distribution massive

– Enjoindre au Premier ministre et au Ministre de la santé d’adopter sans délai toutes les mesures susceptibles d’accroître la production de tests de dépistage du covid19

– Enjoindre au Premier ministre de faire racheter la société Famar

– Enjoindre au Premier ministre de faire racheter la société Luxfer

– Enjoindre au Premier ministre et au Ministre de l’Intérieur d’ordonner, à densité de population égale, l’application uniforme sur tout le territoire national des contrôles et des sanctions relatifs au respect du confinement

– Condamner l’Etat à verser la somme de 5 000 € aux requérants sur le fondement de l’article 761-1  du Code de justice administrative.

Régis de Castelnau

Source : https://www.vududroit.com/2020/03/covid19-procedure-de-refere-liberte-devant-le-conseil-detat/

Fil Facebook correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10158043849222317

Le Professeur Didier Raoult : Rebelle Anti-Système ou Mégalomane sans éthique ? par Olivier Berruyer, sur les-crises.fr

Olivier Berruyer vient de publier une longue et intéressante enquête sur Didier Raoult (il faudra qu’il puisse se défendre point par point).

[Edit]
J’ai découvert dans cette enquête la « stratégie du coucou », et les fake-CV — hypertrophiés et grossièrement mensongers — des scientifiques « mandarins » : CV à rallonge très impressionnants qui découlent facilement et fallacieusement de cette « stratégie du coucou qui consiste à s’imposer autoritairement, parce qu’on est le chef, par abus de pouvoir, en signataire de papiers qu’on n’a pas écrits, et parfois même pas lus !, et cette fraude, paraît-il très courante pour ne pas dire généralisée, m’a laissé l’impression d’avoir été trompé par un argument d’autorité largement bidonné… On verra avec la suite de la controverse si ce reproche est exagéré ou pas.

J’ai donc aujourd’hui deux billets, ouverts aux commentaires et aux compléments :
– un qui défend Raoult, que je trouve personnellement très convaincant,
– et un qui doute de Raoult, en insistant sur les problèmes que certains peuvent voir dans ses méthodes et prises de position.

Comme chaque fois que ce n’est pas simple, je suspens mon jugement (c’est mon droit le plus élémentaire), et j’observe les arguments de part et d’autre.

Chacun fait comme il veut, mais moi, je suis pas un soldat dans une armée, je n’obéis à aucun ordre. Je tiens à ma liberté de changer d’opinion quand je m’aperçois que je me suis trompé, en tout ou partie.
[\Edit]

Étienne.


https://www.les-crises.fr/le-professeur-didier-raoult-rebelle-anti-systeme-ou-megalomane-sans-ethique/

OB : « Fidèles à notre mission d’informer sans tabous, et souvent à contre-courant, nous avons souhaité rapporter quelques faits à propos du Professeur Raoult, nouvelle star des réseaux sociaux, et maintenant des médias.

Notre propos ne sera pas sur ce site, de trancher la question de l’efficacité de la chloroquine, c’est un débat que nous laissons aux médecins, seuls compétents pour en juger. Nous nous interdisons même d’avoir un avis sur ce sujet. Cela n’est pas de notre ressort, l’efficacité d’un traitement ne relevant pas du débat d’opinicon, mais de la science. Ce médicament semble être une piste intéressante, et nous espérons, comme tout le monde, qu’il s’agira du traitement miracle qui nous aidera à sortir de cette crise.

Nous sommes donc heureux qu’un très grand essai clinique soit en cours (comme dans d’autres pays, où la recherche n’attend pas la France pour avancer), car seul cet essai permettra d’apprécier l’efficacité réelle (mais aussi la dangerosité potentielle) de ce traitement.

En ce qui concerne les premiers essais menés par le Professeur Raoult, nous en parlerons plus en détail dans un prochain billet dédié. Ainsi, chacun pourra se faire sa propre opinion (et en discuter dans les commentaires de ce prochain billet)

Dans ce billet, nous allons nous intéresser au profil du docteur Raoult, désormais au cœur d’importantes polémiques. Notre but n’est en aucun cas de polémiquer, mais d’informer.

À la question, Didier Raoult est-il un génie incompris et antisystème ou un manipulateur malhonnête, nous répondons : probablement ni l’un ni l’autre. Cependant les éléments que vous retrouverez dans cet article nous portent à croire qu’il n’est pas bon de nous reposer uniquement sur son seul jugement, compte tenu de précédents assez stupéfiants et dramatiques le concernant.

Soyons prudents avec notre santé et respectons les règles scientifiques et éthiques, pour ne pas aggraver davantage la situation.

Alors, qui est donc Didier Raoult, ce médecin qui court-circuite toutes les autorités médicales, et communique désormais directement des consignes médicales à la population sur Twitter (comme ici ou ) ?

Alors, partons donc à la découverte du « plus grand chercheur français de microbiologie ». Qui est donc Didier Raoult, ce médecin qui court-circuite toutes les autorités médicales, et communique désormais directement des consignes médicales à la population sur Twitter (comme ici ou ) ?

Bonne lecture,

Olivier Berruyer


Être un grand chercheur ne procure pas une compétence universelle. Car il y a de nombreux très grands chercheurs français, et ils ne sont pas tous d’accord sur tout. Celui qui a raison sur un sujet un jour, peut avoir tort sur un autre sujet le lendemain. Etre spécialiste de la composition de l’ARN d’un virus ou de la façon dont il infecte une alvéole pulmonaire ne fait pas de vous un spécialiste d’épidémiologie pour prévoir la propagation du virus (comme on va le voir), ou des arbitrages à faire pour valider un médicament. Cela ne l’empêche pas non plus, mais il faut simplement valider la compétence sur ces points par la confrontation des prédictions avec la réalité.

Rappelons que le généralissime des Forces armées françaises au cours de la Seconde Guerre mondiale Maurice Gamelin (1872-1958) « était un des généraux les plus intellectuels de son époque. Il était respecté, même en Allemagne, pour son intelligence et sa subtilité. » (Wikipédia). Cela ne l’a pas empêché de mener la France au désastre face à l’Allemagne.

Sur le plan sanitaire, Didier Raoult peut donc être vu comme l’un des ‘’généraux’’ français qui était en charge d’empêcher l’invasion de la France par le coronavirus (SRAS-Cov-2 ou Covid-19). Intéressons-nous donc à ses anticipations en janvier 2020 :

I. Quelle était l’analyse de Didier Raoult en janvier 2020 face à la menace pandémique ?

Le coronavirus SRAS-2 est donc apparu en novembre/décembre en Chine. Très vite, fort de l’expérience du pays face au dangereux SRAS-1, le gouvernement chinois s’est mobilisé et a pris des mesures drastiques :

  • 17 janvier : 45 cas de Covid-19, 2 morts ;
  • 20 janvier : 291 cas de Covid-19, 9 morts ;
  • 22 janvier : 558 cas, 17 morts : confinement de la population de trois villes de la province de Hubei particulièrement impactées par le virus et dont elles seraient le berceau, afin de contenir les risques de pandémie : Wuhan, Huanggang et Ezhou, soit une population combinée de plus de vingt millions d’habitants.
  • le , les autorités chinoises élargissent la zone de quarantaine à presque toute la province de Hubei, soit environ 56 millions d’habitants.

D’autres mesures très fortes sont prises en Chine, en particulier de désinfection, ce qui donne ce genre d’images édifiantes dans les journaux télévisés :

Interrogé face à cette incroyable réaction chinoise, et donc aux menaces d’épidémie, voici la réaction de Didier Raoult le 23 janvier aux actions du gouvernement chinois :

Question – Prof. Didier Raoult, une épidémie de coronavirus fait l’actualité en Chine. Doit-on craindre quelque chose ?

Raoult – Vous savez, c’est un monde de fou. Ce qui se passe, le fait que des gens soient morts de coronavirus en Chine, vous savez, je ne me sens pas tellement concerné. C’est vrai que le monde est devenu complètement fou, c’est-à-dire que il se passe un truc où il y a 3 Chinois qui meurent et ça fait une alerte mondiale, l’OMS s’en mêle, ça passe à la radio, à la télévision. S’il y a un bus qui tombe au Pérou on va dire : « les accidents de la route tuent de plus en plus ». Tout ça est fou. C’est-à-dire qu’il n’y a plus aucune lucidité.

À chaque fois qu’il y a une maladie dans le monde on se demande si en France on va avoir la même chose. Ça devient complètement délirant. C’est tellement dérisoire que ça finit par être hallucinant.

Ça veut dire qu’il n’y a plus aucune connexion entre l’information et la réalité du risque. Mais aucune du tout. Comme ils sont 1,6 milliard, vous n’avez pas fini d’avoir des alertes. Je ne sais pas, les gens n’ont pas de quoi s’occuper, alors ils vont chercher en Chine de quoi avoir peur, parce qu’ils n’arrivent pas à regarder ce dont ils pourraient avoir peur en restant en France. Voilà, ce n’est pas sérieux.

Didier Raoult, 21 janvier 2020, Chaîne Youtube de l’IHU Méditerranée Infection (archive)

On saluera dans ces conditions le slogan de Raoult « Nous avons le droit d’être intelligents »…

Donc, eh bien, « voilà, ce n’est pas sérieux ».

Et il a continué dans la presse, ici le 1er février (source) :

Il y a onze ans, en pleine crise H1N1, le professeur Bernard Debré ironisait dans le JDD : « Cela reste une grippette ». Le gouvernement en fait-il trop?
Ce virus n’est pas si méchant, ce n’est pas un meurtrier aveugle. Le taux de mortalité, estimé aujourd’hui aux environs de 2 % c’est-à-dire équivalent à celui de toutes les pneumonies virales présentes à l’hôpital, va probablement diminuer une fois que les cas qui n’ont pas donné de symptômes seront pris en compte. Sans être devin, je doute que le virus chinois fasse augmenter de manière très significative, chez nous tout au moins, les décès par pneumonie.

Mais on ne peut pas ne pas tenir compte de l’état de notre société, très émotive. À l’heure de l’hyper-réactivité des réseaux sociaux, les responsables politiques ont peur de ne pas en faire assez, alors ils en font parfois trop.

2 % de 20 000 000 = 400 000 morts – « pas si méchant »… Le problème de ce SRAS-2 du covid-19, n’est pas le taux de mortalité, mais le couple taux de mortalité x contagiosité. Il tue comme une pneumonie, mais il va toucher beaucoup plus de monde…

Mais Didier Raoult ne s’est pas contenté de sous-estimer gravement la menace. Cela a continué après l’invasion du coronavirus.

II. Quel était ensuite le message le Didier Raoult au début de la débâcle ?

Quand le virus a commencé à se développer en France, il a décidé de publier le 25 février (14 cas confirmés de Covid-19, 1 mort en France ce jour-là) cette vidéo surYoutube (sic.) nommée, alors : « Fin de Partie pour le coronavirus ! » (re-sic.), pour faire de la publicité à la Chloroquine (nous n’en parlerons plus dans ce billet) :

Précisons que, a priori (nous allons confirmer), l’étude chinoise n’avançait apparemment pas de chiffres précis, se contentant de dire que ça pouvait aider ; mais ce n’était pas un essai clinique classique pouvant le prouver. Raoult a donc surtout dit :

  • « Un scoop de dernière minute, une nouvelle très importante » ; « Fin de Partie pour le Coronavirus ! » : c’est la nouvelle « Recherches française« ™
  • « C’est probablement l’infection respiratoire la plus facile à traiter de toutes » ;
  • « Ce n’est pas la peine de s’exciter » [ils sont vraiment fous ces Chinois, qui ont pourtant été les premiers à utiliser ce médicament, de continuer à confiner la population…] ;
  • « Faites attention, il n’y aura bientôt plus de chloroquine dans les pharmacies » : au vu du succès de la vidéo de M. Raoult (plus de 550 000 vues), ceci a entraîné une rupture des stocks dans les pharmacies, privant de médicaments ceux qui avaient vraiment besoin de chloroquine (patients atteints de malaria ou de lupus).

Comme les Décodeurs du Monde ont, à raison, classé la vidéo comme « partiellement fausse », Raoult l’a renommée « Coronavirus : vers une sortie de crise ? » (supprimant ce statut). Mais l’original était bien ceci , largement relayé par l’Assistance Publique des Hôpitaux de Marseille qui n’y a vu aucun problème déontologique (sourcearchive@aphm_actu) :

N’en restant pas là, il est allé ensuite dans les médias porter son message, comme ici dans 20 Minutes (nous enlevons la plupart des parties concernant la chloroquine, ce n’est pas notre axe d’analyse ici, mais plus d’analyser son expression verbale et son éthique médicale) :

Coronavirus : « Ce serait une faute médicale que de ne pas donner de chloroquine contre le virus chinois », selon le professeur Didier Raoult

Note OB : rappelons que les principes de l’OMS visent à ne plus donner de nom de pays aux virus et maladies – cf. ce qui s’est passé au début de l’épidémie pour nos ressortissants d’origine chinoise stigmatisés sans raison

Source : 20 minutes, Mathilde Ceilles, 26-02-2020

INTERVIEW Le professeur Didier Raoult, directeur de l’Institut Méditerranée Infection à Marseille, envisage désormais d’utiliser un traitement contre le paludisme pour soigner le coronavirus, compte tenu des dernières découvertes scientifiques

  • Des scientifiques chinois affirment dans une publication qu’un traitement contre le paludisme peut soigner le coronavirus.
  • Fortes de cette étude, les équipes de l’Institut Méditerranée Infection à Marseille envisagent désormais d’utiliser la chloroquine pour soigner la maladie.
  • Pour son directeur, Didier Raoult, les réserves émises par certains confrères sont hors de propos.

Edit le 27 février : Dans un tweet, le ministère de la Santé indique que « aucune étude rigoureuse, publiée dans une revue internationale à comité de lecture indépendant, ne démontre l’efficacité de la chloroquine pour lutte contre l’infection au coronavirus chez l’être humain ».

A Marseille, l’Institut Méditerranée Infection (IHU), centre de référence unique en France pour la prise en charge des maladies infectieuses dont le Covid-19, a décidé en conséquence de commander un stock de chloroquine, dans l’optique de soigner d’éventuels futurs malades du coronavirus chinois. « Coronavirus : Fin de partie ! »,​ titre même l’IHU sur son site Internet dans un article sur les bienfaits de la chloroquine. Le professeur Didier Raoult, directeur de l’IHU et passablement agacé par les réserves, critiques et autres commentaires suscités par cette décision, explique à 20 Minutes ce choix. […]

Certains scientifiques sont moins enthousiastes que vous sur les bienfaits de la chloroquine contre le coronavirus, à l’image du professeur Astrid Vabret dans« Sciences et Avenir »

Les ragots des uns et des autres, je m’en fous. Ça ne m’intéresse pas. Mon métier, c’est les maladies infectieuses, et ce depuis quarante ans. Je me sens obligé, car je crois que c’est maintenant nécessaire, de communiquer ce que je sais, et non pas des opinions, sur la recherche en maladie infectieuse. Après, ce que vous en faites, je ne suis pas prophète. Je m’en fous. J’essaie d’être le plus clair possible. Quand on a montré qu’un médicament marchait sur une centaine de personnes alors quetout le monde est en train de faire une crise de nerfs, et qu’il y a des andouilles qui disent qu’on n’est pas sûr que ça marche, ça ne m’intéresse pas !

Allez-vous utiliser la chloroquine à l’IHU pour soigner contre le coronavirus ?

Les scientifiques chinois sont des gens très sérieux. Ce ne sont pas des zozos, et ils ont montré que la chloroquine marche. Ça serait honnêtement une faute médicale que de ne pas donner de la chloroquine au coronavirus chinois. Ça n’a pas de sens. Soyons sérieux. Demain, vous commencez à être essoufflé. Vous avez uncoronavirus chinois et vous avez 40 de fièvre. Et les gens vous disent : « Vous savez, je n’y crois pas à la chloroquine contre le coronavirus chinois ». Qu’est-ce que vous faites ?

A l’IHU, nous allons mettre en place un protocole thérapeutique. Nous, ce qu’on veut, c’est soigner les malades. Il y a des gens qui arrivent avec une maladie grave, et on a montré que le seul traitement contre cette maladie, c’est la chloroquine. Donc, pour pas donner de la chloroquine, il faut être farci ! Donc on va prévenir le ministre pour lui dire que si les gens qui arrivent ont un coronavirus chinois, on va les traiter par la chloroquine parce que c’est le seul traitement dont on a eu la démonstration qu’il marchait. C’est tout ! C’est pas mystérieux, c’est de la médecine, pas des potins de télévision !

Source : 20 minutes, Mathilde Ceilles, 26-02-2020

Et le même jour, M. Raoult, qui ne semble pas trop brimé par les médias, donne une interview dans la Marseillaise, « Pour lutter contre le coronavirus, il faut être efficace sur le diagnostic » (source) :

Enfin… Il faut dire qu’ils ont changé le titre le 18 mars :

Pas de chance, suivant depuis un moment ce sujet, j’avais déjà repéré et archivé cette pépite :

Voilà. Il serait donc éthique que la Marseillaise ait la décence de remettre le titre original – même s’il dessert l’image de l’enfant du pays.

Dans cette interview il disait en effet ceci :

La Marseillaise : Le coronavirus Covid-19 est-il plus dangereux qu’un virus responsable d’une épidémie de grippe saisonnière ?
Didier Raoult :

Il ne l’est pas.

Commentaire OB : Poke Michel Cymes. La Chine mets rapidement 60 millions de personnes en quarantaine, l’OMS déclare une urgence de santé mondiale pour le SRAS-2, mais c’est juste pour une « mauvaise grippe » – sacrés « chercheurs français »™ …

Il y a eu dans la zone de Wuhan une mortalité relativement élevée que les Chinois ont estimé à 5,6 %. Si vous sortez de cette zone, la mortalité est plus proche des valeurs de 0,5 à 0,6 %, […] Par ailleurs, la surmortalité pour les formes sévères dans la zone de Wuhan est liée, d’après la Chine, à un niveau d’équipement hospitalier insuffisant, c’est pourquoi ils ont construit un hôpital en dix jours. Il y aurait donc une surmortalité liée à une mauvaise prise en charge médicale, et il est vraisemblable que ce scénario se soit répété ailleurs.

Commentaire OB : de l’intérêt, donc, qu’il n’y ait pas de grosse épidémie saturant les hôpitaux. Hélas cela semble arriver dans 9 pays sur 10… Et donc cette mortalité pourrait bien être assez élevée.

Quelle stratégie thérapeutique vous semble la plus adéquate pour lutter contre le virus ?
D.R. : Concernant les vaccins, ils sont destinés à prévenir de vraies maladies, qui concernent des centaines de milliers de cas.

Commentaire OB : Raoult doit donc considérer que nous avons à faire a une « fake maladie ». Qui est portant en croissance exponentielle, qui a déjà contaminé 375 000 personnes et tué 16 000 personnes (source)

J’attends plutôt des Chinois qu’ils testent chez les patients le médicament le plus simple et le moins toxique au monde qu’est la chloroquine, dont ils ont prouvé l’efficacité en laboratoire. Ce serait le meilleur candidat, plutôt qu’un nouveau médicament qui nécessiterait plusieurs années avant une autorisation de mise sur le marché.

On comprend donc que tout ceci ait pu participer à démobiliser les pouvoirs publics.

III. La France : Raoult fut néanmoins récompensé par le Gouvernement

Bien que ses propos aient participé à relativiser la menace et à démobiliser le public, Didier Raoult, ce grand « mandarin à la française » fut intégré parmi les 11 membres du Conseil scientifique gouvernemental, le 11 mars 2020 (source) :

C’est même un des 2 seuls infectiologues.

En réalité, il est peu surprenant de le voir à cette place, car le Président du conseil scientifique Jean-François Delfraissy appartient lui aussi au conseil d’administration de l’IHU IM.

Bref, Raoult n’est pas vraiment brimé ni « hors-système ».

Même si, au vu des polémiques, il a annoncé le 24 mars ne plus participer au Conseil scientifique réuni autour d’Emmanuel Macron (mais il n’en a pas démissionné).

Rappelons d’ailleurs que c’est ce conseil qui a confirmé à Macron qu’il n’y avait aucun problème à organiser les municipales – ce que ne partageaient pas d’autres médecins :

Bilan : des assesseurs ont été contaminés le jour du vote…

IV. Quel est le message de Didier Raoult en pleine débâcle ?

Didier Raoult a ensuite réalisé un essai de chloroquine sur 26 personnes, et a publié les résultats dans une très prestigieuse revue internationale à comité de lecturedans une vidéo Youtube le 16 mars (et par une publication le 17 – source). Nous nous intéresserons à cet essai dans un prochain billet.

Nous continuons simplement à analyser ses déclarations dans la presse, qui se sont multipliées suite à l’essai. Florilège – en commençant par mon préféré :

« La chloroquine guérit le Covid-19 » : Didier Raoult, l’infectiologue qui aurait le remède au coronavirus

Source : Marianne, Etienne Campion, 19-03-2020

[Marianne] L’homme nous confie être encore amer quant au mépris dont il dit avoir été victime. Sans baisser les bras pour autant : « Je discute beaucoup avec le gouvernement et avec des personnes au plus haut niveau de l’Etat. Je comprends ce qui fait partie de l’écosystème des décideurs, ce n’est pas une surprise que d’avoir été mis de côté. »

OB : « Mis de côté » : oui, enfin, en tant membre du Comité scientifique, il fait partie des 11 conseillers du gouvernement…

[Marianne] Quant aux accusations de « fake news » ? « Préférer les opinions aux faits est une maladie. Mais je n’en veux à personne, changer d’avis, c’est mieux que de rester idiot. » […]

Mais, s’il explique « continuer sa série de tests cliniques« , Didier Raoult précise : « Je ne fais pas de communication avant d’avoir prévenu le ministère de la Santé. Dès que j’aurai un nouvel article à faire paraître, je communiquerai de façon transparente pour informer la population, pas avant. »

OB : C’est à dire que, maintenant, le « Chercheur Français »™ , dès qu’il a deux résultats provisoires, il fait des vidéos Youtube pour « informer la population » avant d’avoir convaincu ses pairs.

[Marianne] Sur les 300.000 médicaments à base de chloroquine que compte offrirSanofi à la France, il confie : « Ça, croyez-moi, j’étais au courant avant vous !« .

OB : ah, ben, il en sait des choses Didier Raoult… Mais du coup, vu les relations de l’IHU IM et de Sanofi, on comprend mieux… Sanofi qui en profite donc pour se faire une énorme opération de communication – pour un gigantesque marché potentiel.

[Marianne] Concernant les bémols émis quant à la méthodologie de ses récents essais cliniques : « C’est contre-intuitif, mais plus l’échantillon d’un test clinique est faible, plus ses résultats sont significatifs. Les différences dans un échantillon de vingt personnes peuvent être plus significatives que dans un échantillon de 10.000 personnes.Si on a besoin d’un tel échantillonnage, il y a des risques qu’on se trompe. Avec 10.000 personnes, quand les différences sont faibles, parfois, elles n’existent pas.« 

OB : Oui ! Didier Raoult a clairement dit cette énormité qui choquera principalement les lecteurs scientifiques : « Plus l’échantillon d’un test clinique est faible, plus ses résulats sont significatifs » – une véritable insulte à la Loi des Grands nombres ; une « Loi de Raoult » que l’on pourrait résumer ainsi : « Testons – non pas sur un grand nombre – mais sur un seul patient et nous aurons la meilleure robustesse statistique possible pour apprécier l’efficacité du traitement et anticiper les effets secondaires ! Et donnons-le à tous les malades dès le lendemain sans l’accord des autorités médicales ! ».

Bien sûr les grands chercheurs internationaux (ici un spécialiste suisse) n’en sont pas revenus (source) :

Eh oui, on parle bien ici du conseiller du Gouvernement français sur la crise actuelle… Retweeté par Donald Trump !

Mais bon, si Trump avait fait de la recherche plutôt que de la politique, cela devrait – dans la forme – ressembler plus ou moins à ce que fait Raoult.

Source : Marianne, Etienne Campion, 19-03-2020

On a également affaire à un bien bel humaniste :

Coronavirus : « Je ne suis pas un outsider, je suis en avance », entretien avec le professeur marseillais Didier Raoult

source : La Provence, Alexandra Ducamp, 21-03-2020

627 morts en une journée et 40 000 cas de Covid-19 en Italie, on n’en est plus à la « grippette » dont vous parliez il y a quelques semaines…
Pr Didier Raoult : Vraisemblablement, vous ne comprenez pas du premier coup.Toutes les situations doivent être mises en perspective. Sur quelle maladie infectieuse toute la presse s’est-elle excitée l’année dernière ? La rougeole. À la fin, il y a eu 1 000 cas avec un mort et il y avait une annonce tous les jours dans les médias. Le monde de l’information vit dans un monde parallèle au mien, celui de l’observation. On est passé d’une exagération à une déconnection. Il y a dans le monde 2,6 millions de morts d’infections respiratoires par an, vous imaginez que les 5 000, 10 000 ou même 100 000 vont changer les statistiques ?

On ne parle pas de statistiques, on parle d’êtres humains, de populations entières confinées…
Pr Didier Raoult : De quoi voulez-vous parler d’autres ? Les gens meurent, oui. La plus grande surmortalité de ces dernières années en France, c’était en 2017 : 10 000 morts supplémentaires en hiver, on ne sait pas même pas si c’est de la grippe. 10 000 morts, c’est beaucoup. Mais là, on en est à moins de 500. On va voir si on arrive à en tuer 10 000, mais ça m’étonnerait.

OB : « Et puis on verra… »

L’argument statistique est donc le seul prisme…
Pr Didier Raoult : À Marseille, nous avons diagnostiqué 120 cas positifs, il y avait deux morts de plus de 87 ans. Ils mourraient aussi l’année dernière. Sur 100 prélèvements de gens qui ont une infection respiratoire, ce sont plutôt des cas graves, quand on teste 20 virus et 8 bactéries, il y en a 50 % dont on ne sait pas ce qu’ils ont, c’est notre grande ignorance. Pour tous les autres, il y a 19 virus saisonniers, qui tuent aussi. Les coronavirus endémiques tuent plus ici que le chinois. Je confronte en permanence les causes de mortalité dans toute la région à cette espèce de soufflet anxiogène qui monte : pour l’instant, on a plus de chance de mourir d’autres choses que du Covid-19.

OB : ah, oui, si c’est le critère, on n’est pas près d’y être en effet.

Le grand âge, les comorbidités et la prise en charge tardive sont des facteurs de mortalité. C’est peut-être inentendable, mais c’est la réalité. La seule chose qui m’intéresse sont les datas, les données brutes. Les données vont rester, les opinions, elles, changent… […] Je ne dis pas l’avenir, mais je ne suis absolument pas terrifié.

OB : ça , on l’avait bien compris…

« Dans mon monde, je suis une star mondiale »

Comment expliquez-vous la situation dans l’est de la France ?
Pr Didier Raoult : Je suis scientifique, c’est ce qui manque dans ce pays ; une grande partie du monde politique et administratif réagit comme vous (les médias, NDLR). Nous, nous ne devons pas réagir comme ça. Les seules données qui m’intéressent ce sont les données d’observation, je n’ai pas d’opinion. Il n’y a que la presse qui parle de ce qui se passe dans l’Est, moi, je n’ai pas de données. Pour l’Italie, on disait pis que pendre, j’ai reçu une analyse, c’est comme ailleurs, ce sont des gens de plus de 75 ans.

OB : bah oui. Ils peuvent tous crever, où est le problème ? C’est quoi 5 ou 10 ans d’espérance de vie en plus ?

[…] Vous êtes en permanence à contre-courant du discours…
Pr Didier Raoult : Ce n’est pas parce qu’il y a quelques personnes qui pensent certaines choses à Paris, que je suis à contre-courant. Dans mon monde, je suis une star mondiale, je ne suis pas du tout à contre-courant. Je fais de la science, pas de la politique. Les maladies infectieuses, ce n’est pas très compliqué, c’est diagnostic et traitement. C’est le B-A ba, si les gens ne connaissent pas le B-A ba des maladies infectieuses ou de la chloroquine qui s’apprend en troisième année de médecine, je n’y peux rien. Je vais pas refaire l’éducation de ceux qui refont le monde sur les plateaux-télé. Je me fous de ce que pensent les autres. Je ne suis pas un outsider, je suis celui qui est le plus en avance. La vraie question est : comment ce pays est arrivé dans un tel état que l’on préfère écouter les gens qui ne savent pas que plutôt ceux qui savent ? […] Si vous avez des doutes sur ma crédibilité, ce n’est pas mon problème. Il y a des gens soignés dans le monde entier, je ne me sens pas plus responsable des malades de Paris que de Corée. Ce seront les plus intelligents qui seront le mieux soignés. Je n’essaie pas d’être arrogant. Si les gens ne veulent pas regarder les chiffres, je n’y peux rien.

OB : qui « savent » annoncer à temps l’épidémie du siècle en la voyant venir de loin, par exemple ?

24 patients sont suivis dans l’essai clinique, combien de personnes ont été traitées depuis…
Pr Didier Raoult : On en a traitées d’autres mais je ne vous dirai pas combien. J’en informerai d’abord le ministère.

OB : Ok, il traite donc des gens sans en avoir informé le ministère, tout va bien.

Quid des effets secondaires du traitement à l’hydroxy-chloroquine ?
Pr Didier Raoult : Ce qu’on dit sur les effets secondaires est tout simplement délirant. Ce sont des gens qui n’ont pas ouvert un livre de médecine depuis des années. Plus d’un milliard de gens en ont bouffé, les personnes qui souffrent de lupus en prennent pendant des décennies… Je connais très bien ces médicaments, j’ai traité 4 000 personnes au Plaquénil depuis 20 ans. Ce n’est pas moi qui suis bizarre, ce sont les gens qui sont ignorants. On ne va pas m’apprendre la toxicité de ce médicament.

OB : je me demande quand même comment on peut déjà connaitre les effets secondaires lorsque le médicament est donné à un patient atteint du Covid-19… L’aspirine et les antiinflammatoires aussi on connait bien, et pourtant, il ne faut pas en prendre.

source : La Provence, Alexandra Ducamp, 21-03-2020

Raoult a même démobilisé pour le confinement :

[Vidéo] Un membre du conseil scientifique Covid-19 dénonce l’inefficacité du confinement

Pour le professeur Didier Raoult, l’Italie, la France et l’Espagne suivent la mauvaise route en empruntant la voie du confinement total.

Alors que la France entière est confinée depuis maintenant deux jours, l’avis du professeur Didier Raoult est dissonant. Cet infectiologue, membre du conseil scientifique Covid-19 mandaté par le gouvernement, refuse de céder à la panique. Dans une vidéo, celui qui est directeur de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) de Marseille explique d’ailleurs que les dernières mesures prises par le gouvernement français, mais également par les gouvernements espagnols et italiens, ne règlera pas le problème immédiat du coronavirus. Pour lui, un constat s’impose : « Il faut garder raison et faire comme pour les maladies infectieuses en général : du diagnostic ».

Source : Valeurs actuelles, 19-03-2020

V. Plus de 1 000 morts : le parfait moment pour sortir un livre !

En pleine épidémie, en plein test pharmaceutique, Didier Raoult vient d’annoncer qu’il sort un livre dans les prochains jours (source) pour encore démobiliser :

On croit rêver… Et la presse semble ne pas y voir de problème (source) :

On comprend mieux pourquoi son essai sur la chloroquine est aussi bancal (nous vous le démontrerons dans le prochain billet) : il était probablement occupé à écrire son livre…

Florilège :

Il apparaît dans les tous premiers mots de ce court ouvrage destiné à surfer sur le drame actuel, que Didier Raoult a un grand but dans la vie : démobiliser les population face au risque exceptionnel de faible fréquence mais de forte intensité (du genre du Covid-19).

Pourtant, comme le rappelle fort justement Nassim Nicholas Taleb (qui est, sur ce point de gestion du risque, clairement plus dans son domaine d’expertise que Didier Raoult) dans cet article que nous avons repris :

« Il faut raisonner par l’inconnu, et non par le connu. C’est une erreur grave, parce qu’on sait qu’une grippe saisonnière ne se multiplie pas comme le coronavirus , et si c’est le cas, elle est bénigne. […] face à un tel événement, il faut réagir pour parer au pire. C’est une nécessité. […] il y a des risques qu’il ne faut pas prendre. […] Même si on panique pour rien deux fois par an, ça vaut le coup pour la fois où on paniquera avec raison. […] Sans paranoïa, pas de survie ! » [Nassim Nicholas Taleb, mars 2020]

Mais le pire est cette phrase purement mensongère :

M. Raoult a le droit d’estimer qu’elle est très faible, mais, un scientifique ne peut décemment dire qu’elle est nulle.

Que ce soit du point de vue théorique ou pratique – le coronavirus SRAS-2 a bel et bien changé les statistiques de Bergame en Italie, qu’il a durement frappée : du 8 au 16 mars 330 morts, contre 23 morts durant la même période de 2019 (source). A Bergame, en Italie, le virus aurait tué plus que pendant la Seconde Guerre mondiale.(FranceInfo,)

Et tout l’enjeu du combat est que la France ne devienne pas un gros Bergame…

Ainsi, le « Général de la santé » Didier Raoult a contribué à plusieurs reprises à relativiser la menace et à diminuer la mobilisation de la population en pleine offensive du coronavirus. Il a donc participé à notre défaite face à la propagation du virus. Espérons cependant qu’il participera à notre victoire finale sur sa mortalité…

VI. Didier Raoult : chercheur ou manager ?

Mais revenons sur le parcours de Didier Raoult. Comme le rappelle sa page Wikipedia :

Didier Raoult, né le 13 mars 1952 à Dakar au Sénégal, est un infectiologue et professeur de microbiologie français spécialiste des maladies infectieuses tropicales émergentes à la faculté de médecine de Marseille. […]

Mauvais élève, Didier Raoult part travailler à 17 ans, pendant deux ans, sur des bateaux. […]

En 1972, il passe un baccalauréat littéraire en candidat libre puis s’inscrit en faculté de médecine. […]

Devenu professeur, il dirige des thèses sur les maladies infectieuses à la faculté de médecine de Marseille. Il est président de l’université de la Méditerranée – Aix-Marseille II de 1994 à 1999. […]

Il dirige de 2008 à 2017 l’unité Urmite (Unité de recherche en maladies infectieuses et tropicales émergentes) à Marseille

Grand prix Inserm 2010 pour l’ensemble de sa carrière, il a décrit, avec son équipe marseillaise, des virus complexes. Il est l’un des chercheurs français les plus cités, avec de nombreuses publications scientifiques à son actif. […]

Grâce à la subvention la plus élevée accordée en France pour la recherche médicale (72,3 millions d’euros portés par l’ANR dans le cadre du PIA), Didier Raoult fait construire un nouveau bâtiment pour accueillir l’Institut hospitalo-universitaire en maladies infectieuses de Marseille ou IHU Méditerranée Infection (« Institut MI »), inauguré en 2018. Cet institut est dédié au diagnostic, à la prise en charge et à l’étude des maladies infectieuses y compris les soins, la recherche et l’enseignement. L’Institut MI a pour membres fondateurs : université d’Aix-Marseille, Assistance publique – Hôpitaux de Marseille, BioMérieux, l’Établissement français du sang, l’Institut de recherche pour le développement (IRD), le Service de santé des armées. Il bénéficie de l’aide de l’Union européenne et de la région ainsi que de nombreux partenariats.

Nous vous renvoyons vers sa page Wikipedia pour voir l’impressionnante liste des recherches de l’Institut, et ici pour la liste de ses publications (source, chercher « Raoult D[Author] ») .

Par ailleurs, et comme on l’a vu sur l’image précédente il est en effet un des chercheurs français les plus fréquemment cité. Mais en fait, ce n’est pas vraiment son seul nom qui est « cité », mais les études qu’il a signées. Et co-signées. Et il co-signe vraiment beaucoup :

Comme on voit qu’il co-signe depuis 2012 près d’un article chaque jour ouvré, cela signifie qu’il utilise une pratique assez répandue, mais à large échelle : la « stratégie du coucou », où il co-signe pratiquement chaque article de n’importe lequel de ses (centaines de) subordonnés.

Signataires de l’essai de l’hydroxychloroquine dont Raoult a publié les résultats le 16 mars

Comme Didier Raoult est à la tête d’un des plus grands centres de recherche européens sur les maladies infectieuses, co-signant presque tous les travaux, il est donc finalement assez logique d’arriver à ce genre de communiqué de presse tapageur (source) :

Il chapeaute d’ailleurs depuis longtemps de grandes équipes. Mais il a une vision très productiviste de la recherche, comme on le voit ici en 2008 :

« Logé dans les étages de la faculté de médecine, son laboratoire emploie 140 personnes dont 45 chercheurs qui publient entre 150 et 200 papiers par an. […] En moyenne, chaque thésard qui passe là produit cinq articles. « Nous sommes 75 % plus productifs qu’un laboratoire de l’Inserm », a calculé Didier Raoult. Avec un budget annuel de 10 millions d’euros, le coût de revient d’une publication dans son unité ne dépasse pas 80.000 euros contre 200.000 en moyenne (pour une publication d’impact 3,5) dans l’établissement public.

Si le scientifique est si proche de ses sous, c’est qu’il doit se battre chaque année pour remplir les caisses. […]. Cette année, deux autres projets, jugés hors champ, ont encore été retoqués. « C’est irritant et incompréhensible, se révolte Didier Raoult.Sous prétexte d’égalitarisme, le système français prétend donner autant à tous. Or la recherche est une compétition. Comme des sportifs de haut niveau, les chercheurs doivent être évalués objectivement et individuellement. Les outils existent, faciles d’accès. Manque la volonté de comparer. Or c’est la seule alternative possible si on entend privilégier la promotion et le financement des chercheurs les plus efficaces et les plus dynamiques. » [Les Echos, 29/10/2008]

20 minutes précise au passage la vraie spécialité de Raoult : « Spécialiste mondial des Rickettsies, ces bactéries intracellulaires à l’origine notamment du typhus, Didier Raoult a aussi décrypté le génome de la bactérie à l’origine de la maladie de Whipple, près d’un siècle après l’apparition de cette pathologie. Le professeur marseillais a même donné son nom à deux nouvelles bactéries pathogènes qu’il a découvertes, Raoultella planticola et Rickettsia raoultii. »

Ainsi, on peut en conclure plusieurs choses :

  • bien qu’ayant un style disons « très personnel », le professeur Raoult est indubitablement un grand chercheur français sur les virus.
  • Didier Raoult n’est pas un « petit chercheur » hors du système, ayant raison contre le reste du monde, c’est une très haute figure de la santé française à qui a été confié un budget de plus d’une centaine de millions d’euros pour créer un des plus grands centres de recherche d’Europe, dans le cadre du grand emprunt ;
  • il n’a rien d’isolé : il dispose de nombreux soutiens de poids dans la recherche, l’administration, mais aussi la politique (en particulier chez LR : « C’est un garçon qui peut avoir le prix Nobel, lance même son ami médecin de longue date, le président LR de la région Paca Renaud Muselier. Il est brillantissime. » […] Face à ces critiques, Renaud Muselier se fait son meilleur avocat : «Quand on est classé numéro 1, dire qu’on est le meilleur, est-ce de la mégalomanie ou simplement faire un constat ? » – source 20 minutes)

    Didier Raoult avec toutes les autorités politiques locales et régionales lors de l’inauguration de l’IHU, le 27 mars 2018 (source)
  • c’est donc surtout maintenant un manager, qui dirige un des centres de référence du pays – que nous allons analyser plus avant.

« Le meilleur » ? Nous allons voir…

VII. Didier Raoult et les IHU

Didier Raoult, en raison de sa grande influence politique en France, a joué un rôle central dans la création des IHU, comme le rappelle un rapport de 2015 de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) du Ministère de la Santé – don la mission est d’aller auditer les structures pour le compte du Minsitère (archive) :

« En 2003, peu après la crise liée à l’anthrax, dans un rapport remis aux ministreschargés de la santé (Jean-François Mattei) et de la recherche (Claudie Haigneré), le professeur Didier Raoult propose la création de sept infectiopôles [… – ] structures intégrées regroupant des équipes multidisciplinaires (recherche fondamentale, soins, diagnostic, épidémiologie et valorisation) sur un site géographique unique. […]

En 2006, le professeur Raoult développe dans un nouveau rapport le projet de création d’un premier infectiopôle implanté à Marseille, sur le site de la Timone. […] » [Rapport IGAS]

Ses préconisations ont été suivies d’effets :

« La création d’Instituts hospitalo-universitaires (IHU) a été préconisée par deux commissions successives en 2009 et 2010, qui ont fixé les contours des IHU : la réunion en un lieu unique des fonctions de soins, de recherche et de formation, rassemblées au lit du malade. Ces rapports en ont préconisé les principes structurants : être en nombre limité, viser un niveau d’excellence internationale, être conçus autour de talents reconnus mondialement, […] disposer d’un statut spécifique permettant d’attirer et de retenir les meilleurs talents internationaux et de simplifier les collaborations entre la recherche et l’industrie pour une durée suffisamment longue, intégrer un objectif de transfert de technologies, passant par des relations étroites avec les acteurs industriels et enfin, inclure un partenariat et donc un cofinancement systématique par le secteur privé. En pratique, 850 M€ ont été ouverts par la loi de finances rectificatives de mars 2010 au profit des IHU. [NdR : dans le cadre du « Grand Emprunt »]

Le jury international a auditionné neuf projets au total et en a retenu six. » [Rapport IGAS]

Ces 6 IHU se sont donc développés au milieu des années 2010 grâce au Fond d’Investissement d’avenir mis en place en 2009 (« Grand Emprunt »).

Concernant ces structures, Marianne rappelait ceci en 2017, en raisons de tensions entre elles et l’Inserm :

« Les IHU ont été créés en 2010, sous Nicolas Sarkozy et sur conseil de Jacques Attali, Alain Juppé et Michel Rocard , afin de stimuler la recherche médicale, alors moribonde en France. L’objectif était de créer des centres de recherche de haut niveau échappant aux pesanteurs des structures existantes. Pour ce faire, ils bénéficient depuis leur création du statut de « fondation » indépendante. […] Or, ce statut est discuté depuis plusieurs années en ce qu’il pose des questions sur la viabilité du modèle économique et les liens avec les institutions partenaires de l’IHU.

Yves Levy est un des plus fervents contempteurs du modèle « fondation ». Dans son édition de ce mercredi 11 octobre, Le Canard enchaîné révèle que le patron de l’Inserm a envoyé le 9 septembre une note aux équipes candidates, dans laquelle il prône le remplacement du statut de fondation par un simple « contrat ». Celui-ci pourrait notamment prendre la forme d’un groupement d’intérêt public. La différence entre les deux statuts ? Le statut de fondation permet aux IHU de prendre des décisions rapidement, après consultation de leur conseil d’administration. Dans les groupements d’intérêt public (GIP), chaque institution partenaire dispose d’un droit de regard sur les décisions de l’IHU. Or, l’Inserm est partenaire et membre fondateur de cinq des six premiers IHU.

Dans ceux-ci, l’Institut met à disposition ses chercheurs, certains de ses laboratoires, et participe aux conseils d’administration. Sans avoir de droit de veto. Il y a aussi un enjeu en termes de brevets. Les IHU ne pouvant être en déficit, les brevets qu’ils déposent et vendent à des grandes entreprises participent à leur modèle économique. Au sein d’un GIP, la répartition de la manne devra être renégociée, devenant potentiellement plus favorable à une institution comme l’Inserm. » [Marianne, 11/10/2017]

Maintenant que nous avons mieux saisi les enjeux autour de ces structures (je renvoie les passionnés vers un autre rapport de l’IGAS de 2016 : « Le modèle économique » des IHU) , analysons plus en détail les problèmes à Marseille.

VIII. L’IHU Marseille Infection, « bébé » de Didier Raoult

Le rapport IGAS nous indique la suite de la création de l’IHU de Marseille :

« Une première fondation de coopération scientifique a été créée en 2007 pour abriter les activités du centre thématique de recherche et de soins (CRTS), sous le nom d’Infectiopôle Sud. Le professeur Didier Raoult en était le président et le docteur Yolande Obadia la directrice. […]

[Finalement retenu,] le projet d’IHU de Marseille est celui des projets d’IHU qui a bénéficié du financement le plus important. Le coût total sur la période des huit années du projet d’IHU prévu dans le document soumis au jury international est affiché à hauteur de 172,5 M€. […]

Le projet d’IHU de Marseille se caractérise par la part très importante, plus des 2/3, des fonds versés par l’ANR [Agence Nationale pour la Recherche] utilisée pour financer la construction d’un bâtiment : 48,8 M€ sur 72,3 M€. »

Comme le rappelle 20 Minutes, « il faudra toutefois attendre la fin d’année 2016, soit une quinzaine d’années plus tard, pour que Didier Raoult inaugure son « bébé », l’IHU Méditerranée Infection, dans un bâtiment de 24 000 m2 tout près de la Timone ».

Raoult est donc à la tête de l’Institut hospitalo-universitaire de Marseille. Il exerce à la fois la fonction de Directeur de la Fondation Marseille Infection qui coiffe l’IHU IM, mais il en est également administrateur (source) :

Organigramme de l’IHU IM

La fondation marseillaise est présidée par Yolande Obadia, qui est médecin spécialiste de santé publique.

Didier Raoult gère donc depuis des années un énorme budget (plus de 150 millions d’euros) et chapeaute près de 800 salariés. (source 1, source 2)

Budget de l’IHU MI

Alors que la situation financière de l’IHU était très difficile au début, elle a fini par s’améliorer récemment : l’IHU est désormais largement bénéficiaire (source) :

Avec plus de 11 millions d’euros de bénéfice (en augmentation de 79 % en un an), Didier Raoult semble avoir trouvé de très bons partenaires pour financer son IHU. Hélas, comme nous n’avons pas trouvé de budget détaillé (malgré la page dédiée) pour comprendre l’origine d’un tel bénéfice, ni d’éléments financiers sur la fondation de l’IHU (pas grand chose sur la page dédiée) et ses structures.

Mais il y a un « mais ».

D’abord il est à noter que cet IHU, comme les autres, nécessite une large participation du secteur privé, dont bien évidemment, les laboratoires pharmaceutiques mais aussi les banques :

Les partenaires de l’IHU-IM.

Notez bien que Sanofi Aventis finance l’Institut, donc Raoult est forcément régulièrement en contact avec eux (c’est le 3e plus gros laboratoire pharmaceutique du monde ; il faut simplement connaitre ces liens – source).

Ces partenariats sont très importants, car, la pérennité du financement de ces structures IHU, à cheval entre le public et le privé, inquiétait déjà l’IGAS il y a 5 ans :

« À partir de 2020, c’est-à-dire après l’arrêt des subventions de l’ANR [Agence Nationale de la Recherche], le modèle économique de l’IHU est inexistant. Cette situation n’est pas spécifique à l’IHU de Marseille mais soulève de multiples questions, en particulier sur la capacité de l’IHU en maladies infectieuses à trouver des nouvelles ressources fondées sur la recherche contractuelle et la valorisation[NdR : trouver des ressources du secteur privé] et susceptibles de pallier l’arrêt du subventionnement public. » [Rapport IGAS, 2015]

IX. L’avis de l’IGAS sur la gestion de l’IHU de Marseille par Didier Raoult

En réalité, le rapport de 2015 de l’IGAS était en fait un audit consacré à l’IHU de Marseille :

Il se poursuit sur la gouvernance :

« Conformément aux préconisations du rapport Marescaux sur les IHU, le support juridique et organisationnel de l’IHU de Marseille est une fondation de coopération scientifique. […] En 2011, les statuts de la fondation Infectiopôle Sud ont été modifiés afin d’élargir son champ d’activité à l’IHU et la fondation a pris alors le nom de « fondation Méditerranée Infection ». Les statuts modifiés ont été approuvés par décret du 30 novembre 2011 et publiés au Journal officiel du 2 décembre 2011. Le docteur Yolande Obadia a été élue présidente de la fondation et le professeur Didier Raoult nommé directeur. »

Raoult et Obadia ont donc inversé leurs rôles respectifs. Le rapport se poursuit, pointant une incroyable succession de problèmes de gouvernance :

« 4.2 La gouvernance et le management de l’IHU sont inadaptés

4.2.1 Un conseil d’administration qui ne fonctionne pas de façon satisfaisante

À cette fin, la première qualité d’un conseil d’administration se trouve dans l’équilibre de sa composition ainsi que dans la compétence et l’éthique de ses membres. Ses membres doivent être soucieux de l’intérêt social, avoir une qualité de jugement qui repose sur l’expérience, avoir une capacité d’anticipation leur permettant d’identifier les risques et les enjeux stratégiques et être présents, actifs et impliqués. Ils doivent également ne pas avoir de conflits d’intérêts.

Or le conseil d’administration de la fondation Méditerranée Infection ne satisfait pas suffisamment aux standards requis à cet égard.

Les administrateurs de la fondation représentant les membres fondateurs sont très peu présents personnellement, et très systématiquement représentés par un tiers. La présence des personnalités qualifiées est, elle-même, contrastée […]

Le choix des présidents des conseils d’administration des IHU s’est à juste titre porté, en général, sur une personnalité nationale et extérieure à l’institut, ayant une forte expérience politico-administrative au plus haut niveau de l’État, qui présente des garanties d’indépendance et apporte de la crédibilité, de l’autorité sur les membres du conseil d’administration ainsi que des capacités de vision stratégique et de soutien managérial.

On peut s’interroger sur l’autorité et l’indépendance de la présidente du conseil d’administration vis-à-vis du directeur, le professeur Didier Raoult, alors que celle-ci était auparavant la directrice de la fondation Infectiopôle Sud dont le professeur Didier Raoult était le président. Le cumul entre les fonctions de présidente du conseil d’administration et les fonctions de responsable d’une unité de recherche qui est partie intégrante de l’IHU, est également discutable. […]

S’agissant du profil des trésoriers, c’est un choix similaire qui s’est imposé dans les autres IHU […] : celui de personnalités issues du monde de la finance (ministère des Finances, Cour des comptes) ou de l’entreprise […]. Par ailleurs, le cumul constaté entre les fonctions de trésorier et celles de directeur général de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Marseille (Jean-Paul Ségade puis Jean-Jacques Romatet ont été élus trésoriers) paraît inopportun. […]

Le directeur de l’IHU, [NdR Didier Raoult …] qui siège en principe selon l’article 3 des statuts au conseil d’administration avec voix consultative, est en pratique membre titulaire du conseil d’administration depuis sa création : d’abord désigné à titre de personnalité qualifiée, il a ensuite été élu administrateur de plein exercice en tant que représentant des enseignants-chercheurs. Ce cumul de fonctions (directeur et administrateur) est contraire aux statuts-types des fondations reconnues d’utilité publique, qui s’imposent aux fondations de coopération scientifique et qui ont été approuvés par le Conseil d’Etat et érigés en directives (CE, 2010, n° 305649, « Postel-Vinay » depuis qualifiées de « lignes directrices » par le CE dans une décision de 2014 n° 364385 « M. J »). L’article 8 de ces statuts-types dispose qu’aucun administrateur ne peut exercer les fonctions de direction, afin d’éviter la confusion entre l’organe collégial décisionnaire et les fonctions exécutives de direction. Le cumul actuel doit donc cesser sans délai.

De façon générale, et selon les observations convergentes de plusieurs de ses membres, le conseil d’administration s’apparente trop à une chambre d’enregistrement des décisions prises par le directeur et ne peut remplir pleinement le rôle qui lui est imparti par le droit des fondations.

Deux administrateurs et membres fondateurs ainsi que le commissaire du gouvernement ont souligné que les conditions dans lesquelles les documents préparatoires étaient diffusés, les débats se déroulaient et les comptes-rendus étaient élaborés n’étaient pas propices à leur garantir la sérénité et la densité nécessaires. […]

La mission a pu constater, en effet, sur le dossier du financement de la construction du bâtiment combien les documents fournis aux administrateurs ont été succincts et changeants, en dépit de l’importance des enjeux financiers. Elle a également pu constater, au vu des comptes rendus du conseil d’administration, que les débats sur le sujet ont été trop limités. […]

Les membres fondateurs ne se réunissent pas jusqu’à présent en collège, avant les conseils d’administration, afin d’en préparer les débats et arrêter une ligne. […]

Il n’existe pas pour l’instant de bureau du conseil d’administration, qui devrait réunir le président, l’AP-HM, l’AMU, une personnalité qualifiée ou deux et le commissaire du gouvernement.[…]

Dans le même esprit, en raison des défis actuels auxquels doit faire face la fondation, le conseil d’administration mériterait de se réunir plus de deux fois par an, compte tenu des enjeux nombreux auxquels la fondation et ses membres doivent faire face. » [Rapport IGAS]

Un tel cumul d’entorses élémentaires à l’éthique de la gouvernance d’une structure publique au budget de près de 200 millions d’euros est vertigineux. Et encore, ce n’était que le Conseil d’administration ! Le rapport se poursuit sur le management :

« 4.2.2 Une organisation et un management de l’IHU qui ont des caractéristiques menaçant la bonne mise en oeuvre du projet

L’organisation et le management de l’IHU de Marseille soulèvent plusieurs problèmes qui ont été constatés par la mission.

4.2.2.1 Un défaut de formalisation et de clarté dans l’organisation

La mission a constaté au cours de ses investigations un très grand manque de formalisation de la part des responsables de l’IHU, ce qui a compliqué les travaux de la mission mais obère surtout le déroulement d’un projet complexe sur le plan administratif et financier.

Des éléments fondamentaux faisaient, ou font toujours pour certains, défaut. Il en va ainsi par exemple du nombre et de la répartition des m² des locaux, du plan d’affectation des locaux…

D’autres éléments essentiels manquent énormément de clarté. Il en va ainsi de l’organigramme de la fondation ainsi que du rôle respectif du comité de pilotage, des départements, de l’articulation entre les work packages et l’organigramme, etc….

Un véritable comité exécutif de l’IHU fait défaut, le comité de pilotage en principe dédié à l’animation de la vie scientifique en faisant office

Le rôle des directeurs de départements, et leur association au management de l’IHU, ne sont pas apparus clairement à la mission.

4.2.2.2 Une extrême concentration des pouvoirs autour du directeur

Le management de la fondation et de l’ensemble du projet est tout entier dominé par le professeur Didier Raoult qui l’exerce selon un mode vertical fondé sur l’autorité et non sur la coopération et l’inclusion et selon un mode très centralisé, sans délégation ou presque. Toutes les décisions, scientifiques et non-scientifiques, remontent en pratique au professeur Didier Raoult qui décide selon des critères qui ne sont pas transparents pour un bon nombre des interlocuteurs de la mission. […]

Le professeur Didier Raoult cumule au demeurant les fonctions de directeur et de directeur scientifique de l’IHU, ce qui n’existe pas dans les autres instituts comparables. Cette situation de cumul n’est pas satisfaisante compte tenu de la multiplicité des projets scientifiques qui sont gérés et des ambitions qui sont celles de l’IHU.

En outre, la concentration de tous les pouvoirs entre les mains d’un seul est contradictoire avec le caractère nécessairement fédératif et coopératif de l’IHU et conduit certaines parties prenantes à prendre des postures de méfiance – voire de défiance – à l’encontre de la direction, qui pourraient mettre en péril le projet, ou en tout cas lui faire prendre du retard.

Par ailleurs, les relations professionnelles parfois abruptes du professeur Didier Raoult ont suscité des polémiques, y compris en public ou par écrit, avec responsables de l’AP-HM, médecins et chercheurs. Cela n’a pas facilité la mise en oeuvre du projet jusqu’à présent, du moins au-delà du périmètre de l’URMITE et du pôle MIT. Ces polémiques doivent être absolument évitées à l’avenir dans la nouvelle phase du projet qui s’ouvre désormais.

4.2.2.3 L’absence de compétences administratives et financières au sein de la fondation

L’encadrement administratif et financier de la fondation est à ce jour très insuffisant au regard de la complexité des enjeux auxquels elle est confrontée. L’organisation actuelle explique les retards et les difficultés sur un grand nombre de dossiers administratifs et financiers importants évoqués ci-dessus.

Au moins deux secrétaires généraux, anciens directeurs d’hôpitaux, ont été successivement recrutés après avoir été proposés par la direction générale de l’AP-HM, mais ils n’ont pas pu trouver un point d’entente avec le directeur de la fondation et ont quitté celle-ci prématurément. Le recrutement d’un nouveau secrétaire général est prévu mais son profil, trop peu expérimenté, ne correspond pas aux besoins décrits ci-dessus par la mission. Les responsables de l’IHU ont fait le choix délibéré de limiter au maximum le nombre de salariés chargés des tâches administratives au sein de la fondation : seule une « assistante de gestion » y pourvoit. […]

4.2.3 Des processus et une organisation adaptés de conduite de projet qui font défaut, au détriment des interfaces avec l’AP-HM et les autres partenaires

L’IHU de Marseille ne s’est pas mis dans une logique de gestion de projet suffisamment efficace et opérationnelle qui permette de délivrer à échéance les livrables attendus et de créer les interfaces nécessaires avec ses grands partenaires, en particulier l’AP-HM et l’AMU. » [Rapport IGAS]

Le rapport indique même de façon étonnante :

« Il n’a pas été possible de réconcilier les chiffres figurant dans le dossier de réponse à l’appel d’offres [NdR : pour les 72 millions du Grand emprunt en 2011] avec les données budgétaires et financières disponibles aujourd’hui. »

C’était donc l’analyse de la gestion de Didier Raoult.

On comprend dès lors pourquoi la page de présentation du rapport IGAS indique :

« Ce rapport conjoint IGAS-IGAENR porte sur l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) en maladies infectieuses établi à Marseille. […] Il analyse sa situation financière qui n’apparaît plus de nature à mettre en péril le projet. Il constate que la structuration du projet tant médical que de recherche de l’IHU n’est pas achevée sur des points importants et pèse sur l’ambition du projet. Enfin, il montre que la gouvernance et le management du projet sont inadaptés à ses enjeux actuels et que des changements rapides et profonds devraient être requis par les financeurs et les fondateurs. » [Rapport IGAS]

Terminons en regardant comment ont été traitées 3 des multiples recommandations de l’IGAS :

Recommandation n°25 : Désigner rapidement un trésorier qui ait une expérience et une autorité économique et financière fortes

L’IHU MI a donc fini par remplacer son trésorier médecin par une nouvelle trésorière :

Elle est « Directeur Investissements » à la caisse locale de la Caisse d’épargne :

Au vu du volume d’argent brassé par ce projet qui doit approcher les 250 millions d’euros, essentiellement publics, un membre de la Cour des comptes spécialistes de la comptabilité publique aurait semblé un choix peut être plus approprié.

Recommandation n°27 : Mettre un terme sans délai au cumul actuel des fonctions de directeur et de membre du conseil d’administration de plein exercice […]

Didier Raoult a répondu ceci dans une interview (source) :

AEF : Le rapport pointe le fait que vous cumuliez les fonctions de directeur et d’administrateur.

Didier Raoult : Ils se trompent. On ne peut pas être à la fois administrateur et directeur si l’on est payé. Je suis directeur bénévole, il n’y a donc pas de conflits d’intérêts. Nous avons consulté un cabinet d’avocats spécialisés : personne ne peut être payé par une fondation de cette nature tout en étant administrateur.

Donc, face à une remarque de bon sens de l’IGAS, visant à éviter des conflits d’intérêts dus à « la confusion entre l’organe collégial décisionnaire et les fonctions exécutives de direction« , Didier Raoult a préféré utiliser son budget pour payer une consultation d’avocats pour ne pas démissionner d’une de ses fonctions. Lesmodèles de statuts évoqués indiquent que : « Aucun administrateur ne peut exercer des fonctions salariées de direction de la fondation. » Raoult joue sur le mot « salarié » (et explique que ce serait illégal à 1 € de salaire mais pas à 0), mais on comprend bien l’esprit de la loi : c’est un problème de contrôle et de bonne gouvernance plus que d’argent.

Mais pas de souci, Raoult a même cosigné en 2014 un xeme un papier, cette fois surle conflit d’intérêts :

Recommandation n°24 : Désigner rapidement un président du conseil d’administration extérieur à l’IHU et ayant une expérience et une autorité (ancien ministre, dirigeant d’entreprise, dirigeant d’un grand établissement public, membre d’un corps d’inspection, du Conseil d’Etat ou de la Cour des Comptes) adaptées à un projet d’ampleur nationale et internationale

Force est de constater que Didier Raoult s’est assis, comme pour la précédente, sur cette recommandation, pour ne pas se séparer de Yolande Obadia. Et nous allons comprendre dans la partie suivante pourquoi…

X. Les drôles de « combines » à l’IHU Marseille Infection

La fondation de l’IHU IM est donc présidée depuis 2011 par Yolande Obadia,

L’excellent site d’investigation locale MarsActu racontait fin 2018 cette éloquente affaire :

« Les contrôleurs de l’agence française anti-corruption (AFA)[…] dans la plus grande discrétion, sont venus à Marseille, fin mai [2018], contrôler un des fleurons de la recherche française, l’Institut de recherche pour le développement (IRD) […] dont le travail consiste à développer la recherche avec les pays du Sud. […]

Les contrôleurs de l’AFA se sont particulièrement intéressés à une convention de quelques pages signée entre le PDG de l’IRD, Jean-Paul Moatti et sa femme, Yolande Obadia. À la clef, un chèque de 300 000 euros pour la fondation Méditerranée infection qu’elle préside. […] Cette convention a toute l’apparence d’un conflit d’intérêts. […]

Plusieurs éléments étonnent. Le loyer, tout d’abord, semble cousu main, pour déboucher sur un chiffre miraculeusement rond de 250 000 euros. Or, le détail, étage par étage et laboratoire par laboratoire, laisse pourtant apparaître des montants bien plus précis. Ainsi, l’IRD entend verser 213 261 euros au principal laboratoire de l’IHU, l’Urmite, jusqu’ici piloté par son directeur Didier Raoult. […]

Ensuite, cet accord vient poursuivre un long compagnonnage économique et scientifique entre les deux entités. En effet, de 2007 à 2010 et sous l’impulsion de Jean-François Girard alors président de l’IRD, l’institut s’était déjà engagé à verser250 000 euros au projet d’infectiopôle déjà porté par Didier Raoult. Ensuite, son successeur, Michel Laurent a poursuivi son effort en faveur de l’IHU en versant cette fois-ci 1 million d’euros sur cinq ans auxquels s’ajoutent 50 000 euros par an pendant six ans, à partir de 2013. En 2017, l’IHU ne touche donc plus que 50 000 euros par an. La convention et les loyers afférents semblent donc opportunément combler le trou par rapport aux années précédentes. […]

Au sein de l’IRD, aucun mécanisme de contrôle ne s’est activé : le montant de 300 000 euros est jugé trop peu élevé pour que son conseil d’administration en soit informé. […]

Jean-Paul Moatti, le PDG de l’IRD, connaît bien l’IHU. Il en a longtemps été un de ses directeurs de laboratoire. Quant à sa femme Yolande Obadia, elle en est partie prenante depuis le début. […]

Les membres du conseil d’administration de l’IRD que nous avons contactés nous ont confirmé que ce sujet d’un déport possible sur l’IHU n’avait jamais été abordé en conseil d’administration […] Et pour cause, le financement des organismes extérieurs à l’IRD n’y est que très peu un sujet de débat. » [MarsActu, 10/2018]

Opération de BTP de 75 millions d’euros, course aux partenariats privés, gouvernance calamiteuse, étonnants soutiens politiques très appuyés : il serait vraiment rassurant pour le contribuable que le préfet des Bouches-du-Rhône demande à la Cour des Comptes régionales un audit approfondi de l’IHU-IM, et le ministère un nouveau rapport de l’IGAS.

XI. Souffrances dans les équipes de Raoult

L’IHU IM a été mis à rude épreuve par des affaires de harcèlement, durant depuis des années. La CGT raconte longuement l’affaire dans cet article. En voici quelques extraits :

« L’Agence d’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (AERES), a audité l’unité URMITE à plusieurs reprises (notamment en 2008 et 2012). Lors d’au moins deux de ces audits, les ITA [NdR : Ingénieurs, Techniciens et Assistants] ont exprimé certaines de leurs souffrances au travail devant les représentants du comité d’audit. Cela n’a été suivi d’aucun effet. Plusieurs agents ont décrit leurs conditions de travail et exprimé leur mal-être et leur souffrance au sein de l’URMITE à la médecine du travail de plusieurs tutelles. Cela n’a eu aucun résultat concret. […]

Nous sommes au courant de nombreuses demandes de mutation, formulées par des ITA, mais aussi des chercheurs, INSERM, CNRS et Aix-Marseille Université. Cela semble ne pas avoir alerté les tutelles sur la situation des personnels dans l’unité. Le responsable de l’école doctorale aurait eu à gérer un nombre non négligeable deréaffectations d’étudiants de l’URMITE dans d’autres unités, en cours, voire en fin de thèse.

En janvier 2017, le Haut Conseil de l’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (HCERES) a audité les projets des deux unités issues de l’URMITE, qui devraient voir le jour en janvier 2018. Les représentants élus des personnels techniques ont été écartés de ces deux audits. Ce dysfonctionnement, à l’initiative des futurs directeurs des deux unités en création, a entraîné la première action en externe de la CGT, qui a contacté les personnels techniques de l’unité pour leur demander s’ils avaient des problèmes ou des demandes à faire remonter aux tutelles.

Lors des deux audits, des ITA ont témoigné devant les deux comités HCERES, pour dénoncer, au moins partiellement, leurs conditions de travail et les rapports hiérarchiques au sein de l’URMITE. Ces témoignages, qui sont censés être confidentiels, ont été connus de la direction de l’URMITE, apparemment le soir même. On ne retrouvera, dans les deux rapports finaux de l’HCERES, aucune trace de ces témoignages. […]

La CGT a donc décidé de proposer aux ITA susceptibles d’accepter, de rédiger un courrier d’alerte et de demande d’intervention, à l’adresse des CHSCT des 4 tutelles. Le 3 avril, une lettre non signée de 12 personnels ITA de l’URMITE est envoyée aux secrétaires des CHSCT et aux tutelles. »

Ainsi, en avril 2017, les CHSCT du CNRS, de l’Inserm, de l’IRD, et d’Aix-Marseille université ont reçu ce courrier anonyme envoyé par des salariés de l’Urmite (Unité de recherche sur les maladies infectieuses et tropicales émergentes), dirigée par le même Didier Raoult (source – en entier ici) :

En réaction, les syndicats s’organisent et informent les tutelles, dont l’INSERM le 1erjuin 2017. Le Directeur de l’Inserm Yves Levy leur répond le 29 juin, en leur indiquant qu’il a demandé une inspection de l’Urmite par les CHSCT (source) :

Poursuivons le récit de la CGT :

« Début Juin, Didier Raoult, qui avait déjà connaissance de la lettre des 12, apprend les avis négatifs […] quant à la labellisation de ses deux unités filles. Il faut préciser que le contenu scientifique des projets est critiqué dans les deux cas et que cet avis négatif n’est pas rendu uniquement sur les problèmes de souffrance des personnels, loin s’en faut. Ces premières alertes provoquent une réaction de la direction de l’URMITE. [NdR : les conseils scientifiques des deux institutions ont rendu des avis défavorables, avis suivis par les deux directions]

Les mesures de rétorsion à l’encontre des lanceurs d’alerte commencent le 8 juin. Didier Raoult remet à disposition des tutelles les deux ITA ayant critiqué le plus fortement, lors des visites HCERES, ce qui se passe dans l’URMITE. Des propos menaçants auraient été tenus vis à vis des 12. Le directeur intervient en assemblée générale pour moquer les avis rendus par la section 27 du CNRS et la CSS de l’INSERM, dénoncer l’action des 12 ITA et dire qu’il n’en resterait pas là. Dans ces conditions, pour beaucoup de personnes, la peur de témoigner devant les CHSCT se développe. » [CGT]

Une intersyndicale se forme alors, et alerte la ministre, ajoutant que la Direction serait en train de sanctionner les ingénieurs lanceurs d’alerte qu’elle pense avoir identifiés (source) :


Le 7 juillet, l’inspection a lieu (voir ici MarsActu). Un autre article précise les choses quelques jours après (source) :

« Peu à peu, les langues se délient, même si les témoignages se font toujours à mots couverts. […] Les entretiens individuels, en particulier, ont permis de donner corps à des faits déjà soulevés par les syndicats. [« Ce mépris se traduit par des cris, des vexations, des insultes, le non-respect des règles les plus élémentaires de l’hygiène et de la sécurité. Les personnels, dont un très grand nombre est précaire et d’origine étrangère, vivent dans la peur […]. »]

Dans un entretien accordé à l’agence de presse spécialisée AEF, qui évoquait le dossier cette semaine, Didier Raoult a pour la première fois commenté cette nouvelle période de remous. « À ma connaissance, ce genre de choses ne se passe pas, hormis une plainte, une histoire d’amour qui a mal tourné selon le rapport que j’ai eu de la police. Nous avons interdit à ces deux personnes de se rencontrer sans témoin. » […]

« C’est délirant, déclare-t-il à nos confrères. Nous avons ouvert l’institut de recherche sur les maladies infectieuses le plus puissant au monde. Nous offrons des conditions de vie exceptionnelles. » Il évoque des « personnes amères », « cinq ou six grognons jaloux et mécontents du déménagement »avant de vanter les conditions de travail de l’IHU et le caractère exceptionnel des recherches menées en son sein : « La science, au niveau où je la pratique, c’est du sport de haut niveau. Il y a des tensions quand on le découvre, c’est la nature de l’excellence. » […]

« Ce qui est délirant, c’est surtout de tenir des propos de ce type, réagit Jean Kister, secrétaire général adjoint du syndicat national des travailleurs de la recherche scientifique (SNTRS-CGT), en écho à Didier Raoult. Cela vient plutôt accréditer le mal-être ressenti par certains salariés. » [MarsActu]

Le rapport du CHSCT est glaçant :

« À l’inverse, parmi certains anciens de l’Urmite, les langues ont commencé à se délier. Leurs témoignages anonymes que Marsactu a pu recueillir recoupent largement les points de vue soutenus dans le rapport. Un ancien ingénieur de recherche de l’Urmite, explique ainsi que Didier Raoult semble fonctionner « avec un tableau dans la tête ». « Un tableau à entrées multiples avec deux colonnes. Il vous considère plus ou moins bien selon votre statut, médecin, pharmacien, chercheur, ingénieur... Et plus ou moins bien selon que vous êtes un homme ou une femme, explique-t-il. Nous avions des réunions de groupe le vendredi et j’ai souvent vu des femmes partir en pleurs. »

L’ingénieur aujourd’hui signifie ainsi que le directeur de recherche lui a clairement signifié « un ingénieur, ça ne publie pas » à l’arrivée dans son service. Il poursuit son portrait-charge : « Il manipule au mieux les plus soumis ou ceux qui ont les dents longues selon la vieille technique de la carotte et du bâton. Cela ne marchait pas pour moi parce que je n’ai pas forcément de grosse ambition. En revanche, cela se concrétisait par de longs mois au placard, ce qui entraînait forcément une démotivation. » L’ingénieur a fini par quitter le service et la ville. […]

Les personnels interrogés tout comme les écrits soulignent une grande frustration ressentie par certains. C’est ce que résume le rapport du CHSCT : « Certains ingénieurs et techniciens (IT) nous ont indiqué, oralement ou dans les témoignages écrits, avoir le sentiment que leur travail n’était pas reconnu par la hiérarchie. Lors de l’entretien avec les personnels chercheurs, un chef de service nous a clairement indiqué ne pas faire signer systématiquement tous les IT ayant participé aux expériences ». Ce constat se traduit sèchement par la recommandation suivante : «Rappeler les règles éthiques en termes de signature des articles scientifiques ». » [Source – MarsActu]

Finalement, c’est vraiment la stratégie du coucou : virer les méritants et prendre leur place dans les signatures…

« Ces tensions dans le travail sont également ressenties par certains doctorants qui décrivent des situations de harcèlement moral. « Notre directeur de recherche, proche de Didier Raoult, avait beaucoup de mal à supporter la pression que ce dernier lui mettait pour obtenir des résultats, explique l’un d’eux. Du coup, de manière pyramidale, cette pression retombait sur nous ». Il a ainsi le souvenir de réunions « work in progress » où les étudiants dont le travail ne convainquait pas étaient humiliés par les directeurs de recherche, Raoult en tête. « Après on ne les revoyait plus », dit-il. […]

Mais le document validé par les quatre tutelles ne s’arrête pas qu’aux aspects humains des conditions de travail. Il décrit par le menu un certain nombre de manquements factuels dans l’organisation du laboratoire, y compris dans le respect des règles d’hygiène et de sécurité « basiques » au sein d’un laboratoire où les personnels manipulent des « agents biologiques pathogènes ». Cela vaut également pour les règles de confinement spécifiques associées à chaque type de micro-organisme selon leur dangerosité. Là encore, les normes en vigueur ne sont pas toutes respectées.

Ces éléments nombreux et répétés font état d’une mauvaise prise en compte des attentes des personnels dans la construction de l’Institut, de matériaux défectueux, inadaptés voire non conformes à la réglementation. » [Source –MarsActu]

XII. #TheyToo

Mais ce n’est hélas pas fini. Il y a également eu des accusations de harcèlement sexuel et même d’agression sexuelle subie au sein de l’Urmite, comme le raconte, à nouveau le site Marsactu (abonnez-vous pour le soutenir, si vous pouvez, il le mérite). En effet, suite à la visite du CHSCT, 4 plaintes ont été déposées pour harcèlement sexuel :

« Le syndicat SNPTES a également été informé de ce que certains jeunes étudiants/chercheurs, le plus souvent de nationalité étrangère, ont été victimes depuis plusieurs années de faits pouvant revêtir la qualification de harcèlement sexuel, d’agressions sexuelles, ainsi que d’autres qualifications pénales, et qui se seraient produits là encore au sein de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) […]

Dominique Escalier confirme que le directeur de l’école doctorale avait bien eu connaissance de ces cas « mais qu’il n’en avait informé que le directeur de l’unité », en l’occurrence, Didier Raoult. « Nous aurions apprécié que ces dossiers soient au moins transmis au président de l’université » »

Nous vous renvoyons vers cet autre article de MarsActu, rempli de témoignes révoltants, tels que :

« Les rendez-vous ne se sont pas bien passés. J’ai eu l’impression que les faits que nous soulevions n’étaient pas pris au sérieux. On m’a également demandé si je comptais finir mon doctorat ce que j’ai pris comme une menace implicite ».

Nous vous recommandons également cet article de MarsActu pour lire la suite. La CGT précise :

« Il n’en reste pas moins que, à notre connaissance, ce sont au moins 6 femmes qui ont eu à subir, au sein de l’URMITE, des faits de ce que nous pensons être, au minimum, du harcèlement sexuel, et que cela nous amène à faire plusieurs commentaires. […]

La tenue de propos graveleux semble être une pratique courante. Comme exemple qui nous a été rapporté, à une ITA qui portait une coudière, un chercheur aurait demandé si c’était « à force de branler ? ». On peut également citer, une phrase qui aurait été coutumière d’un autre chercheur « Il est 4 heures, c’est l’heure de ma pipe, qui est-ce qui s’y colle ? ». […]

Comment est-il possible que des faits supposés de harcèlement sexuel, portés à la connaissance du directeur d’unité (Didier Raoult a confirmé, devant les CHSCT, en avoir eu connaissance dès 2015 et ne pas en avoir informé la présidence de l’Université), puissent rester sans dénonciation officielle par la direction de l’unité pendant deux ans ? Comment peut-on considérer comme normal qu’une personne responsable du personnel qu’il a sous sa direction, qui plus est médecin, laisse en contact, pendant deux ans, des supposées victimes avec leur supposé agresseur ? Comment interpréter le fait que, dans les nouveaux locaux de l’IHU, les supposées victimes et celui qu’elles ont désigné comme leur agresseur soient installés dans des laboratoires contigus par la direction de l’unité ? Comment comprendre qu’un directeur d’unité n’ait jamais pris le temps de rencontrer, en deux ans, une étudiante qui a déclaré avoir été agressée dans les locaux de son unité, par un directeur de recherche sous sa direction (déclaration faite par Didier Raoult dans une lettre qu’il a signée et adressée aux supposées victimes) ? […]

Aujourd’hui, nous pouvons dire que, loin de faire son examen de conscience, la direction de l’URMITE est dans le déni. Pour les cadres en place il n’est pas question d’entendre les faits reprochés, ils sont au contraire minimisés et les lanceurs d’alerte sont accusés de tous les maux. […]

Dans la deuxième moitié d’août, alors qu’elles sont en vacances, nous sommes avertis de menaces de renvoi ou d’interruption de bourse des supposées victimes sexuelles. […]

La pression et la stigmatisation continuent encore à l’heure actuelle. Lors de la dernière assemblée de l’URMITE, le 23/10/2017, plusieurs personnes nous ont rapporté les propos qui ont été tenus vis-à-vis des lanceurs d’alerte. Ils y auraient été désignés sous le vocable de voyous. Il aurait même été affirmé qu’ils ne feront pas longtemps les voyous. Leur dénonciation non signée de ce qu’ils affirment avoir subi aurait même été comparée à des méthodes de nazis.

Elles sont la démonstration qu’aucune volonté d’apaisement et de recherche de relations saines et respectueuses n’est actuellement à l’œuvre au sein de l’URMITE. La preuve en est, le professeur Jean-Louis Mège, qui a témoigné en faveur des victimes de harcèlement et d’agression sexuels lors de la CAP, aurait été retiré du poste de sous-directeur de l’unité Méphi et remplacé. Nous regrettons également que de nombreux personnels de l’URMITE, souffrant de mal-être au sein de leur unité, se voient contraints de partir rejoindre d’autres unités, alors que les responsables resteraient en place. » [CGT, 23/11/17]

France 3 a bien évidemment rendu compte de l’affaire (source) – appréciez la réaction de Didier Raoult face aux graves accusations contre ses collaborateurs :

Notons qu’en mars 2018, lors de l’inauguration officielle de l’IHU IM a également tenu ses propos :

« Quant aux accusations de harcèlement et agressions sexuelles portées par des employées de l’IHU à l’encontre de plusieurs chercheurs, il les balaie d’une formule :« Je vous remercie d’avoir décrit ce lieu comme un lupanar. J’ai fait installer un distributeur de préservatifs » « Mais vous n’êtes pas la justice, ni la police, s’emporte-t-il. Si le CNRS a voulu rendre la justice avant que celle-ci se prononce, ce n’est pas plus à vous de le faire ».

Pour la CGT, ces paroles sont « le reflet d’un manque de considération de M.Raoult envers les victimes d’actes de harcèlements sexuels ou agressions sexuelles, mais aussi envers l’ensemble des personnels et étudiants travaillant à l’IHU ». Les deux syndicats précisent ainsi qu’ils continueront « leur action pour améliorer les conditions de travail et d’étude à l’IHU et faire tomber l’omerta qui y règne ».

XIII. Appel à témoignages sur Didier Raoult et ses unités

Dans le cadre de ce dossier, nous sommes preneurs de tout témoignage (public ou en off), information ou document sur la gestion de l’IHU par Didier Raoult et les faits précédemment évoqués.

Vous pouvez nous contacter ici.

XIV. (bonus) Didier Raoult négateur du réchauffement climatique

Soulignons, en passant, un autre combat de Didier Raoult depuis des années : démobiliser les populations du combat contre le réchauffement climatique (alors que ce n’est évidemment pas son domaine), comme ici en 2013 (source) ;

et c’est vrai que c’est mal les prévisions erronées, comme nous le verrons ci-après.

Et encore ici, le Monde nous rappelle ses propos en juin 2014, dans l’hebdomadaireLe Point : « Après une poussée thermique notable dans les années 1990, la Terre a globalement arrêté de se réchauffer depuis 1998. » et « le réchauffement climatique est incertain et la responsabilité de l’homme discutable » (source) !

Bref, Didier Raoult est un visionnaire responsable…

Mais du coup on comprend mieux pourquoi Raoult plait autant à Fox New et à Donald Trump…

XV. L’avis de la prestigieuse revue Science

En mars 2012, la revue Science a révélé ceci dans cette notice Didier Raoult (source)

« Controversé et franc, Raoult a publié l’année dernière un livre scientifique populaire qui déclare catégoriquement que la théorie de l’évolution de Darwin est fausse. Et il a été temporairement interdit de publication dans une douzaine de grandes revues de microbiologie en 2006. » [Science, 02/03/2012]

Ce bannissement d’un an de toutes les revues éditées par la société savante del’American Society for Microbiology était dû à une suspicion de fraude, concernant un article de l’équipe de Raoult.

Sa réponse mérite le détour (source) :

Il minimise « c’est juste une inversion de chiffre » (sic.), puis explique que c’est une victime collatérale d’une sanction collective (qui n’existeraient plus en France depuis la Seconde Guerre mondiale !) – alors qu’ils sanctionnent évidemment simplement tous les signataires de l’article erroné. Et il conclut en expliquant que c’est injuste car « il n’a pas dirigé le papier et n’a même pas relu la dernière version » – il a juste employé sa stratégie du coucou en s’attribuant un travail erroné. Les bras en tombent.

XV. Une dernière question

Pour conclure, j’aimerais partager une dernière réflexion personnelle. À ce stade, elle n’a aucun lien avec Raoult. Elle est en lien avec les récents aveux d’Agnès Buzyn que nous avons rapportés dans ce billet .

« Le 30 janvier, j’ai averti Edouard Philippe que les élections ne pourraient sans doute pas se tenir. Je rongeais mon frein. » [Agnès Buzyn]

Ces propos ont été confirmés par un témoin. Elle a donc lancé une importante alerte au Premier Ministre. Celui-ci a forcément passé le dossier à son conseiller, qui a dû enquêter. Il a très probablement obtenu d’une ou plusieurs personnes des retours apaisants. Ils ont dû être transmis en retour à Buzyn, qui a fini par se taire. Et, pour se faire, on peut donc imaginer que ces avis émanaient de hautes personnalités entourées d’une aura prestigieuse – assez pour faire taire la ministre.

La question que je me pose est : Raoult en faisait-il partie ? Raoult a-t-il été interrogé le 30 ou 31 janvier ou tout début février par les cabinets ministériels ? Et leur a-t-il tenu son leitmotiv « arrêtez de paniquer pour rien » – puisqu’on connait parfaitement sa position ce jour-là, avec ses vidéos…? Aurait-il contribué à désarmer le gouvernement ?

Il serait intéressant que des journalistes creusent ce point en interrogeant Raoult et Matignon… Car malgré les aveux de Buzyn, je n’ai encore vu aucune d’enquête sur : comment cette alerte n’a pas été prise en compte ?

[Message : vous, les témoins directs, intègres et courageux, qui êtes dans les structures d’État (et qui à ce stade avez bien compris qu’il y a un très très gros problème de gouvernance) : vous pouvez nous contacter ici– anonymat garanti]

Pour terminer

En conclusion, Didier Raoult, vrai grand chercheur, semble bénéficier d’une aura exagérée car il compte de nombreux échecs à son actif, dans les différents domaines que nous venons d’analyser (c’est-à-dire hors recherche médicale fondamentale). Loin d’être un chercheur isolé, on voit que ce « mandarin à la française » bénéficie de puissants soutiens, qui ont, semble-t-il, empêché de le sanctionner en tant que manager quand il le fallait.

« Général de la santé » ayant contribué à plusieurs reprises à diminuer la mobilisation de la population en pleine offensive du coronavirus – nous verrons jusqu’où plus tard – il a participé à notre défaite face à la propagation du virus. Espérons cependant qu’il participera à notre victoire finale sur sa mortalité. Nous le verrons dans le prochain billet, consacré à son essai rendu public le 16 mars.

Pour la Chloroquine, nous n’avons donc aucun avis ; croisons les doigts etattendons calmement le résultat des essais et les consignes des autorités médicales. N’imaginez donc pas de complots : tout le monde peut l’attraper – Macron, un SDF, Bernard Arnaud, vous… – ; donc 100 % des Français veulent trouver un remède au plus vite.

Occupons-nous plutôt de l’urgence impérieuse : ne pas nous faire contaminer, et #ResterChezNous.

Nous analyserons donc dans le prochain billet l’essai de Raoult – mais nous pouvons déjà vous dire que son professionnalisme et son éthique sont à la hauteur du personnage que nous venons de décrire longuement dans ce billet.

Bonne journée – et « vous pouvez éteindre la télévision »… »

Olivier Berruyer

Source : les-crises, fr, https://www.les-crises.fr/le-professeur-didier-raoult-rebelle-anti-systeme-ou-megalomane-sans-ethique/


Toujours sur les-crises.fr, on trouve cette autre information :

Aucune efficacité de la Chloroquine contre le Covid19 d’après un nouvel essai chinois

https://www.les-crises.fr/aucune-efficacite-de-la-chloroquine-contre-le-covid19-d-apres-un-nouvel-essai-chinois/

Prologue

Les temps sont difficiles. Nous traversons une crise inédite et angoissante. Nous sommes en effet confrontés à un virus dont nous ne saisissons pas encore toutes les caractéristiques, et qui ôte chaque jour la vie à des centaines de personnes.

Sur Les-Crises, nous essayons de contribuer modestement, à notre échelle, de manière bénévole et désintéressée, au débat public. Nous rassemblons tous les articles de presse qui nous semblent indispensables à la bonne compréhension de cette crise, nous passons des heures à brasser les données statistiques afin de rendre l’information la plus accessible possible.

Si les nouvelles rapportées sont alarmantes ou pessimistes, il n’en va pas de notre volonté. Nous sommes profondément tristes de ce qui se passe en ce moment, comme tout un chacun, et espérons rapporter des informations plus optimistes les prochains jours. À titre d’exemple, des dizaines de traitements contre le Covid-19 sont en cours de tests, et nous allons bientôt vous en proposer une présentation. Toute la recherche mondiale est concentrée sur ce Coronavirus, l’espoir est loin d’être perdu.

En d’autres termes, nous ne souhaitons pas vous dire ce que vous avez envie d’entendre (c’est le rôle des politiciens…) mais ce qui nous semble indispensable à savoir pour vous aider à forger une opinion éclairée.

La fièvre de la « course à la Chloroquine » suscite une intense polémique en France, ce qui ne semble pas être le cas dans le reste du monde, bien que le sujet ait été très investi également par les Républicains aux États Unis ou encore, le président Brésilien, Bolsonaro. Conséquence : la chloroquine s’est échappée de son sujet initial, à savoir la médecine, pour à présent noircir les papiers d’opinions politiques et d’experts autoproclamés.

C’est une erreur. Quoi qu’on en dise, c’est au corps médical de trancher cette question – ce qui suppose un consensus de la communauté scientifique -, et il me déplaît d’avoir finalement à parler de Didier Raoult et « son médicament », dans la mesure où notre position est la suivante : nous ne savons pas si la chloroquine est efficace, mais c’est une mauvaise idée de se précipiter dans l’émotion vers un médicament qui n’a pas été testé dans des conditions normales contre le Covid19.

Sans rigueur scientifique ni recul critique, on peut imaginer une surenchère de solutions miracles :

« — si, si, Robert, prends du pentasulfate de potassium à 200 mg, je l’ai vu passer sur Twitter — ah non, René, moi, j’écoute Les Républicains et je prends de la quinistase de sulfamine 800 mg chaque matin — Bonjour ! Vous connaissez le carbonate de bromure ? »

Cependant, nous recevons tous les jours des centaines de messages qui nous exhortent de parler de Didier Raoult, notre silence étant de facto interprété comme une position à charge, pour ne pas dire, une agression !

Nous allons donc vous montrer dans cet article et les prochains, les éléments qui continuent à alimenter notre prudence face à la revendication d’administration généralisée de la Chloroquine, en attendant que la science tranche.

Bonne lecture !

Le nouvel essai chinois sur la chloroquine (du 26 février)

Le Docteur Jun CHEN est médecin et Directeur adjoint du Département des maladies infectieuses et immunitaires à l’Université Fudan de Shanghai, en Chine. C’est en quelque sorte un des jeunes Raoult chinois.

Son équipe a réalisé un essai d’hydroxy-chloroquine sur 30 malades du Covid-19 en Chine, n’étant pas atteints de forme sévère. Elle a été soumise à publication le 26 février et acceptée le 6 mars. Elle est disponible ici (anglais et chinois) :

Nous vous en avons traduit la synthèse, que nous vous commentons :

Étude pilote portant sur l’hydroxy-chloroquine dans le traitement des patients atteints de la forme commune de la maladie associée au coronavirus 19 (COVID-19) [soumise le 29 février, publiée le 6 mars]

CHEN Jun, LIU Danping, LIU Li, LIU Ping, XU Qingnian, XIA Lu, LING Yun, HUANG Dan, SONG Shuli, ZHANG Dandan, QIAN Zhiping, LI Tao, SHEN Yinzhong, LU Hongzhou

Département des maladies infectieuses et immunitaires, Centre clinique de santé publique de Shanghai, Université Fudan, Shanghai 201508, Chine

Résumé

Objectif : Évaluer l’efficacité et l‘innocuité de l’hydroxychloroquine (HCQ) dans le traitement des patients atteints d’une maladie de au coronavirus 19 sous sa formecommune (COVID-19).

Méthodologie : Nous avons recruté au Centre clinique de santé publique de Shanghai, de manière prospective 30 patients n’ayant jamais été traités et atteints d’un COVID-19 confirmé, et ayant signé leur consentement éclairé. Les patients ont été randomisés 1:1 dans le groupe HCQ et dans le groupe témoin. Les patients du groupe HCQ ont reçu 400 mg de HCQ par jour pendant 5 jours en plus des traitements conventionnels, tandis que ceux du groupe de contrôle n’ont reçu qu’un traitement conventionnel. Le principal critère d’évaluation était le taux de conversion négatif de l’acide nucléique du COVID-19 dans le prélèvement respiratoire pharyngé au 7e jour après la randomisation. Cette étude a été approuvée par le comité d’éthique du centre clinique de santé publique de Shanghai et enregistrée en ligne (NCT04261517).

OB : donc l’essai porte sur 30 malades – ce qui est petit, il faut donc être très prudent au niveau des conclusions. 15 reçoivent leur traitement plus de l’hydroxy-chloroquine (HCQ), et 15 simplement leur traitement.

Résultats : Un patient du groupe HCQ a développé une forme sévère pendant le traitement.

OB : pas de chance, un des patients sous chloroquine a gravement empiré ; et aucun dans le groupe sans chloroquine. La chloroquine a-t-elle empiré la santé du malade, ou est-ce du hasard ? On ne peut le savoir à ce stade, ce sont 2 hypothèses désormais.

Au jour 7, l’acide nucléique du COVID-19 était absent dans les prélèvements pharyngés dans 13 des cas (86,7 %) dans le groupe HCQ, et 14 des cas (93,3 %)dans le groupe témoin (P>0,05).

OB : c’est assez simple : au bout d’une semaine :

  • 13 malades traités à la chloroquine sur 15 n’ont plus de virus dans la gorge ;
  • mais 14 malades non traités à la chloroquine sur 15 n’ont plus le virus dans la gorge.

Le bilan est donc celui-ci :

  • 15 patients traités à la chloroquine au bout d’une semaine : 13 sans virus, 1 malade, 1 aggravé
  • 15 patients sans chloroquine au bout d’une semaine : 14 sans virus, 1 malade

On ne peut pas aller trop loin dans les conclusions vu la taille de l’échantillon, mais, ici, on peut au moins en conclure que 1/ la chloroquine ne semble pas miraculeuse 2/ il faut vérifier dans des tests plus larges si elle n’aggrave pas le Covid-19. Et rien de plus.

La durée médiane entre la date d’hospitalisation et la conversion négative de l’acide nucléique viral a été de 4 (1-9) jours dans le groupe HCQ, ce qui est comparable à celle du groupe témoin 2 (1-4) jours, (U=83,5, P>0,05)].

OB : la chloroquine n’a, ici, pas eu d’effet notable sur le virus ou réduit la durée d’hospitalisation

Le temps médian pour arriver à la normalisation de la température corporelle dans le groupe HCQ a été de 1 (0-2) après l’hospitalisation, ce qui est également comparable à celui du groupe de contrôle 1 (0-3)].

OB : la chloroquine n’a, ici, pas accéléré la baisse de la température

La progression radiologique a été mise en évidence sur les images tomodensitométriques dans 5 cas (33,3%) du groupe HCQ et 7 cas (46,7%) du groupe témoin, et tous les patients ont montré une amélioration lors de l’examen de suivi. Quatre cas (26,7%) du groupe HCQ et 3 cas (20%) du groupe de contrôle ont eu une diarrhée transitoire et une fonction hépatique anormale (P>0,05).

OB : la chloroquine n’a, ici, pas d’effet notable sur ces autres critères

Conclusions : Le pronostic pour les patients ayant le COVID-19 sous sa forme commune est bon. Une étude sur un échantillon plus large est nécessaire pour étudier les effets de la HCQ dans le traitement du COVID-19. Les recherches ultérieures devraient pousser plus avant l’analyse et bien prendre en compte la fiabilité des expériences, notamment par [NdT : une plus grande] taille de l‘échantillon.

Commentaire du Docteur Chen

Afin de vous donner une bonne information, nous avons contacté le docteur Chen pour qu’il réagisse à la situation du débat public en France que nous lui avons décrite. Voici sa réponse :

« Nous n’avons observé aucune tendance bénéfique de l’hydroxy-chloroquine dans le traitement du Covid-19. Mais cela ne signifie pas non plus que cela aggraverait la maladie. Notre étude était limitée par sa petite taille d’échantillon [30 malades].

Mais nous pouvons constater dans cet essai que l’hydroxy-chloroquine n’est pas un médicament « magique » – dans l’hypothèse où il aurait bien un effet antiviral. Je sais qu’il y a des ECR [Etudes Comparatives Randomisées = essais cliniques de qualité] en cours sur l’hydroxy-chloroquine. Mais, je ne connais aucun résultat positif de ces études par communication personnelle.

En fait l’hydroxy-chloroquine n’a jamais été efficace dans aucune des maladies virales, malgré son activité antivirale in vitro.

De plus, son problème est qu’elle a un effet néfaste dans le traitement de certaines maladies virales, aggravant notamment le VIH et les infections par le virus du Chikungunya.

Par conséquent, je recommande fortement d’attendre que les ECR [essais cliniques] soient effectués avant d’utiliser cette substance comme prophylaxie ou comme médicament thérapeutique. » [Jun CHEN, interview Les-crises.fr, 25 mars 2020]

Conclusion

On ne peut tirer de solides conclusions de tels essais. Mais on peut à tout le moins dire qu’il faut rester très prudent par rapport à la chloroquine, tant au niveau de son efficacité que de ses effets négatifs.

L’expérience de Didier Raoult, sur des bases assez similaires, a abouti à des conclusions assez différentes, ce qui interpelle compte tenu de la simplicité du protocole. Celle-ci sera l’objet du prochain article à paraître sur Les-Crises – nous vous y présenterons le détail.

Notons également que Didier Raoult n’a pas mentionné cette étude contredisant sa thèse alors que celle-ci a été pré-publiée 20 jours avant la sienne, et qu’il se rapporte pourtant très souvent aux travaux des scientifiques chinois pour justifier ses positions.

« Les Chinois, qui sont ceux qui vont le plus vite, qui sont le plus pragmatiques, […] ont fait du repositionning. […] Je considère les Chinois comme les meilleures équipes de virologie au monde. […] J’espère que les Chinois nous donneront très rapidement les résultats d’une première étude sur l’efficacité de la chloroquine sur les coronavirus. » (sources ici et )

En l’état, le point commun entre ces deux essais aux conclusions contradictoires est qu’ils ont été opérés sur des échantillons bien trop faibles en nombre, en sorte qu’aucun avis définitif ne peut en résulter. C’est pourquoi d’autres essais plus fiables sont en cours – espérons que leurs résultats puissent démontrer l’efficacité de la Chloroquine.

Merci de votre fidélité.

Olivier Berruyer

Edit : je note que Bloomberg vient également d’en parler (en anglais).

Julian Assange bientôt Genevois ?

#LondresCapitaleMondialeDuCrimeEtDeLArbitraire
#FreeAssange

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Excellent Mélenchon, sur le crime abject du 49.3 sur les retraites

Je trouve Mélenchon très bon, là.

Mais j’ai quand même deux problèmes avec l’opposition de LFI :

1) La motion de censure est un leurre, une opposition contrôlée (© Orwell 1984), c’est-à-dire une opposition dont le pouvoir n’a rien à craindre (puisqu’il dispose d’une majorité de serpillières indignes). Je m’étonne que LFI REFUSE de lancer la procédure de destitution de Macron.

2) Un opposant « radical » qui REFUSE de sortir du carcan ultralibéral de l’UE n’est pas du tout radical : il n’est qu’une opposition contrôlée, c’est-à-dire trompeuse (comme celle du traître Tsipras en Grèce).


Marianne encore violée, cette fois sous bâillon sanitaire

[Free Assange] Craig Murray : la cage de verre blindée est un instrument de torture

Craig MURRAY : La cage de verre blindée est un instrument de torture


photo : illustration par la rédaction du Grand Soir (source indéterminée)

Lors de l’audience séparée de jeudi sur l’autorisation donnée à Assange de sortir de la cage blindée pour s’asseoir avec son équipe d’avocats, j’ai pu constater directement que la décision de Baraitser contre Assange a été présentée par elle au tribunal AVANT qu’elle n’ait entendu l’avocat de la défense présenter les arguments, et qu’elle les a présentés sans aucune modification.

Je pourrais commencer par vous expliquer ma position dans la tribune publique par rapport au juge. Toute la semaine, je me suis délibérément assis à l’avant, sur le siège de droite. La galerie donne sur une fenêtre en verre blindé à une hauteur d’environ 2 mètres au-dessus de la salle d’audience. Elle descend d’un côté du tribunal, et l’extrémité droite de la galerie publique se trouve au-dessus du banc du juge, qui est assis en dessous perpendiculairement à celui-ci. Depuis les sièges de droite de la galerie publique, vous avez donc une vue plongeante directe sur le banc du juge, et que vous pouvez voir tous ses documents et son écran d’ordinateur.

L’avocat Mark Summers a souligné que dans l’affaire Belousov contre la Russie, la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg a statué contre l’État de Russie parce que Belousov avait été jugé dans une cage de verre pratiquement identique dans sa construction et sa position à celle dans laquelle se trouve présentement Assange. Cette situation a entravé sa participation au procès et son libre accès à un avocat, et l’a privé de sa dignité humaine en tant qu’accusé.

Summers poursuit en disant qu’il est normal que certaines catégories de prisonniers non condamnés soient libérés du banc des accusés pour s’asseoir avec leurs avocats. Le tribunal disposait de rapports psychiatriques sur l’extrême dépression clinique d’Assange et, en fait, le guide des meilleures pratiques du ministère britannique de la justice à l’intention des tribunaux indiquait que les personnes vulnérables devraient être libérées pour s’asseoir aux côtés de leurs avocats. Un traitement spécial n’était pas demandé pour Assange – il demandait à être traité comme toute autre personne vulnérable.

La défense a été entravée par son incapacité à communiquer confidentiellement avec son client pendant la procédure. Dans la phase suivante du procès, où les témoins seront interrogés, il est essentiel de communiquer en temps utile. En outre, ils ne pouvaient parler avec lui que par une fente dans la vitre, à portée d’oreille des agents de sécurité de la société privée qui le surveillaient (il a été précisé qu’il s’agissait de Serco, et non du groupe 4 comme l’avait dit Baraitser la veille), et en présence de microphones.

Baraitser s’est mise de mauvaise humeur à ce moment-là et a parlé avec un réel tranchant de voix. « Qui sont ces gens derrière vous, au dernier rang », a-t-elle demandé avec sarcasme à Summers – une question à laquelle elle connaissait prafaitement la réponse. Summers a répondu qu’ils faisaient partie de l’équipe juridique de la défense. Baraitser a dit qu’Assange pouvait les contacter s’il avait un point à faire valoir. Summers répondit qu’il y avait une allée et un muret entre la cage de verre et leur position, et que tout ce qu’Assange pouvait voir par-dessus le mur était le haut de l’arrière de leur tête. Baraitser a dit qu’elle avait vu Assange crier. Summers a déclaré que crier à travers la salle d’audience n’était ni confidentiel ni satisfaisant.

On m’a maintenant informé que c’est un délit de publier la photo de Julian dans sa cage de verre, même si je ne l’ai pas prise et qu’elle est absolument partout sur Internet. Il convient également de noter que je suis de retour dans mon pays, l’Écosse, où se trouve mon blog, et que ni l’un ni l’autre ne relève de la juridiction du tribunal anglais. Mais je tiens à ne pas leur donner d’excuse pour m’exclure de l’audience du tribunal, c’est pourquoi je l’ai supprimée, mais vous pouvez la voir ici (en illustration du présent article – NdT).

C’est la photo prise illégalement (pas par moi) d’Assange au tribunal. Si vous regardez attentivement, vous pouvez voir qu’il y a un passage et un muret en bois entre lui et la dernière rangée d’avocats. Vous pouvez voir l’un des deux agents de la prison de Serco qui le surveille à l’intérieur de la cage.

Baraitser a dit qu’Assange pouvait passer des notes, et qu’elle l’avait vu passer des notes. Summers a répondu que les officiers de justice avaient désormais interdit la transmission de notes. Baraitser a dit qu’ils pouvaient en parler à Serco, que c’était une question qui relevait des autorités de la prison.

Summers a affirmé que, contrairement à ce que Baraitser avait déclaré la veille, elle était effectivement compétente pour sortir Assange de la cage. Baraitser est intervenue pour dire qu’elle était d’accord avec ça. Summers a ensuite déclaré qu’il avait produit un certain nombre d’éléments pour montrer que Baraitser avait également eu tort de dire qu’être en garde à vue ne pouvait que signifier être enfermé dans la cage. Vous pouvez être en garde à vue n’importe où dans l’enceinte du tribunal, ou même à l’extérieur. Baraitser en est devenue très contrariée et a déclaré qu’elle avait seulement dit que la garde dans tribunal devait être égale à la garde dans la cage.

Ce à quoi Summers a répondu de façon mémorable, maintenant très contrarié : « Eh bien, c’est faux aussi, et c’est faux depuis ces huit dernières années. »

Mettant un terme à son argumentation, Baraitser a donné son avis sur cette question. Voici maintenant ce qui est intéressant, et je suis un témoin oculaire direct. Elle a lu son jugement, qui était écrit à la main sur plusieurs pages. Elle l’avait apporté avec elle au tribunal sous forme de liasse, et elle n’y a apporté aucune modification. Elle avait rédigé son jugement avant même d’avoir entendu Mark Summers.

Ses principaux points étaient qu’Assange était capable de communiquer avec ses avocats en criant depuis la cage. Elle l’avait vu passer des notes. Elle était prête à ajourner le tribunal à tout moment pour qu’Assange puisse descendre avec ses avocats pour discuter dans les cellules, et si cela allongeait la durée de l’audience de trois à six semaines, cela pourrait prendre autant de temps que nécessaire.

Baraitser a déclaré qu’aucun des rapports psychiatriques qu’elle avait devant elle n’indiquait qu’il était nécessaire pour Assange de quitter la cage. Comme aucun des psychiatres n’avait été interrogé à ce sujet – et très probablement aucun ne connaissait la disposition de la salle d’audience – cela n’est guère surprenant.

Je me suis demandé pourquoi il est si important pour le gouvernement britannique de maintenir Assange dans cette cage, incapable d’entendre les procédures ou de communiquer avec ses avocats, même lorsque les avocats du gouvernement américain ont déclaré qu’ils n’avaient aucune objection à ce qu’Assange siège avec ses avocats.

La réponse se trouve dans l’évaluation psychiatrique d’Assange donnée à la cour par le très distingué professeur Michael Kopelman (qui est familier à tous ceux qui ont lu Murder in Samarkand) :

« M. Assange montre pratiquement tous les facteurs de risque que les chercheurs d’Oxford ont décrit des prisonniers qui se suicident ou font des tentatives mortelles. …
Je suis aussi sûr qu’un psychiatre peut l’être que, si l’extradition vers les États-Unis devenait imminent, M. Assange trouverait un moyen de se suicider ».

Le fait que Kopelman ne déclare pas spécifiquement, comme l’a dit Baraitser, que la cage de verre blindée est mauvaise pour Assange ne reflète rien d’autre que le fait qu’on ne lui a pas posé cette question. Tout être humain ayant la moindre décence serait en mesure d’en tirer la conclusion. Le point de vue étroit de Baraitser, selon lequel aucun psychiatre n’a spécifiquement déclaré qu’il devrait être libéré de la cage blindée, est à couper le souffle, malhonnête et inhumain. Il est presque certain qu’aucun psychiatre n’avait imaginé qu’elle déterminerait l’application d’une telle torture.

Alors pourquoi Baraitser le fait-elle ?

Je crois que l’enfermement d’Assange, ce geek intellectuel de l’informatique, à la manière d’Hannibal Lecter et qui n’a aucun fondement rationnel, est une tentative délibérée de pousser Julian au suicide. Le tribunal anti-terroriste de haute sécurité se trouve physiquement dans l’enceinte de la forteresse qui abrite la prison de haute sécurité. Il est amené, menotté et sous forte escorte, de sa cellule d’isolement à la cage blindée, via un tunnel souterrain. Dans ces circonstances, quel est le besoin éventuel pour lui d’être fouillé à nu en permanence ? Pourquoi n’est-il pas autorisé à avoir ses documents sur lui ? Le plus révélateur pour moi est le fait qu’il n’est pas autorisé à serrer la main ou à toucher ses avocats par la fente de la cage blindée.

Ils appliquent sans relâche le déni systématique de tout réconfort humain de base, comme le fait de toucher le bout des doigts d’un ami ou d’empêcher le soulagement qu’il pourrait ressentir simplement en étant aux côtés d’un ami. Ils assurent la poursuite des effets psychologiques extrêmes de l’isolement d’une année par un isolement virtuel. Un tout petit peu de confort humain pourrait faire énormément de bien à sa santé mentale et à sa résilience. Ils sont déterminés à y mettre fin à tout prix. Ils tentent de le pousser à se suicider – ou de créer en lui la condition dans laquelle sa mort accélérée pourrait être expliquée comme un suicide.

C’est aussi la seule explication que je puisse trouver pour expliquer pourquoi ils risquent de créer des conditions aussi évidentes d’annulation de procès. Les morts ne peuvent pas faire appel.

Je vous rappelle que Julian est un prévenu qui a purgé sa peine d’une durée sans précédent pour avoir violé sa liberté sous caution. Son statut est censé être actuellement celui d’un innocent accusé. Ces accusations n’ont aucun fondement, si ce n’est la publication des révélations de Chelsea Manning sur les crimes de guerre.

Il me semble certain que Baraitser agit selon des instructions. Tout au long du procès, elle a cherché désespérément à saisir toute occasion de nier toute responsabilité dans ce qui arrive à Julian. Elle a déclaré qu’elle n’avait aucune compétence sur son traitement en prison, et même lorsque la défense et l’accusation se sont unies pour affirmer qu’il était normal que les magistrats transmettent des instructions ou des demandes à l’administration pénitentiaire, elle a refusé de l’admettre.

Baraitser tente manifestement de se distancer psychologiquement de toute responsabilité dans ce qui est fait. À cette fin, elle a multiplié les dénis de compétence ou de capacité à influencer les événements. Elle a déclaré qu’elle n’avait pas compétence pour interférer avec la fouille à nu, le menottage et la confiscation des papiers d’Assange ou son maintien en isolement. Elle a déclaré qu’elle n’était pas compétente pour demander que les avocats de la défense aient davantage accès à leur client en prison pour préparer sa défense. Elle a déclaré qu’elle n’avait pas compétence pour s’occuper de sa position dans la salle d’audience. Elle a suggéré à plusieurs reprises que c’est à la société Serco de décider s’il peut transmettre des notes à ses avocats et au Groupe 4 de décider s’il peut être libéré de la cage blindée. Les moments où elle semble la plus satisfaite en écoutant les arguments, sont ceux où l’avocat de l’accusation James Lewis affirme qu’elle n’a pas d’autre décision à prendre que de signer l’extradition parce qu’elle est en bonne et due forme et que l’article 4 du traité n’a aucune valeur juridique.

Un membre de la famille Assange m’a fait remarquer, à la fin de la première semaine, qu’elle semble très paresseuse et qu’elle est donc ravie d’accepter tout argument qui réduit la quantité de travail qu’elle doit faire. Je pense qu’il s’agit d’autre chose. Je pense qu’il y a un coin de l’esprit de cette fille de dissidents de l’apartheid qui rejette son propre rôle dans la torture d’Assange, et qui ne cesse de répéter « Je n’avais pas le choix, je n’avais pas d’autorité ». Ceux qui succombent au mal doivent trouver le réconfort intérieur qu’ils peuvent.

Avec nos remerciements à ceux qui ont fait des dons ou qui se sont abonnés pour rendre ce reportage possible. Je tiens à souligner à nouveau que je ne veux absolument pas que quiconque donne quoi que ce soit si cela lui cause la moindre possibilité de contrainte financière.

Cet article est entièrement libre de reproduction et de publication, y compris en traduction, et j’espère vivement que les gens le feront activement. La vérité nous rendra libres.

Craig Murray

Traduction « c’est bien une course contre la montre » par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles

Source : Le Grand Soir, https://www.legrandsoir.info/la-cage-de-verre-blindee-est-un-instrument-de-torture.html

Fil Facebook correspondant à ce billet :
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Julian Assange (WikiLeaks), entretien en 2014 pour « le grand journal »

Que c’est bien, d’écouter cet homme parler, calme et bon, comme s’il était libre…

L’entretien date de 2014, dans les locaux de l’ambassade d’Équateur, où il est prisonnier depuis deux ans à l’époque.

La fin est particulièrement intéressante.

#FreeAssange

Étienne.

Fil Facebook correspondant à ce billet :
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[Procès stalinien à Londres, capitale du crime] Compte-rendu du Procès Assange, 4ème jour, par Craig MURRAY

Julian Assange Prison de Belmarsh 24 février 2020

Craig Murray : « S’il vous plaît, tentez cette expérience pour moi.
Posez cette question à haute voix, sur un ton d’encouragement et de curiosité intellectuelle : « Suggérez-vous que les deux ont le même effet ? ».

Posez maintenant cette question à voix haute, sur un ton d’hostilité et d’incrédulité frisant le sarcasme : « Suggérez-vous que les deux ont le même effet ? ».

Tout d’abord, félicitations pour vos talents d’acteur ; vous prenez très bien la direction des opérations. Deuxièmement, n’est-il pas fascinant de voir comment les mêmes mots peuvent précisément transmettre le sens opposé en fonction de la modulation du stress, de la hauteur et du volume ?

Hier, l’accusation a poursuivi son argument selon lequel la disposition du traité d’extradition entre le Royaume-Uni et les États-Unis de 2007 qui interdit l’extradition pour des délits politiques est lettre morte, et que les objectifs de Julian Assange ne sont de toute façon pas politiques. James Lewis avocat pour l’accusation a parlé pendant environ une heure, et Edward Fitzgerald a répondu pour la défense pendant environ le même temps. Au cours de la présentation de Lewis, il a été interrompu par le juge Baraitser, précisément une fois. Pendant la réponse de Fitzgerald, Baraitser l’a interrompu dix-sept fois.

Dans la transcription, ces interruptions n’auront pas l’air déraisonnables :
« Pourriez-vous préciser le pour moi, M. Fitzgerald… »
« Alors, comment faites-vous face au point de vue de M. Lewis selon lequel… »
« Mais c’est sûrement un argument circulaire… »
« Mais il n’est pas incorporé, n’est-ce pas ?… »

Toutes ces interruptions et les douze autres ont été conçues pour montrer que le juge tente de clarifier l’argument de la défense dans un esprit de test intellectuel. Mais si vous avez entendu le ton de la voix de Baraitser, vu son langage corporel et ses expressions faciales, c’était tout sauf cela.

L’image fausse qu’une transcription pourrait donner est exacerbée par le fait que la cour Fitzgerald répond continuellement à chaque harcèlement évident par « Merci Madame, c’est très utile », ce qui, encore une fois, si vous étiez là, signifiait clairement le contraire. Mais ce que la transcription montrera utilement, c’est la tactique de Baraitser qui consiste à interrompre Fitzgerald encore et encore, à minimiser ses arguments et à l’empêcher délibérément d’entrer dans le vif du sujet. Le contraste avec son traitement de Lewis ne pourrait être plus prononcé.

Nous allons donc maintenant présenter les arguments juridiques eux-mêmes.

James Lewis pour l’accusation, poursuivant ses arguments de la veille, a déclaré que le Parlement n’avait pas inclus dans la loi de 2003 une interdiction d’extradition pour des infractions politiques. Elle ne peut donc pas être réintroduite dans la loi par un traité. « Introduire une interdiction des infractions politiques par une voie détournée serait subvertir l’intention du Parlement ».

Lewis a également fait valoir qu’il ne s’agissait pas de délits politiques. Au Royaume-Uni, la définition d’un délit politique se limitait à un comportement visant à « renverser ou changer un gouvernement ou à l’inciter à modifier sa politique ». En outre, l’objectif doit être de changer de gouvernement ou de politique à court terme, et non pas dans un avenir indéterminé.

Lewis a déclaré qu’en outre, le terme « infraction politique » ne pouvait être appliqué qu’aux infractions commises sur le territoire où l’on tentait d’opérer le changement. Ainsi, pour être qualifié de délit politique, Assange aurait dû les commettre sur le territoire des États-Unis, mais il ne l’a pas fait.

Si Baraitser décidait que l’interdiction des infractions politiques s’appliquait, le tribunal devrait déterminer la signification de l’expression « infraction politique » dans le traité d’extradition entre le Royaume-Uni et les États-Unis et interpréter le sens des paragraphes 4.1 et 4.2 du traité. L’interprétation des termes d’un traité international dépassait les pouvoirs de la cour.

Lewis a déclaré que la conduite de Julian Assange ne pouvait pas être qualifiée de délit politique. « Il est impossible de placer Julian Assange dans la position d’un réfugié politique ». L’activité dans laquelle Wikileaks était engagé n’était pas dans son sens propre une opposition politique à l’administration américaine ou une tentative de renverser cette administration. Par conséquent, l’infraction n’était pas politique.

Pour la défense, Edward Fitzgerald a répondu que la loi sur l’extradition de 2003 était une loi d’habilitation en vertu de laquelle les traités pouvaient s’appliquer. Le Parlement s’est soucié de supprimer toute menace d’abus de l’interdiction des infractions politiques pour couvrir les actes terroristes de violence contre des civils innocents. Mais il reste une protection claire, acceptée dans le monde entier, pour la dissidence politique pacifique. Le traité d’extradition sur la base duquel la cour agissait en tient compte.

M. Baraitser interrompt la séance en indiquant que le traité d’extradition entre le Royaume-Uni et les États-Unis n’a pas été intégré au droit anglais.

Fitzgerald répond que l’ensemble de la demande d’extradition est basée sur le traité. C’est un abus de procédure pour les autorités de s’appuyer sur le traité pour la demande mais de prétendre ensuite que ses dispositions ne s’appliquent pas.

« À première vue, c’est un argument très bizarre qu’un traité qui donne lieu à l’extradition, sur lequel l’extradition est fondée, puisse être ignoré dans ses dispositions. À première vue, c’est absurde » a dit Edward Fitzgerald pour la défense

Fitzgerald a ajouté que les tribunaux anglais interprètent les traités tout le temps. Il a donné des exemples.

Fitzgerald a poursuivi en disant que la défense n’acceptait pas que la trahison, l’espionnage et la sédition ne soient pas considérés comme des délits politiques en Angleterre. Mais même si l’on acceptait la définition trop étroite de Lewis de l’infraction politique, le comportement d’Assange répondait quand même au critère. Quel pourrait être le motif de la publication des preuves des crimes de guerre et de la corruption du gouvernement, si ce n’est de changer la politique du gouvernement ? En effet, les preuves prouveraient que Wikileaks a effectivement changé la politique du gouvernement américain, en particulier sur l’Irak.

Baraitser a interféré en disant que dénoncer les méfaits du gouvernement n’était pas la même chose que d’essayer de changer la politique du gouvernement. Fitzgerald lui a demandé, finalement exaspéré après d’innombrables interruptions, quel autre intérêt il y aurait à exposer les méfaits du gouvernement que d’induire un changement de politique gouvernementale.

C’est ainsi que se terminent les plaidoiries d’ouverture de l’accusation et de la défense.

MON COMMENTAIRE PERSONNEL

Permettez-moi d’être aussi neutre que possible. Si vous pouviez affirmer avec justesse que l’argument de Lewis était beaucoup plus logique, rationnel et intuitif que celui de Fitzgerald, vous pourriez comprendre pourquoi Lewis n’avait pas besoin d’être interrompu alors que Fitzgerald devait être continuellement interrompu pour « clarification ». Mais en fait, c’est Lewis qui a fait valoir que les dispositions du traité même en vertu duquel l’extradition est effectuée ne s’appliquent pas, une étape logique qui, à mon avis, demanderait un peu plus d’explications que l’argumentaire contraire de Fitzgerald. Le harcèlement que Baraitser a fait subir à Fitzgerald lorsqu’il a mis l’accusation dans les cordes est tout droit sorti du livre de recettes des procès staliniens.

La défense ne l’a pas mentionné, et je ne sais pas si cela figure dans leurs arguments écrits, mais j’ai trouvé que l’argument de Lewis selon lequel il ne pouvait s’agir de délits politiques, parce que Julian Assange n’était pas aux États-Unis lorsqu’il les a commis, était d’une malhonnêteté à couper le souffle. Les États-Unis revendiquent une compétence universelle. Assange est accusé de crimes de publication commis alors qu’il se trouvait en dehors des États-Unis. Les États-Unis revendiquent le droit d’inculper toute personne de toute nationalité, partout dans le monde, qui nuit aux intérêts américains. En outre, ils affirment ici que, comme les documents pouvaient être vus sur Internet aux États-Unis, il y a eu infraction aux États-Unis. En même temps, prétendre que cela ne pourrait pas être un délit politique puisque le crime a été commis en dehors des États-Unis est, comme Edward Fitzgerald pourrait le dire, à première vue absurde. Ce que, curieusement, Baraitser n’a pas relevé.

L’argument de Lewis selon lequel le traité n’a aucune valeur en droit anglais n’est pas une invention de sa part. Nigel Farage ne s’est pas matérialisé de nulle part. Il existe en vérité une longue tradition dans le droit anglais selon laquelle même un traité signé et ratifié avec un pays étranger quelconque, ne peut en aucun cas lier un tribunal anglais. Lewis pouvait, et il l’a fait, faire jaillir des pages et des pages de jugements de juges à la face de betterave qui s’efforcent de dire exactement cela à la Chambre des Lords, avant d’aller tirer sur du gibier et donner la fessée au fils du valet. Lewis était particulièrement attaché à l’affaire du Tin Councel [Ndt : Maclaine Watson and Co Ltd contre International Tin Council : HL 2 janv. 1989. Le Tin Council était un organe constitué par un traité international non incorporé dans la législation du Royaume-Uni. … Un traité non incorporé ne peut créer aucun droit ou obligation dans le droit national. (Wikipedia)]

Il existe bien sûr une tradition contraire et plus éclairée, et un certain nombre de jugements qui disent exactement le contraire, pour la plupart plus récents. C’est la raison pour laquelle les arguments étaient si répétitifs, chaque partie ayant accumulé de plus en plus de volumes d’ »autorités » pour défendre son point de vue.

La difficulté pour Lewis – et pour Baraitser – est que cette affaire n’est pas comparable au fait que j’achète une barre de chocolat et que je me rende ensuite au tribunal parce qu’un traité international sur les barres de chocolat dit que la mienne est trop petite.

La loi sur l’extradition de 2003 est plutôt une loi d’habilitation dont dépendent ensuite les traités d’extradition. Vous ne pouvez donc pas extrader en vertu de la loi de 2003 sans le traité. Le traité d’extradition de 2007 devient donc, dans un sens très réel, un instrument exécutif légalement nécessaire pour autoriser l’extradition. Pour que les autorités d’exécution enfreignent les termes de l’instrument exécutif nécessaire en vertu duquel elles agissent, il faut simplement qu’il y ait un abus de procédure. Ainsi, le traité d’extradition, en raison de sa nature et de la nécessité d’une action en justice, est en fait intégré au droit anglais par la loi sur l’extradition de 2003 dont il dépend.

Le traité d’extradition est une condition préalable nécessaire à l’extradition, alors qu’un traité sur les barres de chocolat n’est pas une condition préalable nécessaire à l’achat d’une barre de chocolat.

Je ne peux pas être plus clair. J’espère que c’est compréhensible.

Il est bien sûr difficile pour Lewis que le même jour, la Cour d’appel se soit prononcée contre la construction de la troisième piste d’Heathrow, en partie à cause de son incompatibilité avec l’Accord de Paris de 2016, bien que ce dernier ne soit pas entièrement intégré au droit anglais par la loi sur le changement climatique de 2008.

UNE EXPÉRIENCE PERSONNELLE ESSENTIELLE

Il est extrêmement embarrassant pour le Foreign and Commonwealth Office (FCO) qu’un tribunal anglais répudie l’application d’un traité que le Royaume-Uni a ratifié avec un ou plusieurs États étrangers. C’est pourquoi, dans le monde moderne, des procédures et des précautions très sérieuses ont été mises en place pour s’assurer que cela ne puisse pas se produire. Par conséquent, l’argument de l’accusation selon lequel toutes les dispositions du traité d’extradition entre le Royaume-Uni et les États-Unis de 2007 ne peuvent pas être mises en œuvre en vertu de la loi sur l’extradition de 2003, devrait être impossible.

Je dois expliquer que j’ai moi-même négocié et supervisé l’entrée en vigueur des traités au sein du FCO. Le dernier pour lequel j’ai personnellement noué le ruban et opposé le sceau de cire (littéralement) était le traité anglo-belge sur le plateau continental de 1991, mais j’ai participé à la négociation d’autres traités et le système que je vais décrire était toujours en place lorsque j’ai quitté le FCO en tant qu’ambassadeur en 2005, et je crois qu’il n’a pas changé aujourd’hui (et souvenez-vous que la loi sur l’extradition date de 2003 et que le traité d’extradition américano-britannique a été ratifié en 2007, donc mes connaissances ne sont pas dépassées). Les nomenclatures ministérielles changent de temps en temps, de même que l’organisation structurelle. Mais les bureaux et les fonctions que je vais décrire restent les mêmes, même si les noms peuvent être différents.

Tous les traités internationaux comportent un processus en deux étapes. Tout d’abord, ils sont signés pour montrer que le gouvernement est d’accord avec le traité. Puis, après un certain délai, ils sont ratifiés. Cette deuxième étape a lieu lorsque le gouvernement a autorisé la législation et les autres organismes requis à appliquer le traité. C’est la réponse à l’observation de Lewis sur les rôles de l’exécutif et du législatif. La phase de ratification n’a lieu qu’après toute action législative requise. C’est là toute la question.

C’est ainsi que cela se passe au FCO. Les fonctionnaires négocient le traité d’extradition. Il est signé pour le Royaume-Uni. Le traité signé est ensuite renvoyé aux conseillers juridiques du FCO, au département de la nationalité et des traités, au département consulaire, au département nord-américain et à d’autres, puis il est envoyé aux avocats du Trésor et du Cabinet, au ministère de l’Intérieur, au Parlement et à tout autre département gouvernemental dont le domaine est concerné par le traité en question.

Le traité fait l’objet d’un examen approfondi afin de vérifier qu’il peut être pleinement appliqué dans toutes les juridictions du Royaume-Uni. Si ce n’est pas le cas, des modifications doivent être apportées à la loi pour qu’elle puisse être appliquée. Ces modifications peuvent être apportées par une loi du Parlement ou, plus généralement, par une législation secondaire en utilisant les pouvoirs conférés au secrétaire d’État par une loi. S’il existe déjà une loi du Parlement en vertu de laquelle le traité peut être mis en œuvre, aucune loi d’habilitation ne doit être adoptée. Les accords internationaux ne sont pas tous incorporés individuellement dans les lois anglaises ou écossaises par une nouvelle législation spécifique.

Il s’agit d’un processus très minutieux, mené étape par étape par des juristes et des fonctionnaires du FCO, du Trésor, du Cabinet Office [département exécutif du … Gouvernement britannique – NdT], du Ministère de l’Intérieur, du Parlement et d’autres instances. Chacun examinera en parallèle chaque clause du traité et vérifiera qu’elle peut être appliquée. Toutes les modifications nécessaires pour donner effet au traité doivent ensuite être apportées – modification de la législation et démarches administratives nécessaires. Les conseillers juridiques du FCO ne donneront le feu vert à la ratification du traité que lorsque tous les obstacles auront été levés, y compris la législation, et que les fonctionnaires du Parlement, du Trésor, du Cabinet Office, du Ministère de l’Intérieur et du FCO auront tous certifié que le traité est applicable au Royaume-Uni. Vous ne pouvez absolument pas ratifier le traité avant que les conseillers juridiques du FCO n’aient donné cette autorisation.

Il s’agit d’un processus sérieux. C’est pourquoi le traité d’extradition entre les États-Unis et le Royaume-Uni a été signé en 2003 et ratifié en 2007. Il ne s’agit pas d’un retard anormal.

Je sais donc avec certitude que TOUS les services juridiques compétents du gouvernement britannique DOIVENT avoir convenu que l’article 4.1 du traité d’extradition entre le Royaume-Uni et les États-Unis pouvait être mis en œuvre en vertu de la loi sur l’extradition de 2003. Cette certification doit avoir eu lieu, sinon le traité n’aurait jamais pu être ratifié.

Il s’ensuit nécessairement que le gouvernement britannique, en cherchant à faire valoir maintenant que l’article 4.1 est incompatible avec la loi de 2003, ment sciemment. [gras ajouté par le traducteur] Il ne pourrait y avoir d’abus de procédure plus flagrant.

J’ai tenu à ce que l’audition sur ce point particulier se termine afin de pouvoir vous faire bénéficier de mon expérience. Je vais me reposer pour l’instant, mais plus tard dans la journée, j’espère pouvoir continuer à m’exprimer sur l’échange d’hier au tribunal concernant la libération de Julian du sa cage blindée antiterroriste.

Avec mes remerciements à ceux qui ont fait des dons ou qui se sont inscrits pour rendre ce reportage possible. Je tiens à souligner une fois de plus que je ne veux absolument pas que quiconque donne quoi que ce soit si cela lui cause le moindre problème financier.

Cet article est entièrement libre de reproduction et de publication, y compris en traduction, et j’espère vivement que les gens le feront activement. La vérité nous rendra libres.

Craig MURRAY

Traduction « Ils jouent à la justice comme on joue à la dinette : en faisant semblant » par Viktor Dedaj pour Le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles

https://www.legrandsoir.info/compte-rendu-du-proces-assange-4eme-jour.html

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Doc RT 1h sur Julian ASSANGE : « LE COURAGE EST CONTAGIEUX »

J’aime cet homme. Il incarne pour moi le bien ; je le trouve exemplaire de l’idée que je me fais du journaliste : « sentinelle du peuple », vigilant et courageux, inquiétant vraiment les pouvoirs en révélant leurs intrigues et leurs crimes.

Le contraire de tous les pourris vendus « maintream », qui protègent les pouvoirs exploiteurs et martyrisent les lanceurs d’alerte.

Et la torture à mort que lui infligent les criminels dont il a précisément dévoilé les odieux forfaits n’en est que plus révoltante.

#FreeAssange

Julian Assange

Étienne.

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« Presque toutes les guerres sont le résultat de mensonges médiatiques. » Julian Assange, martyr du journalisme pour avoir créé WIKILEAKS, UN OUTIL POPULAIRE CONTRE LES GUERRES

« Presque toutes les guerres sont le résultat de mensonges médiatiques. » Julian Assange

Écoutez Julian parler :

Ils ont menti sur le Vietnam,
Ils ont menti sur l’Afghanistan,
Ils ont menti sur l’Irak (2 fois),
Ils ont menti sur la Libye,
Ils ont menti sur la Syrie,
Ils ont menti sur le Yémen,
etc. !

Ils mentent tout le temps.
Impunément.

ASSANGE A CRÉÉ UNE SOLUTION PUISSANTE ET SOLIDE !
C’est LA cause de sa torture depuis 10 ans, torture à mort menée en notre nom (!) par les criminels qu’il dénonce !!!

#FreeAssange

Étienne.

[Procès stalinien de Moscou à Londres, suite] Compte-rendu du Procès Assange, 3eme jour (26 fév 2020), par Craig Murray

[Procès stalinien de Moscou à Londres, suite]
Compte-rendu du Procès Assange, 3eme jour
Craig MURRAY

Julian Assange Prison de Belmarsh 24 février 2020
photo : illustration par la rédaction du Grand Soir (source indéterminée)

Lors de la procédure d’hier au tribunal, l’accusation a adopté des arguments si catégoriques et apparemment déraisonnables que je me suis demandé comment les rédiger d’une manière qui ne semble pas être une caricature ou une exagération injuste de ma part. Ce à quoi on assiste dans ce tribunal a depuis longtemps dépassé le stade de la caricature. Tout ce que je peux faire, c’est vous donner l’assurance personnelle que ce que je raconte est conforme à la réalité.

Comme d’habitude, je traiterai d’abord des questions de procédure et du traitement réservé à Julian, avant d’exposer clairement les arguments juridiques avancés.

Vanessa Baraitser a pour instruction claire de faire semblant d’être inquiète en demandant, vers la fin de chaque séance, juste avant la pause de toute façon, si Julian se sent bien et s’il souhaite une pause. Elle ignore alors systématiquement sa réponse. Hier, il a répondu assez longuement qu’il n’entendait pas bien dans sa boîte de verre et qu’il ne pouvait pas communiquer avec ses avocats (à un certain moment hier, ils avaient commencé à l’empêcher de passer des notes à son avocat, ce qui, j’apprends, a été le contexte de la prévention agressive de sa poignée de main d’adieu à Garzon).

Baraitser a insisté sur le fait qu’il ne pouvait être entendu que par ses avocats, ce qui, étant donné qu’on l’avait empêché de leur donner des instructions, était plutôt osé de sa part. Ceci dit, nous avons eu un ajournement de dix minutes pendant que Julian et son avocat étaient autorisés à parler dans les cellules – probablement là où ils pourraient être à nouveau mis sur écoute de façon plus pratique.

Au retour, Edward Fitzgerald a fait une demande formelle pour que Julian soit autorisé à s’asseoir à côté de ses avocats dans la cour. Julian était « un homme doux et intellectuel » et non un terroriste. Baraitser répondit que la libération d’Assange du banc des accusés dans le corps du tribunal signifierait qu’il était libre. Pour y parvenir, il faudrait demander une mise en liberté sous caution.

Une fois de plus, l’avocat de l’accusation James Lewis est intervenu du côté de la défense pour tenter de rendre le traitement de Julian moins extrême. Il n’était pas, a-t-il suggéré avec réticence, tout à fait certain qu’il était exact de devoir demander une libération sous caution pour que Julian puisse s’asseoir dans la salle du tribunal, ou que le fait d’être dans la salle du tribunal et encadré d’agents de sécurité signifiait qu’un prisonnier n’était plus en détention. Les prisonniers, même les plus dangereux des terroristes, ont témoigné depuis la barre des témoins dans la salle du tribunal aux avocats et aux magistrats. Au sein de la Haute Cour, les prisonniers s’asseyaient fréquemment avec leurs avocats lors des audiences d’extradition, dans les cas extrêmes de criminels violents menottés à un agent de sécurité.

Baraitser a répondu qu’Assange pouvait représenter un danger pour le public. Il s’agit d’une question de santé et de sécurité. Comment Fitzgerald et Lewis pensaient-ils qu’elle avait la capacité d’effectuer l’évaluation des risques nécessaire ? Il faudrait que le groupe 4 décide si cela est possible.

Oui, elle a vraiment dit cela. Le groupe 4 devrait décider.

Baraitser s’est mis à balancer du jargon comme un Dalek devenu incontrôlable. L’ »évaluation des risques » et la « santé et la sécurité » ont beaucoup fait parler d’eux. Elle a commencé à ressembler à quelque chose de pire qu’un Dalek, un fonctionnaire local particulièrement stupide et de très mauvaise qualité. « Pas de juridiction » – « Jusqu’au groupe 4 ». Se ressaisissant un peu, elle a affirmé fermement que la remise en détention ne peut signifier que la remise au banc des accusés, nulle part ailleurs dans la salle. Si la défense voulait qu’il soit dans la salle d’audience où il pourrait mieux entendre la procédure, elle ne pourrait que demander la mise en liberté sous caution et sa libération de détention en général. Elle a alors regardé les deux avocats dans l’espoir que cela les aurait fait s’asseoir, mais tous deux sont restés debout.

Dans sa manière réservée (qui, je l’avoue, commence à me taper sur le système), Lewis a déclaré : « l’accusation est neutre sur cette demande, bien sûr, mais, euh, je ne pense vraiment pas que ce soit juste ». Il la regardait comme un oncle bienveillant dont la nièce préférée vient de commencer à boire de la tequila à la bouteille lors d’une fête de famille.

Baraitser a conclu l’affaire en déclarant que la défense devrait soumettre des arguments écrits sur ce point avant 10 heures demain matin, et qu’elle tiendrait alors une audience séparée sur la question de la position de Julian au tribunal.

La journée avait commencé avec un Magistrat Baraitser très en colère s’adressant à la galerie publique. Hier, a-t-elle dit, une photo avait été prise à l’intérieur de la salle d’audience. Prendre ou tenter de prendre des photos à l’intérieur de la salle d’audience est un délit. Vanessa Baraitser paraissait à ce moment avoir très envie d’incarcérer quelqu’un. Elle semblait également, dans sa colère, faire l’hypothèse non fondée que celui qui avait pris la photo depuis la galerie publique mardi était encore présent mercredi ; je pense que non. Être en colère contre le public au hasard doit être très stressant pour elle. Je soupçonne qu’elle crie beaucoup dans les trains.

Mme Baraitser n’aime pas les photos – elle semble être la seule personnalité publique en Europe occidentale à ne pas avoir de photo d’elle sur Internet. En effet, n’importe quel pékin a laissé plus de preuves de son existence et de son histoire sur internet que Vanessa Baraitser. Ce qui n’est pas un crime de sa part, mais je soupçonne qu’un tel effacement ne se fait pas sans un effort considérable. [Ndt – Cela demande effectivement soit un travail considérable soit une attention de tous les instants et de longue date] Quelqu’un m’a suggéré qu’elle pourrait être un hologramme, mais je ne pense pas. Les hologrammes ont plus d’empathie qu’elle.

J’ai été amusé par l’infraction pénale consistant à tenter de prendre des photos dans la salle d’audience. Dans quelle mesure faudrait-il être incompétent pour tenter de prendre une photo et ne pas le faire ? Et si aucune photo n’a été prise, comment prouver que vous avez tenté d’en prendre une, plutôt que d’envoyer un SMS à votre mère ? Je suppose que « tenter de prendre une photo » est un crime qui pourrait attraper quelqu’un arrivant avec un grand appareil photo reflex, un trépied et plusieurs lampes d’éclairage, mais aucun ne semble avoir réussi à se glisser dans la galerie publique.

Baraitser n’a pas précisé si la publication d’une photographie prise dans une salle d’audience (ou même la tentative de publier une photographie prise dans une salle d’audience) constituait un délit. Je pense que c’est le cas. Quoi qu’il en soit, Le Grand Soir a publié une traduction de mon rapport hier, et vous pouvez y voir une photo de Julian dans sa cage antiterroriste en verre pare-balles. Et je m’empresse d’ajouter qu’elle n’a pas été prise par moi. [et la Rédaction du Grand Soir s’empresse d’ajouter que cette photo ne nous a pas été fournie par M. Murray ni par les services de renseignements russes et qu’elle circule par-ci par-là sur l’internet]

Nous en arrivons maintenant à l’examen des arguments juridiques d’hier concernant la demande d’extradition elle-même. Heureusement, ils sont assez simples à résumer, car bien que nous ayons eu cinq heures de discussions, elles ont consisté en grande partie à ce que les deux parties s’affrontent en citant des dizaines d’ »autorités », par exemple des juges morts, pour faire valoir leur point de vue, et en répétant ainsi continuellement les mêmes points sans grande valeur d’exégèse des innombrables citations.

Comme l’a préfiguré hier le magistrat Baraitser, le ministère public soutient que l’article 4.1 du traité d’extradition entre le Royaume-Uni et les États-Unis n’a pas force de loi.

Les gouvernements britannique et américain affirment que la Cour applique le droit national, et non le droit international, et que le traité n’a donc aucune valeur. Cet argument a été présenté à la Cour sous forme d’un écrit auquel je n’ai pas accès. Mais d’après les discussions au tribunal, il est clair que le ministère public soutient que la loi sur l’extradition de 2003, en vertu de laquelle le tribunal fonctionne, ne fait pas d’exception pour les infractions politiques. Toutes les lois d’extradition précédentes avaient exclu l’extradition pour des délits politiques, il doit donc être dans l’intention du parlement souverain que les délinquants politiques puissent désormais être extradés.

En ouvrant son argumentation, Edward Fitzgerald a fait valoir que la loi sur l’extradition de 2003 ne suffit pas à elle seule pour procéder à une véritable extradition. L’extradition nécessite la mise en place de deux éléments : la loi générale sur l’extradition et le traité d’extradition avec le ou les pays concernés. « Pas de traité, pas d’extradition » était une règle inviolable. Le traité était la base même de la demande. Dire que l’extradition n’était pas régie par les termes du traité même en vertu duquel elle a été faite, c’était créer une absurdité juridique et donc un abus de procédure. Il a cité des exemples de jugements rendus par la Chambre des Lords et le Privy Council où les droits issus du traité ont été jugés exécutoires malgré leur absence dans la législation nationale, notamment pour empêcher que des personnes soient extradées vers une exécution potentielle dans les colonies britanniques.

Fitzgerald a souligné que si la loi sur l’extradition de 2003 ne contient pas d’interdiction d’extradition pour des délits politiques, elle ne précise pas qu’une telle interdiction ne peut pas figurer dans les traités d’extradition. Et le traité d’extradition de 2007 a été ratifié après la loi d’extradition de 2003.

A ce stade, Baraitser l’a interrompu pour dire qu’il était clair que l’intention du Parlement était qu’il puisse y avoir une extradition pour des délits politiques. Sinon, il n’aurait pas supprimé l’obstacle dans la législation précédente. Fitzgerald a refusé de céder, affirmant que la loi ne disait pas que l’extradition pour des délits politiques ne pouvait pas être interdite par le traité autorisant l’extradition.

Fitzgerald a poursuivi en disant que la jurisprudence internationale avait accepté pendant un siècle ou plus que l’on n’extrade pas les délinquants politiques. C’est précisé dans La Convention européenne d’extradition, le modèle de traité d’extradition des Nations unies et la Convention d’Interpol sur l’extradition. C’est précisé dans chacun des traités d’extradition conclus par les États-Unis avec d’autres pays, et ce depuis plus d’un siècle, sur l’insistance des États-Unis. Le fait que les gouvernements britannique et américain disent qu’il ne s’applique pas est étonnant et créerait un terrible précédent qui mettrait en danger les dissidents et les prisonniers politiques potentiels de Chine, de Russie et de régimes du monde entier qui se sont échappés vers des pays tiers.

Fitzgerald a déclaré que toutes les grandes autorités étaient d’accord sur le fait qu’il y avait deux types de délits politiques. Le délit politique pur et le délit politique relatif. Un délit politique « pur » a été défini comme la trahison, l’espionnage ou la sédition. Un délit politique « relatif » est un acte normalement criminel, comme l’agression ou le vandalisme, commis avec un motif politique. Chacune des accusations portées contre Assange était un délit politique « pur ». Toutes sauf une étaient des accusations d’espionnage, et l’accusation de piratage informatique avait été comparée par l’accusation à la violation de la loi sur les secrets officiels pour répondre au critère de double incrimination. L’accusation primordiale selon laquelle Assange cherchait à nuire aux intérêts politiques et militaires des États-Unis est la définition même d’un délit politique selon toutes les autorités.

En réponse, Lewis déclara qu’un traité ne pouvait pas être contraignant en droit anglais à moins d’être spécifiquement incorporé dans le droit anglais par le Parlement. Il s’agissait là d’une défense démocratique nécessaire. Les traités étaient conclus par l’exécutif qui ne pouvait pas faire la loi. Cela relevait de la souveraineté du Parlement. Lewis a cité de nombreux jugements déclarant que les traités internationaux signés et ratifiés par le Royaume-Uni ne pouvaient pas être appliqués par les tribunaux britanniques. « Les autres pays pourraient être surpris que leurs traités avec le gouvernement britannique n’aient aucune force juridique », a-t-il plaisanté.

Lewis a déclaré qu’il n’y avait pas d’abus de procédure ici et qu’aucun droit n’était donc invoqué au titre de la Convention européenne. C’était le fonctionnement normal de la loi que la disposition du traité sur la non extradition pour des délits politiques n’avait pas de valeur juridique.

Selon M. Lewis, le gouvernement américain conteste que les infractions commises par Assange soient politiques. Au Royaume-Uni, en Australie et aux États-Unis, la définition du délit politique est différente de celle du reste du monde. Nous avons considéré que les infractions politiques « pures » que sont la trahison, l’espionnage et la sédition n’étaient pas des infractions politiques. Seules les infractions politiques « relatives » – des crimes ordinaires commis avec un motif politique – étaient considérées comme des infractions politiques dans notre tradition. Dans cette tradition, la définition du terme « politique » se limitait également au soutien d’un parti politique concurrent dans un État. Lewis poursuivra demain avec cet argument.

Voilà qui conclut mon compte rendu de la procédure. J’ai un commentaire important à faire à ce sujet et j’essaierai de faire un autre article plus tard dans la journée. Je me précipite maintenant au tribunal.

Avec mes remerciements à ceux qui ont fait des dons ou qui se sont abonnés pour rendre ce reportage possible.

Cet article est entièrement libre de reproduction et de publication, y compris en traduction, et j’espère vivement que les gens le feront activement. La vérité nous rendra libres.

Craig Murray

Traduction « quoi ma photo ? qu’est-ce qu’elle a ma photo ? » par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles

Source : Viktor Dedaj, Le Grand Soir,
https://www.legrandsoir.info/compte-rendu-du-proces-assange-3eme-jour.html

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[IMPORTANT et révoltant. Naufrage de la justice anglaise. Procès truqué du journalisme] Compte-rendu du Procès Assange à Londres, 1er jour (lundi 24 fév 2020), par Craig MURRAY

JulianAssange Belmarsh 24 fevrier 2020Source : Viktor Dedaj, Le Grand Soir, https://www.legrandsoir.info/compte-rendu-du-proces-assange-1er-jour.html

Woolwich Crown Court est conçu pour imposer le pouvoir de l’État. Les tribunaux normaux de ce pays sont des bâtiments publics, délibérément placés par nos ancêtres en plein centre-villes, presque toujours à proximité d’une rue principale. Le but principal de leur positionnement et de leur architecture était de faciliter l’accès au public, avec la conviction qu’il est vital que la justice soit visible par le public.

Woolwich Crown Court, qui accueille le Belmarsh Magistrates Court, est construit sur un principe totalement opposé. Il n’a pas d’autre but que d’exclure le public. Rattaché à une prison située dans un marais balayé par les vents, loin de tout centre social normal, une île accessible uniquement en naviguant dans un labyrinthe de routes à double voie, tout l’emplacement et l’architecture du bâtiment sont pensés pour décourager l’accès au public. Il est entouré par la même barrière de palissage en acier extrêmement résistant qui ceinture la prison. C’est une chose extraordinaire, un palais de justice qui fait partie du système carcéral lui-même, un lieu où l’on est déjà considéré comme coupable et incarcéré dès son arrivée. Le Woolwich Crown Court n’est rien d’autre que la négation physique de la présomption d’innocence, l’incarnation même de l’injustice coulée dans du béton, de l’acier, et des vitres blindées. Il a précisément la même relation à la justice que Guantanamo Bay ou la Lubyanka. Il n’est en réalité que l’aile de condamnations de la prison de Belmarsh.

Lorsqu’il s’est renseigné sur les possibilités de participation du public à l’audience, un militant d’Assange s’est fait dire par un membre du personnel du tribunal que nous devrions nous rendre compte que Woolwich est un « tribunal antiterroriste ». C’est vrai de facto, mais en réalité, un « tribunal antiterroriste » est une institution inconnue de la constitution britannique. En effet, il suffit de passer une seule journée passée au tribunal de la Couronne de Woolwich pour se rendre à l’évidence que la démocratie libérale est désormais un mensonge.

Les audiences d’extradition ne se tiennent pas à la Magistrates Court de Belmarsh, au sein de la Woolwich Crown Court. Elles ont toujours lieu à la Magistrates Court de Westminster, car la demande est réputée avoir été remise au gouvernement à Westminster. A vous de tirer les conclusions. Cette audience se tient à la Westminster Magistrates Court. Elle est tenue par les magistrats de Westminster et le personnel de la cour de Westminster, mais elle se déroule à la Magistrates Court de Belmarsh, à l’intérieur de la Crown Court de Woolwich. Cette étrange convolution a précisément pour but de leur permettre d’utiliser la « cour antiterroriste » pour limiter l’accès au public et imposer la peur du pouvoir de l’État.

L’une des conséquences est que, dans la salle d’audience elle-même, Julian Assange est confiné au fond du tribunal derrière un écran de verre pare-balles. Il a fait remarquer à plusieurs reprises au cours de la procédure qu’il lui était ainsi très difficile de voir et d’entendre les débats. La magistrate, Vanessa Baraitser, a choisi d’interpréter cela, avec une malhonnêteté étudiée, comme un problème dû au très faible bruit des manifestants à l’extérieur (160 gilets jaunes venus de France dans la nuit], par opposition à un problème causé par le fait qu’Assange est enfermé à l’écart dans une énorme boîte de verre pare-balles.

Or, il n’y a aucune raison pour qu’Assange se trouve dans cette boîte, conçue pour contenir des terroristes extrêmement violents physiquement. Il pourrait siéger, comme le ferait normalement un accusé à une audience, au sein du tribunal à côté de ses avocats. Mais la lâche et vicieuse Baraitser a refusé les demandes répétées et persistantes de la défense pour qu’Assange soit autorisé à s’asseoir avec ses avocats. Baraitser n’est bien sûr qu’une marionnette, étant supervisée par la magistrate en chef Lady Arbuthnot, une femme tellement imbriquée dans l’establishment des services de défense et de sécurité que son implication dans cette affaire ne pourrait être plus corrompue.

Peu importe à Baraitser ou Arbuthnot s’il est vraiment nécessaire d’incarcérer Assange dans une cage pare-balles, ou si cela l’empêche de suivre la procédure judiciaire. L’intention de Baraitser est d’humilier Assange, et de nous inspirer de l’horreur face à l’énorme pouvoir d’écrasement de l’État. La force inexorable de l’aile des condamnations de la cauchemardesque prison de Belmarsh doit être affirmée. Si vous êtes ici, c’est que vous êtes coupable.

C’est la Lubyanka. Vous ne pouvez être qu’un prisonnier en détention préventive. Il ne peut s’agir que d’une audience, pas d’un procès. Vous pouvez n’avoir aucun antécédent de violence et ne pas être accusé de violence. Vous pouvez avoir trois des plus éminents psychiatres du pays qui soumettent des rapports sur vos antécédents de dépression clinique sévère et qui avertissent d’un risque de suicide. Mais moi, Vanessa Baraitser, je vais quand même vous enfermer dans une boîte conçue pour le plus violent des terroristes. Pour montrer ce que nous pouvons faire aux dissidents. Et si vous ne pouvez pas suivre les procédures judiciaires, tant mieux.

Vous accepterez peut-être mieux ce que je dis de la Cour si je vous dis que, pour une audience suivie dans le monde entier, ils ont décidé de la tenir dans une salle d’audience qui a un nombre total de seize sièges disponibles pour les membres du public. 16. Pour être sûr d’avoir l’une de ces seize places et de pouvoir être votre témoin, je me suis présenté à l’extérieur de cette grande clôture de fer cadenassée, à faire la queue dans le froid, l’humidité et le vent dès 6 heures du matin. À 8 heures, la porte a été déverrouillée et j’ai pu entrer dans la clôture pour faire une autre queue devant la salle d’audience, où, malgré le fait que des avis indiquent clairement que la cour est ouverte au public à 8 heures, j’ai dû faire la queue à l’extérieur du bâtiment pendant encore une heure et quarante minutes. Ensuite, j’ai dû passer par des sas blindés, une sécurité de type aéroport, et faire de nouveau la queue derrière deux autres portes verrouillées, avant d’arriver enfin à mon siège au moment où le tribunal commençait à 10 heures. À ce stade, nous aurions dû être complètement intimidés, sans parler du fait d’être trempés et de risquer l’hypothermie.

Il y avait une entrée séparée pour les médias et une salle de presse avec retransmission en direct des débats dans la salle d’audience, et il y avait tellement de médias que j’ai pensé pouvoir me détendre et ne pas m’inquiéter car les faits le plus élémentaire allaient être largement diffusés. Grossière erreur. J’ai suivi les arguments très attentivement à chaque minute de la journée, et pas un seul des faits et arguments les plus importants aujourd’hui n’a été rapporté dans les médias grand public. C’est une affirmation audacieuse, mais je crains qu’elle ne soit parfaitement vraie. J’ai donc beaucoup de travail à faire pour que le monde sache ce qui s’est réellement passé. Le simple fait d’être un témoin honnête est soudain extrêmement important, alors que l’ensemble des médias ont abandonné ce rôle.

James Lewis a fait la déclaration d’ouverture pour l’accusation. Elle était composée de deux parties, aussi extraordinaires l’une que l’autre. La première partie, la plus longue, était vraiment remarquable car elle ne contenait aucun argument juridique et s’adressait non pas au magistrat mais aux médias. Il n’était pas seulement évident que c’était à eux que ses remarques étaient destinées, il a en fait déclaré à deux reprises au cours de sa déclaration d’ouverture qu’il s’adressait aux médias, une fois en répétant une phrase et en disant spécifiquement qu’il la répétait à nouveau parce qu’il était important que les médias comprennent.

Je suis franchement étonné que Baraitser ait permis cela. Il est tout à fait inadmissible qu’un avocat adresse des remarques non pas à la cour mais aux médias, et il ne pourrait y avoir de preuve plus claire qu’il s’agit d’un procès politique à grand spectacle et que Baraitser en est complice. Je n’ai pas le moindre doute que la défense aurait été arrêtée très rapidement si elle avait commencé à adresser des remarques aux médias. Baraitser ne prétend nullement être autre chose qu’une marionnette de la Couronne, et par extension du gouvernement américain.

Les points que Lewis souhaitait faire connaître aux médias étaient les suivants : il n’est pas vrai que les grands médias comme le Guardian et le New York Times sont également menacés par les accusations portées contre Assange, car ce dernier n’était pas accusé d’avoir publié les câbles, mais seulement d’avoir publié les noms des informateurs, et d’avoir encouragé Manning et de l’avoir aidée à tenter de pirater les ordinateurs. Seul Assange avait fait ces choses, et non les grands médias.

Lewis a ensuite lu une série d’articles des grands médias attaquant Assange, comme preuve que les médias et Assange n’étaient pas dans le même bateau. Pendant toute une heure, l’accusation s’est adressée aux médias pour tenter de creuser un fossé entre les médias et Wikileaks et ainsi réduire leur soutien à Assange. Il s’agissait d’un discours politique, et non d’une simple soumission juridique. En même temps, l’accusation avait préparé des copies de cette partie de l’intervention de Lewis, qui ont été distribuées aux médias et transmises électroniquement pour qu’ils puissent les copier-coller.

Après un ajournement, la magistrate Baraitser a interrogé l’accusation sur la véracité de certaines de ces affirmations. En particulier, l’affirmation selon laquelle les journaux ne se trouvaient pas dans la même situation parce qu’Assange était accusé non pas de publier, mais d’avoir « aidé et encouragé » Chelsea Manning à obtenir le matériel, ne semblait pas cohérente avec la lecture que faisait Lewis de la loi de 1989 sur les secrets officiels, selon laquelle le simple fait d’obtenir et de publier un secret gouvernemental constitue une infraction. Cela signifiait certainement, selon Baraitser, que les journaux qui se contentent de publier les fuites de Manning seraient aussi coupables d’un délit.

Lewis a paru complètement pris au dépourvu. La dernière chose à laquelle il s’attendait, c’était la perspicacité de Baraitser, dont le travail consistait simplement à faire ce qu’il disait [dont la mission convenue était seulement de lui obéir. ÉC]. Lewis a grommelé, bafouillé, enlevé et remis ses lunettes plusieurs fois, ajusté son microphone à plusieurs reprises et a ramassé une succession de morceaux de papier dans son dossier, chacun semblant le surprendre par son contenu, alors qu’il les agitait en l’air d’un air malheureux et disait qu’il aurait vraiment dû citer l’affaire Shayler mais qu’il ne la trouvait pas. C’était comme regarder un épisode (du feuilleton) Columbo mais sans le charme et sans la question qui tue à la fin.

Soudain, Lewis a semblé prendre une décision. Oui, a-t-il dit d’une voix beaucoup plus ferme. La loi de 1989 sur les secrets officiels avait été introduite par le gouvernement Thatcher après l’affaire Ponting, précisément pour éliminer la défense d’intérêt public et faire de la possession non autorisée d’un secret officiel un crime de responsabilité stricte – ce qui signifie que peu importe comment vous l’avez obtenu, le fait de le publier et même de le posséder vous rendait coupable. Par conséquent, en vertu du principe de la double incrimination, Assange était passible d’extradition, qu’il ait ou non aidé et encouragé Manning. Lewis a ensuite ajouté que tout journaliste et toute publication qui publierait le secret officiel commettrait donc également une infraction, quelle que soit la manière dont il l’aurait obtenu, qu’il ait ou non nommé des informateurs.

Lewis venait ainsi de contredire carrément toute sa déclaration d’ouverture aux médias en déclarant qu’ils n’avaient pas à s’inquiéter puisque les accusations d’Assange ne pouvaient jamais leur être appliquées. Et il l’a fait immédiatement après l’ajournement, juste après que son équipe ait distribué des copies de l’argumentation qu’il venait de contredire. Je ne peux pas croire qu’il soit souvent arrivé au tribunal qu’un avocat chevronné se révèle de façon si évidente et si vite être un menteur invétéré et peu motivé. Ce fut sans aucun doute le moment le plus époustouflant de l’audience d’aujourd’hui.

Pourtant, il est remarquable que je ne trouve nulle part dans les médias grand public la moindre mention de ce qui s’est passé. Ce que je peux trouver, partout, c’est que les médias grand public rapportent, par le biais du copier-coller, la première partie de la déclaration de Lewis sur les raisons pour lesquelles l’accusation d’Assange ne constitue pas une menace pour la liberté de la presse ; mais personne ne semble avoir rapporté qu’il a totalement abandonné son propre argument cinq minutes plus tard. Les journalistes étaient-ils trop stupides pour comprendre les échanges ?

L’explication est très simple. La clarification provenant d’une question que Baraitser a posée à Lewis, il n’y a pas d’enregistrement imprimé ou électronique de la réponse de Lewis. Sa déclaration originale a été fournie aux médias sous forme de copier-coller. Sa contradiction exigerait qu’un journaliste écoute ce qui a été dit au tribunal, le comprenne et l’écrive. De nos jours, aucun pourcentage significatif de journalistes des médias grand public ne maîtrise cette capacité élémentaire. Le « journalisme » consiste à couper et coller uniquement des sources approuvées. Lewis aurait pu poignarder Assange à mort dans la salle d’audience, et cela n’aurait pas été rapporté à moins de figurer dans un communiqué de presse du gouvernement.

Je n’étais pas sûr de l’objectif de Baraitser dans cette affaire. Il est clair qu’elle a très mal traité Lewis sur ce point, et semblait plutôt apprécier de le faire. D’un autre côté, le point qu’elle a soulevé n’est pas nécessairement utile à la défense. Ce qu’elle a dit, c’est essentiellement que Julian pouvait être extradé en vertu de la double incrimination, du point de vue britannique, uniquement pour avoir publié, qu’il ait ou non conspiré avec Chelsea Manning, et que tous les journalistes qui ont publié pouvaient être inculpés également. Mais ce point est certainement si extrême qu’il serait forcément invalide en vertu de la loi sur les droits de l’homme. A-t-elle poussé Lewis à formuler une position si extrême qu’elle serait intenable – en lui donnant assez de corde pour se pendre – ou a-t-elle alimenté l’idée de non seulement extrader Assange, mais aussi de poursuivre en masse les journalistes ?

La réaction d’un certain groupe a été très intéressante. Les quatre avocats du gouvernement américain assis juste derrière Lewis ont eu la grâce de paraître très mal à l’aise, car Lewis a déclaré sans ambages que tout journaliste et tout journal ou média qui publiait ou même possédait un secret gouvernemental commettait un délit grave. Toute leur stratégie avait consisté à faire semblant de dire le contraire.

Lewis est ensuite passé à la conclusion des arguments de l’accusation. Le tribunal n’avait aucune décision à prendre, a-t-il déclaré. Assange doit être extradé. L’infraction répondait au critère de la double incrimination puisqu’il s’agissait d’un délit à la fois aux États-Unis et au Royaume-Uni. La loi britannique sur l’extradition interdit expressément au tribunal de vérifier s’il existe des preuves à l’appui des accusations. S’il y avait eu, comme l’a fait valoir la défense, un abus de procédure, le tribunal devait quand même procéder à l’extradition et examiner l’abus de procédure comme une affaire distincte. (Cet argument est particulièrement spécieux car il n’est pas possible pour le tribunal d’engager une action contre le gouvernement américain en raison de l’immunité souveraine, comme Lewis le sait bien). Enfin, Lewis a déclaré que la loi sur les droits de l’homme et la liberté d’expression n’étaient absolument pas pertinentes dans les procédures d’extradition.

Edward Fitzgerald s’est ensuite levé pour faire la déclaration d’ouverture pour la défense. Il a commencé par déclarer que le motif de l’accusation était entièrement politique, et que les infractions politiques étaient spécifiquement exclues en vertu de l’article 4.1 du traité d’extradition entre le Royaume-Uni et les États-Unis. Il a souligné qu’au moment du procès de Chelsea Manning et de nouveau en 2013, l’administration Obama avait pris des décisions spécifiques de ne pas poursuivre Assange pour les fuites de Manning. Cette décision a été annulée par l’administration Trump pour des raisons entièrement politiques.

Concernant l’abus de procédure, M. Fitzgerald a fait référence aux preuves présentées devant les tribunaux pénaux espagnols selon lesquelles la CIA avait chargé une société de sécurité espagnole d’espionner Julian Assange à l’ambassade, et que cet espionnage comprenait spécifiquement la surveillance des réunions privilégiées d’Assange avec ses avocats pour discuter de son extradition. Que l’État qui demande l’extradition espionne les consultations client-avocat de l’accusé est en soi un motif de rejet de l’affaire. (Ce point est sans aucun doute vrai. Tout juge digne de ce nom rejetterait sommairement l’affaire pour cause d’espionnage scandaleux des avocats de la défense).

Fitzgerald a poursuivi en disant que la défense présenterait des preuves que la CIA a non seulement espionné Assange et ses avocats, mais qu’elle a activement envisagé de l’enlever ou de l’empoisonner, et que cela montrait qu’il n’y avait aucun engagement en faveur d’un véritable État de droit dans cette affaire.

Fitzgerald a déclaré que l’accusation avait délibérément déformé les faits, ce qui constituait également un abus de procédure. Il n’est pas vrai qu’il existe des preuves de préjudice causé aux informateurs, et le gouvernement américain l’a confirmé à d’autres occasions, par exemple lors du procès de Chelsea Manning. Il n’y a pas eu de complot pour pirater des ordinateurs et Chelsea Manning a été acquittée de cette accusation devant la cour martiale. Enfin, il est faux que Wikileaks soit à l’origine de la publication de noms d’informateurs, car d’autres organisations de médias l’avaient déjà fait avant.

Encore une fois, pour autant que je sache, si l’allégation américaine de préjudice aux informateurs a été largement diffusée, la réfutation totale de la défense sur les faits et l’affirmation selon laquelle la fabrication de faits équivaut à un abus de procédure n’ont pas du tout été rapportées.

Fitzgerald a enfin évoqué les conditions de détention aux États-Unis, l’impossibilité d’un procès équitable aux États-Unis et le fait que l’administration Trump a déclaré que les ressortissants étrangers ne bénéficieront pas des protections du premier amendement, comme autant de raisons pour lesquelles l’extradition doit être refusée. Vous pouvez lire toute la déclaration de la défense ci-dessous, mais à mon avis, le passage le plus fort a porté sur les raisons pour lesquelles il s’agit d’un procès politique, ce qui interdit l’extradition.

Aux fins de l’article 81(a), je dois ensuite aborder la question de savoir comment cette poursuite à motivation politique satisfait au critère d’être dirigée contre Julian Assange à cause de ses opinions politiques. L’essence de ses opinions politiques qui ont provoqué ces poursuites sont résumées dans les rapports du professeur Feldstein [pièce 18], du professeur Rogers [pièce 40], du professeur Noam Chomsky [pièce 39] et le professeur Kopelman :

i. Il est l’un des principaux partisans d’une société ouverte et de la liberté d’expression.

ii. Il est anti-guerre et anti-impérialiste.

iii. Il est un champion de renommée mondiale de la transparence politique et du droit du public à l’information sur des questions importantes – des questions telles que la corruption politique, les crimes de guerre, la torture et les mauvais traitements des détenus à Guantanamo.

5.4 Ces croyances et ces actions le mettent inévitablement en conflit avec des États puissants, y compris l’actuelle administration américaine, pour des raisons politiques. Ce qui explique pourquoi il a été dénoncé comme terroriste et pourquoi le président Trump a, par le passé, réclamé la peine de mort.

5.5 Mais je dois ajouter que ses révélations sont loin de se limiter aux méfaits des États-Unis. Il a dénoncé la surveillance exercée par la Russie et a publié des articles sur M. Assad en Syrie ; et on dit que les révélations de WikiLeaks sur la corruption en Tunisie et la torture en Égypte ont été le catalyseur du printemps arabe lui-même.

5.6 Les États-Unis affirment qu’il n’est pas journaliste. Mais vous trouverez un compte-rendu complet de son travail dans le dossier M. Il est membre du syndicat des journalistes australiens depuis 2009, il est membre de la NUJ et de la Fédération européenne de journalistes. Il a remporté de nombreux prix dans le domaine des médias, notamment la plus haute distinction pour les journalistes australiens. Son travail a été reconnu par The Économiste, Amnesty International et le Conseil de l’Europe. Il est le lauréat du prix Martha Gelhorn et a été nominé à plusieurs reprises pour le prix Nobel Prix de la paix, y compris l’année dernière et cette année. Vous pouvez voir qu’il a écrit des livres, des articles et des documentaires. Il a eu des articles publiés dans le Guardian, le New York Times, le Washington Post et le New Statesman, pour n’en citer que quelques-uns. Certaines des publications pour lesquelles l’extradition est demandée ont été évoquées et invoquées dans les tribunaux du monde entier, y compris la Cour Suprême du Royaume-Uni et la Cour européenne des droits de l’homme. En bref, il a défendu la cause de la transparence et la liberté d’information dans le monde entier.

5.7. Le professeur Noam Chomsky s’exprime ainsi : – « en soutenant courageusement des opinions politiques que la plupart des personnes déclarent partager, il a rendu un énorme service à tous ceux qui, dans le monde, chérissent les valeurs de la liberté et la démocratie et qui réclament donc le droit de savoir ce que font leurs représentants élus » [voir onglet 39, paragraphe 14].

L’impact positif de Julian Assange sur le monde est donc indéniable. L’hostilité qu’il a provoqué de la part de l’administration Trump est tout aussi indéniable.

Le test juridique pour les « opinions politiques »

5.8. Je suis sûr que vous connaissez les standards en la matière, à savoir si une demande est faite en raison des opinions politiques de l’accusé. Une approche large doit être adoptée lors de l’application du test. Pour ce faire, nous nous appuyons sur l’affaire Re Asliturk [2002] EWHC 2326 (autorités chargées des abus, onglet 11, paragraphes 25 – 26) qui établit clairement qu’une approche aussi large devrait être appliquée au concept d’opinions politiques. Et cela couvrira clairement les positions idéologiques d’Assange. En outre, nous nous appuyons également sur des cas tels que Emilia Gomez contre SSHD [2000] INLR 549, onglet 43 du dossier infraction politique des autorités. Celles-ci montrent que la notion d’ »opinions politiques » s’étend aux opinions politiques imputées au citoyen par l’État qui le poursuit. C’est pourquoi la caractérisation de Julian Assange et WikiLeaks en tant qu’ »agence de renseignement hostile non étatique » par M. Pompeo établit clairement qu’il a été ciblé pour ses opinions politiques. Tous les les experts dont vous avez les rapports montrent que Julian Assange a été pris pour cible en raison de la position politique qui lui a été attribuée par l’administration Trump – comme un ennemi de l’Amérique qui doit tomber.

Demain, la défense poursuivra. Je ne sais vraiment pas ce qui va se passer car je me sens pour l’instant bien trop épuisé pour être présent dès 6 heures du matin et faire la queue pour entrer. Mais j’espère que d’une manière ou d’une autre, j’arriverai à rédiger un autre rapport demain soir.

Je remercie vivement ceux qui ont fait des dons ou qui se sont inscrits pour rendre ce rapport possible.

Cet article est entièrement libre de reproduction et de publication, y compris en traduction, et j’espère vivement que les gens le feront activement. La vérité nous rendra libres.

Craig Murray

Traduction « avec plaisir, M. Murray » par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles

»» https://www.craigmurray.org.uk/archives/2020/02/your-man-in-the-public…

Source : Viktor Dedaj, Le Grand Soir,
https://www.legrandsoir.info/compte-rendu-du-proces-assange-1er-jour.html

[Ateliers constituants] HIDEUX MENSONGES DES ÉLUS SUR LES RETRAITES : proposition d’un POUVOIR POPULAIRE pour ÉVALUER LE RESPECT DES ENGAGEMENTS ET SANCTIONNER LES MENTEURS

Dans une constitution digne de ce nom (écrite et défendue par les citoyens eux-mêmes) serait institué UN POUVOIR POPULAIRE (en plus des pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire, médiatique et monétaire), incarné par exemple dans des Chambres de contrôle des élus, tirées au sort, pour ÉVALUER LE RESPECT DES ENGAGEMENTS ET SANCTIONNER LES MENTEURS.

Un bon sujet de travaux pratiques, bien d’actualité, pour vos prochains #AteliersConstituantsPopulaires 🙂

Faites-nous connaître ci-dessous vos propositions d’articles !

Étienne.


Macron Le Félon

Tous ensemble à Londres, le 24 février 2020, pour soutenir Julian Assange, journaliste exemplaire et pourtant emprisonné depuis 2012 et aujourd’hui torturé

Julian Assange a dévoué sa vie pour nous défendre, nous tous, contre les criminels au pouvoir, en dénonçant publiquement et puissamment ceux qui martyrisent et torturent leurs opposants politiques, partout sur terre.

Aujourd’hui, comble de l’injustice, Julian est seul, enfermé et torturé à son tour, par ceux-là mêmes dont il a prouvé les crimes impardonnables.

Julian Assange – Prisonnier politique depuis 2012
https://www.legrandsoir.info/julian-assange-prisonnier-politique-depuis-2012-9.html

Julian n’a plus que nous.
Privés de constitution, nous n’avons aucun moyen institutionnel pour mettre fin nous-mêmes à cette honte.
Mais nous pouvons encore nous réunir pour protester sur les lieux de pouvoirs injustes.
Si nous ne sommes que quelques centaines à nous mobiliser, les criminels souriront cyniquement, et de notre faiblesse et de l’indifférence générale à leur cruauté. Il faut que nous soyons des milliers et des milliers, pour montrer aux juges que Julian n’est pas seul, pour montrer à Julian qu’il n’est pas seul, et pour montrer à nos enfants que nous ne sommes pas des lâches, que nous avons résisté comme nous avons pu — car ce sont nos enfants qui vont vivre dans la société de violence arbitraire que nous aurons laissée s’installer chez nous sans rien dire, ou pas.

Je demande à ceux qui le peuvent — simples citoyens, mais aussi parlementaires, intellectuels, et bien sûr journalistes dignes de ce nom — de venir avec nous à Londres, lundi 24 février prochain, pour protester publiquement contre le sort infernal qui est réservé par les gouvernements à Julian Assange, héros et martyr du journalisme.

Je reproduis ci-dessous, en jaune, l’annonce des organisateurs du voyage.

J’y ajoute aussi deux vidéos que je trouve importantes, l’une de Viktor Dedaj et l’autre de Juan Branco, pour mesurer l’importance cruciale, structurelle, institutionnelle, des outils politiques que nous donne Assange, et dont veulent nous priver les voleurs de pouvoir partout sur terre.

J’y ajoute enfin, en bleu, un article bouleversant, écrit par Nils Melzer, Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, article à lire jusqu’au bout car tout les mots y sont importants, pour comprendre le scandale absolu du cas Assange et la honte inexpiable des prétendues « élites », ET SURTOUT DES PRÉTENDUS « JOURNALISTES ».

Merci pour tout ce que vous pourrez faire, à votre échelle, pour aider Julian.

Étienne.


 

24 février : Tous ensemble à Londres pour soutenir Julian Assange

La date du 24 février ouvre le départ des dernières audiences d’extradition du fondateur de WikiLeaks Julian Assange sur la demande des Etat-Unis. Sur le territoire américain Julian risque jusqu’à 175 années de prison pour avoir diffuser des documents sur la guerre en Irak et en Afghanistan dévoilant ainsi au grand jour tortures et exactions de l’armée américaine, pour avoir fait son travail de journaliste. S’il est jugé par un tribunal fédéral dans un état où la peine capitale est autorisée, il risque la peine de mort pour espionnage et divulgation de secrets d’Etat .

Nous organisons ce 23 février un départ de Paris en Bus pour Londres. Nous arriverons le 24 au matin pour commencer la manifestation et repartirons le soir afin d’être de retour le 25 au petit matin sur Paris.

Au nom de la Liberté de la presse, de la Liberté d’expression, de la Vérité nous demandons l’arrêt immédiat de la procédure d’extradition et la libération de Julian Assange.

Informations/contacts : https://www.facebook.com/events/467998704155446/

Réservations : https://yurplan.com/event/Tous-ensemble-a-Londres-pour-Julian-le-24-fevrier-2020/54080

Le Grand Soir,
https://www.legrandsoir.info/24-fevrier-tous-ensemble-a-londres-pour-soutenir-julian-assange.html

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Viktor Dedaj, sur EURÊKA, explique le scandale de l’affaire Assange

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Juan Branco, sur France Culture, explique l’importance institutionnelle du travail de Julian Assange, pour protéger les peuples — durablement et efficacement — contre les crimes de leurs représentants politiques

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Ce qui suit est à lire très attentivement, surtout la fin :

« Un système meurtrier est en train de se créer sous nos yeux » (Republik)

Nils MELZER

Une allégation de viol inventée et des preuves fabriquées en Suède, la pression du Royaume-Uni pour ne pas abandonner l’affaire, un juge partial, la détention dans une prison de sécurité maximale, la torture psychologique – et bientôt l’extradition vers les États-Unis, où il pourrait être condamné à 175 ans de prison pour avoir dénoncé des crimes de guerre. Pour la première fois, le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, Nils Melzer, parle en détail des conclusions explosives de son enquête sur le cas du fondateur de Wikileaks, Julian Assange.

1. La police suédoise a monté de toutes pièces une histoire mensongère de viol

Nils Melzer, pourquoi le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture s’intéresse-t-il à Julian Assange ?

C’est une question que le ministère allemand des affaires étrangères m’a également posée récemment : Est-ce vraiment votre mandat principal ? Assange est-il victime de la torture ?

Quelle a été votre réponse ?

L’affaire relève de mon mandat de trois manières différentes : Premièrement, Assange a publié des preuves de torture systématique. Mais au lieu des responsables de la torture, c’est Assange qui est persécuté. Deuxièmement, il a lui-même été maltraité au point qu’il présente maintenant des symptômes de torture psychologique. Et troisièmement, il doit être extradé vers un pays qui maintient des personnes comme lui dans des conditions de prison qu’Amnesty International a décrites comme de la torture. En résumé : Julian Assange a découvert la torture, a été lui-même torturé et pourrait être torturé à mort aux États-Unis. Et un tel cas n’est pas censé faire partie de mon domaine de responsabilité ? Au-delà de cela, l’affaire a une importance symbolique et touche chaque citoyen d’un pays démocratique.

Pourquoi n’avez-vous pas pris en charge l’affaire beaucoup plus tôt ?

Imaginez une pièce sombre. Soudain, quelqu’un éclaire l’éléphant qui se trouve dans la pièce – sur les criminels de guerre, sur la corruption. Assange est l’homme qui a le projecteur braqué sur l’éléphant. Les gouvernements sont brièvement sous le choc, mais ensuite ils retournent les projecteurs en l’accusant de viol. C’est une manœuvre classique lorsqu’il s’agit de manipuler l’opinion publique. L’éléphant disparaît une fois de plus dans l’obscurité, derrière les projecteurs. Et c’est Assange qui devient le centre d’attention, et on commence à se demander si Assange fait du skateboard dans l’ambassade ou s’il nourrit correctement son chat. Soudain, nous savons tous qu’il est un violeur, un hacker, un espion et un narcissique. Mais les abus et les crimes de guerre qu’il a découverts s’évanouissent dans l’obscurité. J’ai également perdu ma concentration, malgré mon expérience professionnelle, ce qui aurait dû me conduire à être plus vigilant.

Commençons par le début : Qu’est-ce qui vous a amené à vous occuper de cette affaire ?

En décembre 2018, ses avocats m’ont demandé d’intervenir. J’ai d’abord refusé. J’étais surchargé par d’autres requêtes et je ne connaissais pas vraiment l’affaire. Mon impression, largement influencée par les médias, était également influencée par le préjugé selon lequel Julian Assange était d’une certaine manière coupable et qu’il voulait me manipuler. En mars 2019, ses avocats m’ont approché pour la deuxième fois parce qu’il y avait de plus en plus d’indications qu’Assange serait bientôt expulsé de l’ambassade équatorienne. Ils m’ont envoyé quelques documents clés et un résumé de l’affaire et je me suis dit que mon intégrité professionnelle exigeait que je jette au moins un coup d’œil à ces documents.

Et ensuite ?

Il m’est rapidement apparu que quelque chose n’allait pas. Qu’il y avait une contradiction qui n’avait aucun sens pour moi, compte tenu de ma grande expérience juridique : Pourquoi une personne serait-elle soumise à neuf ans d’enquête préliminaire pour viol sans qu’aucune accusation n’ait jamais été portée contre elle ?

Est-ce que c’est inhabituel ?

Je n’ai jamais vu un cas comparable. N’importe qui peut déclencher une enquête préliminaire contre quelqu’un d’autre en allant simplement à la police et en accusant l’autre personne d’un crime. Les autorités suédoises n’ont cependant jamais été intéressées par le témoignage d’Assange. Elles l’ont délibérément laissé dans l’incertitude. Imaginez que vous soyez accusé de viol pendant neuf ans et demi par tout un appareil d’État et par les médias sans jamais avoir la possibilité de vous défendre parce qu’aucune accusation n’a jamais été portée.

Vous dites que les autorités suédoises n’ont jamais été intéressées par le témoignage d’Assange. Mais les médias et les organismes gouvernementaux ont brossé un tableau complètement différent au fil des ans : Julian Assange, disent-ils, a fui la justice suédoise pour éviter d’avoir à répondre de ses actes.

C’est ce que j’ai toujours pensé, jusqu’à ce que je commence à enquêter. C’est le contraire qui est vrai. Assange s’est mis à disposition des autorités suédoises à plusieurs reprises parce qu’il voulait répondre aux accusations. Mais les autorités ont fait de l’obstruction.

Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? ’Les autorités ont fait de l’obstruction ?’

Permettez-moi de commencer par le début. Je parle couramment le suédois et j’ai donc pu lire tous les documents originaux. J’en croyais à peine mes yeux : Selon le témoignage de la femme en question, un viol n’avait jamais eu lieu. Et ce n’est pas tout : Le témoignage de la femme a ensuite été modifié par la police de Stockholm sans qu’elle soit impliquée, afin de faire croire à un éventuel viol. J’ai tous les documents en ma possession, les e-mails, les SMS.

’Le témoignage de la femme a ensuite été modifié par la police’ – comment exactement ?

Le 20 août 2010, une femme nommée S. W. est entrée dans un poste de police de Stockholm avec une deuxième femme nommée A. A. La première femme, S. W., a déclaré qu’elle avait eu des relations sexuelles consenties avec Julian Assange, mais qu’il ne portait pas de préservatif. Elle a dit qu’elle craignait maintenant d’être infectée par le VIH et voulait savoir si elle pouvait forcer Assange à passer un test de dépistage du VIH. Elle a dit qu’elle était très inquiète. La police a écrit sa déclaration et a immédiatement informé les procureurs. Avant même que l’interrogatoire ne puisse être terminé, S. W. a été informée qu’Assange serait arrêtée pour suspicion de viol. S. W. a été choquée et a refusé de poursuivre l’interrogatoire. Alors qu’elle était encore au poste de police, elle a écrit un message texte à un ami pour lui dire qu’elle ne voulait pas incriminer Assange, qu’elle voulait juste qu’il passe un test de dépistage du VIH, mais que la police était apparemment intéressée à ’mettre la main sur lui’.

Qu’est-ce que cela signifie ?

S.W. n’a jamais accusé Julian Assange de viol. Elle a refusé de participer à un autre interrogatoire et est rentrée chez elle. Néanmoins, deux heures plus tard, un titre est apparu en première page d’Expressen, un tabloïd suédois, disant que Julian Assange était soupçonné d’avoir commis deux viols.

Deux viols ?

Oui, car il y avait la deuxième femme, A. A. Elle ne voulait pas non plus porter plainte, elle avait simplement accompagné S. W. au poste de police. Elle n’a même pas été interrogée ce jour-là. Elle a dit plus tard qu’Assange l’avait harcelée sexuellement. Je ne peux pas dire, bien sûr, si c’est vrai ou non. Je ne peux qu’indiquer l’ordre des événements : Une femme entre dans un poste de police. Elle ne veut pas porter plainte mais veut exiger un test de dépistage du VIH. La police décide alors qu’il pourrait s’agir d’un cas de viol et que cela pourrait relever du ministère public. La femme refuse d’accepter cette version des faits, puis rentre chez elle et écrit à une amie que ce n’était pas son intention, mais que la police veut ’mettre la main sur’ Assange. Deux heures plus tard, l’affaire est publiée dans le journal. Comme nous le savons aujourd’hui, les procureurs publics ont divulgué l’affaire à la presse – et ils l’ont fait sans même inviter Assange à faire une déclaration. Et la deuxième femme, qui aurait été violée selon le gros titre du 20 août, n’a été interrogée que le 21 août.

Qu’a dit la deuxième femme lorsqu’elle a été interrogée ?

Elle a dit qu’elle avait mis son appartement à la disposition d’Assange, qui était en Suède pour une conférence. Un petit appartement d’une pièce. Quand Assange était dans l’appartement, elle est rentrée plus tôt que prévu, mais lui a dit que ce n’était pas un problème et qu’ils pouvaient dormir tous les deux dans le même lit. Cette nuit-là, ils ont eu des rapports sexuels consensuels, avec un préservatif. Mais elle a dit que pendant l’acte sexuel, Assange avait intentionnellement brisé le préservatif. Si c’est vrai, alors il s’agit bien sûr d’un délit sexuel – ce qu’on appelle la ’furtivité’. Mais la femme a également dit qu’elle n’avait remarqué que plus tard que le préservatif était cassé. C’est une contradiction qui aurait absolument dû être clarifiée. Si je ne le remarque pas, alors je ne peux pas savoir si l’autre l’a intentionnellement brisé. Pas une seule trace d’ADN d’Assange ou d’A. A. n’a pu être détectée sur le préservatif qui a été présenté comme preuve.

Comment les deux femmes se connaissaient-elles ?

Elles ne se connaissaient pas vraiment. A. A., qui hébergeait Assange et lui servait d’attaché de presse, avait rencontré S. W. lors d’un événement où S. W. portait un pull en cachemire rose. Elle savait apparemment par Assange qu’il était intéressé par une rencontre sexuelle avec S. W., car un soir, elle a reçu un SMS d’une connaissance disant qu’il savait qu’Assange était chez elle et que elle, la connaissance, aimerait contacter Assange. A. A. a répondu : Assange semble coucher en ce moment avec la ’fille au cachemire’. Le lendemain matin, S. W. a parlé avec A.A. au téléphone et a dit qu’elle aussi avait couché avec Assange et qu’elle s’inquiétait maintenant d’avoir été infectée par le VIH. Cette inquiétude était apparemment réelle, car S.W. s’est même rendue dans une clinique pour une consultation. A. A. a alors suggéré : Allons à la police – ils peuvent obliger Assange à faire un test de dépistage du VIH. Les deux femmes ne se sont cependant pas rendues au poste de police le plus proche, mais à un poste assez éloigné où une amie d’A. A. travaille comme policière – qui a ensuite interrogé S. W., d’abord en présence d’A. A., ce qui n’est pas une pratique correcte. Mais jusqu’à présent, le seul problème était tout au plus un manque de professionnalisme. La malveillance délibérée des autorités n’est apparue que lorsqu’elles ont immédiatement diffusé le soupçon de viol par le biais de la presse à sensation, et ce sans interroger A. A. et en contradiction avec la déclaration de S. W. Cela a également violé une interdiction claire de la loi suédoise de divulguer les noms des victimes ou des auteurs présumés dans les affaires de délits sexuels. L’affaire a maintenant été portée à l’attention du procureur général de la capitale et elle a suspendu l’enquête sur le viol quelques jours plus tard, estimant que si les déclarations de S. W. étaient crédibles, il n’y avait aucune preuve qu’un crime avait été commis.

Mais alors l’affaire a vraiment pris son envol. Pourquoi ?

Le superviseur de la policière qui avait mené l’interrogatoire lui a écrit un e-mail lui demandant de réécrire la déclaration de S. W.

Ce document a été obtenu par la journaliste d’investigation italienne Stefania Maurizi (@SMaurizi) dans le cadre d’une requête sur la liberté d’information qui dure depuis cinq ans et qui est toujours en cours. (NdT)

Qu’est-ce que la policière a changé ?

Nous ne le savons pas, car la première déclaration a été directement réécrite dans le programme informatique et n’existe plus. Nous savons seulement que la première déclaration, selon le procureur général, ne contenait apparemment aucune indication qu’un crime avait été commis. Dans la version révisée, il est dit que les deux ont eu des rapports sexuels à plusieurs reprises – consensuels et avec un préservatif. Mais le matin, selon la déclaration révisée, la femme s’est réveillée parce qu’il a essayé de la pénétrer sans préservatif. Elle demande : ’Est-ce que tu portes un préservatif ?’ Il répond : ’Non.’ Puis elle dit : ’Tu as intérêt à ne pas avoir le SIDA’ et lui permet de continuer. La déclaration a été éditée sans la participation de la femme en question et n’a pas été signée par elle. Il s’agit d’une preuve manipulée à partir de laquelle les autorités suédoises ont ensuite fabriqué une histoire de viol.

Pourquoi les autorités suédoises feraient-elles une telle chose ?

Le moment est décisif : fin juillet, Wikileaks – en coopération avec le ’New York Times’, le ’Guardian’ et ’Der Spiegel’ – a publié le ’Journal de guerre afghan’. C’était l’une des plus grandes fuites de l’histoire de l’armée américaine. Les États-Unis ont immédiatement exigé que leurs alliés inondent Assange d’affaires criminelles. Nous ne connaissons pas toute la correspondance, mais Stratfor, une société de conseil en sécurité qui travaille pour le gouvernement américain, a conseillé aux responsables américains d’inonder Assange de toutes sortes d’affaires criminelles pendant les 25 années suivantes.

2. Assange prend contact avec la justice suédoise à plusieurs reprises pour faire une déclaration – mais il est ignoré

Pourquoi Assange ne s’est-il pas rendu à la police à l’époque ?

Il l’a fait. Je l’ai déjà mentionné.

Pouvez-vous préciser ?

Assange a appris les allégations de viol par la presse. Il a pris contact avec la police pour pouvoir faire une déclaration. Bien que le scandale ait atteint le public, il n’a été autorisé à le faire que neuf jours plus tard, après que l’accusation de viol de S. W. n’ait plus été retenue. Mais la procédure relative au harcèlement sexuel de A. A. était en cours. Le 30 août 2010, Assange s’est présenté au poste de police pour faire une déclaration. Il a été interrogé par la même policière qui avait depuis ordonné que la déclaration soit révisée par S. W. Au début de la conversation, Assange a dit qu’il était prêt à faire une déclaration, mais a ajouté qu’il ne voulait pas lire à nouveau sa déclaration dans la presse. C’est son droit, et il a reçu l’assurance que ce serait le cas. Mais le soir même, tout était à nouveau dans les journaux. Cela ne pouvait venir que des autorités car personne d’autre n’était présent lors de son interrogatoire. L’intention était très clairement de salir son nom.

D’où venait l’histoire selon laquelle Assange cherchait à fuir la justice suédoise ?

Cette version a été fabriquée, mais elle n’est pas conforme aux faits. S’il avait essayé de se cacher, il ne se serait pas présenté au poste de police de son plein gré. Sur la base de la déclaration révisée de S.W., un appel a été déposé contre la tentative du procureur de suspendre l’enquête, et le 2 septembre 2010, la procédure de viol a été reprise. Un représentant légal du nom de Claes Borgström a été nommé aux frais de l’État pour les deux femmes. L’homme était un associé du cabinet d’avocats de l’ancien ministre de la Justice, Thomas Bodström, sous la supervision duquel le personnel de sécurité suédois avait arrêté deux hommes que les États-Unis avaient trouvés suspects au centre de Stockholm. Les hommes ont été arrêtés sans aucune forme de procédure judiciaire, puis remis à la CIA, qui a procédé à leur torture. Cela montre plus clairement la toile de fond transatlantique de cette affaire. Après la reprise de l’enquête sur le viol, Assange a indiqué à plusieurs reprises, par l’intermédiaire de son avocat, qu’il souhaitait répondre aux accusations. La procureure responsable n’a cessé de retarder. Un jour, cela ne correspondait pas à l’emploi du temps de la procureure, et l’autre jour, le fonctionnaire de police responsable était malade. Trois semaines plus tard, son avocat a finalement écrit qu’Assange devait vraiment se rendre à Berlin pour une conférence et lui a demandé s’il était autorisé à quitter le pays. Le ministère public lui a donné l’autorisation écrite de quitter la Suède pour de courtes périodes.

Et ensuite ?

La question est la suivante : Le jour où Julian Assange a quitté la Suède, à un moment où il n’était pas clair s’il partait pour une courte ou une longue période, un mandat d’arrêt a été émis contre lui. Il a pris l’avion avec Scandinavian Airlines de Stockholm à Berlin. Pendant le vol, ses ordinateurs portables ont disparu de ses bagages enregistrés. À son arrivée à Berlin, Lufthansa a demandé une enquête à SAS, mais la compagnie aérienne a apparemment refusé de fournir la moindre information.

Pourquoi ?

C’est exactement le problème. Dans ce cas, il se passe constamment des choses qui ne devraient pas être possibles, à moins de les voir sous un autre angle. Assange, en tout cas, a poursuivi sa route vers Londres, mais n’a pas cherché à fuir la justice. Par l’intermédiaire de son avocat suédois, il a proposé aux procureurs plusieurs dates possibles d’interrogatoire en Suède – cette correspondance existe. Ensuite, il se produit ceci : Assange a eu vent du fait qu’une affaire pénale secrète avait été ouverte contre lui aux États-Unis. À l’époque, cela n’a pas été confirmé par les États-Unis, mais aujourd’hui, nous savons que c’est vrai. À partir de ce moment, l’avocat d’Assange a commencé à dire que son client était prêt à témoigner en Suède, mais il a exigé l’assurance diplomatique que la Suède ne l’extraderait pas vers les États-Unis.

Était-ce même un scénario réaliste ?

Absolument. Quelques années auparavant, comme je l’ai déjà mentionné, le personnel de sécurité suédois avait remis à la CIA deux demandeurs d’asile, tous deux enregistrés en Suède, sans aucune procédure judiciaire. Les abus avaient déjà commencé à l’aéroport de Stockholm, où ils ont été maltraités, drogués et emmenés par avion en Égypte, où ils ont été torturés. Nous ne savons pas s’il s’agissait des seuls cas de ce genre. Mais nous sommes au courant de ces cas parce que les hommes ont survécu. Tous deux ont ensuite déposé des plaintes auprès des agences de défense des droits de l’homme des Nations unies et ont eu gain de cause. La Suède a été obligée de verser à chacun d’eux un demi-million de dollars de dommages et intérêts.

La Suède a-t-elle accepté les demandes présentées par Assange ?

Les avocats affirment que pendant les sept années où Assange a vécu à l’ambassade équatorienne, ils ont fait plus de 30 offres pour qu’Assange se rende en Suède – en échange d’une garantie qu’il ne serait pas extradé vers les États-Unis. Les Suédois ont refusé de fournir une telle garantie en faisant valoir que les États-Unis n’avaient pas fait de demande officielle d’extradition.

Que pensez-vous de la demande formulée par les avocats d’Assange ?

Ces assurances diplomatiques sont une pratique internationale courante. Les personnes demandent des assurances qu’elles ne seront pas extradées vers des endroits où il existe un risque de graves violations des droits de l’homme, que le pays en question ait ou non déposé une demande d’extradition. Il s’agit d’une procédure politique, et non juridique. Voici un exemple : Supposons que la France demande à la Suisse d’extrader un homme d’affaires kazakh qui vit en Suisse mais qui est recherché à la fois par la France et le Kazakhstan pour des allégations de fraude fiscale. La Suisse ne voit aucun danger de torture en France, mais pense qu’un tel danger existe au Kazakhstan. C’est ce que la Suisse dit à la France : Nous allons vous extrader l’homme, mais nous voulons l’assurance diplomatique qu’il ne sera pas extradé vers le Kazakhstan. La réponse de la France est négative : ’Le Kazakhstan n’a même pas déposé de demande !’ Ils nous donneraient plutôt une telle assurance, bien entendu. Les arguments de la Suède étaient, au mieux, ténus. Cela en fait partie. L’autre, et je le dis sur la base de toute mon expérience dans les coulisses de la pratique internationale standard : Si un pays refuse de fournir une telle assurance diplomatique, alors tous les doutes sur les bonnes intentions du pays en question sont justifiés. Pourquoi la Suède ne devrait-elle pas fournir de telles assurances ? D’un point de vue juridique, après tout, les États-Unis n’ont absolument rien à voir avec les procédures suédoises en matière de délits sexuels.

Pourquoi la Suède n’a-t-elle pas voulu offrir une telle assurance ?

Il suffit de voir comment l’affaire a été gérée : Pour la Suède, il n’a jamais été question des intérêts des deux femmes. Même après sa demande d’assurance qu’il ne serait pas extradé, Assange voulait toujours témoigner. Il a dit : Si vous ne pouvez pas garantir que je ne serai pas extradé, alors je suis prêt à être interrogé à Londres ou par liaison vidéo.

Mais est-il normal, ou même légalement acceptable, que les autorités suédoises se rendent dans un autre pays pour un tel interrogatoire ?

C’est une indication supplémentaire que la Suède n’a jamais été intéressée par la découverte de la vérité. Pour ce type de questions judiciaires, il existe un traité de coopération entre le Royaume-Uni et la Suède, qui prévoit que les fonctionnaires suédois peuvent se rendre au Royaume-Uni, ou vice versa, pour mener des interrogatoires ou que ces interrogatoires peuvent avoir lieu par liaison vidéo. Pendant la période en question, de tels interrogatoires entre la Suède et l’Angleterre ont eu lieu dans 44 autres affaires. Ce n’est que dans le cas de Julian Assange que la Suède a insisté sur le fait qu’il était essentiel qu’il comparaisse en personne.

3. Lorsque la plus haute juridiction suédoise a finalement obligé les procureurs de Stockholm à porter des accusations ou à suspendre l’affaire, les autorités britanniques ont exigé : « Ne vous dégonflez pas ! »

Pourquoi ?

Il n’y a qu’une seule explication pour tout – pour le refus d’accorder des assurances diplomatiques, pour le refus de l’interroger à Londres : Ils voulaient l’appréhender pour pouvoir l’extrader vers les États-Unis. Le nombre d’infractions à la loi qui se sont accumulées en Suède en quelques semaines seulement pendant l’enquête criminelle préliminaire est tout simplement grotesque. L’État a affecté un conseiller juridique aux femmes qui leur a dit que l’interprétation pénale de ce qu’elles avaient vécu dépendait de l’État, et non plus d’elles. Lorsque leur conseiller juridique a été interrogé sur les contradictions entre le témoignage des femmes et le récit auquel se conforment les fonctionnaires, le conseiller juridique a déclaré, en référence aux femmes ’ah, mais elles ne sont pas avocates’. Mais les procureurs publics ont refusé pendant cinq ans d’interroger Assange sur la question du préservatif prétendument déchiré intentionnellement – au point que le délai de prescription a expiré. Dans la deuxième affaire – l’affaire de viol fabriquée par les autorités, à laquelle s’applique un délai de prescription de dix ans – les avocats d’Assange ont demandé à la plus haute juridiction suédoise de forcer les procureurs publics à porter plainte ou à suspendre l’affaire. Lorsque les Suédois ont dit au Royaume-Uni qu’ils pourraient être contraints d’abandonner l’affaire, les Britanniques ont répondu, inquiets : ’Surtout ne vous dégonflez pas !!’

Vous êtes sérieux ?

Oui, les Britanniques, ou plus précisément le Crown Prosecution Service, voulaient empêcher la Suède d’abandonner l’affaire à tout prix. Mais en réalité, les Anglais auraient dû être heureux de ne plus avoir à dépenser des millions de dollars de l’argent des contribuables pour maintenir l’ambassade équatorienne sous surveillance constante afin d’empêcher la fuite d’Assange.

Pourquoi les Britanniques étaient-ils si désireux d’empêcher les Suédois de clore l’affaire ?

Il faut cesser de croire qu’il y avait vraiment un intérêt à mener une enquête sur un délit sexuel. Ce que Wikileaks a fait est une menace pour l’élite politique aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France et en Russie dans une même mesure. Wikileaks publie des informations d’État secrètes – ils sont opposés à la classification. Et dans un monde, même dans les démocraties dites matures, où le secret est devenu omniprésent, cela est considéré comme une menace fondamentale. Assange a clairement indiqué que les pays ne sont plus aujourd’hui intéressés par la confidentialité légitime, mais par la suppression d’informations importantes sur la corruption et les crimes. Prenez l’archétype de l’affaire Wikileaks à partir des fuites fournies par Chelsea Manning : La vidéo dite ’Collateral Murder’. (Note de l’éditeur : Le 5 avril 2010, Wikileaks a publié une vidéo classifiée de l’armée américaine qui montrait le meurtre de plusieurs personnes à Bagdad par des soldats américains, dont deux employés de l’agence de presse Reuters). En tant que conseiller juridique de longue date du Comité international de la Croix-Rouge et délégué dans les zones de guerre, je peux vous le dire : La vidéo documente sans aucun doute un crime de guerre. Un équipage d’hélicoptère a simplement fauché un groupe de personnes. Il se pourrait même qu’une ou deux de ces personnes portent une arme, mais les blessés ont été ciblés intentionnellement. C’est un crime de guerre. ’Il est blessé’, vous pouvez entendre un Américain dire. ’Je tire.’ Et puis ils rient. Puis une camionnette arrive pour sauver les blessés. Le chauffeur a deux enfants avec lui. On entend les soldats dire : C’est de leur faute s’ils emmènent leurs enfants sur un champ de bataille. Et puis ils ouvrent le feu. Le père et les blessés sont immédiatement tués, bien que les enfants survivent avec de graves blessures. Grâce à la publication de la vidéo, nous sommes devenus les témoins directs d’un massacre criminel et inadmissible.

Que doit faire une démocratie constitutionnelle dans une telle situation ?

Une démocratie constitutionnelle enquêterait probablement sur Chelsea Manning pour violation du secret officiel parce qu’elle a transmis la vidéo à Assange. Mais elle ne s’en prendrait certainement pas à Assange, car il a publié la vidéo dans l’intérêt public, conformément aux pratiques du journalisme d’investigation classique. Mais plus que tout, une démocratie constitutionnelle enquêterait et punirait les criminels de guerre. Ces soldats doivent être derrière les barreaux. Mais aucune enquête criminelle n’a été lancée. Au lieu de cela, l’homme qui a informé le public est enfermé dans une détention pré-extradition à Londres et risque une peine possible aux Etats-Unis allant jusqu’à 175 ans de prison. C’est une peine complètement absurde. En comparaison : Les principaux criminels de guerre du tribunal yougoslave ont été condamnés à 45 ans de prison. Cent soixante-quinze ans de prison dans des conditions qui ont été jugées inhumaines par le rapporteur spécial des Nations unies et par Amnesty International. Mais ce qui est vraiment horrifiant dans cette affaire, c’est l’anarchie qui s’est développée : Les puissants peuvent tuer sans crainte d’être punis et le journalisme se transforme en espionnage. Dire la vérité devient un crime.

Qu’est-ce qui attend Assange une fois qu’il aura été extradé ?

Il ne bénéficiera pas d’un procès conforme à l’État de droit. C’est une autre raison pour laquelle son extradition ne devrait pas être autorisée. Assange sera jugé par un jury à Alexandria, en Virginie – la fameuse ’Espionage Court’ où les États-Unis jugent toutes les affaires de sécurité nationale. Le choix du lieu n’est pas une coïncidence, car les membres du jury doivent être choisis en proportion de la population locale, et 85 % des habitants d’Alexandrie travaillent dans le domaine de la sécurité nationale – à la CIA, à la NSA, au ministère de la défense et au département d’État. Lorsque des personnes sont jugées pour atteinte à la sécurité nationale devant un tel jury, le verdict est clair dès le départ. Les affaires sont toujours jugées devant le même juge à huis clos et sur la base de preuves classifiées. Personne n’a jamais été acquitté dans une telle affaire. Le résultat est que la plupart des accusés parviennent à un accord, dans lequel ils admettent une culpabilité partielle afin de recevoir une peine plus légère.

Vous dites que Julian Assange ne bénéficiera pas d’un procès équitable aux États-Unis ?

Sans aucun doute. Tant que les employés du gouvernement américain obéissent aux ordres de leurs supérieurs, ils peuvent participer à des guerres d’agression, à des crimes de guerre et à des actes de torture en sachant parfaitement qu’ils n’auront jamais à répondre de leurs actes. Qu’est-il advenu des leçons tirées des procès de Nuremberg ? J’ai travaillé assez longtemps dans des zones de conflit pour savoir que les erreurs se produisent en temps de guerre. Ce ne sont pas toujours des actes criminels sans scrupules. C’est en grande partie le résultat du stress, de l’épuisement et de la panique. C’est pourquoi je peux absolument comprendre quand un gouvernement dit : Nous allons faire éclater la vérité et, en tant qu’État, nous assumons l’entière responsabilité des dommages causés, mais si le blâme ne peut être directement attribué à des individus, nous n’imposerons pas de punitions draconiennes. Mais il est extrêmement dangereux que la vérité soit étouffée et que les criminels ne soient pas traduits en justice. Dans les années 1930, l’Allemagne et le Japon ont quitté la Société des Nations. Quinze ans plus tard, le monde était en ruines. Aujourd’hui, les États-Unis se sont retirés du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, et ni le massacre des ’meurtres collatéraux’, ni la torture pratiquée par la CIA après le 11 septembre, ni la guerre d’agression contre l’Irak n’ont donné lieu à des enquêtes criminelles. Aujourd’hui, le Royaume-Uni suit cet exemple. Le Comité de sécurité et de renseignement du parlement britannique a publié deux rapports détaillés en 2018, montrant que la Grande-Bretagne était beaucoup plus impliquée dans le programme secret de torture de la CIA qu’on ne le pensait auparavant. Le comité a recommandé une enquête officielle. La première chose que Boris Johnson a faite après être devenu Premier ministre a été d’annuler cette enquête.

4. Au Royaume-Uni, les violations des conditions de mise en liberté sous caution ne sont généralement sanctionnées que par des amendes ou, tout au plus, par quelques jours de prison. Mais Assange a reçu 50 semaines dans une prison de haute sécurité sans avoir la possibilité de préparer sa propre défense

En avril, Julian Assange a été traîné hors de l’ambassade équatorienne par la police britannique. Que pensez-vous de ces événements ?

En 2017, un nouveau gouvernement a été élu en Équateur. En réponse, les États-Unis ont écrit une lettre indiquant qu’ils étaient désireux de coopérer avec l’Équateur. Il y avait bien sûr beaucoup d’argent en jeu, mais il y avait un obstacle : Julian Assange. Le message était que les États-Unis étaient prêts à coopérer si l’Équateur remettait Assange aux États-Unis. Ils lui ont rendu la vie difficile. Mais il est resté. L’Équateur a alors annulé son amnistie et a donné le feu vert à la Grande-Bretagne pour l’arrêter. Comme le gouvernement précédent lui avait accordé la citoyenneté équatorienne, le passeport d’Assange a également dû être révoqué, car la constitution équatorienne interdit l’extradition de ses propres citoyens. Tout cela s’est passé du jour au lendemain et sans aucune procédure judiciaire. Assange n’a pas eu la possibilité de faire une déclaration ni d’avoir recours à un recours juridique. Il a été arrêté par les Britanniques et conduit le jour même devant un juge britannique, qui l’a condamné pour violation de sa liberté sous caution.

Que pensez-vous de ce verdict accéléré ?

Assange n’a eu que 15 minutes pour se préparer avec son avocat. Le procès lui-même n’a également duré que 15 minutes. L’avocat d’Assange a posé un épais dossier sur la table et a fait une objection formelle à l’un des juges pour conflit d’intérêt parce que son mari avait été exposé par Wikileaks dans 35 cas. Mais le juge principal a balayé ces préoccupations sans les examiner plus avant. Il a déclaré qu’accuser son collègue de conflit d’intérêts était un affront. Assange lui-même n’a prononcé qu’une seule phrase pendant toute la procédure : ’Je plaide non coupable.’ Le juge s’est tourné vers lui et a dit : ’Vous êtes un narcissique qui ne peut pas aller au-delà de son propre intérêt. Je vous condamne pour violation de la liberté sous caution.’

Si je vous comprends bien : Julian Assange n’a jamais eu sa chance depuis le début ?

C’est le but. Je ne dis pas que Julian Assange est un ange ou un héros. Mais il n’a pas à l’être. Nous parlons des droits de l’homme et non des droits des héros ou des anges. Assange est une personne, et il a le droit de se défendre et d’être traité avec humanité. Peu importe de quoi il est accusé, Assange a droit à un procès équitable. Mais ce droit lui a été délibérément refusé – en Suède, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Équateur. Au lieu de cela, il a été laissé à pourrir pendant près de sept ans dans les limbes d’une pièce. Puis, il a été soudainement été traîné dehors et condamné en quelques heures et sans aucune préparation pour une violation de la liberté sous caution qui consistait à lui avoir accordé l’asile diplomatique d’un autre État membre des Nations unies sur la base de persécutions politiques, comme le veut le droit international et comme l’ont fait d’innombrables dissidents chinois, russes et autres dans les ambassades occidentales. Il est évident que ce à quoi nous avons affaire ici, c’est la persécution politique. En Grande-Bretagne, les violations de la liberté sous caution entraînent rarement des peines de prison – elles ne sont généralement passibles que d’amendes. En revanche, Assange a été condamné dans le cadre d’une procédure sommaire à 50 semaines dans une prison de haute sécurité – une peine clairement disproportionnée qui n’avait qu’un seul but : détenir Assange suffisamment longtemps pour que les États-Unis puissent préparer leur dossier d’espionnage contre lui.

En tant que rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, qu’avez-vous à dire sur ses conditions d’emprisonnement actuelles ?

La Grande-Bretagne a refusé à Julian Assange tout contact avec ses avocats aux États-Unis, où il fait l’objet de procédures secrètes. Son avocate britannique s’est également plainte de n’avoir même pas eu suffisamment accès à son client pour examiner avec lui les documents et les preuves du tribunal. Jusqu’en octobre, il n’était pas autorisé à avoir un seul document de son dossier avec lui dans sa cellule. Il s’est vu refuser son droit fondamental de préparer sa propre défense, tel que garanti par la Convention européenne des droits de l’homme. A cela s’ajoutent la mise à l’isolement presque totale et la peine totalement disproportionnée pour violation de la liberté sous caution. Dès qu’il sortait de sa cellule, les couloirs étaient vidés pour l’empêcher d’avoir des contacts avec les autres détenus.

Et tout cela à cause d’une simple violation de la liberté sous caution ? À quel moment l’emprisonnement devient-il une torture ?

Julian Assange a été intentionnellement torturé psychologiquement par la Suède, la Grande-Bretagne, l’Équateur et les États-Unis, d’abord par le traitement hautement arbitraire des procédures engagées contre lui. La façon dont la Suède a poursuivi l’affaire, avec l’aide active de la Grande-Bretagne, visait à le mettre sous pression et à le piéger dans l’ambassade. La Suède ne s’est jamais souciée de trouver la vérité et d’aider ces femmes, mais de pousser Assange dans un coin. Il s’agit d’un abus des procédures judiciaires visant à pousser une personne dans une position où elle est incapable de se défendre. À cela s’ajoutent les mesures de surveillance, les insultes, les indignités et les attaques de la part de politiciens de ces pays, jusqu’aux menaces de mort. Cet abus constant du pouvoir de l’État a déclenché un stress et une anxiété importants à Assange et a entraîné des dommages cognitifs et neurologiques mesurables. J’ai rendu visite à Assange dans sa cellule à Londres en mai 2019, en compagnie de deux médecins expérimentés et très respectés, spécialisés dans l’examen médico-légal et psychologique des victimes de la torture. Le diagnostic posé par les deux médecins était clair : Julian Assange présente les symptômes typiques de la torture psychologique. S’il ne reçoit pas rapidement une protection, sa santé risque de se détériorer rapidement et la mort pourrait en être l’une des conséquences.

Six mois après qu’Assange ait été placé en détention pré-extradition en Grande-Bretagne, la Suède a tranquillement abandonné les poursuites contre lui en novembre 2019, après neuf longues années. Pourquoi ?

L’État suédois a passé près d’une décennie à présenter intentionnellement Julian Assange au public comme un délinquant sexuel. Puis, ils ont soudainement abandonné l’affaire contre lui sur la base du même argument que celui utilisé par la première procureure de Stockholm en 2010, lorsqu’elle a initialement suspendu l’enquête après seulement cinq jours : La déclaration de la femme était crédible, mais il n’y avait aucune preuve qu’un crime avait été commis. Il s’agit d’un scandale incroyable. Mais le moment choisi n’était pas un accident. Le 11 novembre, un document officiel que j’avais envoyé au gouvernement suédois deux mois auparavant a été rendu public. Dans ce document, j’ai demandé au gouvernement suédois de fournir des explications sur une cinquantaine de points concernant les implications en matière de droits de l’homme de la manière dont l’affaire était traitée. Comment est-il possible que la presse ait été immédiatement informée malgré l’interdiction de le faire ? Comment est-il possible qu’un soupçon ait été rendu public alors que l’interrogatoire n’avait pas encore eu lieu ? Comment est-il possible que vous disiez qu’un viol a été commis alors que la femme impliquée conteste cette version des faits ? Le jour où le document a été rendu public, j’ai reçu une réponse dérisoire de la Suède : Le gouvernement n’a pas d’autre commentaire à faire sur cette affaire.

Que signifie cette réponse ?

Il s’agit d’un aveu de culpabilité.

Comment cela ?

En tant que rapporteur spécial des Nations unies, j’ai été chargé par la communauté internationale des nations d’examiner les plaintes déposées par les victimes de la torture et, si nécessaire, de demander des explications ou des enquêtes aux gouvernements. C’est le travail quotidien que je fais avec tous les États membres des Nations unies. D’après mon expérience, je peux dire que les pays qui agissent de bonne foi sont presque toujours intéressés à me fournir les réponses dont j’ai besoin pour mettre en évidence la légalité de leur comportement. Lorsqu’un pays comme la Suède refuse de répondre aux questions posées par le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, cela montre que le gouvernement est conscient de l’illégalité de son comportement et qu’il ne veut pas en assumer la responsabilité. Ils ont arrêté et abandonné l’affaire une semaine plus tard parce qu’ils savaient que je ne reculerais pas. Lorsque des pays comme la Suède se laissent manipuler de la sorte, nos démocraties et nos droits de l’homme sont alors confrontés à une menace fondamentale.

Vous pensez que la Suède était pleinement consciente de ce qu’elle faisait ?

Oui. De mon point de vue, la Suède a très clairement agi de mauvaise foi. Si elle avait agi de bonne foi, il n’y aurait eu aucune raison de refuser de répondre à mes questions. Il en va de même pour les Britanniques : Après ma visite à Assange en mai 2019, ils ont mis six mois pour me répondre – dans une lettre d’une seule page, qui se limitait essentiellement à rejeter toutes les accusations de torture et toutes les incohérences de la procédure judiciaire. Si vous jouez à ce genre de jeu, quel est l’intérêt de mon mandat ? Je suis le rapporteur spécial sur la torture pour les Nations unies. J’ai pour mandat de poser des questions claires et d’exiger des réponses. Quelle est la base juridique permettant de refuser à une personne son droit fondamental à se défendre ? Pourquoi un homme qui n’est ni dangereux ni violent est-il maintenu en isolement pendant plusieurs mois alors que les normes des Nations unies interdisent légalement l’isolement pendant des périodes dépassant 15 jours ? Aucun de ces États membres des Nations unies n’a ouvert d’enquête, ni répondu à mes questions, ni même manifesté un intérêt pour le dialogue.

5. Une peine de prison de 175 ans pour le journalisme d’investigation : Le précédent que pourrait créer l’affaire USA contre Julian Assange

Que signifie le refus des États membres de l’ONU de fournir des informations à leur propre rapporteur spécial sur la torture ?

Qu’il s’agit d’une affaire arrangée d’avance. Un simulacre de procès doit être utilisé pour faire un exemple de Julian Assange. Le but est d’intimider d’autres journalistes. L’intimidation, d’ailleurs, est l’un des principaux objectifs de l’utilisation de la torture dans le monde. Le message que nous devons tous recevoir est le suivant : Voici ce qui vous arrivera si vous imitez le modèle de Wikileaks. C’est un modèle qui est dangereux parce qu’il est si simple : Les personnes qui obtiennent des informations sensibles de leur gouvernement ou de leur entreprise les transfèrent à Wikileaks, mais le dénonciateur reste anonyme. La réaction montre à quel point la menace est perçue comme importante : Quatre pays démocratiques ont uni leurs forces – les États-Unis, l’Équateur, la Suède et le Royaume-Uni – afin d’utiliser leur pouvoir pour dépeindre un homme comme un monstre afin qu’il puisse ensuite être brûlé sur le bûcher sans aucun tollé. Cette affaire est un énorme scandale et représente l’échec de l’État de droit occidental. Si Julian Assange est reconnu coupable, ce sera une condamnation à mort pour la liberté de la presse.

Que signifierait ce précédent éventuel pour l’avenir du journalisme ?

Sur le plan pratique, cela signifie que vous, en tant que journaliste, devez maintenant vous défendre. Car si le journalisme d’investigation est classé comme de l’espionnage et peut être incriminé dans le monde entier, alors la censure et la tyrannie s’ensuivront. Un système meurtrier est en train de se créer sous nos yeux. Les crimes de guerre et la torture ne sont pas poursuivis. Des vidéos sur YouTube circulent dans lesquelles des soldats américains se vantent d’avoir poussé des femmes irakiennes au suicide par des viols systématiques. Personne n’enquête sur ce sujet. Dans le même temps, une personne qui expose de telles choses est menacée de 175 ans de prison. Pendant toute une décennie, il a été inondé d’accusations qui ne peuvent être prouvées et qui le brisent. Et personne n’est tenu de rendre des comptes. Personne n’assume de responsabilité. Cela marque une érosion du contrat social. Nous donnons des pouvoirs aux pays et nous les déléguons aux gouvernements – mais en retour, ils doivent être tenus responsables de la manière dont ils exercent ces pouvoirs. Si nous n’exigeons pas qu’ils soient tenus responsables, nous perdrons tôt ou tard nos droits. Les êtres humains ne sont pas démocratiques par nature. Le pouvoir se corrompt s’il n’est pas contrôlé. Si nous n’insistons pas pour que le pouvoir soit surveillé, le résultat est la corruption.

Vous dites que le ciblage d’Assange menace le cœur même de la liberté de la presse.

Nous verrons où nous en serons dans 20 ans si Assange est condamné – ce que vous pourrez encore écrire alors en tant que journaliste. Je suis convaincu que nous courons un grave danger de perdre la liberté de la presse. C’est déjà le cas : Soudain, le siège d’ABC News en Australie a été perquisitionné en rapport avec le ’Journal de guerre afghan’. La raison ? Une fois de plus, la presse a mis au jour des fautes commises par des représentants de l’État. Pour que la répartition des pouvoirs fonctionne, l’État doit être contrôlé par la presse en tant que quatrième pouvoir. WikiLeaks est la conséquence logique d’un processus continu d’élargissement du secret : Si la vérité ne peut plus être examinée parce que tout est gardé secret, si les rapports d’enquête sur la politique de torture du gouvernement américain sont gardés secrets et si même de grandes parties du résumé publié sont censurées, il en résulte inévitablement des fuites à un moment donné. WikiLeaks est la conséquence d’un secret omniprésent et reflète le manque de transparence de notre système politique moderne. Il y a, bien sûr, des domaines où le secret peut être vital. Mais si nous ne savons plus ce que font nos gouvernements et les critères qu’ils suivent, si les crimes ne font plus l’objet d’enquêtes, alors cela représente un grave danger pour l’intégrité de la société.

Quelles en sont les conséquences ?

En tant que rapporteur spécial des Nations unies sur la torture et, avant cela, en tant que délégué de la Croix-Rouge, j’ai été témoin de nombreuses horreurs et violences et j’ai vu à quelle vitesse des pays pacifiques comme la Yougoslavie ou le Rwanda peuvent se transformer en enfer. À l’origine de ces évolutions, il y a toujours un manque de transparence et un pouvoir politique ou économique débridé, combinés à la naïveté, l’indifférence et la malléabilité de la population. Soudain, ce qui est toujours arrivé à l’autre – torture, viol, expulsion et meurtre impunis – peut tout aussi bien nous arriver à nous ou à nos enfants. Et personne ne s’en souciera. Je peux vous le promettre.

Nils Melzer, Rapporteur spécial des Nations unies sur la torture.

Interviewé par Daniel Ryser. Photos de Yves Bachmann (non publiées dans cette version traduite), traduction (vers l’anglais) Charles Hawley

Traduction « et la grenouille dans la casserole… et l’eau qui bout… » par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles

EN COMPLÉMENT : Julian Assange & l’affaire Suédoise : Dépositions et témoignages à la police (textes complets et traduits) https://www.legrandsoir.info/julian-assange-l-affaire-suedoise-deposit…

»»https://www.republik.ch/2020/01/31/nils-melzer-about-wikileaks-founder…

Source : Le GrandSoir, 
https://www.legrandsoir.info/un-systeme-meurtrier-est-en-train-de-se-creer-sous-nos-yeux-republik.html

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[Anticonstitutionnelle et tyrannique AUTONOMISATION DE L’EXÉCUTIF] MACRON ET SES SOUTIENS : « LES RÉSEAUX SOCIAUX, VOILÀ L’ENNEMI ! », par Anne-Sophie Chazaud chez Régis de Castelnau

Je relaie ci-dessous une bonne analyse d’Anne-Sophie Chazaud, chez Régis de Castelnau.

Bien qu’universelle et éternelle, la tendance des exécutifs à s’autonomiser (à s’affranchir progressivement de tout contrôle, aussi bien institutionnel que populaire) est une tendance profondément tyrannique et dangereuse.

Une constitution digne de ce nom, c’est-à-dire d’origine populaire (et sous contrôle populaire permanent), empêcherait préventivement (et punirait curativement) de la façon la plus stricte cette dérive hautement prévisible.

#PasDeJusticeSansCitoyensConstituants

Étienne.

MACRON ET SES SOUTIENS : « LES RÉSEAUX SOCIAUX, VOILÀ L’ENNEMI ! »

par Anne-Sophie Chazaud, chez Régis de Castelnau :

https://www.vududroit.com/2020/01/macron-et-ses-soutiens-les-reseaux-sociaux-voila-lennemi/

Au dictionnaire des idées reçues de l’époque, surtout ne pas oublier de liquider l’espace de débat public des réseaux sociaux dans un tourbillon de lieux communs aussi banals que manipulateurs et liberticides.

Emmanuel Macron, dans ses vœux à la presse du lundi 15 janvier, s’est ainsi livré à un curieux exercice, quelque part entre l’esquive, le lancer de couteaux raté et la danse du ventre.

Le Président dont on connaît les relations difficiles avec la presse, -laquelle a pourtant largement contribué à sa prise de pouvoir, qui le lui a bien mal rendu par la suite-, a été pris à parti en préambule de cette rencontre, poliment mais fermement, par Olivier Bost, journaliste à RTL et président de la presse présidentielle, qui a énuméré quelques exemples des menaces dont la liberté de la presse fait l’objet de la part du pouvoir :  convocations de journalistes par la DGSI qui travaillaient notamment sur l’utilisation d’armes françaises au Yemen, loi sur le secret des affaires qui fait peser un risque juridique majeur sur la profession au regard notamment de la protection du secret des sources, difficultés rencontrées par la presse pour faire correctement son travail lors des nombreuses manifestations qui émaillent ce quinquennat en raison des réactions parfois violentes et répressives des forces de l’ordre –journalistes professionnels titulaires de leur carte de presse embarqués au commissariat, privés de leurs protections, privés de leur matériel de travail dans le suivi des manifestations, etc. Cette liste n’est pas exhaustive, loin s’en faut, et il conviendrait notamment d’y ajouter la mise en place d’un « Conseil de déontologie journalistique et de médiation » (CDJM) en décembre 2019, sous l’impulsion directe et selon les souhaits du gouvernement, ce qui laisse aisément augurer de son réel niveau d’indépendance et qui le fait davantage ressembler, pour l’heure, à une sorte de Conseil de l’Ordre des journalistes : du contrôle des « bonnes pratiques » à celui de la « bonne pensée » courtisane, il n’y a guère qu’un tout petit pas et la France n’est pas le pays du Watergate.

Face à cette situation inconfortable, Emmanuel Macron a procédé selon sa méthode favorite et éprouvée : diviser pour s’en sortir et donc, en la circonstance, dire à cette profession ce qu’elle avait envie d’entendre, puisque les discours macroniens sont une succession de propos circonstanciels, entrant souvent en contradiction les uns avec les autres et ayant pour but de donner momentanément à telle ou telle « communauté » ce qu’elle souhaite, sur le moment, recevoir comme parole.

Pour qu’un groupe identitaire se ressoude (ici celui de la corporation médiatique), il lui faut toujours, on le sait, une victime expiatoire, un bouc émissaire qui lui permettra, comme le faisait remarquer René Girard dans ses réflexions sur le Mensonge romantique et vérité romanesque, d’y fonder sa propre narration, son propre récit. La victime expiatoire ici était toute trouvée : c’est vous, c’est moi, c’est votre voisin, c’est le peuple tout entier qui trouve à s’exprimer sur les réseaux sociaux et qui le fait, horresco referens, dans une certaine liberté pas encore tout à fait tombée sous la férule du contrôle étatique lequel ne ménage toutefois pas sa peine.

Les réseaux sociaux, voilà l’ennemi ! Voilà l’ennemi constamment désigné désormais à la fois par de nombreux journalistes ou chroniqueurs mais aussi intellectuels établis qui ne supportent visiblement pas d’être dépossédés de leur pouvoir de prescription et de perdre ainsi leur position de monopole exclusif dans la fabrique de l’opinion, et c’est également l’ennemi maintes fois désigné du pouvoir qui a, sur ce sujet, depuis longtemps sonné le tocsin par une ribambelle de déclarations et de mesures profondément liberticides au regard de la liberté d’expression, mais aussi au regard de la réelle liberté d’information.

Car, il faut croire que les chantres de la disruption et de l’uberisation prônent ces méthodes dans tous les domaines de la société et du travail à l’exception de ceux qui visent leurs prés carrés… : ubérisez-vous, braves gens, mais pas dans mon domaine !

Au cours de la triste semaine de commémoration des attentats de Charlie, une presse relativement unanime, impuissante qu’elle a été à faire réellement face à la régression incontestable de la liberté d’expression, s’en est pris de manière outrancière aux réseaux sociaux accusés de tous les maux.

Or, s’il est exact que ceux-ci sont un des lieux d’action possibles pour les activistes militants de tout poil qui n’aiment rien tant que le harcèlement et la censure, ils sont loin d’en être le lieu d’action unique ni même le principal. Rappelons ainsi à toutes fins utiles que le lieu privilégié d’action néfaste des Social Justice Warriors est avant tout le terrain du harcèlement judiciaire et, que l’on sache, la justice n’a pas été visée par un semblable discours en délégitimation.

L’ennemi, la cause est entendue, ce sont donc les réseaux sociaux, c’est-à-dire cette agora du XXIème siècle permettant à l’opinion publique de s’exprimer (encore un peu) librement, d’échanger des informations, de débattre. Et, précisément, Emmanuel Macron a fustigé la société du « commentaire permanent ». Mais, qu’est-ce que le « commentaire permanent » sinon la liberté de conscience et d’expression exprimées librement en démocratie. Quelle est l’idée ? Faire taire les commentaires ? Cela porte un nom et ce nom n’est pas la démocratie.

Car, sur les réseaux sociaux, qui ne sont ni bons ni mauvais en soi –ce dont n’importe quel médiologue, même vieillissant, devrait se souvenir– se joue en réalité une question profonde qui a tout à voir avec la question du pouvoir.

Certes, au dictionnaire des idées reçues sur le sujet, surtout ne pas oublier de parler de « lynchages ». Et c’est vrai, qu’il y en a, des lynchages, -toute personne intervenant dans le débat public avec un minimum de convictions ou d’originalité est bien payée pour le savoir-, c’est vrai qu’il y a, parfois, du harcèlement, comme il y a du harcèlement partout. Ces faits tombent sous le coup de la loi pénale et il appartient à chacun, selon son souhait et sa capacité à encaisser les mauvais coups, à porter les faits répréhensibles en justice, exactement comme dans l’espace public matériel.

On parle, on bruisse, on s’offusque de « tribunaux médiatiques », de « fausses informations », de « chasses aux sorcières ». On fait la chasse à la chasse aux sorcières, on prend la pose dans une méta-chasse aux sorcières afin de se distinguer autant que faire se peut du vulgaire, comme si on n’avait d’ailleurs rien d’autre à faire lorsque le pays est au bord de la rupture sociale et politique. On prend des airs théâtraux et on aime à se faire peur. Pourtant, au-delà des outrances qui sont le propre de tous les espaces de débat public libres et démocratiques, les réseaux sociaux sont avant tout un lieu de débat et de circulation d’information comme les peuples (libres) n’en ont jamais disposé dans le passé. Et c’est bien cela qui dérange. Qui dérange à la fois ceux qui jusqu’alors en possédaient le monopole professionnel, institutionnel, académique, et ceux qui ont toujours souhaité contrôler la circulation de l’information (le pouvoir politique). Il s’agit là, une nouvelle fois, d’un petit partage du pouvoir au sein d’une caste qui n’entend pas se laisser déposséder de ses leviers d’action dans la fabrique de l’opinion et l’on retrouve ici une nouvelle variante de la scission désormais avérée en maints domaines entre le bloc élitaire et le bloc populaire, avec, du reste, à la clef, la question concrète d’un éventuel basculement politique qui est le véritable enjeu de tout cette mise en scène théâtrale et inquisitoriale.

Les journalistes ont des pratiques d’investigation (normalement…) qui apportent à leurs contenus une légitimité professionnelle. On n’imagine pas qu’ils puissent être menacés par la libre expression de l’opinion publique populaire, si ? On ne voit pas, en réalité, en quoi ces pratiques seraient concurrentielles sauf à les considérer sous l’angle d’une volonté de pouvoir et de mainmise. Il semblerait bien au contraire que ces différents biais d’approche du réel soient autant de richesses complémentaires auxquelles le journalisme apporte une valeur ajoutée, sauf si l’enjeu n’est pas le réel mais le pouvoir, ce qu’à Dieu ne plaise…

Pareillement, le pouvoir politique macronien n’a de cesse de vouloir contingenter la liberté permise par les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication, dans une constante obsession liberticide, et pour cause puisqu’il s’agit de contrôler les moyens d’une éventuelle réélection. La loi anti pseudo-fake news instaurant une sorte de magistère de la Vérité officielle, dans l’urgence par le juge des référés en période électorale, constitue à ce titre un absolu scandale antidémocratique. La loi Avia, tout pareillement, retenue par les parlementaires dans sa pire version liberticide, sanctionnant des contenus a priori et dans l’urgence (24 heures) selon des critères d’appréciation idéologique mais qui se frottera bien vite aux exigences d’un discours politiquement compatible avec les vues du pouvoir en place, fait, quant à elle, peser les pires menaces sur ce formidable espace de liberté que sont devenus les réseaux sociaux.

On a beaucoup parlé de désinformation, de fake news, de faux journalistes. Pourtant, nous n’y voyons que la peur, la peur petite-bourgeoise d’une oligarchie médiatico-politique qui s’est vue dépassée par l’expression du terrain, le peuple ayant, pendant toute la séquence de répression du mouvement des gilets jaunes, commencé par faire le travail réel d’information à la place de ceux dont c’était le métier, puisque ceux-ci étaient si frileux à le faire. Sans les images de terrain, toutes ces vidéos prises sur le vif par les citoyens, tous ces témoignages de victimes, comment un journaliste aussi irréprochable et professionnel que David Dufresne aurait-il pu nourrir son magistral travail de documentation sur les violences policières qui n’ont cessé de croître avec la gestion macronienne des conflits sociaux et politiques ? On a bien là la preuve que le journalisme et les réseaux sociaux peuvent travailler main dans la main en vue de l’élaboration de la vérité, parce que ce lieu est avant toute chose une agora et qu’en démocratie, c’est l’agora le plus important, et non les petits cénacles de l’entre-soi. Les médias mainstream ne commencent à timidement reprendre enfin la question de la répression policière inouïe qui s’est déchaînée contre le peuple français que plus d’un an après que des dizaines et des dizaines de manifestants ont été blessés, mutilés, éborgnés, arrêtés, condamnés, et ils le font seulement maintenant parce qu’ils n’ont plus le choix, mis devant le fait accompli, sauf à perdre définitivement toute crédibilité.

Sans les réseaux sociaux, la dénonciation de cette répression de masse et ces méthodes d’un autre temps n’aurait tout simplement jamais été possible. Et c’est bien, dans le fond, l’opposition sociale et politique (de tous bords) qui est en réalité dans le viseur de toutes ces mesures antidémocratiques et cet irrépressible désir de censure.

Sans les réseaux sociaux, par exemple, la [révélation de la] manipulation mensongère de la fausse attaque de la Salpêtrière n’aurait jamais non plus été possible. Sans les réseaux sociaux, Steve aurait disparu dans le silence de la nuit et dans l’oubli. Sans les réseaux sociaux, de nombreuses attaques islamistes au couteau seraient à peine évoquées. Sans les réseaux sociaux, on ne saurait rien des dégradations quotidiennes d’églises et autres lieux de culte.

A propos de fake news, d’ailleurs, le pouvoir n’est pas en reste puisqu’on apprenait que la fine équipe de conseillers macronistes entourant le Président, en la personne par exemple de l’autoproclamé progressiste Ismaël Emélien, n’avait pas hésité à produire de fausses informations Twitter (comptes anonymes et faux montages) dans le cadre de l’affaire Benalla : la propagande, c’est tout un art, et une tradition.

Enfin, Emmanuel Macron a évoqué hier, sans vergogne, une sorte « d’ordre moral » qui s’instaurerait sur les réseaux sociaux et qu’il n’approuverait pas. Pourtant, qui sont les principaux pourvoyeurs d’ordre moral, à coups de lois liberticides imbibées de politiquement correct, sinon les détenteurs post-socialistes du pouvoir actuel ? Qui a essayé, dans la loi Avia, de recaser discrètement mais sûrement le délit de blasphème à travers le concept fumeux d’islamophobie ? Qui passe son temps à moraliser sur la méchante haine au sein d’un espace de débat public réduit à n’être plus qu’une grotesque cage aux phobes ? Qui traque la parole déviante, la pensée dissidente ? Qui sonne le tocsin contre la vilaine opinion populiste, ou souverainiste ? Qui, par exemple, a qualifié de « fake news » récemment des propos d’opposants politiques à la loi sur les retraites au simple motif qu’il n’y a pas de simulateur (et pour cause, puisque le gouvernement se refuse à fournir cet outil) et que, par conséquent, toute information ou opinion sur ce sujet serait déclarée officiellement nulle et non avenue, « fausse », par le Ministère de la Vérité ?

Les réseaux sociaux, que le pouvoir politique ou le quatrième pouvoir le veuillent ou non, font désormais partie des lieux de liberté d’expression privilégiée des peuples du monde entier. Le pli est pris et lorsqu’on a goûté à une liberté, on ne retourne pas en arrière, sauf de manière autoritaire et toujours limitée dans le temps. Le combat liberticide pour y contrevenir est un combat à la fois propagandiste et d’arrière-garde. Et il serait tout à l’honneur des médias traditionnels de ne pas y apporter leur benoîte collaboration, sauf à vouloir perdre définitivement tout crédit.

On peut raisonnablement penser, en revanche, que sous l’action liberticide constante de cet exécutif à l’encontre de ces nouveaux moyens d’échanges et d’expression libre, de nombreux citoyens ne recourent, pour être à l’abri de toute censure dans les mois qui viennent et à l’approche de l’élection présidentielle où tous les moyens seront bons pour contrôler l’opinion, à ce qui se pratiquait autrefois du temps de Rousseau et Voltaire : le repli de l’hébergement des sites indépendants d’expression et d’information libre vers des pays comme la Suisse où la censure ne pourra pas s’abattre.

Anne-Sophie Chazaud

Source : « Vu du droit », https://www.vududroit.com/2020/01/macron-et-ses-soutiens-les-reseaux-sociaux-voila-lennemi/

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RÉPRESSION CONTRE LA RÉVOLUTION DES BARRIÈRES par Georges KUZMANOVIC, chez Régis de Castelnau

RÉPRESSION CONTRE LA RÉVOLUTION DES BARRIÈRES par Georges KUZMANOVIC, chez Régis de Castelnau


https://www.vududroit.com/2020/01/repression-contre-la-revolution-des-barrieres/

On peut, dans la France de 2020, ne pas être poursuivi pour un meurtre antisémite aggravé ; les femmes peuvent être violées quasi impunément ; on peut être un prédicateur fiché S financé par l’Arabie saoudite et appeler au meurtre ; on peut voler, frauder et mettre son argent dans les paradis fiscaux sans crainte ; tabasser impunément des manifestants le 1er mai en se déguisant en policier, tout en étant le toutou du Président de la République ; violer la Constitution et finir ministre en charge des retraites avant d’être remplacé à ce poste par quelqu’un d’aussi trouble ; être poursuivi pour prise illégale d’intérêts mais se maintenir au poste de président de l’Assemblée nationale ; faire 10 manifestations violentes en tant que Black Blocs et rentrer à chaque fois chez soi tranquille… mais si on a le malheur d’être Gilet Jaune, finir en prison au pas de course !

En un an, les Gilets Jaunes, pour la plupart travailleurs ou en recherche d’un véritable emploi, qui n’avaient souvent eu aucun engagement politique auparavant et qui ne demandaient qu’un peu de justice sociale et fiscale dans la cinquième puissance mondiale, se sont retrouvés avec des centaines de blessés graves – marqués, défigurés ou abîmés à vie –, mais aussi plus de 3 000 arrestations et 1 000 condamnations à de la prison ferme. Une répression digne d’un État totalitaire en panique.

Cette répression antisociale aveugle continue : ce mardi 7 janvier, le tribunal de Narbonne a condamné 21 prévenus sur 31 (tous Gilets Jaunes) à de la prison ferme. Un des condamnés, âgé de 29 ans, a même écopé d’une peine de 5 ans ferme.
Quel a été l’horrible crime de ce groupe de séditieux ?
Conspiration contre le pouvoir d’Etat ? Association terroriste ? Non ! Rien de tout cela. Ils ont commis un crime bien plus grave : dans la nuit du 1er décembre 2018, lors de l’acte III des Gilets Jaunes, ils ont incendié un péage d’autoroute !
Peut-on imaginer méfait plus odieux, plus intolérable ? C’est en tout cas ce qu’a dû se dire le très sérieux tribunal de Narbonne – qui n’a pas hésité à sanctionner sévèrement ces criminels endurcis. Ce jugement est au regard de la crise sociale que traverse la France et au regard de l’histoire de France une honte. Aucune recherche de paix sociale dans ce jugement, mais l’application assumée d’une justice de classe !

Donc, dans notre République, qui se dénature chaque jour un peu plus, des Gilets Jaunes – une émanation du peuple – ont été condamnés pour avoir incendié le bien d’une entreprise – Vinci – qui avait elle-même, par copinage politique, dépossédé le peuple de France de ses autoroutes. Car il faut quand même rappeler que les autoroutes, dont Vinci tire chaque année une fortune colossale sur le dos des Français, ont pu être construites grâce à l’impôt concédé par ces mêmes Français – ceux qui aujourd’hui, à Narbonne, finissent en prison. Jean Jaurès écrivait « Tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours et est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité ».

N’est-ce pas là une honte nationale et un danger pour la France que ces retours à un 19ème siècle de guerre de classes ? Comment pouvons-nous accepter plus longtemps cet affront à la justice sociale et à la démocratie ?

On rétorquera que beaucoup de ces manifestants – plus de 200 pour 21 condamnés, une décimation qui rappelle, elle aussi, de mauvais souvenirs – étaient sous l’emprise de l’alcool et très excités. Assurément ! C’est le propre de ces moments insurrectionnels là. Ceux qui prirent la Bastille n’étaient pas poudrés et parfumés, ni même tous sobres. Ça se saurait !

On me dira que l’incendie du péage a détruit les locaux du peloton autoroutier de la gendarmerie. Certes, et c’est bien malheureux. Mais c’est aussi un malheur que des gendarmes – des hommes d’honneur servant l’intérêt public au risque de leur vie et pour de maigres soldes – doivent défendre un « bien » qui a été spolié au peuple de France, c’est-à-dire à eux-mêmes, par quelques puissants multimilliardaires.

Je rappellerai à l’occasion de cette tragédie un moment fondamental de l’histoire de France que l’on cherche à faire oublier, surtout en ces jours de révolte populaire. Le 14 juillet 1789 – date que nous commémorons chaque année parce qu’elle symbolise la naissance de notre République –, la prise de la Bastille ne s’est pas faite spontanément, mais fut la résultante et le paroxysme d’un vaste mouvement de contestation populaire. Cette journée du 14 juillet fut précédée d’autres journées d’émeutes culminant dans l’assaut des barrières de l’octroi : le peuple – ouvriers des faubourgs et bourgeois, aussi mêlés socialement en 1789 que les Gilets Jaunes en 2018-2019 – n’en pouvait plus de payer des taxes lors de passages de barrières entourant Paris. Ces barrières n’étaient alors pas autre chose que les péages d’aujourd’hui, et, pas plus qu’aux péages d’aujourd’hui, les taxes n’étaient perçues par l’Etat directement, mais par des méga-riches, les Fermiers généraux, auxquels le roi avait délégué le droit de percevoir l’impôt.

Remarque pour nos amis les gendarmes, plaignants dans cette affaire : lors de cette « révolution des barrières », le peuple de Paris fut soutenu par les soldats du régiment des Gardes françaises, qui le soutiendront aussi lors de la prise de la Bastille. Ces Gardes françaises formeront ensuite la Garde nationale, puis… les premiers régiments de gendarmes à pied. A méditer !

Je l’affirme : les entreprises d’autoroutes comme Vinci sont les Fermiers généraux d’aujourd’hui, qui prélèvent à leur bénéfice un impôt indu sur le dos des Français. Ce droit leur a été octroyé sous la présidence de Jacques Chirac et sous le gouvernement Lionel Jospin, mais aujourd’hui le secteur privé se prépare à ramasser une manne plus importante encore, le bon roi Emmanuel Macron se montrant prêt à brader la France à ses amis les oligarques. Aéroports, barrages, retraites, assurance-maladie : c’est open bar, tout doit basculer dans le privé.

Au fait… à qui Emmanuel Macron veut-il vendre Aéroports de Paris (malgré la catastrophe de la vente de l’aéroport de Toulouse aux Chinois) ? Hé oui : à Vinci.

« Ah ! ça ira, ça ira, ça ira… »

PS : Pour ceux qui souhaitent que la « barrière » des Aéroport de Paris ne finisse pas dans l’escarcelle du Fermier Général Vinci, signez et faites signer la « Proposition de loi visant à affirmer le caractère de service public national de l’exploitation des aérodromes de Paris » proposée par des parlementaires LR, PS, LFI, UDI, PCF, EELV et MR encore soucieux de l’intérêt général.

Régis de Castelnau

Source : Vu du droit, https://www.vududroit.com/2020/01/repression-contre-la-revolution-des-barrieres/

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[Inconstitutionnelle autonomisation de l’exécutif] Les policiers autorisés, « à titre exceptionnel », à porter une cagoule en intervention

Les policiers autorisés, « à titre exceptionnel », à porter une cagoule en intervention (en 2017, déjà)

« Le Parisien » s’est procuré une note interne de la Direction générale de la police nationale détaillant les conditions dans lesquelles les policiers peuvent intervenir le visage dissimulé.

Les policiers pourront-ils avoir le visage dissimulé pendant certaines opérations ? Selon une note interne qu’a pu consulter Le Parisien, la Direction générale de la police nationale a tranché. « La cagoule ne doit être utilisée qu »à titre exceptionnel’ (expression soulignée dans la note), ‘le principe général’ restant ‘le travail à visage découvert' », rapporte le quotidien lundi 3 avril, citant des extraits de ce document adressé le 9 mars aux 66 000 membres de la sécurité publique.

Le port de la cagoule ne pourra être autorisé que dans le cadre de « missions balisées : opérations en lien avec la radicalisation, le terrorisme, le grand banditisme, escorte de détenus sensibles, assistance à des services spécialisés… », énumère Le Parisien, précisant que le texte interdit le port de la cagoule pour « les agents chargés de prendre en compte les enfants lors d’une perquisition ». « Enfin, chacun est tenu d’afficher son numéro de matricule », détaille encore Le Parisien.

Une demande des policiers

Pour expliquer ce souhait d’anonymat réclamé par les policiers, le quotidien évoque notamment l’assassinat d’un couple de policiers à leur domicile de Magnanville (Yvelines), le 13 juin 2016. « Depuis un an, nous réclamions l’élargissement du port de la cagoule en nous heurtant à un mur. Il a fallu ce drame pour que l’on débouche sur un plan sécurité publique allant vers une plus grande anonymisation des procès-verbaux des fonctionnaires », selon le secrétaire national adjoint du syndicat Alliance, Benoît Barret, cité par Le Parisien.

Ainsi, « l’administration a commandé quelque 80 000 exemplaires noirs en tissu jersey avec une ouverture ovale au niveau des yeux. Près des deux tiers seraient déjà arrivés dans les services », détaille le quotidien.

Source : Le Parisien, avril 2017, https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/police/les-policiers-autorises-a-titre-exceptionnel-a-porter-une-cagoule-en-intervention_2127963.html

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Mon commentaire :

Comme y tendent tous les exécutifs, à toutes les époques, la force publique française S’AUTONOMISE, s’affranchit elle-même progressivement de tout contrôle — ce qu’une vraie constitution empêcherait absolument et sévèrement.

Bientôt, on pourra parler de force « publique, entre guillemets parce qu’une poignée d’individus s’en seront arrogé la maîtrise et l’utiliseront comme une milice sauvage contre leurs victimes désarmées, les citoyens.

Rappel : article 16 de la DDHC, Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 :

Toute Société dans laquelle la garantie des Droits n’est pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution.

Le pouvoir exécutif en France maîtrise le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire. Confusion des pouvoirs. Nous n’avons pas de constitution. Nos vies et nos libertés dépendent du bon vouloir arbitraire d’un tyran, qui dicte ses lois, terrorise ses opposants politiques et contrôle la justice.

La responsabilité criminelle des juges, dans notre historique descente aux enfers, sera sûrement pointée par les historiens du futur.

Mais si l’on cherche la cause première de cet abus de pouvoir généralisé et impuni, la cause causale, la cause des causes, il faut bien comprendre notre part de responsabilité, nous qui ne fixons personnellement AUCUNE LIMITE à nos représentants.

#PasDeJusticeSansCitoyensConstituants

Étienne.

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Quelques signes des VIOLENCES D’ÉTAT — POLICIÈRES ET JUDICIAIRES — qui PROUVENT que nous n’avons pas de constitution digne de ce nom :