Voilà pourquoi la Corée du Nord déteste autant les États-Unis…

Voici une synthèse remarquable sur les raisons du comportement prétendument agressif de la Corée du Nord, synthèse signalée par le principal (de loin) service public d’information en France : les-crises.fr

Quand les États-Unis détruisaient un pays pour le sauver

Le 25 juin 2010 marque le soixantième anniversaire du début de la Guerre de Corée, appelée « Guerre de Libération de la patrie en République populaire démocratique de Corée.  Entre 1950 et 1953, les hostilités ont fait près de quatre millions de victimes, mais l’ héritage de cette guerre va  bien au-delà de ce bilan humain déjà terrifiant : l’accord d’armistice signé à Panmunjom le 27 juillet 1953 a scellé la division de la péninsule coréenne en établissant une ligne de démarcation militaire entre le nord et le sud, et,faute de véritable traité de paix, la Corée reste techniquement en état de belligérance.

Au lendemain de la libération de la Corée (15 août 1945), après 35 ans de colonisation japonaise, le peuple coréen pouvait pourtant légitimement prétendre à recouvrer son indépendance et sa souveraineté, comme s’y étaient engagés les pays alliés lors de la Conférence du Caire (novembre 1943).

Cette légitime aspiration de la nation coréenne ne fut malheureusement pas réalisée dans le contexte d’affrontement des grandes puissances : dès le mois de septembre 1945, deux zones d’occupation, soviétique et américaine, se mirent en place de part et d’autre du 38eme parallèle. En 1948, l’organisation d’élections séparées au sud, sous l’égide de l’ONU où les Etats-Unis disposaient de la majorité, aboutit à la création de deux Etats coréens : la République de Corée au sud, la République populaire démocratique de Corée au nord.La partition de fait de la Corée était réalisée. La nation coréenne se trouvait dramatiquement divisée contre son gré par la frontière artificielle du 38eme parallèle, autour de laquelle divers accrochages firent des milliers de morts de 1945 à 1950.

La thèse de l’offensive nord-coréenne du 25 juin 1950 servit de prétexte à une intervention militaire des Etats-Unis, dans le cadre d’une stratégie américaine globale de « refoulement du communisme ». L’intervention américaine en Corée fut légitimée par le Conseil de sécurité de l’ONU  – où l’URSS ne siégeait pas en raison du refus d’y admettre la jeune République populaire de Chine -, le président américain Harry Truman présentant alors l’envoi de troupes en Corée comme une « opération de policedont le but était de repousser un « raid de bandits contre la République de Corée« . Le président américain l’a fait sans déclaration de guerre, jusqu’alors une condition préalable à la participation militaire des Etats-Unis à l’étranger. Il a ainsi établi un précédent pour le président Lyndon Johnson qui a engagé des troupes dans la Guerre du Vietnam sans jamais solliciter un mandat du Congrès pour son action. Les interventions en Irak et en Afghanistan ont été menées selon les mêmes principes.

Pour cette »opération de police, les Etats-Unis eurent recours à des armes de destruction massive, ou menacèrent d’en utiliser, ce qui contribue encore à éclairer la situation actuelle. Comme l’écrit  l’historien américain Bruce Cumings en conclusion de l’article que nous reproduisons ci-après, la Corée du Nord tenterait, sans raison, de s’équiper en armes de destruction massive, tandis que l’opposition de Washington à cette stratégie relèverait de l’innocence originelle. Pourtant, depuis les années 1940, les Etats-Unis ont eux-mêmes utilisé ou menacé d’utiliser ces armes en Asie du Nord-Est. Ils sont la seule puissance à avoir eu recours à la bombe atomique, et leur dissuasion repose sur la menace de les employer de nouveau en Corée.

Cumings écrivait ces lignes en 2004, sous l’administration Bush. Elles restent d’une troublante actualité, surtout  après l’annonce, le 6 avril 2010, de la nouvelle posture nucléaire de l’administration Obama, selon laquelle les Etats-Unis s’autorisent à frapper la Corée du Nord avec des armes nucléaires même si celle-ci n’utilise que des armes conventionnelles.


Mémoires de feu en Corée du Nord

par Bruce Cumings

 Plutôt que d’une guerre oubliée, mieux vaudrait parler, s’agissant de la Guerre de Corée (1950-1953), d’une guerre inconnue. L’effet incroyablement destructeur des campagnes aériennes américaines contre la Corée du Nord – qui allèrent du largage continu et à grande échelle de bombes incendiaires (essentiellement au napalm) aux menaces de recours aux armes nucléaires et chimiques [1] et à la destruction de gigantesques barrages nord-coréens dans la phase finale de la guerre – est indélébile. Ces faits sont toutefois peu connus, même des historiens, et les analyses de la presse sur le problème nucléaire nord-coréen ces dix dernières années n’en font jamais fait état. [NdT : ce texte a été écrit en décembre 2004] 

La Guerre de Corée passe pour avoir été limitée, mais elle ressembla fort à la guerre aérienne contre le Japon impérial pendant la Seconde Guerre mondiale, et fut souvent menée par les mêmes responsables militaires américains. Si les attaques d’Hiroshima et de Nagasaki ont fait l’objet de nombreuses analyses, les bombardements incendiaires contre les villes japonaises et coréennes ont reçu beaucoup moins d’attention. Quant aux stratégies nucléaire et aérienne de Washington en Asie du Nord-Est après la Guerre de Corée, elles sont encore moins bien comprises, alors que ces stratégies ont défini les choix nord-coréens et demeurent un facteur-clé dans l’élaboration de la stratégie américaine en matière de sécurité nationale. (…)

Le napalm fut inventé à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Son utilisation provoqua un débat majeur pendant la Guerre du Vietnam, attisé par des photos insoutenables d’enfants qui couraient nus sur les routes, leur peau partant en lambeaux… Une quantité encore plus grande de napalm fut néanmoins larguée sur la Corée, dont l’effet fut beaucoup plus dévastateur, car la République populaire démocratique de Corée (RPDC) comptait bien plus de villes peuplées que le Nord-Vietnam. En 2003, j’ai participé à une conférence aux côtés d’anciens combattants américains de la Guerre de Corée. Lors d’une discussion à propos du napalm, un survivant de la bataille du Réservoir de Changjin (Chosin, en japonais), qui avait perdu un œil et une partie de la jambe, affirma que cette arme était bel et bien ignoble, mais qu’elle tombait sur les bonnes personnes.

Les bonnes personnes ? Comme lorsqu’un bombardement toucha par erreur une douzaine de soldats américains : Tout autour de moi, les hommes étaient brûlés. Ils se roulaient dans la neige. Des hommes que je connaissais, avec qui j’avais marché et combattu, me suppliaient de leur tirer dessus… C’était terrible. Quand le napalm avait complètement brûlé la peau, elle se détachait en lambeaux du visage, des bras, des jambes… comme des chips de pommes de terre frites.  [2]

Un peu plus tard, George Barrett, du New York Times, découvrit un tribut macabre à la totalité de la guerre moderne dans un village au nord d’Anyang (en Corée du Sud) : Les habitants de tout le village et dans les champs environnants furent tués et conservèrent exactement l’attitude qu’ils avaient lorsqu’ils furent frappés par le napalm : un homme s’apprêtait à monter sur sa bicyclette, une cinquantaine d’enfants jouaient dans un orphelinat, une mère de famille étrangement intacte tenait dans la main une page du catalogue Sears-Roebuck où était cochée la commande no 3811294 pour une “ravissante liseuse couleur corail”. Dean Acheson, secrétaire d’Etat, voulait que ce genre de reportage à sensation soit signalé à la censure afin qu’on puisse y mettre un terme . [3]

WarKorea_B-29-korea.jpg

L’un des premiers ordres d’incendier des villes et des villages que j’ai trouvés dans les archives fut donné dans l’extrême sud-est de la Corée, pendant que des combats violents se déroulaient le long du périmètre de Pusan, début août 1950, alors que des milliers de guérilleros harcelaient les soldats américains. Le 6 août 1950, un officier américain donna l’ordre à l’armée de l’air que soient oblitérées les villes suivantes : Chongsong, Chinbo et Kusu-Dong. Des bombardiers stratégiquesB-29 furent également mis à contribution pour des bombardements tactiques. Le 16 août, cinq formations de B-29 frappèrent une zone rectangulaire près du front qui comptait un grand nombre de villes et de villages, et créèrent un océan de feu en larguant des centaines de tonnes de napalm. Un ordre semblable fut émis le 20 août. Et le 26 août, on trouve dans ces mêmes archives la simple mention : Onze villages incendiés. [4]

Les pilotes avaient ordre de frapper les cibles qu’ils pouvaient discerner pour éviter de frapper des civils, mais ils bombardaient souvent des centres de population importants identifiés par radar, ou larguaient d’énormes quantités de napalm sur des objectifs secondaires lorsque la cible principale ne pouvait être atteinte. La ville industrielle de Hungnam fut la cible d’une attaque majeure le 31 juillet 1950, au cours de laquelle 500 tonnes de bombes furent lâchées à travers les nuages. Les flammes s’élevèrent jusqu’à une centaine de mètres. L’armée américaine largua 625 tonnes de bombes sur la Corée du Nord le 12 août, un tonnage qui aurait requis une flotte de 250 B-17 pendant la Seconde Guerre mondiale. Fin août, les formations de B-29 déversaient 800 tonnes de bombes par jour sur le Nord. [5] Ce tonnage consistait en grande partie en napalm pur. De juin à fin octobre 1950, les B-29 déversèrent 3,2 millions de litres de napalm.

 

Boy victim of napalm
Enfant coréen brûlé par le napalm

Au sein de l’armée de l’air américaine, certains se délectaient des vertus de cette arme relativement nouvelle, introduite à la fin de la précédente guerre, se riant des protestations communistes et fourvoyant la presse en parlant de bombardements de précision. Les civils, aimaient-ils à prétendre, étaient prévenus de l’arrivée des bombardiers par des tracts, alors que tous les pilotes savaient que ces tracts n’avaient aucun effet. [6] Cela n’était qu’un prélude à la destruction de la plupart des villes et villages nord-coréens qui allait suivre l’entrée de la Chine dans la guerre.

Larguer trente bombes atomiques ?

inchon-mcarthur.jpg

L’entrée des Chinois dans le conflit provoqua une escalade immédiate de la campagne aérienne. À compter du début novembre 1950, le général MacArthur ordonna que la zone située entre le front et la frontière chinoise soit transformée en désert, que l’aviation détruise tous les équipements, usines, villes et villages sur des milliers de kilomètres carrés du territoire nord-coréen. Comme le rapporta un attaché militaire britannique auprès du quartier général de MacArthur, le général américain donna l’ordre de détruire tous les moyens de communication, tous les équipements, usines, villes et villages à l’exception des barrages de Najin, près de la frontière soviétique et de Yalu (épargnés pour ne pas provoquer Moscou et Pékin). Cette destruction [devait] débuter à la frontière mandchoue et continuer vers le sud. Le 8 novembre 1950, 79 B-29 larguaient 550 tonnes de bombes incendiaires sur Sinuiju, la rayantde la carte. Une semaine plus tard, un déluge de napalm s’abattait sur Hoeryong dans le but de liquider l’endroit. Le 25 novembre, une grande partie de la région du Nord-Ouest entre le Yalu et les lignes ennemies plus au sud(…) est plus ou moins en feu. La zone allait bientôt devenir uneétendue déserte de terre brûlée. [7]

Tout cela se passait avant la grande offensive sino-coréenne qui chassa les forces de l’ONU du nord de la Corée. Au début de l’attaque, les 14 et 15 décembre, l’aviation américaine lâcha au-dessus de Pyongyang 700 bombes de 500 livres, du napalm déversé par des avions de combat Mustang, et 175 tonnes de bombes de démolition à retardement qui atterrirent avec un bruit sourd et explosèrent ensuite, quand les gens tentèrent de sauver les morts des brasiers allumés par le napalm. Début janvier, le général Ridgway ordonna de nouveau à l’aviation de frapper la capitale Pyongyang dans le but de détruire la ville par le feu à l’aide de bombes incendiaires (objectif qui fut accompli en deux temps, les 3 et 5 janvier 1951). A mesure que les Américains se retiraient au sud du 38eme parallèle, la politique incendiaire de la terre brûlée se poursuivit : Uijongbu, Wonju et d’autres petites villes du Sud, dont l’ennemi se rapprochait, furent la proie des flammes. [8]

Battle_of_Inchon.jpg

L’aviation militaire tenta aussi de décapiter la direction nord-coréenne. Pendant la guerre en Irak, en mars 2003, le monde a appris l’existence de la bombe surnommée MOAB (Mother of all bombs, Mère de toutes les bombes), pesant 21 500 livres et d’une capacité explosive de 18 000 livres de TNT. Newsweeken publia une photo en couverture, sous le titre Pourquoi l’Amérique fait-elle peur au monde ? ». [9]Au cours de l’hiver 1950-1951, Kim Il-sung et ses alliés les plus proches étaient revenus à leur point de départ des années 1930 et se terraient dans de profonds bunkers à Kanggye, près de la frontière mandchoue. Après trois mois de vaines recherches à la suite du débarquement d’Inchon, les B-29 larguèrent des bombes Tarzan sur Kanggye. Il s’agissait d’une bombe nouvelle, énorme, de 12 000 livres, jamais utilisée auparavant. Mais ce n’était encore qu’un pétard à côté de l’arme incendiaire ultime, la bombe atomique.

Le 9 juillet 1950, deux semaines seulement après le début de la guerre, le général MacArthur envoya au général Ridgway un message urgent qui incita les chefs d’état-major (CEM) à examiner s’il fallait ou non donner des bombes A à MacArthur. Le général Charles Bolte, chef des opérations, fut chargé de discuter avec MacArthur de l’utilisation de bombes atomiques en soutien direct aux combats terrestres.Bolte estimait qu’on pouvait réserver de 10 à 20 bombes au théâtre coréen sans que les capacités militaires globales des Etats-Unis s’en trouvent affectées outre mesure. MacArthur suggéra à Bolte une utilisation tactique des armes atomiques et lui donna un aperçu des ambitions extraordinaires qu’il nourrissait dans le cadre de la guerre, notamment l’occupation du Nord et une riposte à une potentielle intervention chinoise ou soviétique comme suit : Je les isolerai en Corée du Nord. En Corée, je vois un cul-de-sac. Les seuls passages en provenance de Mandchourie et de Vladivostok comportent de nombreux tunnels et ponts. Je vois là une occasion unique d’utiliser la bombe atomique, pour frapper un coup qui barrerait la route et demanderait un travail de réparation de six mois.

À ce stade de la guerre, toutefois, les chefs d’état-major rejetèrent l’usage de la bombe car les cibles suffisamment importantes pour nécessiter des armes nucléaires manquaient, ils redoutaient les réactions de l’opinion mondiale cinq ans après Hiroshima et ils s’attendaient que le cours de la guerre soit renversé par des moyens militaires classiques. Le calcul ne fut plus le même lorsque d’importants contingents de soldats chinois entrèrent en guerre, en octobre et novembre 1950.

Lors d’une célèbre conférence de presse, le 30 novembre, le président Truman agita la menace de la bombe atomique. [10] Ce n’était pas une bourde comme on le supposa alors. Le même jour, le général de l’armée de l’air Stratemeyer envoya l’ordre au général Hoyt Vandenberg de placer le commandement stratégique aérien en alerte afin qu’il soit prêt à envoyer sans retard des formations de bombardiers équipés de bombes moyennes en Extrême-Orient,(…) ce supplément [devant] comprendre des capacités atomiques. Le général d’aviation Curtis LeMay se souvient à juste titre que les CEM étaient parvenus auparavant à la conclusion que les armes atomiques ne seraient probablement pas employées en Corée, sauf dans le cadre d’une campagne atomique générale contre la Chine maoïste. Mais puisque les ordres changeaient en raison de l’entrée en guerre des forces chinoises, LeMay voulait être chargé de la tâche ; il déclara à Stratemeyer que son quartier général était le seul qui possédait l’expérience, la formation technique et la connaissance intime des méthodes de largage. L’homme qui dirigea le bombardement incendiaire de Tokyo en mars 1945 était prêt à mettre le cap de nouveau sur l’Extrême-Orient pour diriger les attaques. [11] Washington se souciait peu à l’époque de savoir comment Moscou allait réagir car les Américains possédaient au moins 450 bombes atomiques tandis que les Soviétiques n’en avaient que 25.

Peu de temps après, le 9 décembre, MacArthur fit savoir qu’il voulait un pouvoir discrétionnaire concernant l’utilisation des armes atomiques sur le théâtre coréen, et, le 24 décembre, il soumit une liste de cibles devant retarder l’avancée de l’ennemi pour lesquelles il disait avoir besoin de 26 bombes atomiques. Il demandait en outre que 4 bombes soient larguées sur les forces d’invasion  » et 4 autres sur lesconcentrations ennemies cruciales de moyens aériens.

Dans des interviews parues après sa mort, MacArthur affirmait avoir un plan permettant de remporter la guerre en dix jours : « J’aurais largué une trentaine de bombes atomiques (…) en mettant le paquet le long de la frontière avec la Mandchourie. » Il aurait ensuite amené 500 000 soldats de la Chine nationaliste au Yalu, puis aurait répandu derrière nous, de la mer du Japon à la mer Jaune, une ceinture de cobalt radioactif (…) dont la durée de vie active se situe entre soixante et cent vingt années. Pendant soixante ans au moins, il n’aurait pas pu y avoir d’invasion terrestre de la Corée par le nord. Il avait la certitude que les Russes n’auraient pas bougé devant cette stratégie de l’extrême : Mon plan était simple comme bonjour. [12]

La radioactivité du cobalt 60 est 320 fois plus élevée que celle du radium. Selon l’historien Carroll Quigley, une bombe H de 400 tonnes au cobalt pourrait détruire toute vie animale sur terre. Les propos bellicistes de MacArthur paraissent insensés, mais il n’était pas le seul à penser de la sorte. Avant l’offensive sino-coréenne, un comité dépendant des chefs d’état-major avait déclaré que les bombes atomiques pourraient s’avérer être le facteur décisif qui stopperait l’avancée chinoise en Corée. Au départ, on envisageait éventuellement leur utilisation dans un cordon sanitaire [pouvant] être établi par l’ONU suivant une bande située en Mandchourie juste au nord de la frontière coréenne.

La Chine en ligne de mire

Quelques mois plus tard, le député Albert Gore (le père d’Al Gore, candidat démocrate malheureux en 2000), qui s’opposa par la suite à la Guerre du Vietnam, déplorait que la Coréedétruise peu à peu la virilité américaine et suggérait de mettre fin à la guerre par quelque chose de cataclysmique, à savoir une ceinture radioactive qui diviserait la péninsule coréenne en deux de façon permanente. Bien que le général Ridgway n’ait pas parlé de bombe au cobalt, après avoir succédé à MacArthur en tant que commandant américain en Corée, il renouvela en mai 1951 la demande formulée par son prédécesseur le 24 décembre, réclamant cette fois 38 bombes atomiques. [13] Cette demande ne fut pas acceptée.

Début avril 1951, les Etats-Unis furent à deux doigts d’utiliser des armes atomiques, au moment, précisément, où Truman révoquait MacArthur. Si les informations concernant cet événement sont encore en grande partie classées secrètes, il est désormais clair que Truman ne destitua pas MacArthur uniquement en raison de son insubordination réitérée, mais parce qu’il voulait un commandant fiable sur le terrain au cas où Washington décide de recourir aux armes atomiques. En d’autres termes, Truman se débarrassa de MacArthur pour garder ouverte sa politique en matière d’armes atomiques. Le 10 mars 1951, après que les Chinois eurent massé de nouvelles forces près de la frontière coréenne et que les Soviétiques eurent stationné 200 bombardiers sur les bases aériennes de Mandchourie (d’où ils pouvaient frapper non seulement la Corée, mais les bases américaines au Japon) [14], MacArthur demanda une force atomique de type Jour J afin de conserver la supériorité aérienne sur le théâtre coréen. Le 14 mars, le général Vandenberg écrivait : Finletter et Lovett alertés sur les discussions atomiques. Je pense que tout est prêt. Fin mars, Stratemeyer rapporta que les fosses de chargement des bombes atomiques sur la base aérienne de Kadena, à Okinawa, étaient de nouveau opérationnelles. Les bombes y furent transportées en pièces détachées, puis montées sur la base, seul le noyau nucléaire restant à placer. Le 5 avril, les CEM ordonnèrent que des représailles atomiques immédiates soient lancées contre les bases mandchoues si de nouveaux contingents importants de soldats chinois se joignaient aux combats ou, semble-t-il, si des bombardiers étaient déployés de là contre des positions américaines. Le même jour, Gordon Dean, président de la Commission sur l’énergie atomique, prit des dispositions pour faire transférer 9 têtes nucléaires Mark IV au 9eme groupe de bombardiers de l’aviation militaire, affecté au transport des bombes atomiques. (…)

Les chefs d’état-major envisagèrent de nouveau l’emploi des armes nucléaires en juin 1951 – cette fois, du point de vue tactique sur le champ de bataille [15] – et ce fut le cas à maintes autres reprises jusqu’en 1953. Robert Oppenheimer, l’ancien directeur du Projet Manhattan, travailla sur le Projet Vista, destiné à évaluer la faisabilité de l’usage tactique des armes atomiques. Au début de 1951, un jeune homme du nom de Samuel Cohen, qui effectuait une mission secrète pour le département de la Défense, étudia les batailles ayant conduit à la seconde prise de Séoul et en conclut qu’il devait exister un moyen de détruire l’ennemi sans détruire la ville. Il allait devenir le père de la bombe à neutrons. [16]

Des milliers de villages anéantis

Le projet nucléaire le plus terrifiant des Etats-Unis en Corée fut probablement l’opération Hudson Harbor. Cette opération semble avoir fait partie d’un projet plus vaste portant sur l’exploitation ouverte par le département de la Défense et l’exploitation clandestine par la Central Intelligence Agency, en Corée, de la possibilité d’utiliser les armes nouvelles (un euphémisme désignant ce qu’on appelle maintenant les armes de destruction massive). (…)

Sans recourir aux armes nouvelles, bien que le napalm ait été très nouveau à l’époque, l’offensive aérienne n’en a pas moins rasé la Corée du Nord et tué des millions de civils avant la fin de la guerre. Pendant trois années, les Nord-Coréens se sont trouvés face à la menace quotidienne d’être brûlés par le napalm : On ne pouvait pas y échapper, m’a confié l’un eux en 1981. En 1952, pratiquement tout avait été complètement rasé dans le centre et le nord de la Corée. Les survivants vivaient dans des grottes. (…)

Au cours de la guerre, écrivit Conrad Crane, l’armée de l’air américaine provoqua une destruction terrible dans toute la Corée du Nord. L’évaluation à l’armistice des dégâts provoqués par les bombardements révéla que sur les 22 villes principales du pays, 18 avaient été au moins à moitié anéanties. Il ressortait d’un tableau établi par l’auteur que les grandes villes industrielles de Hamhung et de Hungnam avaient été détruites à 80 %-85 %, Sariwon à 95 %, Sinanju à 100 %, le port de Chinnamp’o à 80 % et Pyongyang à 75 %. Un journaliste britannique décrivit l’un des milliers de villages anéantis comme un monticule étendu de cendres violettes. Le général William Dean, qui fut capturé après la bataille de Taejon, en juillet 1950, et emmené au Nord, déclara par la suite qu’il ne restait de la plupart des villes et des villages qu’il vit quedes gravats ou des ruines couvertes de neige. Tous les Coréens qu’il rencontra, ou presque, avaient perdu un parent dans un bombardement. [17] Winston Churchill, vers la fin de la guerre, s’émut et déclara à Washington que, lorsque le napalm fut inventé à la fin de la Seconde Guerre mondiale, personne n’imaginait qu’on en aspergerait toute une population civile. [18]

Telle fut la guerre limitée livrée en Corée. En guise d’épitaphe à cette entreprise aérienne effrénée, citons le point de vue de son architecte, le général Curtis LeMay, qui déclara après le début de la guerre :Nous avons en quelque sorte glissé un mot sous la porte du Pentagone disant : “Laissez-nous aller là-bas (…) incendier cinq des plus grandes villes de Corée du Nord – elles ne sont pas très grandes – ça devrait régler les choses.” Eh bien, on nous a répondu par des cris – “Vous allez tuer de nombreux civils”, et “c’est trop horrible”. Pourtant, en trois ans (…), nous avons incendié toutes (sic) les villes en Corée du Nord de même qu’en Corée du Sud (…). Sur trois ans, on arrive à le faire passer, mais tuer d’un coup quelques personnes pour régler le problème, beaucoup ne peuvent pas l’encaisser. [19]

La Corée du Nord tenterait, sans raison, de s’équiper en armes de destruction massive, tandis que l’opposition de Washington à cette stratégie relèverait de l’innocence originelle. Pourtant, depuis les années 1940, les Etats-Unis ont eux-mêmes utilisé ou menacé d’utiliser ces armes en Asie du Nord-Est. Ils sont la seule puissance à avoir eu recours à la bombe atomique, et leur dissuasion repose sur la menace de les employer de nouveau en Corée.

Bruce Cumings
_____

Bruce Cumings est professeur d’histoire à l’université de Chicago. Il est auteur, entre autres, de Parallax Visions : Making Sense of American-East Asian Relations, Duke University Press, Londres, 1999 et deNorth Korea, Another Country,The New Press, New York, 2004.

[1] Stephen Endicott, Edward Hagerman, Les armes biologiques de la Guerre de Corée, Le Monde diplomatique,juillet 1999.

[2] Cité dans Clay Blair, Forgotten War,Random House, New York, 1989.

[3] Archives nationales américaines, dossier 995 000, boîte 6175, dépêche de George Barrett, 8 février 1951.

[4] Archives nationales, RG338, dossier KMAG, boîte 5418, journal KMAG, entrées des 6, 16, 20 et 26 août 1950.

[5] The New York Times, 31 juillet, 2 août et 1er septembre 1950.

[6] Voir « Air War in Korea », dans Air University Quarterly Review4, n° 2, automne 1950, pp. 19-40, et « Precision bombing », dansAir University Quartely review4, n° 4, été 1951, pp. 58-65.

[7] Archives MacArthur, RG6, boîte 1, Stratemeyer à MacArthur, 8 novembre 1950 ; Public Record Office, FO 317, pièce n° 84072, Bouchier aux chefs d’état-major, 6 novembre 1950 ; pièce no 84073, 25 novembre 1959, sitrep.

[8] Bruce Cumings, The Origins of the Korean War, tome II, Princeton University Press, 1990, pp. 753-754 ; New York Times,13 décembre 1950 et 3 janvier 1951.

[9] Newsweek, 24 mars 2003.

[10] The New York Times, 30 novembre et 1er décembre 1950.

[11] Hoyt Vandenberg Papers, boîte 86, Stratemeyer à Vandenberg, 30 novembre 1950 ; LeMay à Vandenberg, 2 décembre 1950. Voir aussi Richard Rhodes, Dark Sun : The Making of the Hydrogen Bomb, 1955, pp. 444-446.

[12] Bruce Cumings, op. cit., p. 750. Charles Willoughby Papers, boîte 8, interviews par Bob Considine et Jim Lucas en 1954 parus dans le New York Times, 9 avril 1964.

[13] Carroll Quigley, Tragedy and Hope : A History of the World in Our Time, MacMillan, New York, 1966, p. 875. C. Quigley fut le professeur préféré de William Clinton à Georgetown University. Voir aussi B. Cumings, op. cit., p. 750.

[14] Les documents rendus publics après l’effondrement de l’Union soviétique ne semblent pas corroborer cette information. Selon les historiens, les Soviétiques ne déployèrent pas une force aérienne de cette importance à l’époque, contrairement à ce que pensaient les services de renseignement – en raison peut-être d’une désinformation efficace de la part des Chinois.

[15] Il ne s’agissait pas d’utiliser des armes nucléaires dites tactiques, non encore disponibles en 1951, mais d’utiliser les Mark IV tactiquement dans les combats, comme les bombes classiques larguées par les B-29 avaient été utilisées dans les combats depuis fin août 1950.

[16] Samuel Cohen était un ami d’enfance d’Herman Kahn. Voir Fred Kaplan, The Wizards of the Armageddon, Simon & Schuster, New York, 1983, p. 220. Sur Oppenheimer et le projet Vista, voir B. Cumings, op. cit., pp. 751-752, David C. Elliot, Project Vista and Nuclear Weapons in Europe, dans International Security 2, no 1, été 1986, pp. 163-183.

[17] Conrad Crane, American Airpower Strategy in Korea,University Press of Kansas, Lawrence, 2000, pp. 168-169.

[18] Jon Halliday et Bruce Cumings, Korea : The Unknown War, Pantheon Books, New York, 1988, p. 166.

[19] John Foster Dulles Papers, histoire orale Curtis LeMay, 28 avril 1966.

 

Le Monde Diplomatique, décembre 2004

(photos ajoutées par l’AAFC)

 

Picasso_Massacre_in_Korea.jpg

Massacre en Corée, par Pablo Picasso, 1951

(Musée national Picasso – Paris)

Synthèse signalée par Olivier Berruyer, sur les-crises.fr : http://www.les-crises.fr/voila-pourquoi-la-coree-du-nord-deteste-autant-les-etats-unis/

Fil Facebook correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10155537291172317

—–

Voir aussi « La Corée est une », de Guy Dupré :

La Corée est une - Guy Dupré

12 réponses à “Voilà pourquoi la Corée du Nord déteste autant les États-Unis…

  1. Autre énorme bobard capitaliste :

    Gaël Giraud : Le mythe du ruissellement économique


    http://www.la-croix.com/amp/1200866935

    La Croix , le 1er août 2017

    Gaël Giraud, économiste en chef de l’Agence Française de Développement, directeur de recherche CNRS, professeur à l’École Nationale des Ponts et Chaussées.

    Lorsque, durant les années 1980, Margaret Thatcher et Ronald Reagan réduisirent de manière considérable la fiscalité des plus fortunés, l’argument le plus souvent invoqué par certains économistes tenait en une métaphore : le “ruissellement” de richesse descend des plus favorisés vers les plus pauvres. Il est certain que ces largesses fiscales ont fortement contribué à l’envol de la dette publique, tant aux États-Unis qu’en Angleterre.

    Ont-elles alimenté la croissance économique de ces deux pays ? Rien n’est moins sûr car la relative prospérité nord-américaine de cette décennie fut tirée, d’abord, par l’explosion des dépenses publiques orchestrées par le secrétariat d’État à la défense de l’administration Reagan. Quant à Albion – qui quémandait le secours du Fonds Monétaire International au début des années 1970 –, elle doit en grande partie son retour à meilleure fortune au pouvoir d’attraction des capitaux induit par la dérégulation financière de la City. De l’aveu du FMI (1), nous n’avons aucune preuve empirique de la théorie du ruissellement. Quelle analyse économique sous-tend donc cette métaphore que certains voudraient ressusciter aujourd’hui ?

    Épargne, épargne, croissance, emploi…

    L’argument est, en général, le suivant : les plus fortunés ont, en moyenne, une propension marginale à épargner supérieure à celle des plus pauvres. Le surcroît de richesse qui peut leur être accordé (via, e.g., une réduction d’impôt) viendra donc alimenter davantage l’épargne nationale que si cette même richesse avait été distribuée à des ménages moins favorisés. Or l’épargne gonfle l’investissement. Et l’investissement d’aujourd’hui, c’est la croissance de demain, et donc, notamment, les emplois de demain. Lesquels procureront un salaire, y compris aux moins fortunés. CQFD ?

    Cette “preuve” est fausse. Certes, les plus fortunés ont une propension à consommer inférieure à celle des plus pauvres : pour un euro de revenu supplémentaire, le centile le plus riche, en France, dépensera en moyenne moins de 70 centimes et épargnera donc au moins 30 centimes. Tandis que le décile le plus pauvre dépensera la quasi-totalité de cet euro (voire davantage car il pourra plus facilement s’endetter, en principe). Mais la part de vérité du ruissellement s’arrête là.

    Lire : Huit hommes détiennent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la population

    Une épargne qui alimente diverses bulles

    Primo, le surcroît d’épargne rendu possible par l’enrichissement des plus riches ne vient pas, ou plus, alimenter l’investissement. Si cette relation était automatique, l’économie mondiale ne serait pas piégée, comme elle l’est aujourd’hui, par un sous-investissement chronique : jamais les catégories sociales les plus favorisées n’ont autant épargné qu’aujourd’hui, et pourtant, depuis plus d’une décennie, l’investissement agrégé en fonction du revenu national ne cesse de baisser dans la plupart des pays de l’OCDE. En zone euro, d’après le FMI, il a chuté de 24 % en 2007 à 19,9 % du PIB en 2016. Que devient, par conséquent, l’épargne surabondante ? Elle est réinvestie dans des paris d’argent sur les marchés financiers et immobiliers, où elle alimente diverses bulles : celle des dérivés financiers, par exemple, dont le notionnel libellé en euro atteint, à lui seul, la somme extravagante de 80 trillions. Celle des centres-villes gentrifiés de nos capitales, également.

    Un manque d’investissement dans les économies occidentales

    Secundo, l’investissement n’a pas besoin d’épargne pour se financer. L’affirmation contraire s’appuie sur l’idée – aussi répandue que fausse – selon laquelle ce sont les dépôts (l’épargne) qui font les crédits. Dit autrement, une banque, pour prêter de l’argent, aurait besoin de l’emprunter elle-même quelque part. Au contraire, les banques commerciales (qui sont telles parce qu’elles ont reçu de l’État une délégation du pouvoir régalien de frapper monnaie) créent du crédit tous les jours. Et équilibrent leurs comptes ex post en empruntant auprès de la Banque Centrale (à taux réel négatif, en zone euro, aujourd’hui) la monnaie nécessaire pour apurer leurs transactions avec leurs contreparties et pour satisfaire aux ratios prudentiels qui encadrent leur pouvoir de création monétaire.

    D’aucuns imaginent que la création monétaire par les banques de second rang est entièrement pilotée par celle de la Banque Centrale qui in fine aurait seule le pouvoir d’accroître la quantité de monnaie en circulation. De nouveau, il s’agit d’un mythe comme l’a rappelé récemment la Banque d’Angleterre (2) : l’explosion des liquidités injectées par les Banques centrales d’Occident sur les marchés interbancaires depuis 2008 ne s’est nullement traduite par un accroissement proportionnel des crédits accordés par les banques privées à l’économie réelle. Et c’est bien là tout le problème de l’insuffisance d’investissement dans les économies occidentales.

    Des investissements qui ne créent pas toujours d’emplois.

    Tertio, depuis le début des années 1990, on assiste à l’apparition de reprises de croissance du revenu national (d’abord aux États-Unis puis, de plus en plus souvent, en Europe) qui ne s’accompagnent pas d’une hausse d’emplois. Ces jobless recoveries sont la preuve du fait que toute forme d’investissement ne crée pas nécessairement des emplois. Il en va ainsi, e.g., des investissements financés entre 2001 et 2007 en faveur de projets immobiliers dépourvus de sens en Andalousie. Les villes fantômes que ces crédits ont engendrées n’ont pas créé d’emplois !

    La solution ? Redistribuer les richesses

    Comment remédier, alors, à l’insuffisance d’investissement, notamment en Europe, principale responsable de la faiblesse de notre croissance ? En redistribuant la richesse produite par une nation à ses membres les plus pauvres. Ce qui non seulement réduira les inégalités mais favorisera une reprise durable de l’économie.

    Pourquoi ? Parce que l’accroissement de consommation que pareille redistribution engendrera est de nature à revigorer la demande, et donc à remplir les carnets d’ordre des entreprises – unique signal qui peut convaincre ces dernières d’investir à nouveau en dépit de leur propre excès d’endettement privé. (En zone euro, l’endettement des entreprises privées non-financières atteint environ 130 % du PIB, loin devant la dette publique.)

    À condition, bien sûr, que le secteur privé puisse emprunter auprès du secteur bancaire pour financer ses nouveaux investissements, et pourvu que ce surcroît de consommation ne provoque pas une flambée supplémentaire d’émissions de CO2 ou ne vienne pas simplement alimenter les importations venues de Chine. Il faut donc favoriser le crédit aux entreprises (ce à quoi Francfort s’emploie depuis plusieurs années) et redistribuer aux plus pauvres en s’assurant que ce revenu supplémentaire sera dépensé en production locale, viades circuits courts et non polluants. Comment ? Les solutions sont nombreuses : une TVA “verte”, l’incitation à la rénovation thermique, etc. Elles ne se trouvent pas à Bercy mais au Ministère de Nicolas Hulot.

    Gaël Giraud.

  2. Qu’il est beau, le monde libre !

    par Bruno GUIGUE

    Prodigue en bonnes paroles, l’Occident se veut l’incarnation des valeurs universelles. Ce parangon de la démocratie, ce champion des “droits de l’homme” convoque toujours ses vertus supposées à l’appui de ses prétentions hégémoniques. Comme si une bonne fée s’employait, magnanime, à faire coïncider sa morale et ses intérêts, il revêt ses ambitions matérielles des oripeaux de la justice et du droit. C’est ainsi que le “monde libre” pratique le bombardement de pays étrangers à des fins “démocratiques”, mais de préférence dans les contrées riches en hydrocarbures ou en ressources minières. Conjuguant la foi du charbonnier et la rapacité du capitaliste, il agit comme s’il pouvait convertir sa puissance économique en privilège moral.

    Le reste du monde n’est pas dupe, mais finalement peu importe. “Le monde libre” a toujours raison car il est du côté du Bien, et il ne risque pas la contradiction aussi longtemps qu’il est le plus fort -- c’est du moins ce qu’il croit dur comme fer. La barbarie congénitale qu’il attribue aux autres est l’envers de son monopole autoproclamé de la civilisation. Auréolé du sacro-saint “droit d’ingérence”, ce mariage réussi du sac de sable façon GI’s et du sac de riz façon Kouchner, l’Occident vassalisé par Washington s’imagine sans doute qu’il sauve le monde en le soumettant matin, midi et soir, à l’impitoyable razzia exigée par les vautours de la finance et les multinationales de l’armement.

    Cette entreprise de domination, on le sait, ne date pas d’hier. Elle s’inscrit dans la longue durée historique chère à Fernand Braudel, celle de la constitution d’une “économie-monde”. Porté par sa longueur d’avance technologique, le monde occidental s’est lancé depuis la “Renaissance” à la conquête de l’orbe terrestre. Patiemment, il s’est approprié le monde des autres, il l’a façonné à son image, le contraignant à lui obéir ou à l’imiter, éliminant au passage tous ceux qu’il jugeait inassimilables. Sans que ce tour de passe-passe ne vienne troubler ses certitudes, l’Occident s’est pensé comme une métaphore du monde. Il n’en était qu’une partie, mais il voulait en devenir le tout, de la même façon que des pays représentant 10% de la population mondiale, aujourd’hui, se prennent pour la “communauté internationale”.

    La conquête coloniale illustra au cours des trois derniers siècles cette propension de l’Occident à étendre son emprise au-delà de ses frontières en prétendant y apporter les bienfaits de la “civilisation”. Ce projet de domination planétaire fut mis en échec par la révolte généralisée des peuples colonisés au 20ème siècle, mais il connut une seconde chance avec son excroissance nord-américaine. L’“Amérique”, cet extrême-Occident découvert par un Christophe Colomb à la recherche de l’extrême-Orient, a hérité du Vieux Continent son ambition conquérante et sa rapacité commerciale. Convertissant leur absence de passé en promesse d’avenir, ces “Etats-Unis” surgis du néant dans l’atmosphère du puritanisme anglo-saxon ont magnifié cette ambition tout en l’unifiant à leur profit. Au prix du génocide des Amérindiens, “l’Amérique” est alors devenue la nouvelle métaphore du monde.

    Il n’est pas sûr que ce dernier y ait gagné au change. Les empires coloniaux ont succombé à leur insupportable archaïsme, tandis que l’hégémonie américaine s’exerce, elle, par les multiples canaux de la modernité technologique, de Google aux drones de combat. Du coup, elle paraît à la fois plus ductile et plus tenace. Ce qui lui donne sa souplesse commande aussi sa rémanence. Du casque blanc de l’administrateur colonial européen à l’écran digital de la cybernétique militaire US, une révolution a eu lieu. Elle a substitué à une domination abrupte, liquidée au cours d’une sanglante décolonisation, une entreprise hégémonique multiforme. Héritiers des trois “M” du colonialisme classique, les ONG made in USA ont remplacé les “missionnaires” chrétiens, les “marchands” sont devenus des multinationales et les “militaires” sont désormais bardés de haute technologie.

    Fort de la bonne conscience indécrottable des “born again” du Middle West, l’Empire américain projette aujourd’hui sur le monde son manichéisme dévastateur. Les yeux ouverts, il rêve d’un partage définitif entre les bons et les méchants, pilier inébranlable d’un ethnocentrisme sans complexe. Le droit est forcément de son côté, puisqu’il incarne les valeurs cardinales de la “démocratie libérale”, des “droits de l’homme” et de “l’économie de marché”. C’est à l’évidence une idéologie grossière, masque frauduleux des intérêts les plus sordides, mais il faut avouer qu’elle est efficace. Si elle ne l’était pas, il y aurait peu de monde pour croire que les USA ont gagné la Seconde Guerre Mondiale, que le capitalisme est un bon système, que Cuba est un goulag tropical, qu’Assad est pire qu’Hitler et que la Corée du Nord menace le monde.

    De cette intimité présumée avec le Bien, les thuriféraires de l’Empire nord-américain déduisent logiquement un droit préemptif à traquer le Mal sous toutes les latitudes. Aucun scrupule ne devant inhiber sa frénésie salvatrice, la civilisation au singulier dont il se croit l’incarnation s’attribue la prérogative expresse de réduire la barbarie par tous les moyens. C’est pourquoi l’impérialisme contemporain fonctionne comme une sorte de tribunal universel, qui distribue les récompenses et inflige les punitions à qui bon lui semble. Devant cette juridiction hautement “morale”, la CIA tient lieu de juge d’instruction, le Pentagone de bras séculier, et le président des Etats-Unis de juge suprême, sorte de “deus ex machina” d’une justice divine qui frappe de la foudre les suppôts de “l’Axe du Mal” et autres empêcheurs de tourner en rond dans l’arrière-cour de l’Empire du Bien.

    Manifestement, cette tendance à se prendre pour l’incarnation de la Morale se situe du côté des structures, car la succession conjoncturelle -- et trépidante -- des locataires de “White House” n’y change rien. A Washington, la croisade contre les barbares sert invariablement de cache-sexe à la cupidité sans limite du complexe militaro-industriel et à l’emprise séculaire de l’Etat profond. D’Harry Truman à Donald Trump en passant par Barack Obama, de la Corée à la Syrie en passant par le Vietnam, l’Indonésie, l’Angola, le Mozambique, le Salvador, le Nicaragua, le Chili, l’Afrique du Sud, la Serbie, l’Afghanistan, le Soudan, la Somalie, l’Irak et la Libye, on administre la mort, directement ou par “proxies”, à tous ceux qui s’opposent au règne salvateur de la justice universelle.

    Pour exécuter ses basses besognes, “l’Amérique” bienfaitrice a toujours su utiliser la main d’oeuvre locale. Franco, Hitler et Mussolini (jusqu’en 1939), Tchang Kaï-Tchek, Somoza, Syngman Rhee, Ngo Dinh Diem, Salazar, Batista, Mobutu, Marcos, Trujillo, Pik Botha, Duvalier, Suharto, Papadopoulos, Castelo Branco, Videla, Pinochet, Stroessner, Reza Chah Pahlevi, Zia Ul Haqq, Ben Laden, Uribe, le roi Salmane, Netanyahou, les nazis ukrainiens et les “terroristes modérés” du Moyen-Orient ont fourni un précieux concours. Leader incontesté du merveilleux “monde libre”, “l’Amérique” prétend incarner la civilisation au moment où elle vitrifie des populations entières à l’arme atomique, au napalm ou au missile de croisière, à défaut de leur infliger la mort lente par l’agent orange, l’uranium enrichi ou l’embargo sur les médicaments. Et elle ne manque pas de zélateurs jurant qu’elle rend des services irremplaçables à l’humanité, alors qu’à l’évidence la défaite de cet Empire criminel serait une excellente nouvelle.

    Bruno GUIGUE

    URL de cet article 32187
    https://www.legrandsoir.info/qu-il-est-beau-le-monde-libre.html

  3. Pourquoi Trump, l’un des hommes les plus informés de la terre avec son gigantesque service d’espionnage, « déteste » autant le dirigeant du régime de la Corée du Nord ?

    http://www.gtajeuneafrique.com/economie/219-le-tres

    (ou le trésor de Kim en terres rares)

  4. [À propos du Yemen, autre « projet démocratique » des « nos amis américains » :]

    La guerre au Yémen, un spectacle sportif ?


    Photo : Abduljabbar Zeyad, Reuters, 9 Septembre 2016

    Source : Le Grand Soir, https://www.legrandsoir.info/la-guerre-au-yemen-un-spectacle-sportif.html

    Shireen Al-Adeimi (@ shireen818) est née à Aden, dans le sud du Yémen. Elle prépare actuellement un doctorat à la Harvard Graduate School of Education. Le texte ci-dessous est un Twit qu’elle a publié le 11 août 2017.

    La guerre au Yémen n’est-elle rien d’autre qu’un spectacle sportif ?

    Mon Twit est peut-être un peu long, mais j’espère que vous prendrez quelques minutes pour le lire.

    La guerre contre le Yémen fait rage, pourtant, le sort des Yéménites ne reçoit TOUJOURS PAS l’attention qu’il mérite de la part des médias et des politiciens. Quand ce qui se passe au Yémen n’est pas totalement ignoré, les faits sont déformés ou minimisés parce que les gens ont peur de regarder en face les conséquences de la participation active de leurs pays à la destruction du Yémen. Alors que les riches Etats arabes bombardent le Yémen avec des armes sophistiquées (achetées à l’occident) et embauchent des mercenaires pour leurs troupes au sol, beaucoup de gens et d’organes (par exemple, l’ONU) ont peur de s’opposer aux Saoudiens parce qu’ils ont besoin de leur argent ou parce qu’ils sont eux-mêmes impliqués dans le conflit et / ou en profitent (par exemple, les Etats-Unis et l’Angleterre). Alors, l’ONU exprime ses « inquiétudes » et le Royaume-Uni son désir de « trouver une solution politique », tout en se remplissant les poches du prix du sang des Yéménites. Et, même si les citoyens soient souvent inconscients des crimes de leurs gouvernements, beaucoup connaissent le hashtag #Yemen et pourtant ne font rien.

    Le Yémen est-il devenu un spectacle sportif ? Depuis deux ans et demi, les corps émaciés des enfants yéménites ou leurs cadavres envahissent nos écrans. Certains versent des larmes, d’autres font un don, d’autres encore accusent les responsables politiques, mais la plupart des gens préfèrent regarder ailleurs. Est-ce de l’impuissance ou de l’indifférence ? Je ne sais pas. Sommes-nous « loin des yeux, loin du cœur » ? Je ne sais pas. Quelqu’un m’a dit, une fois, que les enfants yéménites n’étaient pas assez « photogéniques » pour susciter de l’empathie. Est-ce du racisme, de la discrimination ? Je ne sais pas. Ou bien, les portefeuilles yéménites ne sont pas assez bien remplis pour acheter ou exiger l’attention, la condamnation et l’action du reste du monde ? Je ne sais pas non plus.

    Ce que je sais, c’est que le monde nous regarde. Il regarde nos enfants mourir de maladies guérissables comme le choléra parce qu’ils n’ont pas accès à de l’eau potable. Il regarde nos enfants mourir de faim au milieu d’immenses richesses mondiales parce que leurs parents n’ont pas les moyens d’acheter le peu de nourriture encore disponible. Il regarde nos concitoyens, enfants, femmes et hommes, se faire tuer par les raids aériens des Saoudiens soutenus par les États-Unis, sur leurs maisons, leurs écoles et leurs hôpitaux. Lorsque les gens sont invités à interpeller les élus (ne serait-ce qu’en signant une pétition comme : Save Yemen), très peu le font. Et lorsque nous demandons seulement que nos articles soient diffusés plus largement, on nous envoie promener (on m’a répondu qu’il n’y a que quelques dizaines de personnes qui s’intéressaient au Yémen).

    Moi et les autres Yéménites, nous pensons bien sûr à nos familles, mais nous nous préoccupons aussi des millions de personnes qui manquent des choses les plus élémentaires : la sécurité, un toit, de la nourriture et de l’eau. Je me sens totalement et complètement impuissante. Je me bats pour faire diffuser des articles parlant des enfants yéménites qui meurent sans que personne ne vienne à leur secours. Je pleure, au plus profond de mon âme, pour une nation qui souffre en silence et dont le combat donne un exemple de ce qui signifie vraiment la foi et la résistance. Je pleure les enfants dont les petits corps ont abandonné le combat de la survie pendant les quelques minutes que vous avez passées à lire ce twit. Et je prie pour le Yémen.

    Shireen Al-Adeimi

    Moon of Alabama

    —————-

    Articles antérieurs de Moon of Alabama sur le Yémen :

    Ce sont les appétits et les fantasmes de puissances étrangères qui tuent les petits yéménites- 09 févr.

    « Déchirés par la guerre » – Massacres US en Syrie, Somalie et Yémen- 17 mars

    Les Américains invoquent de prétendues »attaques » sur leurs navires pour justifier la poursuite de la guerre au Yémen- 27 mars

    « Si vous prenez l’est de la Syrie, je prendrai le port yéménite » -- 29 avril

    Les forces yéménites déclenchent une vague de chaleur en Arabie Saoudite- 24 juillet

  5. La Corée est une

    un petit livre de Guy Dupré, pour entretenir la mémoire des luttes :

    https://drive.google.com/file/d/0Bwot7YyqvqK8MTVRanB5YU9wQXc/view

  6. Passionnant Maurice Lemoine, sur la prétendue « crise » au Venezuela :

  7. « On a tous oublié ce que les USA ont fait aux Nord Coréens… ils ont fait pire que ce que les Allemands nous ont fait pendant la 2ème guerre mondiale.

    Les USA devraient s’excuser au lieu de vouloir y retourner.

    Ces gens ont le droit de se défendre. » :

  8. Responsabilité des « élites » françaises dans les ravages en Algérie :

  9. Sur fb je suis tombée sur une vidéo buzz larmoyante où Park Yeon-mi une jeune fille Nord-coréenne raconte sa tragique histoire.
    Une vidéo qui rappelle celle-ci

    Une rapide recherche m’a fait découvrir cet article :

    L’étrange histoire de Park Yeon-mi : le salaire d’une affabulatrice

    Dans nos précédentes éditions, nous soulignions les lacunes qui minent la crédibilité du rapport des Nations Unies sur les droits de l’homme en République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) -- en particulier, un des principaux témoignages, celui de Shin Dong-hyuk, s’est révélé particulièrement douteux. Des journalistes occidentaux ont ainsi commencé à s’intéresser à la crédibilité d’autres témoins ou prétendus tels : dans un article publié le 10 décembre 2014 par The Diplomat, la journaliste australienne Mary Ann Jolley a ainsi mis en évidence les contradictions dans le témoignage d’une vedette des médias s’agissant des droits de l’homme en Corée du Nord, Park Yeon-mi, en pointant également les incohérences de son histoire avec les récits d’autres défecteurs nord-coréens davantage dignes de foi mais dont les témoignages sont beaucoup moins spectaculaires que ceux de la jeune Park Yeon-mi, et donc bien moins susceptibles de leur apporter argent, gloire et reconnaissance… Nous publions ci-après, traduit de l’anglais, l’article de Mary Ann Jolley intitulé « L’étrange histoire de Park Yeon-mi », avec ce sous-titre : « Une réfugiée nord-coréenne très en vue a des histoires poignantes à raconter. Mais sont-elles vraies ? » Le travail fait par Mary Ann Jolley est d’autant plus éclairant que la journaliste australienne a elle-même auparavant rencontré -- et cru -- Park Yeon-mi, en participant au tournage d’une émission sur elle, et qu’elle a toujours un point de vue très négatif sur la Corée du Nord. Les opinions qu’elles expriment dans l’article ci-dessous n’engagent qu’elle, et pas l’équipe rédactionnelle du blog de l’AAFC.

    L’étrange histoire de Park Yeon-mi

    Une réfugiée nord-coréenne très en vue a des histoires poignantes à raconter. Mais sont-elles vraies ?

    par Mary Ann Jolley

    The Diplomat

    10 décembre 2014

    http://img.over-blog-kiwi.com/1/02/23/09/20150503/ob_6ea63a_park-yeonmi-refugiee-coree-du-nord.png
    Park Yeon-mi, au « One Young World Summit »

    Quand la jeune défecteur Nord-Coréenne de 21 ans Yeonmi Park a fait ses débuts sur la scène mondiale en octobre de cette année, avec les histoires poignantes de sa vie sous le régime oppressif de la Corée du Nord et sa fuite périlleuse vers la liberté, elle a fait pleurer les journalistes et les pointures dans le domaine de la défense des droits de l’homme qui constituaient son auditoire, certains d’entre eux étant littéralement en sanglots.

    Vêtue d’une robe traditionnelle coréenne rose, ample et montant jusqu’au buste, Park se tenait devant l’auditoire du One Young World Summit à Dublin et marquait de longues pauses, en essuyant ses larmes et en portant sa main à sa bouche. Elle disait avoir subi un lavage de cerveau, avoir vu des exécutions et souffert de la famine ; elle parlait du rai de lumière dans l’obscurité quand elle regardait le film hollywoodien à grand succès Titanic, alors que son esprit s’ouvrait à un monde extérieur où l’amour était possible ; elle disait avoir vu sa mère être violée, avoir enterré son père elle-même alors qu’elle n’avait que 14 ans ; elle parlait aussi des menaces de se suicider plutôt que de laisser les soldats mongols la rapatrier en Corée du Nord. Elle disait avoir suivi les étoiles dans son chemin vers la liberté et terminait l’émission en signant cette phrase : « Quand je traversais le désert de Gobi, effrayée par la mort, je pensais que personne ne se souciait de moi, mais vous avez écouté mon histoire. Vous vous êtes soucié de moi. »

    Il aurait fallu être inhumain pour ne pas être touché. Mais -- et vous allez entendre beaucoup de « mais » -- est-ce que l’histoire de sa vie en Corée du Nord était exacte ? Plus je lis, plus je regarde et j’entends les entretiens et les interviews qu’elle a donnés, plus je me rends compte des graves incohérences qui montrent que son récit n’était pas exact. C’est au lecteur de décider, mais mon inquiétude est que si quelqu’un d’aussi en vue a déformé son récit pour répondre aux attentes sur les défecteurs nord-coréens, notre point de vue sur ce pays serait dangereusement biaisé. Nous avons besoin d’une vision exacte et réelle de la vie en Corée du Nord si nous voulons aider ceux qui vivent dans ce régime extrêmement cruel ou tentent de le fuir.

    « Une défecteur célèbre »

    J’ai rencontré Yeonmi Park il y a quelques mois, en passant deux semaines à filmer son histoire et celle de sa famille pour le média australien SBS. Nous avons appelé son histoire « Un défecteur célèbre ».

    De retour en Corée du Sud où elle vit à présent, Park est l’une des vedettes d’un programme de télévision mettant en scène des femmes nord-coréennes, et qui s’appelle « Sur mon chemin, maintenant, à votre rencontre » et qui constitue une satire cinglante de la famille Kim. Les femmes livrent des anecdotes personnelles sur leur vie en Corée du Nord et leur voyage au Sud. Nombre d’entre elles nous ont été présentées comme des SDF et ayant souffert de la famine -- et c’est la raison pour laquelle elles ont fui.

    Dans les archives de l’émission il y a des photos de l’enfance de Park en Corée du Nord qui lui ont valu la réputation, dans l’émission, d’être considérée comme la Paris Hilton de Corée du Nord. Elles forment un contraste saisissant avec les récits qu’elle donne à présent à une audience internationale.

    Dans un épisode, début 2013, elle apparaît avec sa mère. Les photos de famille apparaissent à l’écran et Park plaisante : « C’est ma maman ici. Elle est jolie, n’est-ce pas ? Franchement, ce n’est pas moi Paris Hilton. Ma mère est la vraie Paris Hilton. »

    Park montre lors les tops et les pantalons à carreaux que porte sa mère, « tous importés du Japon », et ajoute que sa « mère avait même un sac Chanel en Corée du Nord », ce à quoi l’invité répond de manière incrédule « Y a-t-il des sacs Chanel en Corée du Nord ? ». Park lui dit qu’il y en a et demande à une femme si elle considère la famille de Park comme « riche ». La femme répond « Oui, c’est exact ».

    Park nous a dit dans son interview que son père était membre du Parti du travail, comme tous les hommes de sa famille, et qu’il était attendu d’elle qu’elle fasse des études de médecine et se marie avec un homme d’un rang égal ou supérieur au sien. Elle nous décrit son père comme « un homme très libre » qui critiquait le régime. Elle nous a dit que lorsque les activités quotidiennes de Kim Jong-il étaient rapportées à la télévision et que le présentateur déclarait que « grâce à lui nous vivons une vie heureuse », son père disait parfois « Oh tais-toi, éteins la télévision ». Park disait que sa mère blâmait son père pour dire de telles choses devant elle et sa soeur et qu’elle a appris très tôt qu’il était dangereux de critiquer le régime et de parler à d’autres de la déloyauté de son père.

    La mère de Park a déclaré que son père, un jour, aurait pointé du doigt les portraits de Kim Il-sung et Kim Jong-il accrochés au mur et dit « C’est à cause d’eux que nous luttons ». Elle aurait été terrorisée à l’idée qu’il puisse s’exprimer ainsi en dehors de leur maison, en disant qu’elle connaissait peu de gens partageant les opinions de son mari. D’autres défecteurs Nord-Coréens de Hyesan, une ville au Nord du pays, à la frontière avec la Chine, d’où Park et sa famille sont originaires, m’ont aussi dit qu’après la grande famine du milieu des années 1990, il y avait un mécontentement grandissant, bien que silencieux et exprimé seulement au sein de la famille proche.

    Née en 1993, Park était un bébé au plus fort de la famine. En juillet de cette année, lors d’un évènement organisé à Séoul par Liberty North Korea, une ONG qui aide les réfugiés, elle a déclaré à son auditoire qu’elle n’avait pas d’intérêt pour apprendre la vie des Kim à l’école, et a ajouté : « pour moi ce n’était pas un problème car je m’amusais tellement avec mes amis, à faire de la randonnée, à aller au bord du fleuve, à nager… »

    Quand Park avait 9 ans, soit autour de l’année 2002, elle a déclaré avoir vu l’exécution de la mère de son meilleur ami dans un stade à Hyesan. Mais selon plusieurs Nord-Coréens qui n’ont pas voulu être identifiés par peur de représailles, les exécutions publiques n’avaient lieu que dans les faubourgs de la ville, principalement à l’aéroport, jamais dans le stade ou dans les rues, et il n’y en a plus eu après 2000 -- la dernière dont ils se souviennent étant l’exécution collective de dix ou onze personnes en 1999.

    Le compte rendu par Park des crimes de la mère change sans cesse, en fonction semble-t-il de son auditoire. Récemment en Europe elle a déclaré qu’elle avait été condamnée à mort pour avoir regardé un film de James Bond et d’autres fois, de manière moins précise, un film produit à Hollywood. Mais il y a quelques mois, à Hong Kong, elle a déclaré publiquement que la femme avait été attrapée alors qu’elle regardait des DVD sud-coréens. Journaliste au Irish Independent, Nicola Anderson, dans une récente interview vidéo avec Park, lui a demandé, perplexe, s’il s’agit d’un film sud-coréen, mais la réponse de Park a été qu’il s’agissait d’un film d’Hollywood, de James Bond.

    Les analyses d’Andrei Lankov, professeur à l’Université Kookmin de Séoul, font mondialement autorité. Né en Union soviétique, il était étudiant en Corée du Nord dans un programme d’échanges au cours des années 1980, et a interrogé des centaines de défecteurs dans le cadre de ses travaux de recherche. Il a déclaré : « Je suis vraiment très sceptique sur le fait que regarder un film occidental puisse conduire à une exécution. Une arrestation est certes possible, et encore peu probable. »

    Il nous a déclaré que les crimes pouvant conduire à une exécution publique sont « le meurtre, le vol à grande échelle (notamment de biens publics), quelquefois l’implication dans des actions de contrebande à grande échelle, y compris le trafic de personnes ».

    Une femme de 59 ans de Hyesan, qui a fui en 2009, a ri quand on lui a demandé si elle avait déjà entendu parler d’une exécution de quelqu’un parce qu’il aurait regardé un film américain. Elle nous a déclaré au télephone, depuis la Corée du Sud : « Comment pouvez-vous être exécuté pour avoir regardé un film américain ? Même évoquer cette idée est ridicule. Ce n’est jamais arrivé. Je fréquente une église avec environ 350 défecteurs et si vous posez cette question à n’importe lequel d’entre eux, ils vous répondront exactement la même chose. » D’autres défecteurs nous l’ont confirmé. La femme de Hyesan a continué en disant que les personnes attrapées alors qu’elles regardent des téléfilms sud-coréens ne sont pas exécutées, mais condamnées à des peines de 3 à 7 ans dans des centres de rééducation où les conditions sont terribles, ajoutant que « vous ne savez pas quand vous mourrez ».

    En 2003, à l’âge de 10 ans, Park nous a raconté la manière dont son monde s’est effondré après que son père eut été arrêté à Pyongyang pour des activités commerciales illicites. Selon la mère de Park il aurait commencé à faire du commerce illégal entre la Chine et la Corée du Nord en 1999, quand Kim Jong-il aurait arrêté de fournir des rations alimentaires et mis fin à la surveillance des activités commerciales. Son arrestation aurait entraîné la culpabilité par association des autres membres de sa famille et leur position sociale se serait effondrée. « Notre sort était clair. J’allais devenir agricultrice. Je ne pourrais en aucun cas aller à l’université », nous a déclaré Park.

    Park dit que son père a été condamné à 17 ou 18 ans. Sa mère a dit qu’il avait été initialement condamné à une année, mais que la peine avait ensuite été alourdie à 10 ans. Il y a de grandes différences dans les durées d’emprisonnement. L’histoire de la famille devient trouble et changeante à partir de ce moment.

    La mère de Park aurait été interrogée par les procureurs encore et encore pendant environ un an -- parfois chez elle à Hyesan, d’autres fois ailleurs -- car elle aurait été impliquée dans les trafics de son mari. Mais dans une récente interview radio pour la BBC, Park a prétendu que sa mère avait été emprisonnée pendant six mois parce qu’elle voulait revenir dans sa ville natale après l’emprisonnement de son mari et « parce qu’en Corée du Nord il n’y a pas de liberté de mouvement, pas de liberté d’expression… Se déplacer était donc illégal et c’est pourquoi elle a été en prison pendant six mois ».

    Quand elle nous a parlé, Park a souligné qu’elle et sa soeur, qui n’avaient que 9 et 11 ans, ont été abandonnées à leur sort après l’emprisonnement de leurs parents. Elle a déclaré : « Nous ne pouvions plus aller à l’école… nous allions seulement au bord du fleuve, prendre une douche et laver nos habits, et ensuite nous allions dans les montagnes pour trouver de l’herbe à manger. » Mais dans l’interview à la BBC Park a prétendu qu’elle et sa soeur ont été vivre dans la maison de leur oncle, à la campagne, pendant trois ans. Elle nous a raconté qu’elle mangeait alors de la nourriture comme « de l’herbe et parfois des libellules… c’était tout ce que nous pouvions alors manger ». Mais seulement deux jours plus tard, elle a déclaré au Irish Independent, comme à nous-mêmes, qu’elle et sa soeur avaient survécu en trouvant de la nourriture à manger et qu’elles avaient appris à cuisiner elles-mêmes. Quand le journaliste leur a demandé s’il n’y avait pas des adultes qui savaient qu’elles étaient seules, Park a répondu : « Non, les gens mouraient ici, ils s’en fichaient. J’ai vu beaucoup de corps dans la rue et personne ne pouvait s’occuper de qui que ce soit. »

    Mais revenons aux archives de l’émission de télévision « Sur mon chemin, maintenant, à votre rencontre » dont Park est l’une des vedettes : dans le même épisode dont nous avons déjà parlé, l’invité de l’émission demande à la mère de Park : « Quand nous entendons des histoires où des gens mangeraient de l’herbe ou lutteraient pour trouver à manger, Yeju (pseudonyme de Park) dit ‘Oh, ce n’est jamais arrivé…’ Qu’est-ce à dire ? Est-ce que Yeju n’a jamais vécu cela ? » La mère de Park répond : « Nous n’en étions pas là. Nous n’avons jamais été dans une situation de famine. » La partie suivante de leur conversation est tout aussi éclairante. La mère de Park poursuit : « C’est pourquoi quand Yeju a commencé à travailler pour cette émission, je pense qu’elle est devenue plus consciente de la situation en Corée du Nord. » L’invité répond : « Il semble que Yeju a appris une tonne de choses par ce programme. » Puis la mère de Park a précisé : « Elle m’appelle avant et après les enregistrements, me demandant ‘Suis-je vraiment nord-coréenne ?’ Elle dit n’avoir aucune idée de ce dont parlent les autres jeunes filles dans l’émission. Elle dit que, selon elle, ce sont toutes des menteuses. »

    Park apparaît aussi dans un podcast sur la Corée du Nord pour une organisation libertaire à but lucratif basée à Séoul, qui s’appelle la Freedom Factory. Dans l’émission du 18 août, Casey Lartigue, le co-invité américain, demande à Park de parler des souffrances qu’elle a endurées pendant son enfance en Corée du Nord. Dans sa réponse, elle ne dit plus avoir mangé de l’herbe ni des libellules, mais déclare simplement qu’elle ne pouvait avoir que deux repas par jour et que, comparé aux autres qui vivaient dans la rue et « mangeaient n’importe quoi », ses difficultés n’étaient « rien » -- « cela me fendait le coeur de les voir ».

    Lorsqu’elle parle de sa fuite de Corée du Nord, Park dit souvent qu’elle a traversé de nuit trois ou quatre montagnes pour atteindre la frontière et elle décrit les peines qu’elle a endurées parce que ses chaussures avaient des trous. Pourtant, Hyesan, là où vivait Park, était au bord du fleuve qui sépare la Corée et la Chine et il n’y a aucune montagne à franchir. Park nous a déclaré, ainsi qu’à une radio libertaire basée à San Francisco plus tôt cette année, que quatre jours après la fuite du pays de sa soeur aînée, sa mère, son père et elle ont franchi ensemble la frontière pour aller en Chine tous ensemble. Plus exactement, ses mots sont les suivants : « J’ai fui avec ma maman et mon père -- tous les trois. » Dans l’interview qu’elle nous a donnée où elle rappelle ce qu’elle a vécu alors qu’elle traversait le fleuve, elle nous a dit : « Il fallait que je survive. Je devrais vivre, vraiment. Et c’est avec cette idée que j’ai couru, tout simplement, et ma mère était derrière moi et mon père était là aussi et nous avons tous fui. Et il y avait des voitures pour nous récupérer en raison des contacts [les contacts commerciaux de son père] avec des Chinois et nous sommes allés directement en Chine. »

    Mais au Young One World Summit à Dublin, Park a raconté l’histoire terrifiante d’elle et de sa mère qui ont fui seules et dit qu’elle a vu sa mère être violée par un passeur chinois afin de la protéger de subir le même sort.

    Il y a aussi les faits entourant l’enterrement de son père en Chine. Park nous a déclaré que, alors qu’elle n’avait que 14 ans, et tout en craignant d’être attrapée par les autorités chinoises, elle était avec le corps de son père au milieu de la nuit. « Il fallait que nous transportions son corps, tout le monde dormait et quand je l’ai enterré, il était comme minuit pour moi, j’étais assise là, il faisait froid et il n’y avait personne », nous a-t-elle expliqué en pleurant. Sa mère a apporté les détails suivants : « Nous avons payé deux hommes pour emmener son corps sur la montagne. Yeonmi est partie avec eux. Il y avait tellement de vent ce jour-là que nous avions très peur que quelqu’un puisse nous voir. »

    Mais Park a déclaré à d’autres journalistes que le corps de son père avait été incinéré et qu’elle a dû s’occuper des cendres elle-même. Et il y a aussi la version suivante : d’après des sources de la communauté nord-coréenne, il y a quelques années Park leur aurait dit qu’elle n’était pas en mesure d’emmener le corps de son père dans un crématorium et que des membres de sa famille (son père avait de la famille en Chine) l’ont aidée à incinérer le corps et qu’ils sont tous allés dans une montagne pour l’enterrer.

    Enfin, dans un article du Daily Beast Park prétend qu’elle et sa mère ont été retenues dans un centre de détention en Mongolie qu’elle a été obligée quotidiennement d’enlever tous ses habits, pendant des mois. « J’étais une petite fille et j’avais tellement honte. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser ‘Pourquoi ces personnes ont le droit de disposer de moi ainsi ? Je suis aussi un être humain, mais on ne me traite pas comme un être humain' », a-t-elle dit, en racontant ce qu’elle a vécu à l’âge de 15 ans.

    Elle n’a pas mentionné ce point dans l’interview qu’elle nous a donnée, et selon des sources qui la connaissent bien, elle a passé un mois et demi dans un centre de détention en Mongolie et s’est plainte d’avoir dû travailler dans les champs et nettoyer le centre, mais elle n’a pas mentionné avoir été l’objet de déshabillages quotidiens. La professeur Shi-eun Yu, qui a travaillé comme conseillère dans un centre Hanawon pour les réfugiés nord-coréens pendant deux ans au début des années 2000, et le professeur Kim Hyun-ah qui a travaillé là-bas pendant cinq ans au milieu des années 2000, nous ont dit l’une et l’autre n’avoir jamais entendu parler de quelqu’un forcé de se déshabilller dans un centre en Mongolie. D’après Yu, « par le passé le gouvernement sud-coréen a envoyé des conseillers en Mongolie pour aider les défecteurs nord-coréens en détention. Comment dans des conditions certains auraient-ils pu être déshabillés chaque jour ? Cela leur aurait causé encore plus de souffrance psychologique. Ce n’est pas possible. » Selon Kim, comparé à d’autres pays comme la Thaïlande et la Russie, la Mongolie soutient fortement les défecteurs nord-coréens et il est hautement improbable que les défecteurs puissent avoir été soumis à des déshabillages forcés pendant des mois.

    Que conclure de tout cela? Les incohérences dans le récit de Park sont-elles dues à des pertes de mémoire, des problèmes de traduction ou y a-t-il quelque chose d’autre à prendre en compte ?

    Yeonmi Park est soutenue par une organisation américaine libertarienne à but non lucratif, la Fondation Atlas. Elle est l’une des Jeunes Voix de la fondation et a créé récemment sa propre fondation à New York – des donations sont possibles par PayPal, mais l’utilisation exacte des fonds n’est pas claire. Ce qui est clair en revanche est que « Yeonmi voyage et parle en 2014 » et « est disponible pour des conférences internationales ».

    On peut lire sur le site de la fondation : « Je veux que le monde connaisse mon histoire et alors ils sauront et connaîtront l’histoire de la Corée du Nord. »

    Mais le monde peut-il avoir confiance dans les souvenirs d’une jeune femme de 21 ans qui a quitté la Corée du Nord quand elle avait 13 ans ? Et quelles sont les conséquences si sa mémoire lui fait défaut et si l’image qu’elle donne de sa vie en Corée du Nord et de sa fuite ne sont pas exactes ?

    Mary Ann Jolley est une journaliste australienne qui a travaillé pour le programme de questions internationales de l’Australian Broadcasting Corporation, en tant que correspondant étranger et pour son programme d’investigation Four Corners, et plus récemment pour que le programme de questions internationales du service spécial de diffusion Dateline. Des enquêtes complémentaires et un appui ont été apportés par Susan Cheong, un des producteurs de l’émission de SBS « Une défecteur célèbre ».

    Source : http://www.amitiefrancecoree.org/2015/01/l-etrange-histoire-de-park-yeon-mi-le-salaire-d-une-affabulatrice.html

  10. Essai nucléaire nord-coréen : légitime et nécessaire

    4 septembre 2017 RUPTURES


    http://www.investigaction.net/fr/essai-nucleaire-nord-coreen-legitime-et-necessaire/

    La République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) vient de réussir spectaculairement, dimanche 3 septembre, son sixième essai nucléaire. Le gotha des élites politico-médiatiques mondialisées redouble d’indignation contre ce qu’il qualifie de « nouvelle provocation ».

    Il convient de rappeler d’emblée que, contrairement à une affirmation ressassée, ce pays ne viole nullement le droit international, puisqu’il s’était retiré du traité de non-prolifération en 2003. Et il n’est au pouvoir légal de personne, fût-ce du Conseil de sécurité, d’interdire unilatéralement à un Etat de choisir son armement, dès lors qu’il n’en fait pas un usage d’agression.

    Mal placés

    Cette quasi-unanimité à elle seule, au sein de laquelle l’Union européenne entend prendre toute sa part comme vient de l’y inviter Emmanuel Macron, devrait inciter tout esprit raisonnable à la prudence critique face à ce consensus obligé. D’autant que ceux qui s’étranglent de colère et de menaces sont particulièrement mal placés pour condamner le programme atomique de Pyongyang : les cinq puissances membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU sont précisément celles qui détiennent l’arme nucléaire – et en quantité évidemment incomparable avec ce que prépare le gouvernement nord-coréen.

    Parmi ces dernières, les trois pays occidentaux – la France, le Royaume-Uni, et bien sûr les Etats-Unis – sont bien connus pour leur comportement particulièrement pacifique et modéré. Jamais, ô grand jamais, il n’est venu à l’idée de leurs dirigeants d’attaquer, de mener des actions hostiles, voire de menacer un pays tiers…

    Quant aux autres puissances nucléaires « officieuses » – mais dont personne ne met en doute, ni en cause, qu’elles possèdent la bombe atomique – elles sont des modèles de pacifisme. Ainsi, il y a quelques jours encore, Inde et Pakistan étaient à deux doigts d’affrontements armés sur les territoires disputés du Cachemire. Quant à Israël, c’est bien simple : la simple évocation de la force militaire – contre ses voisins ou dans les territoires occupés – provoquerait un tollé général, tant au sein de pouvoir que dans la population…

    Irrationnel et imprévisible ?

    Il n’y a donc que la Corée du Nord dont la nucléarisation représenterait une menace pour l’humanité… Et pour cause, nous explique-t-on : son dirigeant Kim Jong-un, comme ses prédécesseurs, est irrationnel et imprévisible.

    On peut penser ce qu’on veut de la RPDC (et il est vivement conseillé de penser le plus grand mal d’un des derniers pays du monde même pas capable de créer une Bourse ou des marchés financiers), s’il y a bien un reproche qu’on ne peut certainement pas lui faire, c’est d’être irrationnelle. Depuis la fin de la guerre de Corée (1950-1953), ce pays a, en politique étrangère, un objectif majeur dont elle n’a pas bougé : obtenir des garanties de sécurité, et pour ce faire signer un Traité de paix avec, en particulier, les Etats-Unis.

    Et depuis plus d’un demi-siècle, Washington ne veut aucunement en entendre parler. Les quelques tentatives de dégel entre les deux puissances ont toutes été finalement sabotées par la partie américaine. A Pyongyang, on en est venu à la conclusion que la possession de la dissuasion nucléaire était le seul moyen d’écarter la menace d’agression.

    Car – faut-il le rappeler ? – il n’est jamais venu à l’idée des dirigeants nord-coréens d’attaquer, d’envahir et d’occuper pas plus le Japon que les Etats-Unis… L’histoire montre que la réciproque n’est pas tout à fait exclue.

    Souffre-t-on de paranoïa dans les couloirs du pouvoir nord-coréen ? Il y a quelques années encore, les naïfs pouvaient soutenir cette thèse. Après l’invasion de l’Afghanistan, l’occupation de l’Irak, et l’attaque contre la Libye, force est pourtant de constater que si ces pays avaient détenu l’arme nucléaire, les stratèges occidentaux y auraient certainement regardé à deux fois avant de déchaîner leurs bombardiers et leurs fantassins… avec les résultats que l’on sait.

    On peut certes souhaiter un monde débarrassé des armes et des guerres. Le moins qu’on puisse dire est qu’une telle perspective n’est pas à la veille de se réaliser. Dès lors, aussi insatisfaisant soit-il, l’« équilibre de la terreur » reste un facteur dissuasif contre les agressions extérieures. En ce sens, la possession effective et opérationnelle par la RPDC des charges nucléaires et de la balistique associée calmerait à l’évidence les velléités d’agression tournées contre elle. Et serait donc, aussi paradoxal que cela puisse paraître, un facteur d’apaisement.

    Ruptures

    Source: Investig’Action, Michel Collon
    http://www.investigaction.net/fr/essai-nucleaire-nord-coreen-legitime-et-necessaire/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *