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[Vidéos et texte] L’antidote universel au capitalisme, ce sera un peuple devenu constituant, capable de conduire lui-même LE PROCÈS DE L’ÉLECTION

Chers amis,

Lors d’un récent voyage à Paris, j’ai eu (grâce à Greg et Raphaël) l’occasion d’expliquer à un groupe de jeunes gens (joyeux, attentifs et bienveillants) où en était mon chantier du « Procès citoyen de l’élection ».
Voici la vidéo de cette soirée, j’espère qu’elle vous plaira 🙂

Pourquoi et comment les citoyens devraient conduire eux-mêmes LE PROCÈS DE L’ÉLECTION :

Cette comparaison entre élection et tirage au sort (du point de vue de ceux que l’on appelle aujourd’hui « les 99% »), que je vous décris ici oralement, fait partie d’une réflexion plus large qui propose (ceux qui lisent ce blog le savent bien), partout sur terre, l’écriture de la constitution par les citoyens eux-mêmes. J’ai essayé de rédiger ça par écrit du mieux que je peux, mais toujours entre deux paquets de copies à corriger et je trouve le résultat encore trop long et pourtant lacunaire, pardon. Je voudrais expliquer ça en deux pages, sans rien oublier d’important, mais je n’y arrive pas encore 🙂 Vous trouverez, ci-dessous mais surtout dans ce fichier pdf à télécharger pour une impression soignée, un essai de synthèse rédigée autour du nécessaire procès citoyen de l’élection.

Ça fait une vingtaine de pages… auxquelles je joins quarante pages (!) de citations très utiles sur ce sujet, mais que je n’ai pas encore intégrées comme il faut dans la synthèse. Bref, c’est un chantier, et j’espère que vos commentaires vont m’aider à l’améliorer et à le renforcer 🙂

Bonne lecture.

Étienne.

PS : merci à Grégory (J’suis pas content) pour cette chouette soirée 🙂 et merci à Raphaël et à tous ceux ceux qui ont œuvré pour en garder une chouette vidéo 🙂

Fil Facebook correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10154801353082317


Edit : [Procès citoyen du faux « suffrage universel » (élire des maîtres au lieu de voter les lois)]
La vidéo du DÉBAT au théâtre Soum-Soum (à Paris le 9 décembre dernier) est publiée 🙂


Pour venir à bout du capitalisme, il faudra bien que les citoyens conduisent eux-mêmes LE PROCÈS DE L’ÉLECTION

Les citoyens sont les seuls légitimes
pour choisir entre élection et tirage au sort

 

« Cherchez la cause des causes »
Hippocrate

« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes »
Bossuet

 

Il me semble que « le capitalisme » est la conséquence économique d’une dépossession politique.  Et cette dépossession politique est première : elle est à l’origine du mal. C’est donc elle que nous devrions logiquement traiter en priorité. Autrement dit, le capitalisme, c’est avant tout du droit ; le droit des riches, imposé par les riches, depuis 200 ans. Et ce qui permet aux riches d’écrire les lois, c’est une procédure, une procédure qui donne accès certain au pouvoir à ceux qui ont les moyens d’aider des candidats. Tout le reste découle de ça. Il est donc vain de nous contenter de nous battre contre les turpitudes politiciennes ou bancaires (toutes plus impunies les unes que les autres), qui ne sont que des conséquences de notre dépossession politique : il faut nous concentrer sur la cause qui a rendu possible et durable notre impuissance politique.

Dans l’Ancien régime, les grands marchands, et notamment les marchands d’argent, étaient certes influents, mais pas tout-puissants : ils devaient respecter la monarchie absolue et le clergé. Le pouvoir économique et le pouvoir politique n’étaient pas confondus dans les mêmes mains.

À l’occasion de deux révolutions (américaine en 1776 et française en 1789), les grands marchands se sont libérés de leurs chaînes en écrivant eux-mêmes les constitutions (geste fondamentalement libérateur pour tous ceux qui osent s’y aventurer librement), ce qui leur a permis d’imposer une procédure de désignation des représentants foncièrement antidémocratique et ploutocratique (donnant le pouvoir aux riches) : l’élection-parmi-des-candidats. Le capitalisme, c’est le régime dans lequel les marchands sont parvenus à écrire les constitutions, et donc les lois. Il me semble que ce coup de force (constituant puis législatif) est décisif, central, fondateur. Et méconnu.

Cette procédure ploutocratique de l’élection reste aujourd’hui clairement le mur porteur du capitalisme. Si les peuples s’estimaient légitimes et capables de reprendre aux riches le pouvoir constituant — et donc le pouvoir législatif —, ce serait mécaniquement la fin du capitalisme, simplement parce que les grands marchands et usuriers ne pourraient plus imposer leurs lois et leur monnaie à toute la société.

Je voudrais démontrer ici que c’est bien la procédure de L’ÉLECTION-parmi-des-candidats (qu’on appelle fautivement le « suffrage universel » et qu’on nous ordonne d’adorer comme une vache sacrée : élire des maîtres au lieu de voter les lois), c’est bien l’élection, donc, qui organise l’impuissance populaire et qui permet (et même verrouille !) le capitalisme.

Je propose donc que nous menions nous-mêmes le nécessaire PROCÈS DE L’ÉLECTION. Ce procès ne peut être conduit correctement que par de simples citoyens, et en aucun cas par des professionnels de la politique. En effet, les politiciens sont tous, dans le processus constituant, en irréductible (et inadmissible) conflit d’intérêts : tous les professionnels de la politique ont ici un intérêt personnel contraire à l’intérêt général ; ils ont tous ici un intérêt personnel à instituer leur propre puissance (et à instituer l’impuissance populaire). Et chacun peut le vérifier partout sur terre : de fait, incontestablement, les politiciens de métier élus constituants instituent toujours l’impuissance du peuple qu’ils décident de « représenter ».

Voici donc l’une des premières moutures (il y en aura d’autres) du réquisitoire que je suis en train de rassembler contre ce que j’analyse comme la procédure mère de l’impuissance politique populaire, dans tous les régimes parlementaires sur terre.

Je vous invite à lire tout ça d’un œil critique et constructif. Je ne cherche pas à avoir raison, je cherche seulement à me tromper le moins possible. Et nous sommes tous également concernés par cette réflexion centrale. Donc, si vous trouvez ça utile, objectez, critiquez ce travail, corrigez-le, complétez-le… pour que nous progressions ensemble autour d’une synthèse qui deviendra ainsi, par le travail de notre cerveau collectif, progressivement, de plus en plus irréfutable et documentée.

 

Je commence par comparer point par point l’élection et le tirage au sort (I), et j’observe que les deux procédures se comportent comme en miroir, l’une étant toujours l’inverse de l’autre. À l’examen et au final, pour l’instant, le tirage au sort remporte tous les rounds haut-la-main (du point de vue du bien commun, bien sûr).

Puis, je décris trois grands usages que de vrais citoyens (donc constituants) pourraient faire du tirage au sort en politique (II).

I. Comparaison des forces et faiblesses universelles de l’élection et du tirage au sort des représentants

Commençons donc par comparer en général élections et tirage au sort en démocratie. Étymologiquement, la démocratie est le régime politique dans lequel le demos (le peuple) exerce le kratos (le pouvoir), les citoyens y votent eux-mêmes leurs lois. J’aime cette définition de Paul Ricœur, respectueuse et ouverte : « Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt et qui se fixe comme modalité d’associer à parts égales chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage. »

Donc, la définition du bien commun est par construction relative, variable, discutable, conflictuelle, donc politique. Qu’il soit « de gauche » ou « de droite » ou d’ailleurs, celui qui prétend savoir mieux que les autres quel est le bien commun, pour toujours, sans accepter la longue et difficile phase de délibération collective, est un tyran, simplement.

Mais cette relativité du bien commun pose alors la question de la souveraineté : qui est légitime pour prendre les décisions communes ? Qui évalue les besoins du corps social ? Qui décide ? Et qui évalue les décisions ? Le peuple lui-même ou ses représentants ? Avons-nous même besoin de représentants ?

Et, si la taille de nos sociétés impose effectivement de désigner des représentants, quel type de représentants ? Car le mot représentant est polysémique en français : faut-il préférer des maîtres ou des serviteurs pour servir le bien commun ?

Et surtout, qui est légitime pour décider de toutes ces règles supérieures, qui est légitime pour instituer les métarègles ?

En théorie, depuis 200 ans, selon ses défenseurs, l’élection-parmi-des-candidats des législateurs et des gouvernants (procédure nommée « suffrage universel »), prétend servir le bien commun 1) en désignant les meilleurs et 2) en les contrôlant, 3) tout en libérant du temps pour les gouvernés.

Mais en pratique, depuis 200 ans, l’élection produit un système de domination absolue du grand nombre (99%) par un petit nombre (1%).

Ce type de société (où le peuple est dominé par les plus riches) était voulu dès l’origine, dès le XVIIIe siècle, par des personnages comme Voltaire (richissime marchand d’armes et inspirateur important de la Révolution française en 1789), qui écrivait : « L’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre, qui fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne. Certainement cet esprit de la nation chinoise est le plus ancien monument de la raison qui soit sur la terre.[1] »

Sieyes aussi, peut-être le principal père fondateur du gouvernement représentatif, explicitait sans se cacher le programme de la Révolution dès 1789 : « Dans la démocratie, les citoyens font eux-mêmes les lois, et nomment directement les officiers publics. Dans notre plan [le gouvernement représentatif], les citoyens font, plus ou moins immédiatement, le choix de leurs députés à l’Assemblée législative ; la législation cesse donc d’être démocratique et devient représentative.[2] »

Il y a mille preuves de la volonté des pères fondateurs de tenir le peuple à l’écart de la politique grâce à l’élection ; je renvoie aux textes de référence annexes[3].

La meilleure façon, pour des électeurs comme nous, de bien comprendre l’intérêt du tirage au sort en politique, est de conduire nous-mêmes le procès (équitable) de l’élection, point par point, car cette mise en accusation, par effet miroir, montre une à une les qualités intrinsèques du tirage au sort[4].

On va voir que A) l’élection paralyse les gouvernés, et que B) l’élection donne le pouvoir aux pires gouvernants (brillant résultat…) :

 

A.  Du côté des gouvernés, l’élection infantilise — et donc paralyse — les électeurs ; elle les décourage de penser et de défendre le bien commun (alors que le tirage au sort non)

Pour commencer par les gouvernés, voyons point par point pourquoi et comment l’élection infantilise — et donc paralyse — les électeurs :

1.    Par définition, l’élection est aristocratique (alors que le tirage au sort est démocratique)

Les plus grands penseurs savent depuis longtemps ce que nous avons aujourd’hui oublié :

Aristote (-332) : « Les élections sont aristocratiques et non démocratiques : elles introduisent un élément de choix délibéré, de sélection des meilleurs citoyens, les aristoi, au lieu du gouvernement par le peuple tout entier[5]. »

Montesquieu (1748) : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie[6]. »

Cornélius Castoriadis (1996) : « Ce sont les Grecs qui ont inventé les élections. C’est un fait historiquement attesté. Ils ont peut-être eu tort, mais ils ont inventé les élections ! Qui élisait-on à Athènes ? On n’élisait pas les magistrats. Les magistrats étaient désignés par tirage au sort ou par rotation. Pour Aristote, souvenez-vous, un citoyen est celui qui est capable de gouverner et d’être gouverné. Tout le monde est capable de gouverner, donc on tire au sort. Pourquoi ? Parce que la politique n’est pas une affaire de spécialistes. Il n’y a pas de science de la politique. Il y a une opinion, la doxa des Grecs[7] […] »

Donc, le mot aristos signifie le meilleur en grec. L’élection qui, par définition, conduit à choisir le meilleur, est donc par construction aristocratique. La promesse d’égalité démocratique n’est donc pas tenue, représentants élus et représentés ne sont pas sur un pied d’égalité : les élus dominent les électeurs, un petit nombre commande à un grand nombre ; on peut dès lors craindre que le bien commun soit menacé, si jamais les élus venaient à servir des intérêts personnels au lieu de servir l’intérêt général.

Au contraire, le tirage au sort désigne n’importe qui ; il est donc la seule procédure qui respecte l’égalité politique entre les citoyens (la promesse fondatrice de la démocratie).

2.    Par définition, élire c’est abdiquer, c’est renoncer à exercer soi-même sa souveraineté, c’est déléguer, c’est renoncer à légiférer, (alors que tirer au sort, c’est revendiquer sa souveraineté).

Le mot « représentant » est polysémique, il peut désigner deux pouvoirs très opposés : en français, un représentant peut être un serviteur (comme un courtier, mandataire qui attend fidèlement les ordres de son mandant pour agir), mais un représentant peut aussi être un maître (comme un tuteur, qui décide tout à la place de l’incapable qu’il représente). Cette polysémie est la source des plus graves malentendus (pour ne pas dire des pires escroqueries politiciennes).

Par construction, aujourd’hui, la procédure de l’élection parmi des candidats produit des représentants qui seront des maîtres, en votant toutes les lois à la place des électeurs. Alors que le tirage au sort produirait des représentants qui seraient des égaux, laissant le droit de voter les lois aux citoyens eux-mêmes. Les élus décident tout à la place des électeurs — l’élection dépossède les électeurs de leur souveraineté —, alors que les tirés au sort ne décident que ce que les citoyens ne peuvent pas (ou ne veulent pas) décider (préparation des lois, exécution des lois, jugements individuels…) — le tirage au sort ne dépossède pas les citoyens de leur souveraineté.

Robespierre, authentique démocrate, le formulait ainsi fortement : « La démocratie est un état où le peuple souverain, guidé par des lois qui sont son ouvrage,  fait par lui-même tout ce qu’il peut bien faire, et par des délégués tout ce qu’il ne peut faire lui-même »[8].

Dans nos « républiques », on appelle donc fautivement « citoyens » les électeurs, alors qu’un électeur est hétéronome : il subit la loi écrite par un autre ; au contraire, un citoyen est autonome : il produit lui-même le droit auquel il consent à obéir.

Ainsi, l’élection parmi des candidats ravale le peuple au rang dégradant d’électeurs, sorte d’enfants politiques (étymologiquement, enfant signifie privé de parole), impuissants politiques : l’élection fait fonction de bâillon, elle nous infantilise, politiquement, et donc aussi globalement (socialement et économiquement), et l’élection empêche ainsi le plus grand nombre de défendre en personne le bien commun. Nous ne sommes pas citoyens, nous sommes électeurs.

D’ailleurs, les pères fondateurs de notre régime savaient fort bien qu’ils allaient, grâce à cette acception asservissante du mot représentants, tenir le peuple à l’écart de la production des normes :

Abbé SIEYES, antidémocrate assumé, l’exprimait clairement en ces termes : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants[9]. »

Est-il sérieux de prétendre que le bien commun est correctement respecté en tenant durablement et sciemment le plus grand nombre à l’écart des réflexions et décisions politiques ?

Pourtant, de nombreux grands penseurs ont bien vu que les décisions communes sont mieux prises par une assemblée populaire que par un homme seul.

On pense d’abord à Aristote : « La délibération sera, en effet, meilleure si tous délibèrent en commun, le peuple avec les notables, ceux-ci avec la masse[10]. »

Mais on voudrait aussi citer Machiavel : « je dis qu’un peuple est plus sage, plus constant et plus avisé qu’un prince[11]. »

3.  Infantilisante, l’élection décourage et déresponsabilise, dissuade de bien faire, éloigne le peuple de la politique et du bien commun, (alors que le tirage au sort encourage, et responsabilise, incite à bien faire).

De fait, l’élection est donc une pédagogie de la servitude, un apprentissage de la résignation, elle enferme les électeurs dans un rôle de dominés. En les infantilisant, l’élection déresponsabilise les électeurs. L’élection, depuis 200 ans, nous désincite à faire de la politique. Et progressivement, à force de dépolitiser les électeurs, l’élection les décourage complètement (« à quoi bon se donner du mal en politique puisque ça ne changera rien ? » entend-on partout) et finalement, l’élection nous abrutit — politiquement.

Au contraire, le tirage au sort émancipe les citoyens, en les traitant en adultes responsables. Et en général les gens essaient d’être dignes de la confiance qu’on leur fait, surtout si on leur confie une vraie responsabilité. Par exemple, les expériences de conventions citoyennes tirées au sort organisées par Jacques Testart montrent que le niveau monte vite quand on respecte et implique vraiment les gens.

Jacques Testart : « Ce qui est extraordinaire quand on s’intéresse aux Conférences de Citoyens [tirées au sort et chargées de donner un avis sur l’enjeu politique et social d’un sujet scientifique], c’est de voir à quel point les individus peuvent être modifiés au cours de la procédure. Vous prenez une boulangère, un instituteur, bon des gens qui ont leur métier et qui a priori sont innocents, naïfs par rapport au problème. Ce n’est pas tellement qu’ils deviennent compétents, ça c’est évident. C’est surtout qu’ils deviennent une autre qualité d’humain. C’est-à-dire qu’ils développent des idées et des points de vue, qu’ils vont défendre leurs avis, qui ne sont pas du tout là pour défendre leur famille, même pas leurs enfants, mais la descendance de tout le monde : les gens du Sud … on voit une espèce d’altruisme qui transparaît, qu’on ne voit pas d’habitude.

Et moi, ce que j’ai constaté en regardant ça, c’est à quel point il y a un gâchis de l’humanité. C’est-à-dire qu’on maintient les gens dans un état d’abêtissement, de suivisme, de conditionnement. Et, je dois dire j’y croyais pas avant de voir ça. Je pensais que c’était triste mais que l’humanité elle n’était pas vraiment belle à voir. Mais elle n’est pas belle à voir parce qu’on la met dans cet état-là. Mais je suis maintenant convaincu qu’il y a chez la plupart des individus, il y a des ressorts, il y a quelque chose qu’on n’exploite pas, qu’on n’utilise pas, qu’on ne met pas en valeur. Mais les humains valent beaucoup mieux que ce qu’on en fabrique. »[12]

Tocqueville aussi, a écrit des pages admirables pour défendre les vertus éducatives et responsabilisantes des jurys civils tirés au sort. On n’a malheureusement pas le temps de citer le plaidoyer en entier, mais écoutez plutôt :

« J’entends par JURY un certain nombre de citoyens PRIS AU HASARD et revêtus momentanément du droit de juger. […]

le jury est avant tout une institution politique ; on doit le considérer comme un mode de la souveraineté du peuple […]

Le jury, et surtout le jury civil, sert à donner à l’esprit de tous les citoyens une partie des habitudes de l’esprit du juge ; et ces habitudes sont précisément celles qui préparent le mieux le peuple à être libre. Il répand dans toutes les classes le respect pour la chose jugée et l’idée du droit. Ôtez ces deux choses, et l’amour de l’indépendance ne sera plus qu’une passion destructive. Il enseigne aux hommes la pratique de l’équité. Chacun, en jugeant son voisin, pense qu’il pourra être jugé à son tour. […]

Le jury apprend à chaque homme à ne pas reculer devant la responsabilité de ses propres actes ; disposition virile, sans laquelle il n’y a pas de vertu politique. […]

En forçant les hommes à s’occuper d’autre chose que de leurs propres affaires, il combat l’égoïsme individuel, qui est comme la rouille des sociétés. Le jury sert incroyablement à former le jugement et à augmenter les lumières naturelles du peuple. C’est là, à mon avis, son plus grand avantage. On doit le considérer comme une école gratuite et toujours ouverte, où chaque juré vient s’instruire de ses droits, où il entre en communication journalière avec les membres les plus instruits et les plus éclairés des classes élevées, où les lois lui sont enseignées d’une manière pratique […]

Ainsi le jury, qui est le moyen le plus énergique de faire régner le peuple, est aussi le moyen le plus efficace de lui apprendre à régner[13]. »

Donc, du côté des gouvernés, par chacun de ces trois premiers traits caractéristiques de l’élection parmi des candidats (procédure  aristocratique, infantilisante et démotivante), on constate que l’élection réduit à presque rien le nombre de personnes capables de défendre le bien commun.

On va voir maintenant que, en plus de paralyser et abrutir les gouvernés, l’élection choisit les pires gouvernants :

B.  Du côté des gouvernants, l’élection porte au pouvoir les pires (alors que le tirage au sort non)

Du côté des gouvernants, en admettant que nous ayons besoin de « représentants », on constate souvent que l’élection parmi des candidats porte au pouvoir les pires, à l’exact opposé de ce qu’elle prétend. Je cherche à comprendre pourquoi.

Je vois sept caractères propres à l’élection qui conduisent (forcément) à ce désastre — et je vois comme dans un  miroir sept caractères inverses propres au tirage au sort qui éviteraient ce désastre (forcément) :

1.  L’élection parmi des candidats donne le pouvoir à ceux qui le veulent (alors que le tirage au sort, non)

On sait depuis 2 500 ans qu’il ne faut pas donner le pouvoir à ceux qui le  veulent.

Platon : « Le pire des maux est que le pouvoir soit occupé par ceux qui l’ont voulu[14]. »

Alain : « Le trait le plus visible dans l’homme juste est de ne point vouloir du tout gouverner les autres et de gouverner seulement lui-même. Cela décide tout. Autant dire que les pires gouverneront[15]. »

Si l’on y réfléchit, c’est vrai que les pires gouverneront, mais seulement si l’on donne le pouvoir à ceux qui le veulent (parce que les meilleurs ne le veulent pas).

Et précisément, le tirage au sort évite ce piège central et donne le pouvoir « aux autres »… et le tirage au sort ne nous condamne donc pas, lui, à la tyrannie de ceux qui veulent tout décider à la place des autres.

C’est une mauvaise idée de donner le pouvoir à ceux qui le veulent assez pour y parvenir car les compétences (et les motivations) nécessaires pour parvenir au pouvoir (pour gagner une compétition électorale) ne sont sûrement pas les mêmes qui sont nécessaires pour exercer le pouvoir (pour chercher le bien commun et le servir). C’est ce qu’on va voir maintenant :

2.  L’élection pousse au mensonge et favorise les menteurs  (alors que le tirage au sort, non)

En s’appuyant sur la volonté des citoyens pour désigner les acteurs, l’élection donne des prises aux escrocs, dont tout le talent est précisément de savoir tromper les volontés. D’une certaine façon, l’élection offre le pouvoir aux menteurs : c’est celui qui mentira le mieux qui sera élu, à tous les coups. Donc, par construction, l’élection pousse au mensonge : d’abord mensonges avant le mandat pour être élu, et ensuite mensonges pendant et après le mandat pour être réélu. Scientifiquement, mécaniquement, l’élection parmi des candidats incite au mensonge, tout le temps.

(Rappel : « Les pires gouverneront » annonçait Alain.)

Alors que, en ne s’appuyant pas sur la volonté des gens, le tirage au sort retire toute prise aux escrocs.

Mieux encore, le tirage au sort dissuade de mentir puisque le mensonge ne sert à rien pour accéder au pouvoir.

Certes, on objectera qu’il restera toujours des menteurs dans une société humaine. Bien sûr, mais le tirage au sort baisse la proportion de menteurs au pouvoir (de 100% à ?), ce qui ne peut être que profitable au bien commun.

3.  L’élection produit des maîtres, très différents de nous (alors que le tirage au sort produit des égaux, très ressemblants)

D’avoir été désigné comme le meilleur, l’élu éprouve naturellement, et assez logiquement,  fierté, vanité et sentiment de supériorité, humeurs qui l’incitent naturellement à se sentir légitime à tout décider tout seul, y compris de ses propres privilèges, sans avoir à démontrer davantage qu’il est digne de sa charge.

Bien des abus de pouvoir — et bien des négligences du bien commun — trouvent sans doute de profondes racines dans ce sentiment de supériorité de « l’élu », qui naît forcément de cette procédure aristocratique qu’est l’élection-parmi-des-candidats.

Au contraire, le tirage au sort n’offre aucune raison de ressentir un sentiment de supériorité, et il incite donc le représentant à l’humilité : on n’a pas été choisi comme le meilleur, mais bien comme un égal, et il faut donc démontrer à tout moment qu’on est digne de la charge.

Par ailleurs, on constate depuis 200 ans que l’élection produit des assemblées de notables, absolument pas représentatives du corps social qu’elles prétendent représenter, et, qui plus est, extrêmement privilégiées. On ne compte plus les études scientifiques qui prouvent l’absence criante des classes laborieuses au Parlement, ni les enquêtes journalistiques qui prouvent les innombrables (et honteux) avantages que s’octroient eux-mêmes les parlementaires.

Ces (1%) notables ne connaissent pas la vie des (99%) travailleurs et, très différents d’eux, ne sont pas du tout portés à les aider, et encore moins à les émanciper.

Un des sens du mot représenter est reconstituer une image miniature fidèle de la société représentée, et pour ce faire, le tirage au sort est bien mieux adapté que l’élection : lui seul est capable de composer un échantillon représentatif de l’ensemble des citoyens[16]. Tirer au sort une assemblée donnera toujours une moitié de femmes, 90% de salariés, 60% d’ouvriers et d’employés, 10% de chômeurs, etc.  Une assemblée tirée au sort nous ressemblera. Le tirage au sort est fidèle, impartial et incorruptible.

Et la question de savoir si l’assemblée qui va nous représenter doit nous ressembler ou pas relève du choix souverain des citoyens (constituants), et nullement des élus, car tous les élus ont un intérêt personnel puissant à discréditer le tirage au sort (qui les obligerait à retourner au travail comme tout le monde).

4.  L’élection produit des maîtres hors contrôle (alors que le tirage au sort, non)

L’élection repose sur la confiance et place le contrôle des représentants précisément au moment de leur désignation. Ce choix dissuade de contrôler les élus davantage, pendant leur mandat et après leur mandat : on entend dire que l’élection — et le risque de non réélection — sont des contrôles bien suffisants…

Fondamentalement, cette absence de contrôles réels des élus rend possible — et même favorise — la corruption. L’élection sans autre contrôle que l’élection ne protège pas correctement le bien commun.

Alors que le tirage au sort, inspirant naturellement une défiance, déplace le moment du contrôle des représentants : le contrôle des tirés au sort n’a pas lieu au moment de la désignation (on choisit n’importe qui), mais à tout moment, pendant le mandat et après le mandat (par d’autres tirés au sort).

Donc, des tirés au sort sont — naturellement et instinctivement — toujours beaucoup plus contrôlés que des élus.

Cette différence essentielle (touchant aux contrôles) conduit d’ailleurs logiquement à préconiser l’élection-parmi-des-candidats pour désigner les représentants locaux (que l’on connaît, que l’on côtoie et que l’on observe plus facilement soi-même du fait de la proximité), et à préconiser le tirage au sort (et ses contrôles multiples à tous les étages) pour désigner les représentants à l’échelle régionale, nationale ou fédérale (que l’on ne connaît pas et que l’on ne peut pas surveiller soi-même, du fait de l’éloignement).

Donc l’élection est bien adaptée aux scrutins municipaux (et mal aux autres), alors que le tirage au sort est beaucoup mieux adapté aux scrutins régionaux, nationaux et fédéraux.

On entend généralement dire le contraire, et c’est à tort.

5.  L’élection produit une caste de maîtres hors contrôle (alors que le tirage au sort, non)

Dans tous les sondages d’opinions, et dans toutes nos conversations, le reproche le plus fréquent et le plus grave que font les citoyens au gouvernement représentatif est la professionnalisation de la politique. Mais cette professionnalisation est une conséquence inéluctable de l’élection : les mêmes raisons qui ont conduit à élire un candidat une fois (la liste réduite des candidats volontaires ; leur art de séduire — qui se perfectionne sans cesse ; la personnalité des électeurs — qui ne change guère d’une élection à l’autre…) conduisent à réélire la même personne plusieurs fois. Par construction, donc, l’élection contrarie la rotation des charges, et c’est elle qui impose la professionnalisation de la politique —, ainsi que la formation de partis, on y reviendra plus loin. On le constate partout dans le monde et à toutes les époques.

Alors que le tirage au sort, lui, impose la rotation des charges et interdit donc la professionnalisation de la politique.

Par ce processus, l’élection nie l’égalité politique, en privant le plus grand nombre de l’action politique au profit d’une caste politicienne, alors que le tirage au sort respecte l’égalité politique des citoyens, en interdisant toute formation de caste privilégiée.

6.  L’élection parmi des candidats impose les partis pour gagner une sorte de guerre politique, camp contre camp, avec une logique militaire, réclamant l’obéissance des militants et mobilisant à fond des passions collectives (alors que le tirage au sort, non)

On vote presque une fois par an ; et un citoyen seul ne peut pas gagner une élection-parmi-des-candidats. Donc, la campagne électorale permanente qui découle du choix de l’élection (comme procédure de désignation des représentants) impose aux candidats, pour gagner, de mobiliser une armée de militants, enrôlés autour d’un chef, d’une ligne de pensée, d’un dogme, d’une discipline, d’une hiérarchie, de la détestation de toutes les autres armées équivalentes (détestation en bloc), l’obsession sectaire de parvenir seul au pouvoir, etc., ce qui entretient une discorde non nécessaire et néfaste au bien commun.

On ne suit plus l’intérêt général quand l’objectif prioritaire est de parvenir au pouvoir.

Les partis ne servent qu’à gagner les élections et à rien d’autre. Il n’y a jamais eu de  partis dans les régimes sans élections. Historiquement, c’est le choix de l’élection-parmi-des-candidats qui nous condamne au fléau des partis, mais on n’a évidemment pas besoin de partis pour faire de la politique.

C’est pourquoi, avec le tirage au sort, les partis deviennent inutiles et disparaissent naturellement.

Je voudrais ici vous renvoyer aux réflexions essentielles de Simone Weil dans sa « Note sur la suppression générale des partis politiques »[17], pour vous inciter à réaliser un par un les dégâts, graves et durables, qu’infligent les partis politiques au corps social.

J’ai gardé le plus grave pour la fin (de cette première partie) :

7.  L’élection parmi des candidats permet d’aider un candidat, et donne ainsi tout le pouvoir aux plus riches (alors que le tirage au sort, non)

Il est facile de corrompre quelqu’un qui vous doit tout.

Alors qu’il est plus difficile de corrompre quelqu’un qui ne vous doit rien.

Si l’on peut aider un candidat, il est certain que ceux qui ont les moyens d’aider le feront — toujours —, car les élus « aidés » seront ainsi forcément débiteurs — donc serviteurs — des intérêts privés de leurs bienfaiteurs (dont ils ont absolument besoin, pour leur élection et pour leur réélection).

Quels sont les moyens d’aider certains candidats ? Il s’agit de les faire voir beaucoup, de les montrer sous un angle flatteur (de ne leur poser que des questions faciles, sans pièges), de discréditer ou de ne pas inviter leurs concurrents, etc. Tout ce « travail » de l’opinion[18] est accompli par les grands médias (presse, radio, télés, instituts de sondage) et leurs « journalistes » « éditorialistes » et autres « experts ».

Aujourd’hui, et ce n’est pas par hasard, toute la presse et l’édition appartiennent à quelques banques et industriels et à deux marchands d’armes[19].

Donc, lélection-parmi-des-candidats permet — et même incite à — la pire corruption. C’est sans doute son plus grave — et impardonnable — défaut.

Les individus les plus riches du corps social ont ainsi trouvé dans l’élection-parmi-des-candidats le moyen certain de conserver le pouvoir pour toujours, et de produire un droit qui leur est favorable. On peut appeler ce droit « le capitalisme » ou la ploutocratie (le gouvernement par les riches pour les riches), mais toute la pyramide des pouvoirs institués (parlement, gouvernement, juges, prisons, police…) tient à la procédure de désignation des législateurs : rien n’impose aux 99% de préférer l’élection au tirage au sort ; ce sont des élus qui ont choisi la procédure de l’élection… Que ferions-nous, nous, si nous nous mêlions d’y réfléchir ? Rien ne nous oblige légitimement à suivre éternellement les élus dans leurs préférences institutionnelles.

À l’inverse, le tirage au sort ne permettant pas d’aider qui que ce soit, est une procédure égalitaire et incorruptible qui porte au pouvoir de meilleurs serviteurs du bien commun, certes imparfaits eux aussi, mais moins facilement corruptibles car ne devant rien à quiconque pour leur accession au pouvoir.

Pour résumer, l’élection-parmi-des-candidats porte au pouvoir des personnes qui vont défendre des intérêts particuliers (ceux de leurs parrains), alors que le tirage au sort porte au pouvoir des personnes qui vont défendre l’intérêt général (parce qu’ils n’ont pas de parrains à servir).

Certes, rien n’est parfait et les risques de corruption existeront toujours, dans toute société humaine, mais force est de constater que l’élection parmi des candidats cumule tous les vices, du point de vue du bien commun (pas du point de vue des élus, bien sûr, ni de leurs riches bienfaiteurs). On peut raisonnablement escompter que le tirage au sort réduira le ratio de corrompus au pouvoir (de 100% à ?).

Conclusion de la  première partie :

Nous avons deux laboratoires politiques pour vérifier sur le terrain que la pratique confirme bien ce que permet de prévoir la théorie : 200 ans de tirage au sort (quotidien) à Athènes (aux 5e et 4e siècles av. JC) ont permis aux citoyens pauvres (aujourd’hui, on dirait les 99%) de gouverner pendant toute la période ; alors que, au contraire, 200 ans d’élections parmi des candidats (depuis 1789) ont permis aux citoyens riches (aujourd’hui, on dirait les 1%) de gouverner pendant toute la période.

Aristote : « Le raisonnement rend donc évident, semble-t-il, que la souveraineté d’une minorité ou d’une majorité n’est qu’un accident, propre soit aux oligarchies soit aux démocraties, dû au fait que partout les riches sont en minorité et les pauvres en majorité. Aussi… la différence réelle qui sépare entre elles démocratie et oligarchie, c’est la pauvreté et la richesse ; et nécessairement, un régime où les dirigeants, qu’ils soient minoritaires ou majoritaires, exercent le pouvoir grâce à leur richesse est une oligarchie, et celui où les pauvres gouvernent, une démocratie »[20]

Donc, en théorie comme en pratique, l’élection donne le pouvoir aux riches (aux 1%), et le tirage au sort donne le pouvoir aux pauvres (aux 99%).

Une question importante vient alors à l’esprit : « combien de temps encore les 99% vont-ils défendre comme une vache sacrée démocratique la procédure aristocratique qui les infantilise pour toujours et qui les paralyse à jamais ? »

 

Il reste à examiner les différentes pratiques du tirage au sort en politique :

II. Mise en œuvre des différentes pratiques du tirage au sort

Passée la surprise, pour le bien commun, de se voir si mal servi par l’élection, et si bien défendu par le tirage au sort, on peut se demander (A) quels sont les principaux usages d’une procédure aléatoire de désignation des représentants, et (B) comment cette procédure pourrait être un jour réellement instituée (inscrite dans la constitution).

A.  Principaux usages pratiques du tirage au sort en politique

L’élection parmi des candidats attribue généralement des privilèges, alors que le tirage au sort distribue le plus souvent des charges.

Par ailleurs, il faut bien garder présent à l’esprit que, pour tenir un poste ou remplir une fonction, on élit toujours une personne seule (à qui l’on se confie et qu’on contrôle peu ou pas) pour un temps assez long ; alors qu’on tire au sort souvent un collectif de personnes (de qui on se défie et qu’on contrôle vraiment et souvent) pour un temps assez court— ce qui rassure tout le monde…

On signalera ici trois grands cas de figure, en gardant le plus important, le plus décisif, pour la fin.

1. Tirage au sort pour désigner les Chambres de contrôle de tous les pouvoirs

Les références ne manquent pas, dans la littérature de philosophie politique, pour insister sur le grand devoir de vigilance des citoyens à l’encontre de tous les pouvoirs. On citera Montesquieu :

« C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. Qui le dirait ! la vertu même a besoin de limites. Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir[21]. »

À cause du conflit d’intérêts et de l’esprit de corps, un pouvoir ne sera jamais (ne peut pas être) correctement jugé par ses pairs.

L’antidote universel contre les conflits d’intérêts est le tirage au sort ; c’est pourquoi tout le monde (sauf les pouvoirs concernés, bien sûr) comprend et admet rapidement l’intérêt et l’importance de ce premier usage du hasard en politique : dans la perspective du bien commun, il faut que tous les organes de contrôle des différents pouvoirs soient composés de simples citoyens, et donc tirés au sort (et formés pour ça).

2. Tirage au sort pour désigner tout ou partie du Corps législatif

Ce point du tirage au sort du Corps législatif est délicat, et donc controversé : nous avons si longtemps cru, malgré toutes les preuves contraires, que le fait d’élire nous-mêmes les législateurs était un bon moyen de servir le bien commun, que nous avons aujourd’hui toutes les peines du monde à nous figurer qu’un Parlement tiré au sort donnerait plus de chance à l’intérêt général qu’un Parlement élu. En plus, il y a plein de gens qui ne veulent pas faire ce travail…

Aussi cet usage précis du tirage au sort est-il le plus long (et parfois impossible) à admettre, et souvent, il n’est accepté par les gens qui le découvrent que moyennant le compromis des deux chambres législatives : une élue (la Chambre des Partis) et une tirée au sort (la Chambre des Citoyens). Je n’ai pas le temps de développer, mais c’est un chantier ouvert, avec de nombreuses opportunités d’innovations intelligentes.

Si cet usage du tirage au sort vous effraie ou vous rebute, ne rejetez pas en bloc tous les usages du tirage au sort : vous avez le droit de nuancer votre pensée et vous pouvez souhaiter un usage donné du tirage au sort (pour les Chambres de contrôle et pour l’Assemblée constituante, par exemple) tout en refusant un autre usage (pour la Chambre législative par exemple).

3. Tirage au sort pour désigner l’Assemblée constituante, sans qui rien n’adviendra

L’usage le plus important du tirage au sort en politique est sans doute celui de la désignation de l’Assemblée constituante. C’est lui qui importe le plus car il est la condition même pour que tous les autres usages du tirage au sort adviennent un jour (jamais les élus ne renonceront à la procédure qui leur donne le pouvoir à eux).

On rappelle que la Constitution est le texte supérieur qui institue tous les pouvoirs d’un pays, qui fixe les procédures de désignation des acteurs, les organes de contrôle de ces acteurs, et la puissance du peuple par rapport à ces pouvoirs.

On peut considérer la Constitution comme un contrat social, toujours révisable, par lequel un groupe humain se constitue en établissant des pouvoirs auxquels il consent à obéir. La Constitution doit impérativement limiter les pouvoirs, pour protéger la société contre leurs abus : donc, il ne faut en aucun cas que ce soit les hommes au pouvoir qui écrivent les règles du pouvoir (la constitution) : en effet, dans le processus constituant, les élus sont — forcément — en conflit d’intérêts (ils ont un intérêt personnel contraire à l’intérêt général), et ils vont toujours instituer leur puissance et l’impuissance populaire. C’est précisément ce que l’on observe, partout sur terre et à toutes les époques.

Il n’y a presque pas de trace de cette idée radicale dans la littérature, mais j’en ai trouvé une que je vous signale. C’est Thomas Paine, un anglais, qui écrivait en 1791 :

« Il est contraire aux principes du gouvernement représentatif qu’un corps s’octroie à lui-même des pouvoirs[22]. »

« Un gouvernement n’a pas le droit de se déclarer partie prenante dans un débat touchant aux principes ou à la méthode utilisés pour élaborer ou amender une constitution. Ce n’est pas à l’intention de ceux qui exercent le pouvoir gouvernemental qu’on établit des constitutions et les gouvernements qui en découlent. Dans toutes ces choses, le droit de juger et d’agir appartient à ceux qui paient et non à ceux qui reçoivent[23]. »

Il n’est pas d’autre contrat que celui passé entre ses différentes composantes par l’ensemble du peuple en vue d’engendrer et de constituer un gouvernement. Supposer qu’un gouvernement quelconque puisse être partie prenante dans un contrat passé avec le peuple, c’est supposer que le gouvernement existait avant d’en avoir le droit. Le gouvernement n’est pas un fonds de commerce que n’importe quel homme ou groupe d’hommes aurait le droit d’ouvrir et de gérer à son profit. Ce n’est qu’un dépôt, confié au nom de ceux qui le délèguent — et qui à tout moment peuvent le reprendre[24]. »

Aujourd’hui, je dis ça de cette manière :
ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir.

Si le tirage au sort n’a jamais été institué, c’est sans aucun doute parce que les Assemblées constituantes ont toujours été élues parmi des candidats professionnels de la politique, dont l’intérêt personnel les conduit à préférer naturellement l’élection, aux dépens du bien commun.

Donc, si les peuples du monde veulent un jour sortir du piège politicien qui les condamne à l’impuissance, il faudra sans doute qu’ils fassent du tirage au sort de l’Assemblée constituante leur priorité absolue : pour instituer enfin le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (vraiment), les Assemblées constituantes ne doivent surtout pas être élues parmi des candidats.

Mais qui va donc porter ce projet d’Assemblée constituante citoyenne, sinon les citoyens eux-mêmes ?

B. Les ateliers constituants, outils pratiques d’éducation populaire pour former une foule de citoyens constituants, gardiens du bien commun

Le régime du gouvernement représentatif (fautivement appelé « démocratie représentative » — oxymore trompeur), régime de domination des électeurs par des élus, n’a été voulu et imposé depuis l’origine que par des élus (Sieyes, Madison…). La solution ne viendra donc pas des élus, qui sont le problème tant qu’ils confisquent le pouvoir constituant. La solution ne peut venir que des autres, c’est-à-dire des citoyens eux-mêmes.

L’émancipation des électeurs (leur mutation en citoyens) exige que soit instituée leur puissance politique (1) et il faudrait donc que les électeurs s’entraînent à constituer eux-mêmes (2) :

1. Un citoyen digne de ce nom doit être vigilant, donc constituant

La vigilance est repérée depuis longtemps comme une qualité essentielle du citoyen.

Platon : « La punition des gens bons qui ne s’intéressent pas à la politique, c’est d’être gouvernés par des gens mauvais. »

Thucydide : « Un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile[25]. »

Marat : « Pour rester libre, il faut être sans cesse en garde contre ceux qui gouvernent : rien de plus aisé que de perdre celui qui est sans défiance ; et la trop grande sécurité des peuples est toujours l’avant-coureur de leur servitude[26]. »

Alain : « La démocratie n’est pas dans l’origine populaire du pouvoir, elle est dans son contrôle.  La démocratie, c’est l’exercice du contrôle des gouvernés sur les gouvernants. Non pas une fois tous les cinq ans, ni tous les ans, mais tous les jours[27]. »

« Le gouvernement représentatif devient bientôt le plus corrompu des gouvernements si le peuple cesse d’inspecter ses représentants. Le problème des Français, c’est qu’ils donnent trop à la confiance, et c’est ainsi qu’on perd la liberté. Il est vrai que cette confiance est infiniment commode : elle dispense du soin de veiller, de penser et de juger. »
Madame Rolland (1789), citée par Rosanvallon (2006, n°3, min. 2:37).

« Tout pouvoir est méchant dès qu’on le laisse faire ; tout pouvoir est sage dès qu’il se sent jugé. »
Émile Chartier dit « Alain », « Propos », 25 janvier 1930.

Donc, nous devons tous être vigilants, quotidiennement.

Mais quelle est l’efficacité d’une vigilance privée d’une puissance d’agir ? Aujourd’hui, nos anticonstitutions ne reconnaissent aux électeurs rigoureusement aucun pouvoir pour se défendre contre les politiciens.

Pour jouer leur rôle de sentinelles de la démocratie, les citoyens doivent donc se (voir) doter d’une puissance garantie (quel que soit le choix fait par ailleurs au sujet des représentants — maitres ou serviteurs).

À Athènes, c’était le rôle :

  • du droit de vote des lois à l’Ecclésia, l’assemblée du peuple,
  • mais aussi de l’iségoria, droit de parole pour tous, à tout moment et à tout propos, permettant à chaque citoyen de devenir en cas de danger une sentinelle de la démocratie, un gardien du bien commun.

Aujourd’hui, cette puissance populaire instituée pourrait prendre la forme

  • de la liberté d’expression,
  • du référendum d’initiative citoyenne,
  • de médias publics accessibles à tous,
  • et du statut protecteur des lanceurs d’alerte, par exemple.

Mais jamais les élus n’institueront eux-mêmes la puissance des citoyens. Seuls les citoyens eux-mêmes sont capables d’instituer leur propre puissance. Il est donc tout à fait décisif (et non négociable) que les citoyens soient constituants, c’est-à-dire capables de vouloir, instituer et défendre eux-mêmes leur contrat social, leur Constitution, le texte supérieur qui les constitue en peuple.

Ceci va demander un apprentissage — théorique et pratique — pour la population. Comment faire ?

2. Cette mutation des électeurs-enfants en citoyens-adultes ne pourra advenir que par éducation populaire pratique : les Mini-Ateliers Constituants, Prolifiques et Contagieux

Jamais les élus n’apprendront aux électeurs à se passer d’eux, ni même seulement à les contrôler efficacement (à cause du conflit d’intérêts).

C’est donc aux citoyens de se former mutuellement, entre eux, à travers des rencontres ciblées sur l’écriture d’articles de constitution, mini ateliers constituants « contagieux », par éducation populaire et cas pratiques, peer to peer, entre égaux.

Une fois la multitude formée, habituée aux débats constituants, il apparaîtra naturel au corps social de tirer au sort les citoyens de l’Assemblée constituante, car l’expérience aura montré que, globalement, nous écrivons tous à peu près les mêmes articles.

Les ateliers constituants prennent ainsi à la racine le mal de l’impuissance populaire à défendre le bien commun. Ce sont de tels ateliers que j’anime depuis des années, un peu partout dans l’espace francophone.

 

CONCLUSION GÉNÉRALE

Le bien commun a besoin de nombreux gardiens volontaires, capables de le comprendre, de le vouloir et de le défendre. C’est donc un apprentissage politique, théorique et pratique, autonome, émancipant, qu’il faut non seulement permettre mais favoriser dès le plus jeune âge et jusqu’au bout de la vie.

De ce point de vue, et au terme de cet examen, l’élection parmi des candidats réduit à presque rien le nombre de ces gardiens du bien commun et les expose aux plus graves corruptions.

Au contraire, le tirage au sort, lui, notamment celui de l’Assemblée constituante, multiplie ces gardiens de l’intérêt général et les protège de la corruption par une désincitation à mentir et par des contrôles permanents.

Cette analyse est un chantier récent (à peine plus de dix ans) et ne doit surtout pas devenir un domaine d’experts : vous pouvez, vous devriez, tous participer à enrichir cette réflexion et à la renforcer.

Je vous remercie de votre attention.
Étienne Chouard.
21 décembre 2016.


III. Textes de référence. Démocratie, élections, tirage au sort…

Il y a trop de textes épatants depuis 2500 ans — sur l’élection, sur le tirage au sort, sur la démocratie, sur la très nécessaire vigilance citoyenne à l’encontre des pouvoirs… — pour les citer tous dans un réquisitoire comme celui-là.

Aussi je vous propose d’en consulter quelques-uns à part, ci-après, un peu en vrac. Si vous estimez que l’une de ces annexes est assez importante et frappante pour figurer directement dans le réquisitoire ci-dessus, signalez-le-moi, s’il vous plaît ; et je compléterai le texte ci-dessus.

Vous trouverez encore des milliers d’autres pensées utiles, relatives aux pouvoirs, dans ma page Précieuses pépites (à télécharger ici).

1.    Souveraineté et démocratie

« C’est une loi fondamentale de la démocratie que le peuple fasse les lois. »
Montesquieu, « De l’esprit des lois » (1748), livre II chapitre 2.

 

« La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. »
Jean-Jacques Rousseau, Le contrat social (1792).

 

« Démocratie : sorte de gouvernement où le peuple a toute l’autorité. La démocratie n’a été florissante que dans les républiques de Rome et d’Athènes. »
Furetière, Dictionnaire universel (1890).

 

« Le démocrate après tout est celui qui admet qu’un adversaire peut avoir raison, qui le laisse donc s’exprimer et qui accepte de réfléchir à ses arguments. Quand des partis ou des hommes se trouvent assez persuadés de leurs raisons pour accepter de fermer la bouche de leurs contradicteurs par la violence, alors la démocratie n’est plus. »
Albert Camus, extrait de « Démocratie et Modestie », in Combat, février 1947.

 

« La démocratie est un état où le peuple souverain, guidé par des lois qui sont son ouvrage,  fait par lui-même tout ce qu’il peut bien faire, et par des délégués tout ce qu’il ne peut faire lui-même. »
ROBESPIERRE, discours du 18 pluviôse an II.

 

« Premièrement, un État très petit, où le peuple soit facile à rassembler, et où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres ; secondement, une grande simplicité de mœurs qui prévienne la multitude d’affaires et de discussions épineuses ; ensuite beaucoup d’égalité dans les rangs et dans les fortunes, sans quoi l’égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l’autorité ; enfin peu ou point de luxe, car ou le luxe est l’effet des richesses, ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l’un par la possession, l’autre par la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse, à la vanité ; il ôte à l’État tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à l’opinion. »
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762), livre III, chapitre 4 « De la démocratie ».

 

« Le pouvoir doit être bien distingué des fonctions ; la nation délègue en effet les diverses fonctions publiques ; mais le pouvoir ne peut être aliéné ni délégué. Si l’on pouvait déléguer ces pouvoirs en détail, il s’en suivrait que la souveraineté pourrait être déléguée. »
Robespierre, « notes manuscrites en marge du projet de constitution de 1791 ».

 

« Je ne connais pas d’autre dépositaire sûr du pouvoir suprême dans une société que le peuple lui-même, et si nous ne le pensons pas suffisamment compétent pour exercer son contrôle librement, le remède ne consiste pas à le lui retirer, mais à l’instruire. »
Thomas Jefferson, « Lettre à William Jarvis » (1820).

 

« Pour les deux auteurs [Montesquieu et Rousseau], le concept de démocratie, appréhendé à partir de l’idée de souveraineté, implique que le peuple soit lui-même législateur et magistrat, qu’il exerce donc à la fois le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. »
Pierre Rosanvallon, « Histoire du mot démocratie », in « Situations de la démocratie » (1993), p 12.

 

« Lorsque dans une république le peuple en corps a la souveraine puissance, c’est une démocratie. »
Montesquieu, « De l’esprit des lois » (1748), livre II chapitre 2.

 

Par la subsidiarité, le souverain protège sa souveraineté :

  • soit par le haut, comme le pape dont la doctrine sociale décide qu’un dirigeant ne doit pas faire ce que ses subordonnés peuvent faire eux-mêmes,
  • soit par le bas, comme les cantons suisses qui exigent de voter eux-mêmes toutes les lois qu’ils peuvent voter et de ne déléguer au niveau supérieur que ce qu’ils doivent rationnellement déléguer.

 

« La justice est la souveraineté de la souveraineté. C’est pourquoi, par la justice, le faible atteint celui qui est très puissant, comme par une ordonnance royale. »
Mythe hindou.

 

« Au lieu de « La souveraineté politique réside dans la nation » je proposerais « La légitimité est constituée par le libre consentement du peuple à l’ensemble des autorités auxquelles il est soumis ». Cela au moins, il me semble, veut dire quelque chose. »
Simone Weil, « Remarques sur le nouveau projet de constitution » dans « Écrits de Londres », p 87.

 

 

« Dans les États qui juxtaposent à la puissance législative des Chambres la possibilité de demandes populaires de référendums, c’est le peuple qui monte au rang suprême par l’acquisition du pouvoir de prononcer le rejet ou l’adoption définitive des décisions parlementaires. Du coup le Parlement se trouve ramené au rang de simple autorité: il ne représente plus la volonté générale que pour chercher et proposer l’expression qu’il convient de donner à celle-ci ; il ne remplit ainsi qu’office de fonctionnaire. Le véritable souverain c’est alors le peuple. »
Carré de Malberg, dans un article de 1931 « Référendum Initiative populaire », cité Dans « La démocratie locale et le référendum » de Marion Paoletti, chez L’Harmattan page 89.

 

[…] « dans une démocratie, tous les habitants qui sont fils de citoyens, tous ceux qui sont nés sur le sol national, ont rendu service à l’État, ou doivent, pour toute autre raison, bénéficier du droit de citoyenneté, tous ─ je le répète ─ peuvent se fonder sur la loi pour réclamer le droit de vote à l’Assemblée suprême ou pour poser leur candidature aux plus hautes charges. »
Spinoza, « Traité de l’autorité politique » (1677).

 

« Un peuple est d’autant plus démocratique que la délibération, que la réflexion, que l’esprit critique jouent un rôle plus considérable dans la marche des affaires publiques. Il l’est d’autant moins que l’inconscience, les habitudes inavouées, les sentiments obscurs, les préjugés en un mot soustraits à l’examen, y sont au contraire prépondérants. »
Émile Durkheim, « Leçons de sociologie » (1950), p 123.

 

« Le régime démocratique ne peut être conçu, créé et soutenu que par des hommes qui savent qu’ils ne savent pas tout. Le démocrate est modeste, il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné, et à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter ce qu’il sait. »
Albert Camus, extrait de « Réflexions sur une démocratie sans catéchisme », in La Gauche, juillet 1948.

 

« Il n’est rationnel de nous incliner devant une majorité que lorsque nous sommes désarmés. »
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°2096.

 

2.    Nécessaire vigilance des citoyens et indispensables contrôles des pouvoirs en démocratie

« Tout chef sera un détestable tyran si on le laisse faire. »
Alain.

 

« La meilleure forteresse des tyrans, c’est l’inertie des peuples. »
Machiavel.

 

« Veiller est le premier devoir de tout bon citoyen. »
Jean-Paul Marat, 13 avril 1792.

 

« C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. Qui le dirait ! la vertu même a besoin de limites. Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »
Montesquieu, L’esprit des lois, livre XI, chap. IV.

 

« Ce qui est bien connu en général est, pour cette raison qu’il est bien connu, non connu. Dans le processus de la connaissance, le moyen le plus commun de se tromper, soi et les autres, est de présupposer quelque chose comme connu et de l’accepter comme tel. »
G. F. Hegel, « Phénoménologie de l’esprit ».

 

« Pour rester libre, il faut être sans cesse en garde contre ceux qui gouvernent : rien de plus aisé que de perdre celui qui est sans défiance ; et la trop grande sécurité des peuples est toujours l’avant-coureur de leur servitude.

Mais comme une attention continuelle sur les affaires publiques est au-dessus de la portée de la multitude, trop occupée d’ailleurs de ses propres affaires, il importe qu’il y ait dans l’État des hommes qui tiennent sans cesse leurs yeux ouverts sur le cabinet, qui suivent les menées du gouvernement, qui dévoilent ses projets ambitieux, qui sonnent l’alarme aux approches de la tempête, qui réveillent la nation de sa léthargie, qui lui découvrent l’abîme qu’on creuse sous ses pas, et qui s’empressent de noter celui sur qui doit tomber l’indignation publique. Aussi, le plus grand malheur qui puisse arriver à un État libre, où le prince est puissant et entreprenant, c’est qu’il n’y ait ni discussions publiques, ni effervescence, ni partis.

Tout est perdu, quand le peuple devient de sang-froid, et que sans s’inquiéter de la conservation de ses droits, il ne prend plus de part aux affaires : au lieu qu’on voit la liberté sortir sans cesse des feux de la sédition. »
Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage » (1774).

 

« Le gouvernement représentatif devient bientôt le plus corrompu des gouvernements si le peuple cesse d’inspecter ses représentants. Le problème des Français, c’est qu’ils donnent trop à la confiance, et c’est ainsi qu’on perd la liberté. Il est vrai que cette confiance est infiniment commode : elle dispense du soin de veiller, de penser et de juger. »
Madame Rolland (1789), citée par Rosanvallon (2006, n°3, min. 2:37).

 

« Tout pouvoir est méchant dès qu’on le laisse faire ; tout pouvoir est sage dès qu’il se sent jugé. »
Émile Chartier dit « Alain », « Propos », 25 janvier 1930.

 

« La vraie démocratie ne viendra pas de la prise de pouvoir par quelques-uns, mais du pouvoir que tous auront de s’opposer aux abus de pouvoir. »
Gandhi.

 

« La punition des gens bons qui ne s’intéressent pas à la politique, c’est d’être gouvernés par des gens mauvais. »
Platon.

 

« L’acclamation a fait tous les maux de tous les peuples. Le citoyen se trouve porté au-delà de son propre jugement, le pouvoir acclamé se croit aimé et infaillible ; toute liberté est perdue. »
Alain, 8 décembre 1923.

 

« La démocratie n’est pas dans l’origine populaire du pouvoir, elle est dans son contrôle.  La démocratie, c’est l’exercice du contrôle des gouvernés sur les gouvernants. Non pas une fois tous les cinq ans, ni tous les ans, mais tous les jours. »
Alain.

 

« La vigilance ne se délègue pas. »
Alain.

 

« Apprenez donc que, hors ce qui concerne la discipline militaire, c’est-à-dire, le maniement et la tenue des armes, les exercices et les évolutions, la marche contre les ennemis des lois et de l’État, les soldats de la patrie ne doivent aucune obéissance à leurs chefs ; que loin de leur être soumis, ils en sont les arbitres ; que leur devoir de citoyen les oblige d’examiner les ordres qu’ils en reçoivent, d’en peser les conséquences, d’en prévenir les suites. Ainsi lorsque ces ordres sont suspects, ils doivent rester dans l’inaction ; lorsque ces ordres blessent les droits de l’homme, ils doivent y opposer un refus formel ; lorsque ces ordres mettent en danger la liberté publique, ils doivent en punir les auteurs ; lorsque ces ordres attentent à la patrie, ils doivent tourner leurs armes contre leurs officiers. Tout serment contraire à ces devoirs sacrés, est un sacrilège qui doit rendre odieux celui qui l’exige, et méprisable celui qui le prête. »
Marat, « L’Ami du Peuple », 8 juillet 1790.

 

« Par la division des spécialistes, qui est une règle de l’élite, le gouvernement des meilleurs est proprement aveugle. »
Alain, avril 1939.

 

« La liberté réelle suppose une organisation constamment dirigée contre le pouvoir.  La liberté meurt si elle n’agit point. »
Alain.

 

« Le suffrage périt par l’acclamation. »
Alain, février 1932

 

« Le prix de la liberté est la vigilance éternelle. »
Thomas Jefferson.

 

« Répétez un mensonge assez fort et assez longtemps et les gens le croiront. »
Josef GOEBBELS (1897-1945)

 

« Le droit qu’ont les citoyens de s’assembler où il leur plaît, et quand il leur plaît, pour s’occuper de la chose publique, est inhérent à tout peuple libre.

Sans ce droit sacré, l’état est dissous, et le souverain est anéanti ; car, dès que les citoyens ne peuvent plus se montrer en corps, il ne reste dans l’État que des individus isolés ; la nation n’existe plus.

On voit avec quelle adresse les pères conscrits ont anéanti la souveraineté du peuple, tout en ayant l’air d’assurer la liberté individuelle. En Angleterre, toute assemblée paisible est licite : la loi ne défend que les attroupements séditieux. Voilà la liberté. »
Marat 16-17 août 1792.

 

« Il en va de la responsabilité de chaque citoyen de questionner l’Autorité. »
Benjamin FRANKLIN (1706-1790)

 

« L’homme ne risque pas de s’endormir dans un monde totalitaire mais de se réveiller dans un univers qui l’est devenu durant son sommeil. »
Arthur KOESTLER (1905-1983)

 

« L’important est de construire chaque jour une petite barricade, ou, si l’on veut, de traduire tous les jours quelque roi devant le tribunal populaire. Disons encore qu’en empêchant chaque jour d’ajouter une pierre à la Bastille, on s’épargne la peine de la démolir. »
Alain, Propos, 6 janvier 1910.

 

« Ce qui importe, ce n’est pas l’origine des pouvoirs, c’est le contrôle continu et efficace que les gouvernés exercent sur les gouvernants. Où est donc la Démocratie, sinon dans ce troisième pouvoir que la Science Politique n’a point défini, et que j’appelle le Contrôleur ? Ce n’est autre chose que le pouvoir, continuellement efficace, de déposer les Rois et les Spécialistes à la minute, s’ils ne conduisent pas les affaires selon l’intérêt du plus grand nombre. Le citoyen a le devoir de penser librement, car les droits des citoyens crédules sont comme abolis. Obéissez, mais n’obéissez pas sans contrepartie : sachez douter, refusez de croire. N’acclamez point : les pouvoirs seront modérés si seulement vous vous privez de battre des mains. »
Alain, Propos sur le pouvoir.

 

« Les pouvoirs élus ne valent pas mieux que les autres; on peut même soutenir qu’ils valent moins. L’électeur ne saura pas choisir le meilleur financier, ni le meilleur policier. Et qui pourrait choisir ?

Dans le fait les chefs réels s’élèvent par un mélange de savoir, de ruse et de bonne chance, et aussi par l’emportement de l’ambition. Les chefs sont des produits de nature ; et l’on ne demande point s’il est juste qu’une pomme soit plus grosse qu’une autre. Un chef grossit et mûrit de même. Nous voyons partout des gros et des petits. Nous savons ce que peut faire un homme qui a beaucoup d’argent. Mais il serait absurde d’élire un homme riche, je veux dire de décider par des suffrages que cet homme aura beaucoup d’argent. L’inégalité des hommes est de nature, comme celle des pommes. Et le pouvoir d’un général d’artillerie est de même source que celui d’un financier. L’un et l’autre se sont élevés par un savoir-faire, par un art de persuader, par un mariage, par des amitiés. Tous les deux peuvent beaucoup dans leur métier, et étendent souvent leur pouvoir hors de leur métier. Ce pouvoir n’est pas donné par la masse, mais plutôt est subi et reconnu par elle, souvent même acclamé. Et il serait faible de dire qu’un tel pouvoir dépend du peuple et que le peuple peut le donner et le retirer. Dans le fait ces hommes gouvernent. Et de tels hommes sont toujours groupés en factions rivales, qui ont leurs agents subalternes et leurs fidèles sujets. C’est ainsi qu’un riche fabricant d’avions gouverne une masse ouvrière par les salaires. Toute société humaine est faite de tels pouvoirs entrelacés. Et chacun convient que les grands événements politiques dépendent beaucoup des pouvoirs réels, et de leurs conseils secrets. Il y a une élite, et une pensée d’élite ; d’où dépendent trop souvent les lois, les impôts, la marche de la justice et surtout la paix et la guerre, grave question en tous les temps, et aujourd’hui suprême question, puisque toutes les familles y sont tragiquement intéressées.

Or, ce qu’il y a de neuf dans la politique, ce que l’on désigne du nom de démocratie, c’est l’organisation de la   résistance   contre   ces   redoutables   pouvoirs.   Et, comme on ne peut assembler tout le peuple pour décider si les pouvoirs abusent ou non, cette résistance concertée se fait par représentants élus. Ainsi, l’opinion commune trouve passage ; et tant que les représentants sont fidèles et incorruptibles, cela suffit. Le propre des assemblées délibérantes, c’est qu’elles ne peuvent se substituer aux pouvoirs, ni choisir les pouvoirs, mais qu’elles peuvent refuser obéissance au nom du peuple. Un vote de défiance, selon nos usages politiques, ressemble à une menace de grève, menace que les pouvoirs ne négligent jamais.

D’après cette vue, même sommaire, on comprend pourquoi tous les pouvoirs réels sont opposés à ce système ; pourquoi ils disent et font dire que les représentants du peuple sont ignorants ou vendus. Mais la ruse principale des pouvoirs est de corrompre les représentants par le pouvoir même. C’est très promptement fait, par ceci, qu’un ministre des Finances, ou de la Guerre, ou de la Marine, tombe dans de grosses fautes s’il ne se laisse conduire par les gens du métier, et se trouve alors l’objet des plus humiliantes attaques ; et qu’au contraire il est loué par tous les connaisseurs et sacré homme d’État s’il prend le parti d’obéir.

C’est ainsi qu’un homme, excellent au contrôle, devient faible et esclave au poste de commandement. On comprend que les représentants, surtout quand ils ont fait l’expérience du pouvoir, montrent de l’indulgence, et soient ainsi les complices des pouvoirs réels ; au lieu que ceux qui sont réduits à l’opposition se trouvent souvent rois du contrôle, et fort gênants.

C’est pourquoi le problème fameux de la participation au pouvoir est le vrai problème, quoiqu’on ne le traite pas encore à fond. La vraie question est de savoir si un député est élu pour faire un ministre, ou pour défaire les ministres par le pouvoir de refus. Ces rapports ne font   encore   que   transparaître.   On   s’étonne   que   le Président suprême ait si peu de pouvoir. Mais n’est-il pas au fond le chef suprême du contrôle ? Ce serait alors un grand et beau pouvoir, devant lequel tous les pouvoirs trembleraient. Ces choses s’éclairciront, en dépit des noms anciens, qui obscurcissent tout. »
Alain, « Propos sur le pouvoir », novembre 1931, p 226.

 

« Que nous importent les combinaisons qui balancent l’autorité des tyrans ? C’est la tyrannie qu’il faut extirper. Ce n’est pas dans les querelles de leurs maîtres que les peuples doivent chercher l’avantage de respirer quelques instants, c’est dans leurs propres forces qu’il faut placer la garantie de leurs droits. Il n’y a qu’un tribun du peuple que je puisse avouer, c’est le peuple lui-même. »
Robespierre, discours contre l’institution d’un Tribunat (chambre de contrôle des pouvoirs), cité par Pierre Rosanvallon, « Les formes de la souveraineté négative » (2006), min. 36′.

 

« Les chances de l’erreur sont bien plus nombreuses encore, lorsque le peuple délègue l’exercice du pouvoir législatif à un petit nombre d’individus ; c’est-à-dire, lorsque c’est seulement par fiction que la loi est l’expression de la volonté du plus grand nombre, ou ce qui est présumé l’être. […] Sous le gouvernement représentatif, surtout, c’est-à-dire, quand ce n’est point le peuple qui fait les lois, mais un corps de représentants, l’exercice de ce droit sacré [la libre communication des pensées entre les citoyens] est la seule sauvegarde du peuple contre le fléau de l’oligarchie. Comme il est dans la nature des choses que les représentants peuvent mettre leur volonté particulière à la place de la volonté générale, il est nécessaire que la voix de l’opinion publique retentisse sans cesse autour d’eux, pour balancer la puissance de l’intérêt personnel et les passions individuelles ; pour leur rappeler, et le but de leur mission et le principe de leur autorité.

Là, plus qu’ailleurs, la liberté de la presse est le seul frein de l’ambition, le seul moyen de ramener le législateur à la règle unique de la législation. Si vous l’enchaînez, les représentants, déjà supérieurs à toute autorité, délivrés encore de la voix importune de ces censeurs, éternellement caressés par l’intérêt et par l’adulation, deviennent les propriétaires ou les usufruitiers paisibles de la fortune et des droits de la nation ; l’ombre même de la souveraineté disparaît, il ne reste que la plus cruelle, la plus indestructible de toutes les tyrannies ; c’est alors qu’il est au moins difficile de contester la vérité de l’anathème foudroyant de Jean-Jacques Rousseau contre le gouvernement représentatif absolu. »
Robespierre, Le Défenseur de la Constitution, n° 5, 17 juin 1792.

 

« C’est à la lueur des flammes de leurs châteaux incendiés qu’ils ont la grandeur d’âme de renoncer au privilège de tenir dans les fers les hommes qui ont rencontré leur liberté les armes à la main. […] Ces sacrifices sont pour la plupart illusoires. »
Jean-Paul Marat, « L’Ami du Peuple », 21 septembre 1789.

 

« La source de tous nos maux, c’est l’indépendance absolue où les représentants se sont mis eux-mêmes à l’égard de la nation sans l’avoir consultée. Ils ont reconnu la souveraineté de la nation, et ils l’ont anéantie. Ils n’étaient de leur aveu même que les mandataires du peuple, et ils se sont faits souverains, c’est-à-dire despotes, car le despotisme n’est autre chose que l’usurpation du pouvoir souverain.

Quels que soient les noms des fonctionnaires publics et les formes extérieures du gouvernement, dans tout État où le souverain ne conserve aucun moyen de réprimer l’abus que ses délégués font de sa puissance et d’arrêter leurs attentats contre la constitution de l’État, la nation est esclave, puisqu’elle est abandonnée absolument à la merci de ceux qui exercent l’autorité.

Et comme il est dans la nature des choses que les hommes préfèrent leur intérêt personnel à l’intérêt public lorsqu’ils peuvent le faire impunément, il s’ensuit que le peuple est opprimé toutes les fois que ses mandataires sont absolument indépendants de lui.

Si la nation n’a point encore recueilli les fruits de la révolution, si des intrigants ont remplacé d’autres intrigants, si une tyrannie légale semble avoir succédé à l’ancien despotisme, n’en cherchez point ailleurs la cause que dans le privilège que se sont arrogés les mandataires du peuple de se jouer impunément des droits de ceux qu’ils ont caressés bassement pendant les élections. »
Robespierre, 29 juillet 1792.

 

« Loin que le chef ait un intérêt naturel au bonheur des particuliers, il ne lui est pas rare de chercher le sien dans leur misère. La magistrature est-elle héréditaire, c’est souvent un enfant qui commande à des hommes : est-elle élective, mille inconvénients se font sentir dans les élections, et l’on perd dans l’un et l’autre cas tous les avantages de la paternité.  Si vous n’avez qu’un seul chef, vous êtes à la discrétion d’un maître qui n’a nulle raison de vous aimer; si vous en avez plusieurs, il faut supporter à la fois leur tyrannie et leurs divisions. En un mot, les abus sont inévitables et leurs suites funestes dans toute société, où l’intérêt public et les lois n’ont aucune force naturelle, et sont sans cesse attaqués par l’intérêt personnel et les passions du chef et des membres. […]

Je prie mes lecteurs de bien distinguer entre l’économie publique dont j’ai à parler, et que j’appelle gouvernement, de l’autorité suprême que j’appelle souveraineté; distinction qui consiste en ce que l’une a le droit législatif, et oblige en certains cas le corps même de la nation, tandis que l’autre n’a que la puissance exécutrice, et ne peut obliger que les particuliers. […] et en général ce serait une grande folie d’espérer que ceux qui dans le fait sont les maîtres préféreront un autre intérêt au leur. […]

Plus vous multipliez les lois, plus vous les rendez méprisables : et tous les surveillants que vous instituez ne sont que de nouveaux infracteurs destinés à partager avec les anciens, ou à faire leur pillage à part. […] Toute l’habileté de ces grands politiques est de fasciner tellement les yeux de ceux dont ils ont besoin, que chacun croie travailler pour son intérêt en travaillant pour le leur ; je dis le leur, si tant est qu’en effet le véritable intérêt des chefs soit d’anéantir les peuples pour les soumettre, et de ruiner leur propre bien pour s’en assurer la possession. […]

Les mœurs publiques suppléent au génie des chefs; et plus la vertu règne, moins les talents sont nécessaires. L’ambition même est mieux servie par le devoir que par l’usurpation : le peuple convaincu que ses chefs ne travaillent qu’à faire son bonheur, les dispense par sa déférence de travailler à affermir leur pouvoir ; et l’histoire nous montre en mille endroits que l’autorité qu’il accorde à ceux qu’il aime et dont il est aimé, est cent fois plus absolue que toute la tyrannie des usurpateurs. […] Ce n’est pas assez de dire aux citoyens, soyez bons; il faut leur apprendre à l’être ; et l’exemple même, qui est à cet égard la première leçon, n’est pas le seul moyen qu’il faille employer : l’amour de la patrie est le plus efficace ; car comme je l’ai déjà dit, tout homme est vertueux quand sa volonté particulière est conforme en tout à la volonté générale, et nous voulons volontiers ce que veulent les gens que nous aimons. »
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’économie politique (1755).

 

« Il faut qu’une constitution soit courte et obscure. Elle doit être faite de manière à ne pas gêner l’action du gouvernement. »
Napoléon Bonaparte.

 

« Sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des citoyens, et qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l’État est déjà près de sa ruine. Faut-il marcher au combat ? ils payent des troupes et restent chez eux ; faut-il aller au conseil ? ils nomment des députés et restent chez eux. À force de paresse et d’argent, ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie, et des représentants pour la vendre.

C’est le tracas du commerce et des arts, c’est l’avide intérêt du gain, c’est la mollesse et l’amour des commodités, qui changent les services personnels en argent. On cède une partie de son profit pour l’augmenter à son aise. Donnez de l’argent, et bientôt vous aurez des fers. Ce mot de finance est un mot d’esclave, il est inconnu dans la cité. Dans un pays vraiment libre, les citoyens font tout avec leurs bras, et rien avec de l’argent ; loin de payer pour s’exempter de leurs devoirs, ils payeraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes ; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes.

Mieux l’État est constitué, plus les affaires publiques l’emportent sur les privées, dans l’esprit des citoyens. Il y a même beaucoup moins d’affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers. Dans une cité bien conduite, chacun vole aux assemblées ; sous un mauvais gouvernement, nul n’aime à faire un pas pour s’y rendre, parce que nul ne prend intérêt à ce qui s’y fait, qu’on prévoit que la volonté générale n’y dominera pas, et qu’enfin les soins domestiques absorbent tout. Les bonnes lois en font faire de meilleures, les mauvaises en amènent de pires. Sitôt que quelqu’un dit des affaires de l’État: Que m’importe? on doit compter que l’État est perdu.

L’attiédissement de l’amour de la patrie, l’activité de l’intérêt privé, l’immensité des États, les conquêtes, l’abus du gouvernement, ont fait imaginer la voie des députés ou représentants du peuple dans les assemblées de la nation. C’est ce qu’en certain pays on ose appeler le tiers état. Ainsi l’intérêt particulier de deux ordres est mis au premier et second rang ; l’intérêt public n’est qu’au troisième.

La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. »
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social (1762), Chapitre 3.15 : Des députés ou représentants (extrait).

 

3.    Projets ouvertement antidémocratiques des pères fondateurs du gouvernement représentatif

« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »
Abbé SIEYES, Discours du 7 septembre 1789.

 

« Si la foule gouvernée peut se croire l’égale du petit nombre qui gouverne, alors il n’y a plus de gouvernement. Le pouvoir doit être hors de portée de la compréhension de la foule des gouvernés. L’autorité doit être constamment gardée au-dessus du jugement critique à travers les instruments psychologiques de la religion, du patriotisme, de la tradition et du préjugé… Il ne faut pas cultiver la raison du peuple mais ses sentiments, il faut donc les diriger et former son cœur non son esprit. »
Joseph de Maistre (1753 – 1821) « Étude sur la souveraineté » (Œuvres complètes, Lyon, 1891-1892), cité Fabrice Arfi dans « Le sens des affaires » page 71.

 

« Le concours immédiat est celui qui caractérise la véritable démocratie. Le concours médiat désigne le gouvernement représentatif. La différence entre ces deux systèmes politiques est énorme. »
Sieyes, Dire sur la question du véto royal, 7 septembre 1789, p 14.

 

« Il est déjà bien suffisant que les gens sachent qu’il y a eu une élection. Les gens qui votent ne décident rien. Ce sont ceux qui comptent les votes qui décident de tout. »
Joseph Staline (1879-1953).

 

« Quelque heureux que puissent être les changements survenus dans l’État, ils sont tous pour le riche : le ciel fut toujours d’airain pour le pauvre, et le sera toujours… Qu’aurons-nous gagné à détruire l’aristocratie des nobles, si elle est remplacée par l’aristocratie des riches ? »
Jean-Paul Marat (1790), cité par Jean Massin, p 28.

 

« Un peuple sans religion sera bientôt un peuple de brigands. »
Voltaire.

 

« La religion est l’art d’enivrer les hommes pour détourner leur esprit des maux dont les accablent ceux qui gouvernent. À l’aide des puissances invisibles dont on les menace, on les force à souffrir en silence les misères qu’ils doivent aux puissances visibles. »
D’Holbach, « Le système de la nature », cité par Henri Guillemin (dans son livre Éclaircissements).

 

« C’est la philosophie d’un gueux qui voudrait que les riches fussent dépouillés par les pauvres. »
Voltaire, à propos du « Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes » de Jean-Jacques Rousseau, et cité par Henri Guillemin expliquant Rousseau (1/2, min. 24:25).

 

« Il est nécessaire qu’il y ait des gueux ignorants pour nourrir les gens de bien. »
Voltaire, cité par Henri Guillemin (min. 36:30).

 

« La croyance des peines et des récompenses après la mort est un frein dont le peuple a besoin »
Voltaire, cité par Henri Guillemin (dans son livre Éclaircissements).

 

« Je crois que nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être instruit. J’entends par peuple la populace, qui n’a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de s’instruire; ils mourraient de faim avant de devenir philosophes. Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes; […] Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. »
VOLTAIRE, Lettre à M. Damillaville (1er avril 1766), dans Œuvres de Voltaire, éd. Lefèvre, 1828, t. 69, p. 131

 

« Théoricien de la puissance étatique, Carré de Malberg a montré d’une façon définitive comment le phénomène du Pouvoir — qu’aujourd’hui la science politique s’efforce de cerner dans la diversité de ses manifestations brutes — trouve dans l’État son expression parfaite. L’État n’est pas seulement le lieu de la domination; il est aussi l’appareil qui permet de la contrôler car, par la constitution, il impose un statut aux gouvernants. Ce statut définit en même temps la finalité et les modalités de leur action, d’où la thèse soutenue par Carré de Malberg quant à l’auto-limitation de l’État. Encore faut-il cependant que la constitution soit l’œuvre du peuple et que les gouvernants ne soient pas libres d’en donner une interprétation favorable à leur volonté de puissance. C’est précisément la méconnaissance de ces conditions, volontairement entretenue depuis 1791 par le personnel politique français, qui a conduit au régime de la Illème République où LE PARLEMENT A SUBSTITUÉ SA PROPRE SOUVERAINETÉ À CELLE DE LA NATION.

[Le livre] « La loi, expression de la volonté générale » apporte la démonstration de cette ESCROQUERIE INTELLECTUELLE. Il en révèle l’origine (une définition falsifiée de la volonté générale), il en décrit l’instrument (une conception partiale de la représentation) ; il en expose les conséquences, (une théorie de la légalité qui a pour effet de subordonner toutes les autorités étatiques à la volonté arbitraire du Parlement). La démonstration met en cause la quasi-totalité de l’ordonnancement constitutionnel de notre pays et, de ce fait, l’œuvre que l’on va lire n’est pas simplement consacrée à un problème spécifique et limité; elle est un véritable Traité de droit public français. Un Traité qui, par la richesse de son information, la rigueur de sa construction et la perfection de son style, constitue une source irremplaçable de connaissance en même temps qu’une joie pour l’esprit. »
Georges Burdeau, Préface du grand livre « La loi, expression de la volonté générale », de Bertrand Carré de Malberg (1931).

 

« Pourtant, aujourd’hui comme hier, les libéraux victorieux gardaient une secrète méfiance envers le spectre de la souveraineté populaire qui s’agite sous la surface lisse du formalisme démocratique. « J’ai pour les institutions démocratiques un goût de tête, confiait Tocqueville, mais je suis aristocratique par l’instinct, c’est-à-dire que je méprise et crains la foule. J’aime à fond la liberté, le respect des droits, mais non la démocratie. » [New York Daily Tribune, 25 juin 1853]. La peur des masses et la passion de l’ordre, tel est bien le fond de l’idéologie libérale, pour qui le terme de démocratie n’est en somme que le faux-nez du despotisme marchand et de sa concurrence non faussée. »
Daniel Bensaïd dans « Le scandale permanent » in « Démocratie, dans quel état ? » (ouvrage collectif), La Fabrique, Paris, 2009.

 

« Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d’être conduits et l’envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l’un ni l’autre de ces instincts contraires, ils s’efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d’être en tutelle, en songeant qu’ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs. Chaque individu souffre qu’on l’attache, parce qu’il voit que ce n’est pas un homme ni une classe, mais le peuple lui-même, qui tient le bout de la chaîne. Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent. »
Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique II, Quatrième partie, chapitre VI.

 

« Le rôle du public ne consiste pas vraiment à exprimer ses opinions, mais à s’aligner ou non derrière une opinion. Cela posé, il faut cesser de dire qu’un gouvernement démocratique peut être l’expression directe de la volonté du peuple. Le peuple doit être mis à sa place, afin que les hommes responsables puissent vivre sans crainte d’être piétines ou encornés par le troupeau de bêtes sauvages. »
Walter Lippmann, « L’opinion publique » (1922)  et « Le public fantôme » (1925), 2 passages cités par Hervé Kempf, dans « L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie  (2011), p 87.

 

« L’éducation de masse fut conçue pour transformer les fermiers indépendants en instruments de production dociles et passifs. C’était son premier objectif. Et ne pensez pas que les gens n’étaient pas au courant. Ils le savaient et l’ont combattu. Il y eut beaucoup de résistance à l’éducation de masse pour cette raison. C’était aussi compris par les élites. Emerson a dit une fois quelque chose sur la façon dont on les éduque pour les empêcher de nous sauter à la gorge. Si vous ne les éduquez pas, ce qu’on appelle l’« éducation », ils vont prendre le contrôle — « ils » étant ce qu’Alexander Hamilton appelait la « grande Bête », c’est-à-dire le peuple. La poussée anti-démocratique de l’opinion dans ce qui est appelé les sociétés démocratiques est tout bonnement féroce. »
Noam Chomsky.

 

« Il est fort bon de faire accroire aux hommes qu’ils ont une âme immortelle et qu’il y a un Dieu vengeur qui punira mes paysans s’ils me volent mon blé et mon vin ».
Voltaire, cité par Henri Guillemin (dans son livre Éclaircissements).

 

4.    Le mensonge comme arme centrale des politiciens de métier, « les pires gouverneront »

« Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours. Mentez, mes amis, mentez, je vous le rendrai un jour. »
Voltaire (la référence morale des élus et de leurs donneurs d’ordres), Lettre à Thiriot, 21 octobre 1736.

 

« Pour pouvoir devenir le maître, le politicien se fait passer pour le servant. »
Charles de Gaulle (1890-1970), Général et Président Français.

 

« Le politique s’efforce à dominer l’opinion… Aussi met-il tout son art à la séduire, dissimulant suivant l’heure, n’affirmant qu’opportunément… Enfin, par mille intrigues et serments, voici qu’il l’a conquise : elle lui donne le pouvoir. À présent, va-t-il agir sans feindre ? Mais non ! Il lui faut plaire encore, convaincre le prince ou le parlement, flatter les passions, tenir en haleine les intérêts. »
Charles de Gaulle

 

« Bonaparte a le goût des malhonnêtes gens, il aime à s’entourer de canailles, et il le dit ─ c’est pour ça, d’ailleurs, qu’il va chérir Talleyrand ─, il y a une phrase de lui extrêmement claire là-dessus : « il y a longtemps que j’ai constaté que les gens honnêtes ne sont bons à rien ». »
Henri Guillemin, conférence n°11/15 sur Napoléon, min. 21.

 

« Il y a ce qu’on dit et il y a ce qu’on fait. Il y a un vocabulaire à attraper, et il est facile avec quelques mots ─ liberté et indépendance nationale ─ de se faire écouter des imbéciles. »
Bonaparte, automne 1795, cité par Henri Guillemin (conférence n°3/15 sur Napoléon, « Un militaire abusif », min. 19:15).

 

« Les hommes sont comme les lapins : ils s’attrapent par les oreilles… »
Mot attribué à Mirabeau (qui en connaissait un rayon).

 

« La manipulation consciente et intelligente des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans les sociétés démocratiques. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible fun gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays. »
Edward Bernays, « Propaganda » (1928), p 31.

 

« Par le temps qui court, chacun a la prétention d’être démocrate sans même en exempter ceux qui, par intérêt ou par préjugé, sont les ennemis les plus implacables de toute démocratie. Le banquier qui s’est enrichi dans les sales tripotages de la bourse, et l’orateur subventionné qui monte à la tribune prétendument nationale pour y défendre les plus révoltants monopoles se disent démocrates ; le journal qui chaque jour se fait l’écho des déclamations aristocratiques et qui se tourne avec le plus de fureur contre la liberté et l’égalité se dit démocrate. »
Albert Laponneraye, Lettre aux Prolétaires (1833), cité par Pierre Rosanvallon dans son article de 1993 sur les origines du mot démocratie.

 

« C’est principalement, sinon exclusivement, par le don oratoire que les chefs ont réussi, à l’origine du mouvement ouvrier, à gagner leur suprématie sur les masses. Il n’est pas de foule qui soit capable de se soustraire au pouvoir esthétique et émotif de la parole. La beauté du discours suggestionne la masse, et la suggestion la livre sans résistance à l’influence de l’orateur. Or, ce qui caractérise essentiellement la démocratie, c’est précisément la facilité avec laquelle elle succombe à la magie du verbe. Dans le régime démocratique, les chefs nés sont orateurs et journalistes. […] Dans les États démocratiques règne la conviction que seul le don de la parole rend apte à diriger les affaires publiques. On peut en dire autant, et d’une façon encore plus absolue, des grands partis démocratiques. »
Robert Michels, « Les partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties » (1911), p 49.

 

« Il est plus facile de dominer la masse qu’un petit auditoire. L’adhésion de celle-là est en effet tumultueuse, sommaire, inconditionnée. Une fois suggestionnée, elle n’admet pas volontiers les contradictions, surtout de la part d’individus isolés. Une grande multitude réunie dans un petit espace est incontestablement plus accessible à la panique aveugle ou à l’enthousiasme irréfléchi qu’une petite réunion dont les membres peuvent tranquillement discuter entre eux.

[…]

Actes et paroles sont moins pesés par la foule que par les individus ou les petits groupes dont elle se compose. C’est là un fait incontestable. Il est une des manifestations de la pathologie de la foule. La multitude annihile l’individu, et, avec lui, sa personnalité et son sentiment de responsabilité. »
Robert Michels, « Les partis politiques – Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties » (1911).

 

« [Jacques Ellul] qui déjà dans la première moitié du siècle dernier enseignait que le fondement de la légitimation juridique du pouvoir politique (la volonté populaire exprimée par le vote) est une chimère objectivement irréalisable, un mythe ridicule mais bien utile pour gouverner, et bien connu comme tel dans les milieux politiques et sociologiques. La réalité des systèmes démocratiques n’est pas dans la volonté d’une base guidant les décisions du sommet, mais dans la volonté du sommet de produire du consensus, c’est-à-dire l’acquiescement de la base à ses décisions, et ceci notamment grâce à la manipulation de l’information (censures, distorsions). »
Jacques ELLUL (cité par Marco della Luna et Paolo Cioni  dans « Neuro-Esclaves »).

 

« Par le moyen de méthodes toujours plus efficaces de manipulation mentale, les démocraties changeront de nature. Les vieilles formes pittoresques — élections, parlements, hautes cours de justice — demeureront, mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme « non violent ». Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés, resteront exactement ce qu’ils étaient aux bons vieux temps. La démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions (…) et de tous les éditoriaux, mais (…) l’oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs mentaux, mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera. »
Aldous Huxley, « Retour au meilleur des monde » (1958).

 

« Bien sûr, le peuple ne veut pas la guerre. C’est naturel et on le comprend. Mais après tout, ce sont les dirigeants du pays qui décident des politiques. Qu’il s’agisse d’une démocratie, d’une dictature fasciste, d’un parlement ou d’une dictature communiste, il sera toujours facile d’amener le peuple à suivre. Qu’il ait ou non droit de parole, le peuple peut toujours être amené à penser comme ses dirigeants. C’est facile. Il suffit de lui dire qu’il est attaqué, de dénoncer le manque de patriotisme des pacifistes et d’assurer qu’ils mettent le pays en danger. Les techniques restent les mêmes, quel que soit le pays. »
Herman Goering (durant son procès à Nuremberg).

 

« Doutez de tout ce qu’une personne de pouvoir peut vous dire. En public, les institutions se présentent systématiquement sous leur meilleur jour. Comptables de leurs actes et de leur réputation, les personnes qui les gèrent ont toujours tendance à mentir un peu, à arrondir les angles, à cacher les problèmes, voire à nier leur existence. Ce qu’elles disent peut être vrai, mais l’organisation sociale leur donne toutes les raisons de mentir. Un participant de la société correctement socialisé peut les croire ; un sociologue correctement socialisé doit en revanche soupçonner le pire, et le traquer. »
Howard S. Becker, Les ficelles du métier, 1998.

 

« Les gouvernements protègent et récompensent les hommes à proportion de la part qu’ils prennent à l’organisation du mensonge. »
Léon Tolstoï.

 

« Désormais, nous dit-on, l’individu est roi et le roi est sujet. Tout devrait donc être pour le mieux dans le meilleur des mondes. C’est, du moins, ce que cherchent à nous faire croire tous ces professionnels de la politique qui occupent le devant de la scène à nos dépens. Car, hélas, le présent est toujours à l’image du passé : le privilège du pouvoir n’est pas de répondre aux questions ─ de voter ─ mais de les poser ─ d’organiser les élections. »
Upinsky, « Comment vous aurez tous la tête coupée (ou la parole). Le calcul et la mort sont les deux pôles de la politique » (1991), p 25.

 

« Pour dire un mensonge, on peut aller vite. Pour dire la vérité, il faut réfléchir. Mensonge et vérité ne sont pas les deux faces d’une même pièce : il est plus facile de dire un mensonge qu’une vérité ; le mensonge s’accommode mieux de la vitesse, de la non réflexion, du n’importequoitisme. La vérité, c’est un processus long, qui demande du temps. »
Viktor Dedaj.

 

« Les hommes ont deux ressorts : la crainte et l’intérêt. Il faut leur faire peur et leur montrer un avantage. »
Bonaparte, cité par Henri Guillemin, conférence n°11/15 sur Napoléon.

 

« Il faut parler paix et agir guerre. »
Bonaparte, cité par Henri Guillemin.

 

« Il faut toujours mettre autour des actions une confiture de paroles. »
Napoléon Bonaparte.

 

« Bien analysée, la liberté politique est une fable convenue, imaginée par les gouvernants pour endormir les gouvernés. »
Napoléon Bonaparte.

 

5.    Pertinence de l’opinion (et nécessaire participation) des simples citoyens

 

Liberté d’expression et respect mutuel de rigueur, prônés partout dans l’Inde du 3e siècle avant JC : l’édit d’Erragudi :

« La croissance des éléments du Dharma [comportement correct] est possible de bien des façons. C’est la réserve à l’égard de la parole qui en est la racine, afin de ne pas encenser sa propre secte et de ne pas dénigrer les autres sectes dans des circonstances inopportunes ; et même dans des circonstances appropriées, cette parole doit garder sa modération. Au contraire, les autres sectes devraient être dûment honorées de toutes façons et en toutes occasions […]

Si quelqu’un agit différemment, non seulement il fait injure aux siens, mais il porte aussi atteinte aux autres. En vérité, si quelqu’un exalte sa secte et dénigre les autres dans l’intention de glorifier la sienne, uniquement pour l’attachement qu’il lui porte, il ne fait que blesser gravement les siens en agissant de la sorte. »
Édit d’Erragudi, cité par Amartya Sen, « La démocratie des autres », page 29.

 

« La manière la plus prompte de faire ouvrir les yeux à un peuple est de mettre individuellement chacun à même de juger par lui-même et en détail de l’objet qu’il n’avait jusque-là apprécié qu’en gros. »
Machiavel, « Discorsi » I, 47.

 

« La liberté de tout dire n’a d’ennemis que ceux qui veulent se réserver la liberté de tout faire. Quand il est permis de tout dire, la vérité parle d’elle-même et son triomphe est assuré. »
Jean-Paul Marat « Les Chaînes de l’esclavage »

 

 

Machiavel. Discours sur la Première Décade de Tite-Live (1531) Livre 1,
Chapitre 58 : La foule est plus sage et plus constante qu’un prince« Tite-Live et tous les autres historiens affirment qu’il n’est rien de plus changeant et de plus inconstant que la foule. Il arrive souvent, en effet, lorsqu’on raconte les actions des hommes, que l’on voie la foule condamner quelqu’un à mort, et puis le pleurer et le regretter amèrement. […]Voulant défendre une cause contre laquelle, comme je l’ai dit, tous les historiens se sont déclarés, je crains de m’engager dans un domaine si ardu et difficile qu’il me faudra l’abandonner honteusement ou le parcourir difficilement. Mais, quoi qu’il en soit, je ne pense ni ne penserai jamais que ce soit un tort que de défendre une opinion par le raisonnement, sans vouloir recourir ni à la force ni à l’autorité.Je dis donc que ce défaut dont les écrivains accusent la foule, on peut en accuser tous les hommes personnellement, et notamment les princes. Car tout individu qui n’est pas soumis aux lois peut commettre les mêmes erreurs qu’une foule sans contraintes. On peut aisément constater ce fait, parce qu’il y a et qu’il y a eu beaucoup de princes, et qu’il y en a eu peu qui furent bons et sages : je parle des princes qui ont pu rompre le frein qui pouvait les retenir. Parmi ceux-ci on ne peut compter les rois d’Égypte, à l’époque très ancienne où ce pays était gouverné par des lois ; ni les rois de France de notre temps, dont le pouvoir est plus réglé par les lois que dans tout autre royaume de notre temps. Les rois qui vivent sous de tels édits ne sont pas à compter au nombre des individus dont il faut considérer la nature pour voir si elle est semblable à celle de la foule. Car on doit les comparer avec une foule réglée par les lois, comme ils le sont eux-mêmes. On trouvera alors en cette foule la même vertu que nous constatons chez les princes ; et l’on ne verra pas qu’elle domine avec orgueil, ni qu’elle serve avec bassesse. […]Aussi ne faut-il pas accuser davantage la nature de la foule que celle des princes, car ils se trompent tous, quand ils peuvent sans crainte se tromper. Outre ceux que j’ai donnés, il y a de très nombreux exemples parmi les empereurs romains et parmi d’autres tyrans et d’autres princes : on trouve chez eux plus d’inconstance et de variations que l’on n’en a jamais trouvées chez aucune foule.Je conclus donc contre l’opinion générale, qui prétend que les peuples, quand ils ont le pouvoir, sont changeants, inconstants et ingrats. Et j’affirme que ces défauts ne sont pas différents chez les peuples et chez les princes. Qui accuse les princes et les peuples conjointement peut dire la vérité ; mais, s’il en excepte les princes, il se trompe. Car un peuple qui gouverne et est bien réglementé est aussi constant, sage et reconnaissant, et même davantage, qu’un prince estimé pour sa sagesse. Et, d’autre part, un prince affranchi des lois est plus ingrat, changeant et dépourvu de sagesse qu’un peuple.La différence de leurs conduites ne naît pas de la diversité de leur nature, parce qu’elle est identique chez tous — et, s’il y a une supériorité, c’est celle du peuple ; mais du plus ou moins de respect qu’ils ont pour les lois, sous lesquelles ils vivent l’un et l’autre. […]

Quant à la sagesse et à la constance, je dis qu’un peuple est plus sage, plus constant et plus avisé qu’un prince. Ce n’est pas sans raison que l’on compare la parole d’un peuple à celle de Dieu. Car on voit que l’opinion générale réussit merveilleusement dans ses pronostics ; de sorte qu’elle semble prévoir par une vertu occulte le bien et le mal qui l’attendent. Quant à son jugement, il arrive rarement, lorsqu’un peuple entend deux orateurs opposés et de force égale, qu’il ne choisisse pas le meilleur avis et qu’il ne soit pas capable de discerner la vérité qu’on lui dit. Si, dans les entreprises risquées ou qui lui semblent profitables, il se trompe, un prince se trompe aussi très souvent dans ses passions, qui sont beaucoup plus nombreuses que celles du peuple. On voit aussi que dans le choix des magistrats il fait un bien meilleur choix que les princes, et on ne persuadera jamais un peuple qu’il est bon d’élever à de hautes dignités un homme de mauvaise réputation et de moeurs corrompues : chose dont on persuade aisément un prince, et de mille façons. On voit un peuple avoir une chose en horreur et conserver plusieurs siècles cette opinion ; ce que l’on ne voit pas chez un prince. […]

On voit en outre que les cités où le peuple gouverne font en très peu de temps des progrès inouïs : beaucoup plus grands que les cités qui ont toujours vécu sous un prince. C’est ce que fit Rome après l’expulsion des rois et Athènes après qu’elle se fut délivrée de Pisistrate. Ceci ne peut provenir que du fait que le gouvernement des peuples est meilleur que celui des princes.

Je ne veux pas que l’on objecte à mon opinion tout ce que notre historien a dit dans le texte cité ci-dessus et dans d’autres. Car si l’on examine tous les désordres des peuples, tous les désordres des princes, toutes les gloires des peuples et toutes celles des princes, on voit que le peuple est largement supérieur en vertu et en gloire. Si les princes sont supérieurs aux peuples dans l’élaboration des lois, dans la création des régimes politiques, dans l’établissement de statuts et de nouvelles institutions, les peuples sont tellement supérieurs dans le maintien des choses établies qu’ils ajoutent assurément à la gloire de ceux qui les établissent.

En somme et pour conclure, je dirai que les régimes princiers et républicains qui ont duré longtemps ont eu besoin les uns et les autres d’être régis par des lois. Car un prince qui peut faire ce qu’il veut est fou ; un peuple qui peut faire ce qu’il veut n’est pas sage.

Si l’on parle donc d’un prince contraint par les lois et d’un peuple lié par elles, on trouve plus de vertu dans le peuple que chez le prince. Si l’on parle d’un prince et d’un peuple sans lois, on trouve moins d’erreurs dans le peuple que chez le prince : *étant moindres, elles trouveront de plus grands remèdes. En effet, un homme de bien peut parler à un peuple agité et vivant dans la licence et il peut aisément le ramener sur le bon chemin. Il n’est personne qui puisse parler à un mauvais prince et il n’y a pas d’autre remède que l’épée. D’où l’on peut conjecturer la gravité de la maladie dont ils souffrent l’un et l’autre. Si les paroles suffisent pour guérir la maladie du peuple et s’il faut une épée pour celle du prince, chacun peut penser que, là où il faut plus de soin, il y a de plus grandes fautes. Quand un peuple est sans lois, on ne craint pas ses folies et l’on n’a pas peur des maux qu’il peut présentement commettre, mais de ceux qui peuvent apparaître, car un tyran peut naître au milieu d’une telle confusion. Avec les mauvais princes, c’est le contraire qui arrive : on craint les maux présents et on espère dans le futur, car on s*e persuade que son mauvais comportement peut faire naître la liberté. Vous voyez donc la différence qu’il y a entre l’un et l’autre : elle est entre les choses présentes et celles à venir. Les cruautés de la foule visent ceux dont elle craint qu’ils ne s’emparent du bien public ; celles d’un prince visent ceux dont il craint qu’ils ne s’emparent de ses biens.

L’opinion défavorable au peuple vient de ce que tout le monde en dit du mal sans crainte et librement, même lorsqu’il gouverne ; on critique toujours les princes avec mille craintes et soupçons. »

Machiavel, « Discours sur la Première Décade de Tite-Live » (1531), Livre 1, Chapitre LVIII : « La foule est plus sage et plus constante qu’un prince ». Édition Robert Laffont, collection Bouquins, traduction Christian Bec (1996), pages 284 à 288.

 

 

« Ce qui est extraordinaire quand on s’intéresse aux Conférences de Citoyens [tirées au sort et chargées de donner un avis sur l’enjeu politique et social d’un sujet scientifique], c’est de voir à quel point les individus peuvent être modifiés au cours de la procédure. Vous prenez une boulangère, un instituteur, bon des gens ont leur métier et qui a priori sont innocents, naïfs par rapport au problème. Ce n’est pas tellement qu’ils deviennent compétents, ça c’est évident. C’est surtout qu’ils deviennent une autre qualité d’humain. C’est-à-dire qu’ils développent des idées et des points de vue, qu’ils vont défendre leurs avis, qui ne sont pas du tout là pour défendre leur famille, même pas leurs enfants, mais la descendance de tout le monde : les gens du Sud … on voit une espèce d’altruisme qui transparaît, qu’on ne voit pas d’habitude.

Et moi, ce que j’ai constaté en regardant ça, c’est à quel point il y a un gâchis de l’humanité. C’est-à-dire qu’on maintient les gens dans un état d’abêtissement, de suivisme, de conditionnement. Et, je dois dire j’y croyais pas avant de voir ça. Je pensais que c’était triste mais que l’humanité elle n’était pas vraiment belle à voir. Mais elle n’est pas belle à voir parce qu’on la met dans cet état-là. Mais je suis maintenant convaincu qu’il y a chez la plupart des individus, il y a des ressorts, il y a quelque chose qu’on n’exploite pas, qu’on n’utilise pas, qu’on ne met pas en valeur. Mais les humains valent beaucoup mieux que ce qu’on en fabrique. »

Jacques Testart, « À voix nue » (France Culture), 8 juin 2012.

 

« L’œuvre du législateur n’est point complète quand il a seulement rendu le peuple tranquille. Lors même que ce peuple est content, il reste encore beaucoup à faire. Il faut que les institutions achèvent l’éducation morale des citoyens. En respectant leurs droits individuels, en ménageant leur indépendance, en ne troublant point leurs occupations, elles doivent pourtant consacrer leur influence sur la chose publique, les appeler à concourir, par leurs déterminations et par leurs suffrages, à l’exercice du pouvoir, leur garantir un droit de contrôle et de surveillance par la manifestation de leurs opinions, et les formant de la sorte par la pratique à ces fonctions élevées, leur donner à la fois et le désir et la faculté de s’en acquitter. »
Benjamin Constant, « De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes » (1819).

 

« La régie est l’administration d’un bon père de famille, qui lève lui-même, avec économie et avec ordre, ses revenus. Par la régie, le prince est le maître de presser ou de retarder la levée des tributs, ou suivant ses besoins, ou suivant ceux de ses peuples. Par la régie, il épargne à l’État les profits immenses des fermiers, qui l’appauvrissent d’une infinité de manières. Par la régie, il épargne au peuple le spectacle des fortunes subites qui l’affligent. Par la régie, l’argent levé passe par peu de mains ; il va directement au prince, et par conséquent revient plus promptement au peuple. Par la régie, le prince épargne au peuple une infinité de mauvaises lois qu’exige toujours de lui l’avarice importune des fermiers, qui montrent un avantage présent dans des règlements funestes pour l’avenir. Comme celui qui a l’argent est toujours le maître de l’autre, le traitant se rend despotique sur le prince même : il n’est pas législateur, mais il le force à donner des lois. »
Montesquieu, L’esprit des lois, Livre XIII : des rapports que la levée des tributs et la grandeur des revenus publics ont avec la liberté, Chapitre XIX : Qu’est-ce qui est plus convenable au prince et au peuple, de la ferme ou de la régie des tributs ?

 

6.    Références antiques

« Il y a avantage pour une démocratie, au sens où on entend de nos jours la démocratie par excellence (je veux dire celle où le peuple est souverain même des lois) à faire, pour que l'(instance) délibérative (fonctionne) mieux, ce qu’on fait pour les tribunaux dans les oligarchies (on inflige une amende pour faire siéger ceux qu’on veut voir siéger, tandis que les régimes populaires donnent un salaire aux gens modestes (pour qu’ils siègent) ; et aussi à faire de même en ce qui concerne les assemblées. La délibération sera, en effet, meilleure si tous délibèrent en commun, le peuple avec les notables, ceux-ci avec la masse. »
Aristote, Les Politiques IV, 14, 1298-b.

 

« Or il semble que la raison rende clair le fait suivant : que ceux qui sont souverains soient peu nombreux ou nombreux est un attribut accidentel dans le premier cas des oligarchies, dans le second des démocraties, parce que partout les gens aisés sont en petit nombre et les gens modestes en grand nombre. Les différences ne viennent donc pas des causes invoquées ; mais ce par quoi diffèrent l’une de l’autre la démocratie et l’oligarchie, c’est la pauvreté et la richesse, et, nécessairement, là où ceux qui gouvernent le font par la richesse, qu’ils soient minoritaires ou majoritaires, on aura une oligarchie, et là où ce sont les gens modestes, une démocratie. »
Aristote, Les Politiques III, 8, 1279 –b.

 

« Les élections sont aristocratiques et non démocratiques : elles introduisent un élément de choix délibéré, de sélection des meilleurs citoyens, les aristoi, au lieu du gouvernement par le peuple tout entier. »
Aristote.

 

« Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne ; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie.

Mais, comme il est défectueux par lui-même, c’est à le régler et à le corriger que les grands législateurs se sont surpassés. Solon établit à Athènes que l’on nommerait par choix à tous les emplois militaires, et que les sénateurs et les juges seraient élus par le sort. Il voulut que l’on donnât par choix les magistratures civiles qui exigeaient une grande dépense, et que les autres fussent données par le sort.

Mais, pour corriger le sort, il régla qu’on ne pourrait élire que dans le nombre de ceux qui se présenteraient; que celui qui aurait été élu serait examiné par des juges, et que chacun pourrait l’accuser d’en être indigne : cela tenait en même temps du sort et du choix. Quand on avait fini le temps de sa magistrature, il fallait essuyer un autre jugement sur la manière dont on s’était comporté. Les gens sans capacité devaient avoir bien de la répugnance à donner leur nom pour être tirés au sort. »
Montesquieu, « L’esprit des lois », Livre II, Chapitre 2.

 

« Allons-nous oublier […] que l’on tire meilleur parti d’une ignorance associée à une sage pondération que d’une habileté jointe à un caractère capricieux, et qu’en général les cités sont mieux gouvernées par les gens ordinaires que par les hommes d’esprit plus subtil ? Ces derniers veulent toujours paraître plus intelligents que les lois […]. Les gens ordinaires au contraire […] ne prétendent pas avoir plus de discernement que les lois. Moins habiles à critiquer l’argumentation d’un orateur éloquent, ils se laissent guider, quand ils jugent des affaires, par le sens commun et non par l’esprit de compétition. C’est ainsi que leur politique a généralement des effets heureux ».
Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, II, 37, in Œuvres complètes, Gallimard, « La Pléiade », Paris, 1964, cité par Yves Sintomer dans « Le pouvoir au peuple. Jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative », p 47.

 

« Mais les constitutions changent même sans sédition, du seul fait d’intrigues, comme à Héraia où on remplaça les élections par le tirage au sort parce que c’étaient des intrigants qui se faisaient élire, ou du fait de la négligence quand on permet aux ennemis de la constitution de parvenir aux magistratures les plus importantes […] »
Aristote, Les politiques V, 3, 1303a (GF Flammarion, p. 351).

 

« Ce sont les Grecs qui ont inventé les élections. C’est un fait historiquement attesté. Ils ont peut-être eu tort, mais ils ont inventé les élections ! Qui élisait-on à Athènes ? On n’élisait pas les magistrats. Les magistrats étaient désignés par tirage au sort ou par rotation. Pour Aristote, souvenez-vous, un citoyen est celui qui est capable de gouverner et d’être gouverné. Tout le monde est capable de gouverner, donc on tire au sort. Pourquoi ? Parce que la politique n’est pas une affaire de spécialistes. Il n’y a pas de science de la politique. Il y a une opinion, la doxa des Grecs, il n’y a pas d’épistémè [Ensemble des connaissances réglées propres à un groupe social, à une époque]. Je vous fais remarquer d’ailleurs que l’idée qu’il n’y a pas de spécialistes de la politique et que les opinions se valent est la seule justification raisonnable du principe majoritaire. »
Cornélius Castoriadis, Post scriptum sur l’insignifiance.

 

« Les puissants n’ont pas d’intérêt plus vital que d’empêcher cette cristallisation des foules soumises, ou du moins, car ils ne peuvent pas toujours l’empêcher, de la rendre le plus rare possible. Qu’une même émotion agite en même temps un grand nombre de malheureux, ce qui arrive très souvent par le cours naturel des choses ; mais d’ordinaire cette émotion, à peine éveillée, est réprimée par le sentiment d’une impuissance irrémédiable. Entretenir ce sentiment d’impuissance, c’est le premier article d’une politique habile de la part des maîtres. »
Simone Weil (Méditation sur l’obéissance et la liberté, hiver 1937-1938)

 

« Un État composé de gens trop nombreux », a écrit Aristote dans un passage célèbre (Politique, 1326b3-7), «ne sera pas un véritable État, pour la simple raison qu’il peut difficilement avoir une véritable constitution. Qui peut être général d’une masse si grande ? »
Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 63.

 

 

« Périclès, dans un discours célébrant les soldats tombés à la guerre, prononça, dit-on, ces paroles : « Quand un homme sans fortune peut rendre quelque service à l’État, l’obscurité de sa condition ne constitue pas pour lui un obstacle » (Thucydide, 2.37.1). Une large participation publique aux affaires de l’État incluant « ceux qui ont connu l’échec ou qui se trouvent privés de contacts sociaux, sans sécurité économique, peu instruits » ne conduisait pas à des « mouvements extrémistes ».

Il est évident que peu de gens exerçaient réellement leur droit de parole à l’Assemblée ; celle-ci ne tolérait pas les sots, elle reconnaissait par son comportement l’existence d’une compétence politique tout aussi bien que technique et, à toutes les époques, elle garda le regard fixé sur les quelques hommes capables de tracer les lignes politiques entre lesquelles elle devait choisir.

Cependant, cette pratique différait fondamentalement de la formulation que Schumpeter a donnée de la position élitiste : « La méthode démocratique est le système institutionnel aboutissant à des décisions politiques, dans lequel des individus acquièrent le pouvoir de décider, à l’issue d’une lutte concurrentielle portant sur les votes du peuple. » Schumpeter entendait l’expression « pouvoir de décider » en un sens tout à fait littéral : « Ce sont les dirigeants des partis politiques qui décident, et non le peuple. »

Mais pas à Athènes. Même Périclès n’eut pas un tel pouvoir. Tout le temps où son influence fut à son apogée, il pouvait espérer une approbation continue de sa politique, exprimée par le vote du peuple à l’Assemblée, mais ses propositions étaient soumises à l’Assemblée, semaine après semaine, les idées opposées demeuraient sous les yeux des membres de l’Assemblée et celle-ci pouvait toujours ─ et elle le fit à l’occasion ─ l’abandonner, lui et sa politique. La décision appartenait aux membres de l’Assemblée, elle n’appartenait ni à Périclès ni à un autre dirigeant. S’ils reconnaissaient la nécessité d’une direction, ils n’abandonnaient pas pour autant leur pouvoir de décision. Et Périclès le savait bien. Ce n’est pas par pure politesse tactique qu’il utilisa les mots suivants, tels qu’on nous les rapporte, en 431 av. J.-C, lorsqu’il proposa le rejet d’un ultimatum Spartiate, et par conséquent le vote de la guerre : « Je vois qu’en cette occasion je dois vous donner exactement le même avis que je vous ai donné dans le passé ; et je demande à ceux d’entre vous qui sont persuadés, de donner leur appui à ces résolutions que nous sommes en train de prendre tous ensemble » (Thucydide, 1.140.1).

Pour parler en termes plus conformes à l’usage en matière constitutionnelle, le peuple possédait non seulement l’éligibilité nécessaire pour occuper les charges et le droit d’élire des magistrats, mais aussi le droit de décider en tous les domaines de la politique de l’État et le droit de juger, constitué en tribunal, de toutes les causes importantes, civiles et criminelles, publiques et privées. La concentration de l’autorité dans l’Assemblée, la fragmentation et le caractère rotatif des postes administratifs, le choix par tirage au sort, l’absence de bureaucratie rétribuée, les jurys populaires, tout cela contribuait à empêcher la création d’un appareil de parti et, par voie de conséquence, d’une élite politique institutionnalisée. La direction des affaires était directe et personnelle, et il n’y avait pas place pour de médiocres fantoches, manipulés derrière la scène par les dirigeants « réels ». Les hommes tels que Périclès constituaient, c’est certain, une élite politique, mais cette élite ne se perpétuait pas d’elle-même ; l’on en faisait partie en raison de prestations importantes, fournies principalement à l’Assemblée, l’accès en était ouvert, et pour continuer à en faire partie, il fallait continuer à fournir des prestations publiques.

Quelques-uns des dispositifs institutionnels que les Athéniens inventèrent avec tant d’imagination perdent leur étrangeté apparente à la lumière de cette réalité politique. L’ostracisme est le plus connu : un homme dont l’influence était jugée dangereusement excessive pouvait être exilé pour dix ans, sans perdre toutefois, et ceci est important, ses biens ou son statut de citoyen. Les racines historiques de l’ostracisme reposent sur la tyrannie et la crainte qu’inspirait son éventuel retour, mais la survivance de cette pratique est due à l’insécurité quasi intolérable des dirigeants politiques que la logique du système amenait à tenter de se protéger en éloignant physiquement de la scène politique les principaux représentants de la politique opposée.

En l’absence d’élections périodiques départageant les partis, y avait-il une autre solution ? Et il est révélateur qu’à la fin du Ve siècle av. J.-C, lorsque l’ostracisme dégénéra en institution non fonctionnelle, ce dispositif tomba doucement en désuétude.

Un autre dispositif, encore plus curieux, est le dispositif connu sous le nom de graphé para-nomon, par lequel un homme pouvait être accusé et jugé pour avoir fait une « proposition illégale » à l’Assemblée. Il est impossible de faire entrer cette procédure dans une de nos catégories constitutionnelles. La souveraineté de l’Assemblée était sans limites : durant un bref laps de temps, à la fin de la guerre du Péloponnèse, l’Assemblée fut même amenée par des manœuvres à voter l’abolition de la démocratie. Cependant quiconque exerçait son droit fondamental d’iségoria courait le risque d’une condamnation  sévère,  pour une proposition qu’il avait eu le droit de faire, même si cette proposition avait été adoptée par l’Assemblée.

Nous ne pouvons donner à l’introduction de la graphé paranomon une date plus précise que le cours du Ve siècle av. J.-C, aussi ne connaissons-nous pas les événements qui furent à l’origine de ce dispositif. Sa fonction est cependant assez claire, une fonction double, modérer l’iségoria par la discipline, et donner au peuple, au démos, la possibilité de reconsidérer une décision prise par lui-même. Une graphé paranomon aboutissant à une condamnation avait pour effet d’annuler un vote positif de l’Assemblée, grâce au verdict, non pas d’une élite restreinte telle que la Cour suprême des États-Unis, mais du démos, par l’intermédiaire d’un jury populaire nombreux, choisi par tirage au sort.

Notre système protège la liberté des représentants grâce aux privilèges parlementaires, or ces mêmes privilèges, de façon paradoxale, protègent aussi l’irresponsabilité des représentants. Le paradoxe athénien se situait dans une voie tout à fait opposée, il protégeait à la fois la liberté de l’Assemblée en son ensemble, et celle de ses membres pris individuellement en leur refusant l’immunité. »
Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 70.

 

« Le raisonnement rend donc évident, semble-t-il, que la souveraineté d’une minorité ou d’une majorité n’est qu’un accident, propre soit aux oligarchies soit aux démocraties, dû au fait que partout les riches sont en minorité et les pauvres en majorité. Aussi… la différence réelle qui sépare entre elles démocratie et oligarchie, c’est la pauvreté et la richesse ; et nécessairement, un régime où les dirigeants, qu’ils soient minoritaires ou majoritaires, exercent le pouvoir grâce à leur richesse est une oligarchie, et celui où les pauvres gouvernent, une démocratie »
Aristote, Politique, III, 1279b34-1280a4 (trad. Aubonnet), cité par Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 58.

 

« Notre Constitution est appelée démocratie parce que le pouvoir est entre les mains non d’une minorité, mais du peuple tout entier. »
Citation attribuée par Thucydide à Périclès.

 

« Athéniens (Européens), n’attribuez pas aux dieux les maux qui vous accablent ; c’est l’œuvre de votre corruption : vous-mêmes avez mis la puissance dans la main de ceux qui vous oppriment. Vos oppresseurs se sont avancés avec habileté comme des renards, et vous, vous n’êtes que des imprudents et des lâches : vous vous laissez séduire par la vaine éloquence et par les grâces du langage. Jamais la raison ne vous guide dans les choses sérieuses. »
Solon d’Athènes

 

« Otanès, d’abord, demanda qu’on remit au peuple perse le soin de diriger ses propres affaires (ès méson katathénai ta pragmata). « À mon avis », déclara-t-il, « le pouvoir ne doit plus appartenir à un seul homme parmi nous : ce régime n’est ni plaisant ni bon. […] Comment la monarchie serait-elle un gouvernement équilibré, quand elle permet à un homme d’agir à sa guise, sans avoir de comptes à rendre ? Donnez ce pouvoir à l’homme le plus vertueux qui soit, vous le verrez bientôt changer d’attitude. Sa fortune nouvelle engendre en lui un orgueil sans mesure, et l’envie est innée dans l’homme : avec ces deux vices il n’y a plus en lui que perversité ; il commet follement des crimes sans nombre, saoul tantôt d’orgueil, tantôt d’envie. Un tyran, cependant, devrait ignorer l’envie, lui qui a tout, mais il est dans sa nature de prouver le contraire à ses concitoyens. Il éprouve une haine jalouse à voir vivre jour après jour les gens de bien ; seuls les pires coquins lui plaisent, il excelle à accueillir la calomnie. Suprême inconséquence : gardez quelque mesure dans vos louanges, il s’indigne de n’être pas flatté bassement ; flattez-le bassement, il s’en indigne encore comme d’une flagornerie. Mais le pire, je vais vous le dire : il renverse les coutumes ancestrales, il outrage les femmes, il fait mourir n’importe qui sans jugement.

Au contraire, le régime populaire (archon plèthos) porte le plus beau nom qui soit : égalité (isonomia) ; en second lieu, il ne commet aucun des excès dont un monarque se rend coupable : le sort distribue les charges, le magistrat rend compte de ses actes, toute décision y est portée devant le peuple (bouleumata panta es to koinon anaphérein). Donc voici mon opinion : renonçons à la monarchie et mettons le peuple au pouvoir, car seule doit compter la majorité. »

« Compagnons de révolte, il est clair qu’un seul d’entre nous va devoir régner […]. Pour moi, je ne prendrai point part à cette compétition : je ne veux ni commander ni obéir ; mais si je renonce au pouvoir, c’est à la condition que je n’aurai pas à obéir à l’un de vous, ni moi, ni aucun de mes descendants à l’avenir. » »
Otanès, sous la plume d’Hérodote, L’Enquête (≈ -445).

 

VERGOGNE = importance que l’on donne à l’opinion des autres

«Qu’on mette à mort, comme un fléau de la cité, l’homme qui se montre incapable de prendre part à la Vergogne et à la Justice.» Zeus, via PLATON (Protagoras, 322b‐323a).

èLa vergogne pousse à la vertu. (Et inversement.)

 

« Le pire des maux est que le pouvoir soit occupé par ceux qui l’ont voulu. »
Platon, cité par Jacques Rancière.

7.    Contre les inégalités

« Voulez-vous donc donner à l’État de la consistance, rapprochez les degrés extrêmes autant qu’il est possible ; ne souffrez ni des gens opulents ni des gueux. Ces deux états, naturellement inséparables, sont également funestes au bien commun ; de l’un sortent les fauteurs de la tyrannie, et de l’autre les tyrans : c’est toujours entre eux que se fait le trafic de la liberté publique : l’un l’achète, et l’autre la vend. »
Rousseau, Le contrat social (chapitre XI des divers systèmes de législation), 1762.

 

« Chez les nations commerçantes, les capitalistes et les rentiers faisant presque tous cause commune avec les traitants, les financiers et les agioteurs ; les grandes villes ne renferment que deux classes de citoyens, dont l’une végète dans la misère, et dont l’autre regorge de superfluités : celle-ci possède tous les moyens d’oppression ; celle-là manque de tous les moyens de défense. Ainsi, dans les républiques, l’extrême inégalité des fortunes met le peuple entier sous le joug d’une poignée d’individus. »
Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage », 1792.

8.    Arguments contre le faux suffrage universel (élire des maîtres au lieu de voter les lois)

« L’électeur est celui qui jouit du privilège sacré de voter pour l’homme choisi par un autre. »
Ambrose Bierce.

 

« Le peuple qui se soumet aux lois doit en être l’auteur. Il n’appartient qu’à ceux qui s’associent de fixer les règles de la société. »
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762)

 

« Dès que la société est divisée en hommes qui ordonnent et en hommes qui exécutent, toute la vie sociale est commandée par la lutte pour le pouvoir. »
Simone Weil, « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale » (1934).

 

Représenter signifie faire accepter comme étant la volonté de la masse ce qui n’est que volonté individuelle.

Il est possible de représenter, dans certains cas isolés, lorsqu’il s’agit par exemple de questions ayant des contours nets et simples et lorsque, par surcroît, la délégation est de brève durée.

Mais une représentation permanente équivaudra toujours à une hégémonie des représentants sur les représentés. »
Robert Michels, « Les partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties » (1911), p 21.

 

« Peut-on parler de suffrage universel sans rire ? Tous sont obligés de reconnaître que c’est une mauvaise arme […] Votre vote, c’est la prière aux dieux sourds de toutes les mythologies, quelque chose comme le mugissement d’un bœuf flairant l’abattoir. »
Louise Michel, « Prise de possession » (1890).

 

« Aujourd’hui, le candidat s’incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres. (…) Le fougueux démocrate n’apprend-il pas à courber l’échine quand le banquier daigne l’inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l’honneur de l’entretenir dans les antichambres ? L’atmosphère de ces corps législatifs est malsaine à respirer ; vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s’ils en sortent corrompus… Au lieu de confier vos intérêts à d’autres, défendez-les vous-mêmes ; agissez ! »
Élisée Reclus, 26 septembre 1885

 

 

« Les qualités nécessaires pour accéder au pouvoir n’ont rien à voir avec les qualités nécessaires pour exercer le pouvoir. »
Léon Blum.

 

« Quand j’ai voté, mon égalité tombe dans la boîte avec mon bulletin ; ils disparaissent ensemble. »
Louis Veuillot.

 

« Beaucoup de formes de gouvernement ont été testées, et seront testées dans ce monde de péché et de malheur. Personne ne prétend que la démocratie est parfaite ou omnisciente. En effet, on a pu dire qu’elle était la pire forme de gouvernement à l’exception de toutes celles qui ont été essayées au fil du temps; mais il existe le sentiment, largement partagé dans notre pays, que le peuple doit être souverain, souverain de façon continue, et que l’opinion publique, exprimée par tous les moyens constitutionnels, devrait façonner, guider et contrôler les actions de ministres qui en sont les serviteurs et non les maîtres.

[…]

Un groupe d’hommes qui a le contrôle de la machine et une majorité parlementaire a sans aucun doute le pouvoir de proposer ce qu’il veut sans le moindre égard pour le fait que le peuple l’apprécie ou non, ou la moindre référence à sa présence dans son programme de campagne.

[…]

Le parti adverse doit-il vraiment être autorisé à faire adopter des lois affectant le caractère même de ce pays dans les dernières années de ce Parlement sans aucun appel au droit de vote du peuple, qui l’a placé là où il est ? Non, Monsieur, la démocratie dit: « Non, mille fois non. Vous n’avez pas le droit de faire passer, dans la dernière phase d’une législature, des lois qui ne sont pas acceptées ni désirées par la majorité populaire. […] »
W Churchill, discours du 11 novembre 1947.

 

« Dès qu’une fois un peuple a confié à quelques-uns de ses membres le dangereux dépôt de l’autorité publique et qu’il leur a remis le soin de faire observer les lois, toujours enchaîné par elles, il voit tôt ou tard sa liberté, ses biens, sa vie à la merci des chefs qu’il s’est choisi pour le défendre. »
Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage » (1774).

 

« Dès que la société est divisée en hommes qui ordonnent et en hommes qui exécutent, toute la vie sociale est commandée par la lutte pour le pouvoir. »
Simone Weil, « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale » (1934).

 

« C’est un blasphème politique d’oser avancer que la nation, de qui émanent tous les pouvoirs, ne peut les exercer que par délégation ; ce qui la mettrait elle-même dans la dépendance, ou plutôt sous le joug de ses propres mandataires. »
Jean-Paul Marat, 1791.

 

« Sur le continent d’Europe, le totalitarisme est le péché originel des partis. »
Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » 1940, « Écrits de Londres », p. 126 et s.

 

« Le parlement sous l’influence de la cour, ne s’occupera jamais du bonheur public. Ne concevez-vous pas que des intrigants qui ne doivent leur nomination qu’à l’or qu’ils ont semé, non contents de négliger vos intérêts, se font un devoir de vous traiter en vils mercenaires ? Cherchant à raccrocher ce qu’ils ont dépensé pour vous corrompre, ils ne feront usage des pouvoirs que vous leur avez remis, que pour s’enrichir à vos dépens, que pour trafiquer impunément de vos droits. »
Jean-Paul Marat, Les chaînes de l’esclavage (1792).

« Si les bourgeois ont pris les armes en 89, c’est avant tout par effroi des pauvres. La bourgeoisie s’est servie des pauvres dont elle avait besoin pour intimider la Cour et pour établir sa propre oligarchie. Et les nouveaux maîtres, la Législative, sont des faiseurs d’affaires pour qui la liberté c’est le privilège de s’enrichir sans obstacle. »
Jean-Paul Marat, « L’ami du peuple », 20 nov. 1791, cité par Henri Guillemin dans « Les deux révolutions. », p. 110.

 

« Les grands hommes appellent honte le fait de perdre et non celui de tromper pour gagner. »
Machiavel Nicolas (1469-1527)

 

« Bien avant que les électeurs allemands ne portent Hitler au pouvoir, quand Bonaparte (Napoléon III) eut assassiné la république, il proclama le suffrage universel. Quand le comte de Bismarck eut assuré la victoire des hobereaux prussiens, il proclama le suffrage universel. Dans les deux cas, la proclamation, l’octroi du suffrage universel scella le triomphe du despotisme. Cela seul devrait ouvrir les yeux aux amoureux du suffrage universel. »
Wilhelm Liebknecht

 

 

Clarens, Vaud, 26 septembre 1885.

 

« Compagnons,

Vous demandez à un homme de bonne volonté, qui n’est ni votant ni candidat, de vous exposer quelles sont ses idées sur l’exercice du droit de suffrage.

Le délai que vous m’accordez est bien court, mais ayant, au sujet du vote électoral, des convictions bien nettes, ce que j’ai à vous dire peut se formuler en quelques mots.

Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. Qu’il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d’une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu’ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir.

Voter, c’est être dupe ; c’est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d’une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l’échenillage des arbres à l’extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l’immensité de la tâche. L’histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement.

Voter c’est évoquer la trahison. Sans doute, les votants croient à l’honnêteté de ceux auxquels ils accordent leurs suffrages  — et peut-être ont-il raison le premier jour, quand les candidats sont encore dans la ferveur du premier amour. Mais chaque jour a son lendemain. Dès que le milieu change, l’homme change avec lui. Aujourd’hui, le candidat s’incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres. L’ouvrier, devenu contremaître, peut-il rester ce qu’il était avant d’avoir obtenu la faveur du patron ? Le fougueux démocrate n’apprend-il pas à courber l’échine quand le banquier daigne l’inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l’honneur de l’entretenir dans les antichambres ? L’atmosphère de ces corps législatifs est malsain à respirer, vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s’ils en sortent corrompus.

N’abdiquez donc pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos intérêts à d’autres, défendez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avocats pour proposer un mode d’action futur,  agissez ! Les occasions ne manquent pas aux hommes de bon vouloir. Rejeter sur les autres la responsabilité de sa conduite, c’est manquer de vaillance.

Je vous salue de tout cœur, compagnons. »

Élisée Reclus, Lettre adressée à Jean Grave, insérée dans Le Révolté du 11 octobre 1885 Reclus, Élisée (1830-1905), Correspondance, Paris : Schleicher Frères : A. Costes, 1911-1925

 

« Les partis sont un merveilleux mécanisme, par la vertu duquel, dans toute l’étendue d’un pays, pas un esprit ne donne son attention à l’effort de discerner, dans les affaires publiques, le bien, la justice, la vérité. »
Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » 1940.

 

 

La grève des électeurs

« Une chose m’étonne prodigieusement — j’oserai dire qu’elle me stupéfie — c’est qu’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n’est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ? Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l’électeur moderne ? et le Charcot qui nous expliquera l’anatomie et les mentalités de cet incurable dément ? Nous l’attendons.

Je comprends qu’un escroc trouve toujours des actionnaires, la Censure des défenseurs, l’Opéra-Comique des dilettanti, le Constitutionnel des abonnés, M. Carnot des peintres qui célèbrent sa triomphale et rigide entrée dans une cité languedocienne ; je comprends M. Chantavoine s’obstinant à chercher des rimes ; je comprends tout. Mais qu’un député, ou un sénateur, ou un président de République, ou n’importe lequel parmi tous les étranges farceurs qui réclament une fonction élective, quelle qu’elle soit, trouve un électeur, c’est-à-dire l’être irrêvé, le martyr improbable, qui vous nourrit de son pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous enrichit de son argent, avec la seule perspective de recevoir, en échange de ces prodigalités, des coups de trique sur la nuque, des coups de pied au derrière, quand ce n’est pas des coups de fusil dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà pas mal pessimistes que je m’étais faites jusqu’ici de la sottise humaine, en général, et de la sottise française en particulier, notre chère et immortelle sottise, ô chauvin !

Il est bien entendu que je parle ici de l’électeur averti, convaincu, de l’électeur théoricien, de celui qui s’imagine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté, exprimer ses opinions, imposer — ô folie admirable et déconcertante — des programmes politiques et des revendications sociales ; et non point de l’électeur « qui la connaît » et qui s’en moque, de celui qui ne voit dans « les résultats de sa toute-puissance » qu’une rigolade à la charcuterie monarchiste, ou une ribote au vin républicain. Sa souveraineté à celui-là, c’est de se pocharder aux frais du suffrage universel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, et il n’a cure du reste. Il sait ce qu’il fait. Mais les autres ?

Ah ! oui, les autres ! Les sérieux, les austères, les peuple souverain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lorsqu’ils se regardent et se disent : « Je suis électeur ! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la société moderne. Par ma volonté, Floque fait des lois auxquelles sont astreints trente-six millions d’hommes, et Baudry d’Asson aussi, et Pierre Alype également. » Comment y en a-t-il encore de cet acabit ? Comment, si entêtés, si orgueilleux, si paradoxaux qu’ils soient, n’ont-ils pas été, depuis longtemps, découragés et honteux de leur œuvre ? Comment peut-il arriver qu’il se rencontre quelque part, même dans le fond des landes perdues de la Bretagne, même dans les inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un bonhomme assez stupide, assez déraisonnable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou rouge, sans que rien l’y oblige, sans qu’on le paye ou sans qu’on le soûle ?

À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d’une volonté, à ce qu’on prétend, et qui s’en va, fier de son droit, assuré qu’il accomplit un devoir, déposer dans une boîte électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom qu’il ait écrit dessus ?… Qu’est-ce qu’il doit bien se dire, en dedans de soi, qui justifie ou seulement qui explique cet acte extravagant ?

Qu’est-ce qu’il espère ? Car enfin, pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l’assomment, il faut qu’il se dise et qu’il espère quelque chose d’extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales, les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail et de probité ; il faut que dans les noms seuls de Barbe et de Baihaut, non moins que dans ceux de Rouvier et de Wilson, il découvre une magie spéciale et qu’il voie, au travers d’un mirage, fleurir et s’épanouir dans Vergoin et dans Hubbard, des promesses de bonheur futur et de soulagement immédiat. Et c’est cela qui est véritablement effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies.

Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que les sociétés se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux autres, qu’un fait unique domine toutes les histoires : la protection aux grands, l’écrasement aux petits. Il ne peut arriver à comprendre qu’il n’a qu’une raison d’être historique, c’est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et de mourir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent point.

Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui demande son argent et qui lui prenne la vie, puisqu’il est obligé de se dépouiller de l’un, et de donner l’autre ? Eh bien ! non. Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.

Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau ; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t’arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes ; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d’avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d’humanité, que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l’envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n’as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.

Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des bonheurs irréels. C’est bon de rêver, et cela calme la souffrance. Mais ne mêle jamais l’homme à ton rêve, car là où est l’homme, là est la douleur, la haine et le meurtre. Surtout, souviens-toi que l’homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu’en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu’il ne te donnera pas et qu’il n’est pas d’ailleurs, en son pouvoir de te donner. L’homme que tu élèves ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi ; il ne représente que ses propres passions et ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens. Pour te réconforter et ranimer des espérances qui seraient vite déçues, ne va pas t’imaginer que le spectacle navrant auquel tu assistes aujourd’hui est particulier à une époque ou à un régime, et que cela passera. Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c’est-à-dire qu’ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n’as rien à y perdre, je t’en réponds ; et cela pourra t’amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d’aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.

Et s’il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t’aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n’accordes jamais qu’à l’audace cynique, à l’insulte et au mensonge.

Je te l’ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève. »

Octave Mirbeau, Le Figaro, 28 novembre 1888.

 

« Paris ! Le Paris qui vote, la cohue, le peuple souverain tous les quatre ans… Le peuple suffisamment nigaud pour croire que la souveraineté consiste à se nommer des maîtres. Comme parqués devant les mairies, c’était des troupeaux d’électeurs, des hébétés, des fétichistes qui tenaient le petit bulletin par lequel ils disent : J’abdique. […] Additionnez les bulletins blancs et comptez les bulletins nuls, ajoutez-y les abstentions, voix et silences qui normalement se réunissent pour signifier ou le dégoût ou le mépris. Un peu de statistique s’il vous plaît, et vous constaterez facilement que, dans toutes les circonscriptions, le monsieur proclamé frauduleusement député n’a pas le quart des suffrages. De là, pour les besoins de la cause, cette locution imbécile : Majorité relative — autant vaudrait dire que, la nuit, il fait jour relativement. Aussi bien l’incohérent, le brutal Suffrage Universel qui ne repose que sur le nombre — et n’a pas même pour lui le nombre — périra dans le ridicule. »
Zo d’Axa, LES FEUILLES, IL EST ÉLU (1900).

 

 

 

« Toute société qui conserve l’idée de gouvernement, qui comporte une législation et consacre le droit de commander pour les uns, l’obligation de se soumettre pour les autres, suppose nécessairement l’esprit religieux.

 

La devise de Blanqui Ni Dieu ni Maître ne peut être scindée ; elle est à accepter toute entière ou à rejeter en bloc.

 

Qu’il soit patron, député, conseiller municipal ou autre chose de ce genre, le Maître ne peut tenir son autorité que d’un principe supérieur et celui-ci : gouvernement, patrie, propriété, suffrage universel, délégation, n’est qu’un dogme nouveau, une nouvelle religion… »

Sébastien Faure (1858-1942)

 

 

« Rousseau partait de deux évidences. L’une, que la raison discerne et choisit la justice et l’utilité innocente, et que tout crime a pour mobile la passion. L’autre, que la raison est identique chez tous les hommes, au lieu que les passions, le plus souvent, diffèrent. Par suite si, sur un problème général, chacun réfléchit tout seul et exprime une opinion, et si ensuite les opinions sont comparées entre elles, probablement elles coïncideront par la partie juste et raisonnable de chacune et différeront par les injustices et les erreurs.

C’est uniquement en vertu d’un raisonnement de ce genre qu’on admet que le consensus universel indique la vérité.

La vérité est une. La justice est une. Les erreurs, les injustices sont indéfiniment variables. Ainsi les hommes convergent dans le juste et le vrai, au lieu que le mensonge et le crime les font indéfiniment diverger. L’union étant une force matérielle, on peut espérer trouver là une ressource pour rendre ici-bas la vérité et la justice matériellement plus fortes que le crime et l’erreur.

Il y faut un mécanisme convenable. Si la démocratie constitue un tel mécanisme, elle est bonne. Autrement non.

Un vouloir injuste commun à toute la nation n’était aucunement supérieur aux yeux de Rousseau — et il était dans le vrai — au vouloir injuste d’un homme.

Rousseau pensait seulement que le plus souvent un vouloir commun à tout un peuple est en fait conforme à la justice, par la neutralisation mutuelle et la compensation des passions particulières. C’était là pour lui l’unique motif de préférer le vouloir du peuple à un vouloir particulier.

C’est ainsi qu’une certaine masse d’eau, quoique composée de particules qui se meuvent et se heurtent sans cesse, est dans un équilibre et un repos parfaits. Elle renvoie aux objets leurs images avec une vérité irréprochable. Elle indique parfaitement le plan horizontal. Elle dit sans erreur la densité des objets qu’on y plonge.

Si des individus passionnés, enclins par la passion au crime et au mensonge, se composent de la même manière en un peuple véridique et juste, alors il est bon que le peuple soit souverain. Une constitution démocratique est bonne si d’abord elle accomplit dans le peuple cet état d’équilibre, et si ensuite seulement elle fait en sorte que les vouloirs du peuple soient exécutés.

Le véritable esprit de 1789 consiste à penser, non pas qu’une chose est juste parce que le peuple la veut, mais qu’à certaines con ditions le vouloir du peuple a plus de chances qu’aucun autre vouloir d’être conforme à la justice.

Il y a plusieurs conditions indispensables pour pouvoir appliquer la notion de volonté générale. Deux doivent particulièrement retenir l’attention.

L’une est qu’au moment où le peuple prend conscience d’un de ses vouloirs et l’exprime, il n’y ait aucune espèce de passion collective.

Il est tout à fait évident que le raisonnement de Rousseau tombe dès qu’il y a passion collective. Rousseau le savait bien. La passion collective est une impulsion de crime et de mensonge infiniment plus puissante qu’aucune passion individuelle. Les impulsions mauvaises, en ce cas, loin de se neutraliser, se portent mutuellement à la millième puissance. La pression est presque irrésistible, sinon pour les saints authentiques.

Une eau mise en mouvement par un courant violent, impétueux, ne reflète plus les objets, n’a plus une surface horizontale, n’indique plus les densités.

Et il importe très peu qu’elle soit mue par un seul courant ou par cinq ou six courants qui se heurtent et font des remous. Elle est également troublée dans les deux cas.

Si une seule passion collective saisit tout un pays, le pays entier est unanime dans le crime. Si deux ou quatre ou cinq ou dix passions collectives le partagent, il est divisé en plusieurs bandes de criminels. Les passions divergentes ne se neutralisent pas, comme c’est le cas pour une poussière de passions individuelles fondues dans une masse ; le nombre est bien trop petit, la force de chacune est bien trop grande, pour qu’il puisse y avoir neutralisation. La lutte les exaspère. Elles se heurtent avec un bruit vraiment infernal, et qui rend impossible d’entendre même une seconde la voix de la justice et de la vérité, toujours presque imperceptible.

Quand il y a passion collective dans un pays, il y a probabilité pour que n’importe quelle volonté particulière soit plus proche de la justice et de la raison que la volonté générale, ou plutôt que ce qui en constitue la caricature.

La seconde condition est que le peuple ait à exprimer son vouloir à l’égard des problèmes de la vie publique, et non pas à faire seulement un choix de personnes. Encore moins un choix de collectivités irresponsables. Car la volonté générale est sans aucune relation avec un tel choix.

S’il y a eu en 1789 une certaine expression de la volonté générale, bien qu’on eût adopté le système représentatif faute de savoir en imaginer un autre, c’est qu’il y avait eu bien autre chose que des élections. Tout ce qu’il y avait de vivant à travers tout le pays — et le pays débordait alors de vie — avait cherché à exprimer une pensée par l’organe des cahiers de revendications. Les représentants s’étaient en grande partie fait connaître au cours de cette coopération dans la pensée; ils en gardaient l’a chaleur; ils sentaient le pays attentif à leurs paroles, jaloux de surveiller si elles traduisaient exactement ses aspirations. Pendant quelque temps — peu de temps — ils furent vraiment de simples organes d’expression pour la pensée publique.

Pareille chose ne se produisit jamais plus.

Le seul énoncé de ces deux conditions montre que nous n’avons jamais rien connu qui ressemble même de loin à une démocratie. Dans ce que nous nommons de ce nom, jamais le peuple n’a l’occasion ni le moyen d’exprimer un avis sur aucun problème de la vie publique; et tout ce qui échappe aux intérêts particuliers est livré aux passions collectives, lesquelles sont systématiquement, officiellement encouragées. »
Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » 1940.

 

« Le parti se trouve en fait, par l’effet de l’absence de pensée, dans un état continuel d’impuissance qu’il attribue toujours à l’insuffisance du pouvoir dont il dispose. Serait-il maître absolu du pays, les nécessités internationales imposent des limites étroites.

Ainsi la tendance essentielle des partis est totalitaire, non seulement relativement à une nation, mais relativement au globe terrestre. C’est précisément parce que la conception du bien public propre à tel ou tel parti est une fiction, une chose vide, sans réalité, qu’elle impose la recherche de la puissance totale. »
Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » 1940.

 

 

« L’élection n’est pas le meilleur moyen de désignation des magistrats dans les autres cas (qui n’exigent pas des compétences particulières) pour des raisons que S. Khilnani résume excellemment : c’est qu’elle crée une division du travail politique.

La politique à affaire avec le pouvoir, et la division du travail en politique ne signifie et ne peut signifier rien d’autre que la division entre gouvernants et gouvernés, dominants et dominés.

Une démocratie acceptera évidemment la division des tâches politiques, non pas une division du travail politique, à savoir la division fixe et stable de la société politique entre dirigeants et exécutants, l’existence d’une catégorie d’individus, dont le rôle, le métier, l’intérêt, est de diriger les autres. »
C. Castoriadis, Fait et à faire, Les carrefours du labyrinthe 5, p 66.

 

 

« Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. S’il ne l’est pas en fait, c’est seulement parce que ceux qui l’entourent ne le sont pas moins que lui. »
Simone Weil, « Note sur la suppression générale des partis politiques » 1940.

 

 

« Dans les États qui juxtaposent à la puissance législative des Chambres la possibilité de demandes populaires de référendums, c’est le peuple qui monte au rang suprême par l’acquisition du pouvoir de prononcer le rejet ou l’adoption définitive des décisions parlementaires.

Du coup le Parlement se trouve ramené au rang de simple autorité : il ne représente plus la volonté générale que pour chercher et proposer l’expression qu’il convient de donner à celle-ci ; il ne remplit ainsi qu’office de fonctionnaire.

Le véritable souverain c’est alors le peuple. »
Carré de Malberg, dans un article de 1931 « Référendum Initiative populaire », cité Dans « La démocratie locale et le référendum » de Marion Paoletti, chez l’Harmattan page 89.

 

9.    Arguments pour le tirage au sort

« Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. »
Montesquieu.

 

« Démocratie : forme de gouvernement où les charges se donnent au sort. »
Pierre Richelet, Dictionnaire (1680).

 

« Tous les conformismes, au sens large, sont par nature plus inconscients. De ce point de vue, le tirage au sort assure la diversité des choix et, plus encore que la neutralité, il s’agit là d’une forme générale d’impartialité et d’une source de richesse dans l’expression des personnalités et l’épanouissement des comportements. Au contraire, les règles de cooptation très élaborées et très codifiées poussent en général à uniformiser les choix. »
Gil Delannoi, « Le retour du tirage au sort en politique » (2010).

 

« La neutralisation des procédures que permet le tirage au sort a souvent pour but de supprimer la compétition, d’éviter le conflit d’intérêts. Le tirage au sort étant un mécanisme instantané, il supprime les diverses manœuvres qui précèdent habituellement la plupart des autres formes de désignation : déclarations, communications, jeux d’influence et tout autre stratégie ouverte ou cachée. La notion de transparence (ou d’opacité) n’a plus de sens quand on recourt au tirage. Le recours au tirage au sort annihile les ambitions extraordinaires et impose le sens ordinaire des responsabilités. Les effets qui sont recherchés sont, en fait, des non effets. Tout ce qui relève de l’intrigue et de la compétition est supprimé par le tirage dès lors qu’il est programmé. »
Gil Delannoi, « Le retour du tirage au sort en politique », décembre 2012.

 

« Car enfin le trait le plus visible dans l’homme juste est de ne point vouloir du tout gouverner les autres et de gouverner seulement lui-même. Cela décide tout. Autant dire que les pires gouverneront. »
Alain, 10 décembre 1935

 

« Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne ; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie. Mais, comme il est défectueux par lui-même, c’est à le régler et à le corriger que les grands législateurs se sont surpassés. Solon établit à Athènes que l’on nommerait par choix à tous les emplois militaires, et que les sénateurs et les juges seraient élus par le sort. Il voulut que l’on donnât par choix les magistratures civiles qui exigeaient une grande dépense, et que les autres fussent données par le sort. Mais, pour corriger le sort, il régla qu’on ne pourrait élire que dans le nombre de ceux qui se présenteraient; que celui qui aurait été élu serait examiné par des juges, et que chacun pourrait l’accuser d’en être indigne : cela tenait en même temps du sort et du choix. Quand on avait fini le temps de sa magistrature, il fallait essuyer un autre jugement sur la manière dont on s’était comporté. Les gens sans capacité devaient avoir bien de la répugnance à donner leur nom pour être tirés au sort. »
Montesquieu, « L’esprit des lois », Livre II, Chapitre 2.

 

« Il est difficile de concevoir comment des hommes qui ont entièrement renoncé à l’habitude de se diriger eux même pourraient réussir à bien choisir ceux qui doivent les conduire ; et l’on ne fera point croire qu’un gouvernement libéral, énergique et sage puisse jamais sortir des suffrages d’un peuple de serviteurs. »
Tocqueville

 

« J’entends par JURY un certain nombre de citoyens PRIS AU HASARD et revêtus momentanément du droit de juger.  …) L’institution du jury peut être aristocratique ou démocratique, suivant la classe dans laquelle on prend les jurés; mais elle conserve toujours un caractère républicain, en ce qu’elle place la direction réelle de la société dans les mains des gouvernés ou d’une portion d’entre eux, et non dans celle des gouvernants. (…) le jury est avant tout une institution politique ; on doit le considérer comme un mode de la souveraineté du peuple ; il faut le rejeter entièrement quand on repousse la souveraineté du peuple, ou le mettre en rapport avec les autres lois qui établissent cette souveraineté. Le jury forme la partie de la nation chargée d’assurer l’exécution des lois, comme les Chambres sont la partie de la nation chargée de faire les lois ; et pour que la société soit gouvernée d’une manière fixe et uniforme, il est nécessaire que la liste des jurés s’étende ou se resserre avec celle des électeurs. C’est ce point de vue qui, suivant moi, doit toujours attirer l’attention principale du législateur(*). Le reste est pour ainsi dire accessoire. (…) De quelque manière qu’on applique le jury, il ne peut manquer d’exercer une grande influence sur le caractère national ; mais cette influence s’accroît infiniment à mesure qu’on l’introduit plus avant dans les matières civiles.

Le jury, et surtout le jury civil, sert à donner à l’esprit de tous les citoyens une partie des habitudes de l’esprit du juge ; et ces habitudes sont précisément celles qui préparent le mieux le peuple à être libre. Il répand dans toutes les classes le respect pour la chose jugée et l’idée du droit. Ôtez ces deux choses, et l’amour de l’indépendance ne sera plus qu’une passion destructive. Il enseigne aux hommes la pratique de l’équité. Chacun, en jugeant son voisin, pense qu’il pourra être jugé à son tour. Cela est vrai surtout du jury en matière civile: il n’est presque personne qui craigne d’être un jour l’objet d’une poursuite criminelle; mais tout le monde peut avoir un procès. Le jury apprend à chaque homme à ne pas reculer devant la responsabilité de ses propres actes ; disposition virile, sans laquelle il n’y a pas de vertu politique. Il revêt chaque citoyen d’une sorte de magistrature ; il fait sentir à tous qu’ils ont des devoirs à remplir envers la société, et qu’ils entrent dans son gouvernement.

En forçant les hommes à s’occuper d’autre chose que de leurs propres affaires, il combat l’égoïsme individuel, qui est comme la rouille des sociétés. Le jury sert incroyablement à former le jugement et à augmenter les lumières naturelles du peuple. C’est là, à mon avis, son plus grand avantage. On doit le considérer comme une école gratuite et toujours ouverte, où chaque juré vient s’instruire de ses droits, où il entre en communication journalière avec les membres les plus instruits et les plus éclairés des classes élevées, où les lois lui sont enseignées d’une manière pratique, et sont mises à la portée de son intelligence par les efforts des avocats, les avis du juge et les passions mêmes des parties. Je pense qu’il faut principalement attribuer l’intelligence pratique et le bon sens politique des Américains au long usage qu’ils ont fait du jury en matière civile.

Je ne sais si le jury est utile à ceux qui ont des procès, mais je suis sûr qu’il est très utile à ceux qui les jugent. Je le regarde comme l’un des moyens les plus efficaces dont puisse se servir la société pour l’éducation du peuple. (…) Ainsi le jury, qui est le moyen le plus énergique de faire régner le peuple, est aussi le moyen le plus efficace de lui apprendre à régner. »
Tocqueville, « De la démocratie en Amérique », Livre 1, deuxième partie, chapitre VIII. GF Flammarion, tome I, p 371 et s.

(*) Attention : à l’époque de Rousseau et de Tocqueville, « Législateur » signifie « Constituant ». ÉC.

 

 

Un kleroterion, machine à tirer au sort, à Athènes, il y a 2 500 ans.

 

« Dans une démocratie, la volonté de limiter le pouvoir des magistrats s’associe avec celle de faire servir tout un chacun à son tour en qualité de magistrat. La rotation est assurée en partie par une multiplication des postes aussi grande que possible : si, par suite, une très large proportion de la population civique est destinée à exercer tôt ou tard une fonction, le tirage au sort est le moyen logique pour le réaliser. Même en démocratie, certaines charges, prestigieuses et avantageuses, sont plus convoitées : le tirage au sort assure que la question de savoir qui les obtiendra sera réglée par le hasard, alors que l’élection ouvre le champ aux querelles et, en dernière analyse, à la stasis [aux troubles civils] : les démocrates préféraient le tirage au sort parce qu’il prévenait la corruption et les divisions du corps civique. »
Mogens Herman Hansen, « La démocratie athénienne à l’époque de Démosthène, Structure, principes et idéologie », 1991, p 275, cité par Fabrice Wolff, « Qu’est-ce que la démocratie directe. Manifeste pour une comédie historique » (2010), p 69.

 

10. À propos du processus constituant

« Il est contraire aux principes du gouvernement représentatif qu’un corps s’octroie à lui-même des pouvoirs. »
Thomas Paine, « Les droits de l’homme » (1791-1792).

 

« Un gouvernement n’a pas le droit de se déclarer partie prenante dans un débat touchant aux principes ou à la méthode utilisés pour élaborer ou amender une constitution. Ce n’est pas à l’intention de ceux qui exercent le pouvoir gouvernemental qu’on établit des constitutions et les gouvernements qui en découlent. Dans toutes ces choses, le droit de juger et d’agir appartient à ceux qui paient et non à ceux qui reçoivent. »
Thomas Paine, Les Droits de l’Homme (1792), chap. 4 Des constitutions.

 

« Un gouvernement ne trouve pas sa force en lui-même, mais dans l’attachement du pays et dans l’intérêt que le peuple trouve à le soutenir. Quand ces deux motifs n’existent plus, le gouvernement n’est plus qu’un enfant au pouvoir ; et il a beau, comme l’ancien gouvernement de la France, harceler les individus pendant longtemps, il ne fait que précipiter sa propre chute. »
Thomas Paine, « Les droits de l’homme » (1791-1792).

 

Il n’est pas d’autre contrat que celui passé entre ses différentes composantes par l’ensemble du peuple en vue d’engendrer et de constituer un gouvernement. Supposer qu’un gouvernement quelconque puisse être partie prenante dans un contrat passé avec le peuple, c’est supposer que le gouvernement existait avant d’en avoir le droit. Le gouvernement n’est pas un fonds de commerce que n’importe quel homme ou groupe d’hommes aurait le droit d’ouvrir et de gérer à son profit. Ce n’est qu’un dépôt, confié au nom de ceux qui le délèguent ─ et qui à tout moment peuvent le reprendre. »
Thomas Paine, « Les droits de l’homme » (1791-1792).

 

« Avant que d’examiner l’acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d’examiner l’acte par lequel un peuple est peuple. Car cet acte, étant nécessairement antérieur à l’autre, est le vrai fondement de la société. En effet, s’il n’y avait point de convention antérieure, où serait, à moins que l’élection ne fût unanime, l’obligation pour le petit nombre de se soumettre au choix du grand, et d’où cent qui veulent un maître ont-ils le droit de voter pour dix qui n’en veulent point ? La loi de la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de convention et suppose au moins une fois l’unanimité. »
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762), chapitre 5 (exceptionnel) « Qu’il faut toujours remonter à une première convention ».

 

« Le peuple, quand il fait des magistrats, doit les créer de manière qu’ils aient lieu d’appréhender, s’ils venaient à abuser de leur pouvoir. »
Nicolas Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, livre 1, chap 41.

 

« Toute constitution, toute loi expire naturellement après une période de dix-neuf années. Maintenir leur empire passé ce terme, c’est un acte de force et non de droit. »

Thomas Jefferson à James Madison, Paris, le 6 septembre 1789

 

« Quiconque veut fonder un État et lui donner des lois doit supposer d’avance les hommes méchants et toujours prêts à déployer ce caractère de méchanceté. »
Nicolas Machiavel.

 

« Ce qui est souverain, en fait, c’est la force, qui est toujours aux mains d’une petite fraction de la nation. Ce qui doit être souverain, c’est la justice. Toutes les constitutions politiques, républicaines et autres, ont pour unique fin — si elles sont légitimes — d’empêcher ou au moins de limiter l’oppression à laquelle la force incline naturellement. Et quand il y a oppression, ce n’est pas la nation qui est opprimée. C’est un homme, et un homme, et un homme. La nation n’existe pas ; comment serait-elle souveraine ? Ces formules vides ont fait trop de mal pour qu’on puisse leur être indulgent. »
Simone Weil dans « Remarques sur le nouveau projet de constitution » dans « Écrits de Londres », p 86.

 

« Il n’y a point d’entreprise plus difficile à conduire, plus incertaine quant au succès, et plus dangereuse que celle d’introduire de nouvelles institutions.

Le réformateur des institutions a pour ennemis tous ceux qui profitaient des institutions anciennes, et il ne trouve que de tièdes défenseurs dans ceux pour qui les nouvelles seraient utiles.

Cette tiédeur, au reste, leur vient de deux causes : la première est la peur qu’ils ont de leurs adversaires, lesquels ont en leur faveur les lois existantes ; la seconde est l’incrédulité commune à tous les hommes, qui ne veulent croire à la bonté des choses nouvelles que lorsqu’ils en ont été bien convaincus par l’expérience. De là vient aussi que si ceux qui sont ennemis trouvent l’occasion d’attaquer, ils le font avec toute la chaleur de l’esprit de parti, et que les autres se défendent avec froideur, en sorte qu’il y a du danger à combattre avec eux.

Afin de bien raisonner sur ce sujet, il faut considérer si les innovateurs sont puissants par eux-mêmes, ou s’ils dépendent d’autrui, c’est-à-dire si, pour conduire leur entreprise, ils en sont réduits à prier, ou s’ils ont les moyens de contraindre.

Dans le premier cas, il leur arrive toujours malheur, et ils ne viennent à bout de rien ; mais dans le second, au contraire, c’est-à-dire quand ils ne dépendent que d’eux-mêmes, et qu’ils sont en état de forcer, ils courent bien rarement le risque de succomber.

C’est pour cela qu’on a vu réussir tous les prophètes armés, et finir malheureusement ceux qui étaient désarmés. »
Machiavel, Le prince (1515), chapitre VI.

 

« Tout homme qui a le pouvoir de brimer ou de tromper des hommes doit être obligé à prendre l’engagement de ne pas le faire. »
Simone Weil, « Remarques sur le nouveau projet de constitution » dans « Écrits de Londres », p 87.

 

« L’accumulation de tous les pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire, dans les mêmes mains, soit d’un seul homme, soit de quelques-uns, soit de plusieurs, soit par l’hérédité, par la conquête, ou par l’élection, peut justement être considérée comme la véritable définition de la tyrannie. »
James Madison, « Le Fédéraliste », n°47, 1er février 1788.

 

« Chacun commande partout où il en a le pouvoir. »
Des Athéniens réalistes, signalés par Simone Weil.

 

« L’action humaine n’a pas d’autre règle ou limite que les obstacles. »
Des Athéniens réalistes, signalés par Simone Weil.

 

« C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. Qui le dirait ! la vertu même a besoin de limites. »
Montesquieu.
« La plupart des législateurs ont été des hommes bornés, que le hasard a mis à la tête des autres, et qui n’ont presque consulté que leurs préjugés et leurs fantaisies.

Il semble qu’ils aient méconnu la grandeur et la dignité même de leur ouvrage: ils se sont amusés à faire des institutions puériles, avec lesquelles ils se sont, à la vérité, conformés aux petits esprits, mais décrédités auprès des gens de bon sens.

Ils se sont jetés dans des détails inutiles; ils ont donné dans les cas particuliers, ce qui marque un génie étroit qui ne voit les choses que par parties, et n’embrasse rien d’une vue générale.

Quelques-uns ont affecté de se servir d’une autre langue que la vulgaire: chose absurde pour un faiseur de lois. Comment peut-on les observer, si elles ne sont pas connues?

Ils ont souvent aboli sans nécessité celles qu’ils ont trouvées établies; c’est-à-dire qu’ils ont jeté les peuples dans les désordres inséparables des changements. Il est vrai que, par une bizarrerie qui vient plutôt de la nature que de l’esprit des hommes, il est quelquefois nécessaire de changer certaines lois. Mais le cas est rare, et, lorsqu’il arrive, il n’y faut toucher que d’une main tremblante: on y doit observer tant de solennités et apporter tant de précautions que le peuple en conclue naturellement que les lois sont bien saintes, puisqu’il faut tant de formalités pour les abroger. »
Montesquieu, Lettres Persanes, lettre CXXIX. (Note : le « législateur », à l’époque, est l’auteur de la Constitution — pas celui des lois ordinaires.)

 

« La parole n’a pas été donnée à l’homme, il l’a prise. »
Aragon.

11. Légitimité

« Il y a un paradoxe de la force, car la force c’est la peur en action, et la peur, elle est contagieuse : impossible de faire peur aux hommes sans finir par en avoir peur. C’est de cette loi de l’esprit humain que naît le plus grand tourment de la vie : la peur réciproque du pouvoir et de ses sujets. Pour combattre ce fléau, l’humanité n’a jusqu’à présent trouvé que deux remèdes : d’abord les philosophies et les religions mystiques ; ensuite, dans les derniers siècles, les principes de LÉGITIMITÉ. En somme, un gouvernement légitime est un pouvoir qui s’est libéré de la peur, parce qu’il a appris à s’appuyer sur le consentement, actif ou passif, et à réduire en proportion l’emploi de la force. »
Guglielmo Ferrero (1871-1942), « Pouvoir. Les Génies Invisibles De La Cité » (1943 posthume), cité par Rosanvallon, « Les formes de la souveraineté négative » (2006,  cours 1, 48’54 »).

 

« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir. »
Rousseau, « Du contrat social, principes du droit politique » (1762), chapitre 1.3, Du droit du plus fort.

 

« Qu’est-ce qui fait que l’État est un ? C’est l’union de ses membres. Et d’où naît l’union de ses membres ? De l’obligation qui les lie. Tout est d’accord jusqu’ici. Mais quel est le fondement de cette obligation ? Voilà où les auteurs se divisent. Selon les uns, c’est la force ; selon d’autres, l’autorité paternelle ; selon d’autres, la volonté de Dieu. Chacun établit son principe et attaque celui des autres : je n’ai pas moi-même fait autrement, et, suivant la plus saine partie de ceux qui ont discuté ces matières, j’ai posé pour fondement du corps politique la convention de ses membres, j’ai réfuté les principes différents du mien.  Indépendamment de la vérité de ce principe, il l’emporte sur tous les autres par la solidité du fondement qu’il établit ; car quel fondement plus sûr peut avoir l’obligation parmi les hommes que LE LIBRE ENGAGEMENT DE CELUI QUI S’OBLIGE ? On peut disputer tout autre principe […] ; on ne saurait disputer celui-là. »
Rousseau, « Sixième lettre écrite de la montagne » (1764).

 

« Dans l’origine, les rois et les princes furent tous de simples chefs de brigands. »
Jean-Paul Marat, Les chaînes de l’esclavage (1774).

 

12. Bien commun, intérêt général, besoin de controverses

« Le critère du bien ne peut être que la vérité, la justice et, en second lieu, l’utilité publique.

La démocratie, le pouvoir du plus grand nombre, ne sont pas des biens. Ce sont des moyens en vue du bien, estimés efficaces à tort ou à raison.

Seul ce qui est juste est légitime. »
Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques.

 

« Est juste ce qui est approprié au bien commun. »
Claude Rochet, d’après Thomas d’Aquin.

 

« Au Japon, au début du 7e siècle, le prince bouddhiste Shokoto […] fut aussi l’initiateur d’une constitution relativement libérale ou KEMPO, appelée la « constitution des 17 articles », en 604 après JC. Tout à fait dans l’esprit de la Grande Charte (Magna Carta) signée six siècles plus tard en Angleterre, elle insistait sur le fait que les décisions relatives à des sujets d’importance ne devaient pas être prises par un seul. Elles devaient être discutées par plusieurs personnes.

Cette constitution donnait aussi le conseil suivant : « ne soyons pas portés à l’esprit de ressentiment lorsque les opinions d’autrui diffèrent des nôtres. Car tout homme a un cœur, et tout cœur a ses propres inclinations. Ce qui est juste pour les uns est faux pour les autres, et inversement. »
Amartya Sen, « La démocratie des autres », page 32.

 

« Une conviction ne se renforce que si nous la nourrissons d’objections. »
Nicolás Gómez Dávila, « Les horreurs de la démocratie », 2003, n°213.

 

Le débat est l’essence de l’éducation et de la démocratie

Au lieu de rendre, comme d’habitude, l’école responsable de cette ignorance déprimante des affaires publiques, nous devrions chercher ailleurs une explication plus complète, en gardant à l’esprit que les gens acquièrent facilement les connaissances dont ils peuvent faire usage.

Puisque le public ne participe plus aux débats sur les questions nationales, il n’a aucune raison de s’informer des affaires civiques. C’est le déclin du débat public, et non pas le système scolaire (quelle que soit, par ailleurs, sa dégradation) qui fait que le public est mal informé, malgré toutes les merveilles de l’âge de l’information. Quand le débat devient un art dont on a perdu le secret, l’information aura beau être aussi facilement accessible que l’on voudra, elle ne laissera aucune marque.

Ce que demande la démocratie, c’est un débat public vigoureux, et non de l’information. Bien sûr, elle a également besoin d’information, mais le type d’information dont elle a besoin ne peut être produit que par le débat. Nous ne savons pas quelles choses nous avons besoin de savoir tant que nous n’avons pas posé les bonnes questions, et nous ne pouvons poser les bonnes questions qu’en soumettant nos idées sur le monde à l’épreuve de la controverse publique.

L’information qui est d’ordinaire conçue comme une condition préalable au débat se comprend mieux comme son produit dérivé. Quand nous nous engageons dans des discussions qui captivent entièrement notre attention en la focalisant, nous nous transformons en chercheurs avides d’information pertinente. Sinon, nous absorbons passivement l’information — si tant est que nous l’absorbions. »
Christopher Lasch, « La révolte des élites, et la trahison de la démocratie », 1994, p 168.

 

« Les mêmes qui lui ont ôté les yeux reprochent au peuple d’être aveugle. »
John Milton, cité par Noam Chomsky dans « La fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie. » (Agone, 2008).

 

« Ce qu’il faut sauvegarder avant tout, ce qui est le bien inestimable conquis par l’homme à travers tous les préjugés, toutes les souffrances et tous les combats, c’est cette idée qu’il n’y a pas de vérité sacrée, c’est-à-dire interdite à la pleine investigation de l’homme ; c’est ce qu’il y a de plus grand dans le monde, c’est la liberté souveraine de l’esprit ; c’est qu’aucune puissance ou intérieure ou extérieure, aucun pouvoir, aucun dogme ne doit limiter le perpétuel effort et la perpétuelle recherche de la race humaine […] ; c’est que toute vérité qui ne vient pas de nous est un mensonge. »
Christopher Hill, « 1640 : la révolution anglaise » (1940).

 

« Quand un tissu de mensonges bien emballé a été vendu progressivement aux masses pendant des générations, la vérité paraîtra complètement absurde et son représentant un fou furieux. »
Dresde James.

 

« Le langage politique est conçu pour donner aux mensonges des airs de vérité, rendre le meurtre respectable, et faire passer pour solide ce qui n’est que du vent. »
George Orwell.

 

« Les noms mêmes des quatre ministères qui nous dirigent font ressortir une sorte d’impudence dans le renversement délibéré des faits. Le ministère de la Paix s’occupe de la guerre, celui de la Vérité, des mensonges, celui de l’Amour, de la torture, celui de l’Abondance, de la famine. Ces contradictions ne sont pas accidentelles, elles ne résultent pas non plus d’une hypocrisie ordinaire, elles sont des exercices délibérés de doublepensée.

Ce n’est en effet qu’en conciliant des contraires que le pouvoir peut être indéfiniment retenu. L’ancien cycle ne pouvait être brisé d’aucune autre façon. Pour que l’égalité humaine soit à jamais écartée, pour que les grands, comme nous les avons appelés, gardent perpétuellement leurs places, la condition mentale dominante doit être la folie dirigée. »
George Orwell, 1984.

 

13. Tyrannie

« Ainsi, le dernier coup que les princes portent à la liberté, c’est de violer les lois au nom des lois mêmes, de toutes les renverser, en feignant de les défendre, et de punir comme rebelle quiconque ose les défendre en effet : tyrannie la plus cruelle de toutes, en ce qu’elle s’exerce sous le manteau même de la justice. »
Jean-Paul Marat, Les chaînes de l’esclavage (1792).

 

« Si dans l’intérieur d’un État vous n’entendez le bruit d’aucun conflit, vous pouvez être sûr que la liberté n’y est pas. »
Montesquieu.

 

« Le despotisme, cette forme de gouvernement où personne n’est citoyen. »
Montesquieu.

 

« TOUT SERAIT PERDU, si le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers. »
Montesquieu, De l’esprit des lois (1748) Livre XI: des lois qui forment la liberté politique dans son rapport avec la constitution, Chapitre VI De la constitution d’Angleterre.

 

« Tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la tyrannie. »
Montesquieu (L’esprit des lois, Liv. III, Chap. III).

14. Autres pensées utiles

« J’envoie ce livre dans le monde avec l’espoir qu’il déplaira à toutes les sectes politiques. »
F. C. Dahlmann, « Die Politik » (1835), cité par Moisei Ostrogorski dans « La démocratie et les partis politiques ».

 

« Nous avons conquis le suffrage universel, il nous reste à conquérir la souveraineté populaire. »
Jean Jaurès

 

« Celui qui veut conserver sa liberté doit protéger même ses ennemis de l’oppression ; car s’il ne s’y astreint pas il créera ainsi un précédent qui l’atteindra un jour. »
Thomas Paine.

 

« La plupart des peuples, ainsi que des hommes, ne sont dociles que dans leur jeunesse ; ils deviennent incorrigibles en vieillissant. Quand une fois les coutumes sont établies et les préjugés enracinés, c’est une entreprise dangereuse et vaine de vouloir les réformer ; le peuple ne peut pas même souffrir qu’on touche à ses maux pour les détruire, semblable à ces malades stupides et sans courage qui frémissent à l’aspect du médecin. »
Jean-Jacques Rousseau, « Du contrat social ou Principes du droit politique » (1762), chapitre VIII « Du peuple », p 76.

 

Toute la science constitutionnelle est là, je la résume en trois propositions :

1- Former des groupes médiocres, respectivement souverains, et les unir par un pacte de fédération ;

2- Organiser en chaque État fédéré le gouvernement d’après la loi de séparation des organes, je veux dire : séparer dans le pouvoir tout ce qui peut être séparé, définir tout ce qui peut être défini. Distribuer entre organes ou fonctionnaires différents tout ce qui aura été séparé et défini ; ne rien laisser à l’indivision ; entourer l’administration publique de toutes les conditions de publicité et de contrôle ;

3- Au lieu d’absorber les États fédérés ou autorités provinciales et municipales dans une autorité centrale, réduire les attributions de celle-ci à un simple rôle d’initiative générale, de garantie mutuelle et de surveillance, dont les décrets ne reçoivent leur exécution que sur le visa des gouvernements confédérés et par des agents à leurs ordres…

Le système fédératif est applicable à toutes les nations et à toutes les époques, puisque l’humanité est progressive dans toutes ses générations et dans toutes ses races, et que la politique de fédération, qui est par excellence la politique de progrès, consiste à traiter chaque population, à tel moment que l’on indiquera, suivant un régime d’autorité et de centralisation décroissantes, correspondant à l’État des esprits et des mœurs. »
Proudhon, « Du principe fédératif » (1863).

 

« Les citoyens ne se laissent opprimer qu’autant qu’entraînés par une aveugle ambition et regardant plus au-dessous qu’au-dessus d’eux, la domination leur devient plus chère que l’indépendance, et qu’ils consentent à porter des fers pour en pouvoir donner à leur tour. Il est très difficile de réduire à l’obéissance celui qui ne cherche point à commander et le politique le plus adroit ne viendrait pas à bout d’assujettir des hommes qui ne voudraient qu’être libres ; mais l’inégalité s’étend sans peine parmi des âmes ambitieuses et lâches, toujours prêtes à courir les risques de la fortune et à dominer ou servir presque indifféremment selon qu’elle leur devient favorable ou contraire. »
Jean-Jacques Rousseau, « Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes » (1754), seconde partie.

 

« Cette disposition à admirer, et presque à vénérer, les riches et les puissants, ainsi qu’à mépriser, ou du moins à négliger, les personnes pauvres et d’humble condition, quoique nécessaire à la fois pour établir et pour maintenir la distinction des rangs et de l’ordre de la société, est en même temps la cause la plus grande et la plus universelle de la corruption de nos sentiments moraux. Les moralistes de toutes les époques se sont plaints que la richesse et la grandeur soient souvent regardées avec le respect et l’admiration seulement dus à la sagesse et à la vertu ; et que le mépris, dont le vice et la folie sont les seuls objets convenables, soit souvent très injustement attaché à la pauvreté et à la faiblesse. »
Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, 1759.

 

« Tout débat intellectuel passe par le blasphème. »
Voltaire.

 

« Lorsque l’obéissance comporte au moins autant de risque que la rébellion, comment se maintient-elle ? »
Simone Weil

 

Benjamin Constant définissait un minimum libéral : « Le bonheur des sociétés et la sécurité des individus reposent sur certains principes positifs et immuables. Ces principes sont vrais dans tous les climats, sous toutes les latitudes. Ils ne peuvent jamais varier, quels que soient l’étendue du pays, ses mœurs, sa croyance, ses usages. Il est incontestable dans un hameau de cent vingt cabanes, comme dans une nation de trente millions d’hommes, que nul ne doit être arrêté arbitrairement, puni sans avoir été jugé, jugé qu’en vertu de lois antérieures et suivant des formes prescrites, empêché enfin d’exercer ses facultés physiques, morales, intellectuelles et industrielles, d’une manière innocente et paisible. Ces droits fondamentaux des individus ne doivent pas pouvoir être violés par toutes les autorités réunies : mais la réunion de ces autorités doit être compétente pour prononcer sur tout ce qui n’est pas contraire à ces droits inviolables et imprescriptibles.[28] »

« Ce qui est essentiel dans l’idée d’un régime démocratique, c’est d’abord la légalité : régime où il y a des lois et où le pouvoir n’est pas arbitraire et sans limites. Je pense que les régimes démocratiques sont ceux qui ont un minimum de respect pour les personnes et ne considèrent pas les individus uniquement comme des moyens de production ou des objets de propagande. »
Raymond Aron, « Machiavel et les tyrannies modernes », Raymond Aron, 1995, p. 187.

 

« Lorsqu’un groupe veut arriver au pouvoir par la violence et pour réaliser des changements qui ne peuvent pas être acceptés pacifiquement par d’autres groupes, on sort de la démocratie et on entre dans la guerre civile ou dans la révolution.

Encore une fois, je ne dis pas qu’il faut toujours rester dans le cadre de la concurrence pacifique. Il est parfaitement possible qu’à certains moments la moins mauvaise solution soit la révolution. Simplement, si l’on veut penser les choses clairement, il faut comprendre que, la démocratie étant essentiellement la concurrence pacifique pour l’exercice du pouvoir, qui ne veut pas de la paix ou qui ne veut pas de la concurrence sort de la démocratie et entre dans quelque chose d’autre.

Par conséquent, j’arrive à une conclusion très simple : la vertu essentielle de la démocratie, le principe de la démocratie au sens de Montesquieu, ce n’est pas la vertu, c’est l’esprit de compromis. »
Raymond Aron, « Introduction à la philosophie politique : Démocratie et révolution « , pages 51 et 52.

 

« Dans toute magistrature, il faut compenser la grandeur de la puissance par la brièveté de sa durée. Un an est le temps que la plupart des législateurs ont fixé ; un temps plus long serait dangereux, un plus court serait contre la nature de la chose. »
Montesquieu, De l’Esprit des lois, livre II : « Des lois qui dérivent directement de la nature du gouvernement », chapitre III: « Des lois relatives à la nature de l’aristocratie »

 

« Il convient de dissocier les idées, avant et afin d’associer les cœurs. »
Jean Grenier, Essai sur l’esprit d’orthodoxie (1938). [Formidable réflexion contre l’esprit de parti.]

 

« La prise de décision consensuelle est typique des sociétés au sein desquelles on ne voit aucun moyen de contraindre une minorité à accepter une décision majoritaire, soit parce qu’il n’existe pas d’État disposant du monopole de la coercition, soit parce qu’il ne manifeste aucun intérêt ni aucune propension à intervenir dans les prises de décisions locales.

S’il n’y a aucun moyen de forcer ceux qui considèrent une décision majoritaire comme désastreuse à s’y plier, alors la dernière chose à faire, c’est d’organiser un vote.

Ce serait organiser une sorte de compétition publique à l’issue de laquelle certains seraient considérés comme des perdants. Voter serait le meilleur moyen de provoquer ces formes d’humiliation, de ressentiment et de haine qui conduisent au bout du compte à la destruction des communautés. »
David Graeber.

 

« Les bulletins de vote, destinés à être emportés par le vent avec les promesses des candidats, ne valent pas mieux que des sagaies contre des canons. Pensez-vous, citoyens, que les gouvernants vous les laisseraient si vous pouviez vous en servir pour faire une révolution ? »
Louise Michel, « Prise de possession » (1890).

 

« Mais qu’est-ce en vérité qu’une élection ? L’expression de la volonté populaire, dit-on. Vraiment ? Nous entrons dans un isoloir, et sur un bout de papier, nous traçons une croix devant un, deux, peut-être trois ou quatre noms. Avons-nous pour autant exprimé ce que nous pensions de la politique des États-Unis ? Nous avons sans doute quelques idées sur la question, avec beaucoup de « mais » et de « si » et de « on ». Cette croix sur un bout de papier n’en dit évidemment rien. Il nous faudrait des heures pour exprimer nos idées : qualifier un bulletin de vote d’« expression de notre opinion » n’est qu’une fiction vide de sens. »
Walter Lippmann, 1927.

 

« Deux loups et un lapin qui votent pour le dîner ce soir. »

 

« Je veux chercher si, dans l’ordre civil, il peut y avoir quelque règle d’administration légitime et sûre, en prenant les hommes tels qu’ils sont, et les lois telles qu’elles peuvent être. Je tâcherai d’allier toujours, dans cette recherche, ce que le droit permet avec ce que l’intérêt prescrit, afin que la justice et l’utilité ne se trouvent point divisées. J’entre en matière sans prouver l’importance de mon sujet. On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la politique. Je réponds que non, et que c’est pour cela que j’écris sur la politique. Si j’étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu’il faut faire ; je le ferais, ou je me tairais. Né citoyen d’un État libre, et membre du souverain, quelque faible influence que puisse avoir ma voix dans les affaires publiques, le droit d’y voter suffit pour m’imposer le devoir de m’en instruire : heureux, toutes les fois que je médite sur les gouvernements, de trouver toujours dans mes recherches de nouvelles raisons d’aimer celui de mon pays ! »
Rousseau, Le contrat social (1762), introduction (superbe !).

 

« Maudit sois-tu, tu n’es qu’un lâche, comme le sont tous ceux qui acceptent d’être gouvernés par les lois que des hommes riches ont rédigées afin d’assurer leur propre sécurité. Ils nous font passer pour des bandits, ces scélérats, alors qu’il n’y a qu’une différence entre eux et nous, ils volent les pauvres sous couvert de la loi tandis que nous pillons les riches sous la protection de notre seul courage. »
Charles Bellamy, cité par Markus Rediker, dans « Pirates de tous pays »


Le procès citoyen de l’élection – Sommaire

  1. Comparaison des forces et faiblesses universelles de l’élection et du tirage au sort des représentants. 2
  2. Du côté des gouvernés, l’élection infantilise — et donc paralyse — les électeurs ; elle les décourage de penser et de défendre le bien commun (alors que le tirage au sort non). 4
  3. Par définition, l’élection est aristocratique (alors que le tirage au sort est démocratique) 4
  4. Par définition, élire c’est abdiquer, c’est renoncer à exercer soi-même sa souveraineté, c’est déléguer, c’est renoncer à légiférer, (alors que tirer au sort, c’est revendiquer sa souveraineté). 5
  5. Infantilisante, l’élection décourage et déresponsabilise, dissuade de bien faire, éloigne le peuple de la politique et du bien commun, (alors que le tirage au sort encourage, et responsabilise, incite à bien faire). 6
  6. Du côté des gouvernants, l’élection porte au pouvoir les pires (alors que le tirage au sort non) 7
  7. L’élection parmi des candidats donne le pouvoir à ceux qui le veulent (alors que le tirage au sort, non) 8
  8. L’élection pousse au mensonge et favorise les menteurs (alors que le tirage au sort, non) 8
  9. L’élection produit des maîtres, très différents de nous (alors que le tirage au sort produit des égaux, très ressemblants) 9
  10. L’élection produit des maîtres hors contrôle (alors que le tirage au sort, non) 9
  11. L’élection produit une caste de maîtres hors contrôle (alors que le tirage au sort, non) 10
  12. L’élection parmi des candidats impose les partis pour gagner une sorte de guerre politique, camp contre camp, avec une logique militaire, réclamant l’obéissance des militants et mobilisant à fond des passions collectives (alors que le tirage au sort, non) 11
  13. L’élection parmi des candidats permet d’aider un candidat, et donne ainsi tout le pouvoir aux plus riches (alors que le tirage au sort, non) 11
  14. Mise en œuvre des différentes pratiques du tirage au sort 13
  15. Principaux usages pratiques du tirage au sort en politique. 13
  16. Tirage au sort pour désigner les Chambres de contrôle de tous les pouvoirs. 13
  17. Tirage au sort pour désigner tout ou partie du Corps législatif 14
  18. Tirage au sort pour désigner l’Assemblée constituante, sans qui rien n’adviendra. 14
  19. Les ateliers constituants, outils pratiques d’éducation populaire pour former une foule de citoyens constituants, gardiens du bien commun. 15
  20. Un citoyen digne de ce nom doit être vigilant, donc constituant 16
  21. Cette mutation des électeurs-enfants en citoyens-adultes ne pourra advenir que par éducation populaire pratique: les Mini-Ateliers Constituants, Prolifiques et Contagieux. 17

III.      Textes de référence. Démocratie, élections, tirage au sort….. 18

  1. Souveraineté et démocratie. 18
  2. Nécessaire vigilance des citoyens et indispensables contrôles des pouvoirs en démocratie. 21
  3. Projets ouvertement antidémocratiques des pères fondateurs du gouvernement représentatif 28
  4. Le mensonge comme arme centrale des politiciens de métier, « les pires gouverneront ». 31
  5. Pertinence de l’opinion (et nécessaire participation) des simples citoyens. 34
  6. Références antiques. 38
  7. Contre les inégalités. 43
  8. Arguments contre le faux suffrage universel (élire des maîtres au lieu de voter les lois) 43
  9. Arguments pour le tirage au sort 52
  10. À propos du processus constituant 55
  11. Légitimité. 58
  12. Bien commun, intérêt général, besoin de controverses. 58
  13. Tyrannie. 60
  14. Autres pensées utiles. 61

Notes :

[2]   Sieyes, « Quelques idées de constitution applicables à la ville de Paris », juillet 1789, p 3, cité par Pierre Rosanvallon dans son chapitre « Histoire du mot démocratie » (1993).

[3]   Annexes p. 27 : « 3 Projets ouvertement antidémocratiques des pères fondateurs du gouvernement représentatif. »

[4]   La procédure du concours, tradition chinoise, ne sera pas étudiée ici. Lire Bernard Manin, « Principes du gouvernement représentatif » (1995), p. 177 : « On pourrait d’ailleurs noter que l’attribution de l’autorité politique par concours a été longtemps pratiquée dans la Chine ancienne. Le concours constitue, à côté du tirage au sort, de l’élection, de l’hérédité et de la désignation par les dirigeants en place une des modalités possibles de la sélection des gouvernants. […] »

[5] Aristote (Politique IV, 1300b4-5, -332).

[6] Montesquieu (L’esprit des lois, 1748).

[7] Cornélius Castoriadis (Post scriptum sur l’insignifiance, 1996).

[8]   Robespierre, Discours du 18 pluviôse an II.

[9]   Sieyes, Discours du 7 septembre 1789.

[10]  Aristote, Les Politiques IV, 14, 1298-b

[11]  Machiavel, Discours sur la Première Décade de Tite-Live (1531) Livre 1, Chapitre 58 : La foule est plus sage et plus constante qu’un prince. Voir aussi les annexe p. 34, « 5. Pertinence de l’opinion (et nécessaire participation) des simples citoyens ».

[12]  Jacques Testart, « À voix nue » (France Culture), 8 juin 2012.

[13] Tocqueville, « De la démocratie en Amérique », Livre 1, deuxième partie, chapitre VIII. GF Flammarion, tome I, p 371 et s.

[14] Platon, cité par Jacques Rancière.

[15] Alain, Propos sur le pouvoir, 10 décembre 1935.

[16]  Sur le concept essentiel (et très récent dans l’histoire) d’échantillon représentatif, se reporter au livre d’Yves Sintomer, « Petite histoire de l’expérimentation démocratique. Tirage au sort et politique d’Athènes à nos jours » (La Découverte, 2011), au chapitre « L’échantillon représentatif, un microcosme de la cité », pages 149 et s..

[17]  « Écrits de Londres », 1940, p. 126 et s. :     http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_Note_sur_la_suppression_generale_des_partis_politiques.pdf

[18]  Lire « L’opinion, ça se travaille. Les médias et les « guerres justes » », de Halimi, Maler, Reymond, Vidal (Agone 2014).
Lire aussi « La Fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie », de Noam Chomsky & Edward Herman (Agone, 2008).

[19]  Lire « Tous pouvoirs confondus: État, capital et médias à l’ère de la mondialisation », de Geoffrey GEUENS (EPO Éditions, 2003). Lire aussi « Main basse sur l’information » (Don Quichotte, 2016) de Laurent Mauduit (de Mediapart).

[20]  Aristote, Politique, III, 1279b34-1280a4 (trad. Aubonnet), cité par Moses I. Finley, « Démocratie antique et démocratie moderne » (1972), p 58.

[21] Montesquieu, L’esprit des lois, livre XI, chap. IV.

[22] Thomas Paine, « Les droits de l’homme » (1791-1792).

[23] Thomas Paine, Les Droits de l’Homme (1792), chap. 4 Des constitutions.

[24] Thomas Paine, « Les droits de l’homme » (1791-1792).

[25] Thucydide 2.40.2, trad. Roussel.

[26] Jean-Paul Marat, « Les chaînes de l’esclavage » (1774).

[27] Alain, Propos sur le pouvoir.

[28] Benjamin Constant, « Réflexions sur les constitutions et les garanties » (1814), p. 159-166.

[Résumé dense, 37 min] Les électeurs-enfants doivent MUTER en citoyens-adultes (adultes politiques et DONC économiques)

Si vous ne connaissez pas cet entretien (c’est un rappel), (avec presque tout ce qui compte le plus, à savoir et à faire savoir, de mon point de vue), il devrait vous plaire (j’espère) 🙂

Bonne rentrée à tous, bande de virus 🙂 avec, j’espère, une bonne grève générale, illimitée et reconductible, avec occupation des usines et ateliers constituants, un peu partout sur terre 🙂


Deux conseils de lecture pour la rentrée, deux tout petits livres, puissants, enthousiasmants, épatants épatants épatants :

Simone Weil (magnifique) : grève et joie pure

(éditions Libertalia)


http://www.editionslibertalia.com/catalogue/a-boulets-rouges/simone-weil-greves-et-joie-pure


Noam Chomsky (passionnant) : Sur le contrôle de nos vies

(ou « La Conférence d’Albuquerque »)

(Édition Allia)


http://www.editions-allia.com/fr/livre/454/sur-le-controle-de-nos-vies-br-ou-la-conference-d-albuquerque

[20 millions] « Ce soir ou jamais », il y a deux ans, déjà. Et le message court encore…

Eh bien, je n’avais pas vu qu’il y avait 9 millions de vues (!) sur cette publication-là :

https://www.facebook.com/unispourlegalite/videos/318679821662405/

Avec les 5 millions chez John Michel https://www.facebook.com/video.php?v=10204569192140196 et les 4 millions chez Buzzamada (profil supprimé depuis), ça fait près de 20 millions de vues, avec trois billets fb seulement…

Sacré Internet… on n’est plus seuls au monde contre les tyrans.

L’original est là :

Merci à tous ceux qui aident à diffuser cette idée radicale, qui, en localisant bien la cause première, partout sur terre, libérera peut-être un jour les humains de l’injustice capitaliste :

=======================================================

Ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir.

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Je vous demande pardon ; avec mes comptes d’apothicaire, je me fais un peu l’impression d’être comme un vieux grigou comptant son or 🙂 Mais ça fait du bien au moral, de voir que cette idée grandit et qu’elle se répand, sans l’aide des puissants, et même souvent contre leurs boniments.

Fais ce que tu dois, et advienne que pourra.

Amitiés à tous.

Étienne.
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Fil fb correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10154421450387317

Le fait de désigner des maîtres au lieu de voter les lois est une imposture politique

Faites passer (sous le manteau) 🙂

Fil FB: https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10154395973087317

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PS : quand vous faites passer et que vous avez l’impression qu' »il ne se passe rien », c’est une erreur, il se passe (tout de suite) des tas de choses importantes et invisibles ; vous venez de semer plein de graines et il est tout à fait déraisonnable de s’impatienter en ne voyant pas les plantes pousser tout de suite 🙂 Attendez ! Continuez à semer sans relâche, un peu partout et tout le temps, et quand viendra le moment de la germination, apparaîtront partout des citoyens constituants, par millions 🙂

Spartacus : « je reviendrai et je serai des millions ».

Sur le terrorisme et la guerre : Daniele GANSER, Michel COLLON, Henri GUILLEMIN

Sur le terrorisme et la guerre, cette petite vidéo publiée par Jordanix vient de dépasser le million de vues en 48 h (!) :

https://www.facebook.com/Jordaniiix/videos/888085901324553/?pnref=story

Sacré internet…

Version Youtube pour les allergiques à Facebook 🙂 :

Du bon boulot de bon virus, bravo 🙂
#auseindupeupleleniveaumonte

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POUR CREUSER le sujet (essentiel) des mensonges malfaisants de nos prétendus « représentants » pour justifier leurs sales guerres (depuis toujours), je vous conseille ces quelques documents (importants) :

1) Daniele Ganser nous explique les ARMÉES SECRÈTES DE L’OTAN et les innombrables attentats sous faux drapeau (STRATÉGIE DE LA TENSION) pour légitimer des guerres impériales de rapine :

Ne ratez pas les travaux de Daniel GANSER. Ce document est particulièrement important et mérite d’être téléchargé, sauvé en lieu sûr, étudié attentivement le crayon à la main (pour fixer les dates et les noms), et diffusé autour de vous au maximum :

2) Michel COLLON nous explique les innombrables MEDIAMENSONGES proférés par les prétendus « journalistes » (presque tous salariés de banques ou de marchands de canons) pour légitimer les guerres de rapine de la grande bourgeoisie :

3) Henri GUILLEMIN nous explique LE FASCISME, mutation autoritaire et guerrière des prétendus « républicains » conservateurs qui renient même leur faux « suffrage universel » (désigner des maîtres au lieu de voter les lois) dès qu’ils voient que le peuple ne va plus voter correctement, c’est-à-dire quand le vrai socialisme monte et que les usuriers négriers (les héritiers des « Girondins » et des « Versaillais ») sentent qu’ils vont perdre les élections — et donc le pouvoir : le fascisme, brandi contre le péril extérieur, sert à faire diversion pour ne pas traiter les problèmes intérieurs, l’éternelle « question sociale » :

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/multimedia/Guillemin_Le_fascisme_en_France_1987.mp3

(Conférence signalée sur ce blog il y a 4 ans, déjà : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/06/01/225-henri-guillemin-le-fascisme-en-france.)

J’en profite pour vous rappeler quelques mots sur ce que je pense de l’apport immense de Guillemin, pour comprendre l’importance de la guerre, VOULUE ET IMPOSÉE PAR LA CLASSE DES 1% LES PLUS RICHES contre la classe des 99% « pauvres » :

#auseindupeupleleniveaumonte

Merci à vous tous, bande de virus 🙂 pour tout ce que vous faites, personnellement, quotidiennement, opiniâtrement, concrètement, pour notre éducation populaire commune, entre nous, tous les jours.

Étienne.

PS : la-vidéo-aux-500-000-par-jour publiée par Jordanix est extraite d’un entretien de 20 min. avec Olivia, à Annecy en septembre 2014.

 

Pour résister à nos maîtres du moment (qui se prétendent nos « représentants ») et à leurs sales guerres, il faut que nous devenions tous constituants, pragmatiquement, réellement :

Fil Facebook correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10154379488082317

Comment muter en citoyen adulte ?

Un entretien au calme, en Lorraine, avec un point de fixation (un peu) original (vers la fin), sur le fait que seul un processus constituant populaire rendra possible l’institution d’un État démocratique digne de ce nom, c’est-à-dire soumis à un contrôle citoyen quotidien et doté du pouvoir de création monétaire et donc de la puissance d’un employeur en dernier ressort, gage de prospérité économique :

Merci à Catherine, tout particulièrement cette fois, et à tous ceux qui participent activement à l’ensemencement libérateur de notre grande communauté humaine avec l’idée d’auto-institution de la société.

Étienne.

Le fil Facebook correspondant à ce billet:
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10153766086812317

La raison délirante de l’Europe, un nouveau fascisme mou ? (Laurent de Sutter, dans « Libération »)

« La raison délirante de l’Europe, un nouveau fascisme mou ? », c’est le titre d’un papier publié récemment dans « Libération », et dont voici l’introduction et la conclusion :

La raison délirante de l’Europe,
un nouveau fascisme mou ?

par Laurent de SUTTER, Professeur de théorie du droit, à la Vrije Universiteit de Bruxelles et directeur de la collection «Perspectives critiques» aux Presses universitaires de France. (Source : « Libération« )

Il est temps d’ouvrir les yeux : les autorités qui se trouvent à la tête de l’Europe incarnent un fascisme nouveau. Ce fascisme, ce n’est plus celui, manifeste et assumé, qui a fait du XXe siècle l’un des grands siècles de la laideur politique ; il s’agit plutôt d’un fascisme mou et retors, dissimulant ses intentions mauvaises derrière un langage qui se voudrait de raison. Mais la raison que manifestent tous ceux qui, aujourd’hui, se trouvent forcés de discuter avec le Premier ministre grec, Aléxis Tsípras, est en réalité une raison délirante. Elle l’est sur plusieurs plans.

[…] [(délirant sur le plan politique, sur le plan économique, et sur le plan de la raison)] […]

Ce délire généralisé, que manifestent les autorités européennes, doit être interrogé. Pourquoi se déploie-t-il de manière si impudique sous nos yeux ? Pourquoi continue-t-il à faire semblant de se trouver des raisons, lorsque ces raisons n’ont plus aucun sens – ne sont que des mots vides, des slogans creux et des logiques inconsistantes ?

La réponse est simple : il s’agit bien de fascisme. Il s’agit de se donner une couverture idéologique de pure convention, un discours auquel on fait semblant d’adhérer, pour, en vérité, réaliser une autre opération. Comme je l’ai suggéré plus haut, cette autre opération est une opération d’ordre : il s’agit de s’assurer de la domestication toujours plus dure des populations européennes – de ce qu’elles ne réagiront pas aux mesures de plus en plus violentes prises à leur encontre.

Des gouvernements qui se prétendent démocratiques ont été élus par les différentes populations européennes – mais ce sont des gouvernements dont le programme caché est tout le contraire : ce sont des gouvernements qui souhaitent la fin de la démocratie, car la démocratie ne les arrange pas. Tout le reste n’est que prétexte.

Or, ce que le nouveau gouvernement grec tente de réaliser, c’est réintroduire un peu de réalisme au milieu de l’invraisemblable délire politique, économique et rationnel dans lequel baigne l’Europe – donc un peu de démocratie. Mais, ce faisant, il rend apparent l’ampleur de la crapulerie régnant dans les autres pays du continent – et, cela, on ne le lui pardonnera pas.

Laurent de SUTTER, Professeur de théorie du droit, à la Vrije Universiteit de Bruxelles et directeur de la collection «Perspectives critiques» aux Presses universitaires de France

Source : « Libération »

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Mon commentaire :

Le point d’interrogation du titre de l’article est en trop.

Et le fascisme 2.0 régime autoritaire européen est clairement de moins en moins « mou ».

Les politiques publiques régressives qui sont imposées aux peuples ne sont « délirantes » que du point de vue des électeurs trop gentils qui font confiance aux « élus », comme si les « élus » servaient l’intérêt général.

Mais du point de vue des banquiers qui, en réalité, font élire nos maîtres (pour qu’ils servent prioritairement leurs intérêts de banquiers), rien n’est « délirant » : du point de vue de la réalité, tout se passe comme prévu. Les « élus » font bien leur job, d’escrocs professionnels. 

Ce qui est délirant, c’est notre crédulité dans les bobards des défenseurs du faux « suffrage universel » (quand nous acceptons gentiment d’« élire des rois au lieu de voter nos lois »).

Il est urgent d’apprendre — entre nous, sans attendre aucune aide d’aucun notable — à remettre les mots importants à l’endroit (démocratie, ploutocratie, fascisme, représentant, suffrage, citoyen, monnaie, tirage au sort, conflit d’intérêts, référendum d’initiative citoyenne…), car on ne peut pas penser à l’endroit avec des mots à l’envers.

Une fois les mots importants redevenus opérationnels, il apparaît alors vital, comme une évidence, naturelle, d’instituer nous-mêmes des procédures de désignation et de contrôle des acteurs politiques qui rendent IMPOSSIBLE D’AIDER DES CANDIDATS.

Car le vice suprême de l’élection-parmi-des-candidats, plus grave encore que de donner le pouvoir à ceux qui le veulent (ce qui est déjà une folie, on le sait depuis Platon), est de PERMETTRE D’AIDER des candidats à gagner la compétition électorale, ce que ne manquent jamais de faire les plus riches — évidemment ! —, toujours et partout, car cette aide fait des « élus » leurs serviteurs (ce qui est proprement un immense scandale, et le premier d’une longue série), aux dépens des gogos que sont les « électeurs ».

Le TIRAGE AU SORT est LA SEULE procédure qui n’offre AUCUNE PRISE à cette corruption au moment de désigner des acteurs politiques, notamment les membres d’une Assemblée constituante, mais aussi ceux des (très nécessaires) Chambres de contrôle.

La solution ne viendra pas des « élus » (qui sont précisément ceux qui nous ont mis dans cette prison politique, depuis 200 ans) : la solution ne peut venir que du peuple lui-même. Il faut que les électeurs s’entraînent, personnellement et quotidiennement, et deviennent des citoyens constituants.

Plus tard, on saura sans doute que citoyen constituant est un pléonasme : il n’est de citoyens que constituants. Il faut comprendre (et ensuite expliquer aux autres, vite) l’importance centrale, fondamentale, de NE PAS ÉLIRE L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.

Faites passer.

Nota : voici l’adresse du fil de commentaires Facebook correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10153348552507317

Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel, devient (presque) un gentil virus :-)

Je connais et j’apprécie le travail de Dominique Rousseau depuis longtemps (2009, il me semble – cherchez son nom dans cette page), il a écrit plusieurs livres intéressants sur le droit du peuple à résister à l’oppression, et je l’avais rencontré pour lui soumettre l’idée de dépolluer le processus constituant de ses graves conflits d’intérêts en tirant au sort l’Assemblée constituante. Il avait un peu tordu le nez en découvrant cette proposition… disons originale. Cette idée-là, donc, n’a pas encore germé, apparemment, dans le terreau fertile de sa réflexion ; mais je ne désespère pas.

En tout cas, voici une émission sur Médiapart où je retrouve chez cet homme bien des idées que je défends dans mon coin depuis dix ans. C’est même assez spectaculaire, je trouve, cette belle germination, enfin !


Les alternatives sur Mediapart : Réinventer la… par Mediapart

Je vais quand même faire mon pénible, pardonnez-moi (mais les GV entraînés auront sans doute eu la même réaction que moi) : il manque juste à cet échange, encore et toujours, une réflexion causale sur la qualité du processus constituant, et donc il y manque (cruellement) des propositions innovantes et pertinentes de procédures de désignation et de contrôle populaire des constituants.

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Compléments :

• Un article récent de Dominique Rousseau, sur Médiapart encore, qui prouve aussi sa mutation rapide en GV 🙂

Dominique Rousseau : « On a inversé la fonction de la Constitution ! »

7 septembre 2014, entretien avec Joseph Confavreux :

La situation politique actuelle est aussi le reflet d’une Constitution à bout de souffle qui protège les gouvernants des gouvernés, alors que ce devrait être l’inverse. Dans une France qui tangue, l’écriture d’une nouvelle Constitution pourrait-elle réparer les défauts d’origine de la Ve République ? Oui, répond Dominique Rousseau, à condition de « créer une nouvelle assemblée où s’expriment les expériences de vie concrètes ».

Divorce entre un pouvoir élu et ceux qui ont voté pour lui récemment, contradictions entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, présidentialisme isolé dans des réflexes monarchiques, jeux de rôles ambigus entre le président de la République et le premier ministre : les événements politiques de cette rentrée s’inscrivent dans les blocages institutionnels et les malfaçons constitutionnelles de la Ve République.

Dominique Rousseau
Dominique Rousseau

Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne examine pour Mediapart les ressorts profonds d’une débâcle politique qui n’est pas seulement celle du parti socialiste mais aussi celle d’un régime constitutionnel de plus en plus inapte à prendre en compte les évolutions et les exigences des sociétés contemporaines.

Mediapart. Ce à quoi nous avons assisté la semaine dernière s’apparente-t-il à un énième déchirement du PS ou à une crise institutionnelle ?

Dominique Rousseau. Incontestablement, c’est d’abord une crise institutionnelle. Les institutions, qui sont faites pour permettre un échange fluide et continu entre les gouvernés et les gouvernants, sont aujourd’hui bloquées. Elles n’entendent plus ce qui se dit dans la société et la société ne les écoute plus. Cette situation politique peut être qualifiée d’autisme institutionnel puisque les canaux institutionnels de communication entre les gouvernés et les gouvernants sont aujourd’hui bouchés.

Mais c’est aussi une crise sociale. On entend souvent dire qu’un conflit entre l’exécutif et le Parlement, ou entre le président de la République et le premier ministre, n’est pas si grave car il s’agirait « seulement » d’une crise institutionnelle. Ce n’est pas ma position. Cette crise institutionnelle est une crise sociale parce que les institutions sont, dans la conjoncture actuelle, ce qui fait tenir debout les sociétés. Sans institutions, les sociétés ressembleraient aux montres molles de Salvador Dali. Si les institutions sont en crise, c’est qu’il y a une crise du lien social. Les institutions ne sont qu’une mise en abyme de l’ordre social.

On a aussi beaucoup entendu le vocabulaire de la « crise de régime ». Vous paraît-il pertinent ?

Oui, il y a une crise de régime, qui se situe elle-même à l’intérieur de la crise socio-institutionnelle dont je viens de parler. La crise de régime renvoie à cette figure constitutionnelle française qui fait coexister deux institutions élues au suffrage universel, le président de la République, et l’Assemblée nationale. Et les circonstances politiques ont conduit à faire du président un capitaine dans une structure qui reste parlementaire. Or il y a une incompatibilité entre président actif et régime parlementaire. Au Portugal, en Autriche, le président est élu mais il n’est pas le capitaine ; le capitaine, c’est le premier ministre.

On ne découvre pas aujourd’hui cette incompatibilité, mais jusqu’à présent, on a mis des rustines sur la Constitution de 1958, comme la réduction du mandat de 7 à 5 ans et des élections législatives calées juste après la présidentielle. Mais, souvent, une rustine n’empêche pas la chambre à air de fuir ailleurs. C’est la situation aujourd’hui. Il faut changer ce régime constitutionnel qui conduit à une impuissance politique, du parlement à qui on demande de se taire, de l’Élysée qui n’a plus la majorité de sa politique.

La Constitution actuelle fonctionne comme un bouclier pour les gouvernants, elle protège le président de la République et le premier ministre des « secousses de l’opinion », comme disent les journalistes. Mais une Constitution doit être d’abord un bouclier qui protège les citoyens contre le risque d’arbitraire des gouvernants ! On a inversé la fonction d’une Constitution qui est de garantir au peuple que ceux qui exercent le pouvoir en son nom respecteront ses volontés.

Pourquoi cette crise éclate-t-elle maintenant ?

Parce que les rustines n’ont fait que déplacer le problème et que cela devient impossible de résoudre le blocage qui se crée de manière répétitive entre l’Assemblée nationale et l’exécutif par de simples rafistolages. Depuis la réforme du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, en 2002, tous les quinquennats – ceux de Chirac, Sarkozy ou Hollande – ont connu des difficultés de fonctionnement liées à l’impossibilité de définir le véritable responsable politique.

Chirac s’est heurté à Sarkozy, Sarkozy s’est heurté à Fillon et Copé, Hollande se heurte aux frondeurs. Le problème n’est donc pas politique, c’est un problème structurel, lié à ce que nos institutions ne sont pas solides, mais rigides. Or, entre le chêne et le roseau, on sait celui qui s’en sort en cas de tempête. À l’heure actuelle, nos institutions corsètent la société, qui ne peut s’exprimer au Parlement, et cela déborde.

À vous entendre, le problème serait donc moins le présidentialisme, que la dyarchie du pouvoir légitime ?

Absolument. Le problème depuis 1958, malgré ce qu’en disait de Gaulle, est qu’il y a une dyarchie qui finit toujours par entraîner des blocages entre le premier ministre et le président de la République, indépendamment de la volonté des hommes et des couleurs politiques. De Gaulle et Pompidou, Pompidou et Chaban, Giscard et Chirac, Mitterrand et Rocard… Il y a un défaut de fabrication politique qu’on a voulu dissimuler sous le tapis, mais aujourd’hui, la poussière est devenue un tas qui a troué le tapis constitutionnel.

Un autre élément très important de cette crise de régime est que ceux qui nous gouvernent sont enfermés dans ce que j’appelle une « pensée d’État ». Ce sont des énarques très compétents, mais formatés à penser les choses de la société à partir d’un a priori sur ce qu’est l’intérêt général. Ils estiment que les citoyens sont incompétents pour définir ce qu’est l’intérêt général de la société et jugent donc normal de définir eux-mêmes ce qu’il est. C’est une pensée tragique pour la France qui a aujourd’hui besoin d’une « pensée de la société. »

Les « gens » sont capables, si on les laisse s’exprimer et délibérer, de produire des règles, de trouver l’intérêt général. Ce ne sera sans doute pas le même que celui produit par la promotion Voltaire, mais ce sera à hauteur des expériences vécues par les gens. La démocratie n’est pas une question d’arithmétique, mais une question d’expériences de vie. Or notre société raisonne à partir d’une pensée d’État abstraite, au moment où elle a besoin d’une pensée des expériences.

Dans les dernières années, toutes les questions importantes ont été sorties non par des députés, mais par les lanceurs d’alerte. La société est capable de mettre sur la place publique non seulement les questions qui font problème, comme la santé, l’alimentation, le logement, mais elle est aussi capable de produire des réponses, d’imaginer des règles nouvelles pour l’intérêt général.

Pensez-vous que l’écriture d’une nouvelle Constitution pourrait résoudre les dysfonctionnements à répétition de la politique française ?

Oui, mais à condition que ce soit une vraie réécriture, et non une écriture qui vise à distribuer autrement le pouvoir entre ceux qui l’ont déjà. Elle devrait faire accéder à l’exercice du pouvoir ceux qui en sont à la marge ou en sont exclus.

Cela veut d’abord dire qu’il faut créer une nouvelle assemblée où s’expriment les expériences de vie concrètes. La question prioritaire ne me semble pas être de donner plus de pouvoir à l’Assemblée nationale, mais de permettre à ce que de Gaulle appelait les « forces vives » de disposer d’une assemblée pour représenter les citoyens concrets, dans leurs activités professionnelles, associatives ou de consommateurs. Ce que n’est absolument pas le Conseil économique, social et environnemental aujourd’hui. Il faudrait donc le remplacer par une vraie Assemblée sociale.

Aujourd’hui, l’Assemblée nationale représente le citoyen abstrait et il faut une autre assemblée pour représenter les citoyens concrets, c’est-à-dire situés dans leurs activités professionnelles et sociales. Et il faut bien sûr reconnaître à cette assemblée un pouvoir délibératif et non seulement consultatif. Dans nos sociétés complexes, la volonté générale doit être connectée avec ce que vivent quotidiennement les gens, dans leurs métiers ou leurs activités sociales de parents d’élèves, de consommateurs… Or notre régime actuel repose sur une conception unidimensionnelle du citoyen, à savoir l’électeur. Le citoyen est pourtant pluriel et les autres figures du citoyen doivent s’exprimer dans une assemblée pour exister.

Souvenez-vous du raisonnement de l’abbé Siéyès « Qu’est-ce que le Tiers-État ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? À être quelque chose. » Il a fallu que le Tiers-État se dote d’une assemblée pour pouvoir participer à la volonté générale. Il faut aujourd’hui un processus similaire pour ce citoyen « social », qui doit disposer d’une nouvelle assemblée, l’assemblée sociale, pour pouvoir exprimer la manière dont il vit, travaille ou consomme.

Cela modifiera les thèmes sur lesquels légiférer et la manière de le faire. Regardez par exemple la question du fait religieux et du voile en entreprise. L’Assemblée nationale juge qu’il faut une loi parce qu’elle est prise dans des préoccupations électoralistes, mais le Conseil économique et social a jugé qu’il fallait laisser les acteurs sociaux régler les problèmes sans en passer par la loi, car ils ont une bien meilleure vision des enjeux, des difficultés et des manières de les résoudre.

Le deuxième élément fondamental, si on rédigeait une Constitution, serait la suppression du Conseil d’État, qui se définit parfois lui-même comme étant l’âme de l’État. Or, aujourd’hui, ce dont notre société a besoin, c’est précisément de rompre avec cette conception bonapartiste et étatique d’un lieu sacré où se fabriquerait l’intérêt général, pour laisser vivre les institutions de la société qui, par la délibération, l’échange d’arguments, la vivacité de l’espace public, peuvent produire cet intérêt général renouvelé.

Supprimer le Conseil d’État signifierait concrètement que le contentieux administratif serait transféré à la cour de cassation, à l’intérieur de laquelle on créerait une chambre administrative. Et la fonction consultative, exercée actuellement par le Conseil d’État, serait transférée au ministère de la Loi, qui devrait remplacer le ministère de la Justice.

En effet, les caractéristiques de la justice ne sont pas compatibles avec sa participation à un gouvernement, car la justice doit être impartiale, objective et neutre, or un gouvernement est partial, et c’est normal. Je propose donc de sortir la justice du gouvernement et de remettre la formation, la nomination et la discipline des magistrats à une autorité constitutionnelle indépendante. Le ministère de la justice pourrait alors devenir un ministère de la Loi, chargé de vérifier que les projets de loi de ses collègues sont écrits dans une rédaction juridique cohérente, notamment avec les textes européens.

La façade du Conseil d'Etat au Palais RoyalLa façade du Conseil d’Etat au Palais Royal

Le Conseil d’État est une institution respectable, mais qui exprime un moment situé de l’histoire politique de la France, celui où la France avait besoin de l’État pour se construire. Aujourd’hui, la France a besoin de la société civile pour continuer son histoire. La suppression du Conseil d’État permettrait de débloquer les énergies de la société et de faire émerger une diversité sociale des gouvernants. Le problème n’est pas de critiquer l’élite. Toute société a besoin d’une élite. Le problème de la France est d’avoir une élite mono-formatée. Dans les autres pays, il y a une élite, mais elle est diversifiée dans sa formation et ses origines. Cette élite mono-formatée a servi à faire la France d’hier ; la France du XXIe siècle se fera par une élite pluri-formatée.

Vous avez écrit que la Constitution était le « miroir magique » de la société. Mais espérer résoudre une crise sociale en écrivant une meilleure Constitution ne relève-t-il pas aussi d’une forme de « pensée magique », ou du moins d’illusion ?

On peut évidemment dire que c’est parce que je suis juriste que j’ai écrit ça. Mais je suis persuadé que dans nos sociétés post-métaphysiques, où il n’y a pas un lieu extérieur et supérieur à l’Homme pour dire ce qui est bien et ce qui est mal, où il n’y a plus Dieu, plus la Nature, plus la Classe ouvrière, où il n’y a plus un principe transcendantal donnant aux hommes la garantie que c’est comme cela qu’il faut faire, ce qu’il reste à l’Homme pour faire lien, c’est le droit, c’est-à-dire la discussion entre les hommes. Comme le disait Sartre, nous sommes désormais condamnés à être libres, à déterminer nous-mêmes par la discussion les règles de notre vie commune. C’est pour cela que le droit a un rôle déterminant à jouer dans la refondation démocratique, même s’il n’est bien évidemment pas le seul.

Première de couverture de la Constitution tunisienne de 2014Première de couverture de la Constitution tunisienne de 2014

En ce sens, le droit possède un aspect magique, car lorsque le droit dit : « les hommes et les femmes sont égaux », cela oblige les hommes et les femmes à se voir comme des êtres égaux. Regardez la lutte qui s’est produite, en Tunisie, pour inscrire cette égalité dans la Constitution et ne pas accepter de parler seulement de « complémentarité » entre les hommes et les femmes. La Constitution possède un aspect performatif qui conduit les hommes et les femmes à se conduire comme la Constitution le dit.

Le sentiment actuel de débâcle politique vient aussi de l’écart entre la posture autoritaire, voire autiste, des têtes de l’État et du sentiment de leur impuissance réelle. Cette impuissance, qui est aussi liée à des phénomènes de globalisation, à des grandes évolutions sociales et sociétales ou à des mutations aussi bien économiques qu’anthropologiques pourra-t-elle vraiment être combattue ou compensée par un meilleur fonctionnement institutionnel ?

Je crois justement que ce que je vous dis là implique un profond changement de paradigme. Affirmer le basculement d’une pensée d’État à une pensée de la société ouvre notamment sur la société-monde, l’espace-monde et une Constitution-monde. Si on reste dans le cadre des États, on demeure avec des souverainetés qui s’opposent, alors qu’aujourd’hui, on voit apparaître des intérêts communs mondiaux, autour de l’eau, de la santé, de l’alimentation, du climat, qui ne sont pas des problèmes allemands, français, colombiens ou japonais, mais des questions mondiales. Le fait que les sociétés soient confrontées partout aux mêmes problèmes engendre une société civile mondiale qui trouvera un jour sa Constitution. Les souverainetés étatiques ne peuvent bloquer sur le long terme les connexions des sociétés civiles.

Il existe déjà des éléments de cette Constitution mondiale avec la Cour pénale internationale ou les revendications pour un tribunal international du commerce, ou une Cour constitutionnelle internationale. On a déjà compris qu’un certain nombre de questions, tels les crimes contre l’humanité, ne pouvaient plus être jugées à l’intérieur d’un État. Ce sera pareil pour les questions écologiques ou économiques. Dans cet embryon de Constitution mondiale et de refondation démocratique dont les sociétés du monde ont besoin, c’est bien le droit qui est en première ligne, même si, bien sûr, la culture, l’art ou l’économie participent aussi de ce mouvement.

Dominique Rousseau, interrogé par Joseph Confavreux (Médiapart).

Source : http://www.mediapart.fr/journal/france/070914/dominique-rousseau-inverse-la-fonction-de-la-constitution

 
• Rappel d’une passionnante conférence de Dominique Rousseau, en 2009 au collège de France (invité par Pierre Rosanvallon) :
http://www.college-de-france.fr/audio/rosanvallon/DRousseau_09042008.mp3

• La suite de l’émission de Médiapart, sur PODEMOS en Espagne, très intéressante aussi :


Les alternatives sur Mediapart : Jorge Lago et… par Mediapart

Évident (et monstrueux) COMPLOT : les 99% ne devraient pas se laisser intimider par l’accusation de « théorie du complot », accusation qui protège les comploteurs et les traîtres, en interdisant tout diagnostic correct (et donc toute remédiation) des drames en cours

Un jeune homme de l’Agence Info Libre à Marseille m’a proposé de parler un peu, au calme, du « prix Nobel » Jean Tirole et de quelques autres sujets économiques.

Laurent Mauduit,  Steve Keen,  Jean Massin,
Inside Job : les universitaires économistes pris la main dans le sac
(Ne ratez à aucun prix le film « Inside Job » : c’est une bombe.)

Finalement, on a parlé de l’émission « Ce soir ou jamais » (extrait à 5 millions de vues au cours du seul mois de septembre), de Jean Tirole, donc, et de la catastrophique corruption de l’enseignement universitaire dont cet homme est coresponsable, de Laurent Mauduit qui démontre puissamment ces malversations en France (avec son livre révoltant « Les imposteurs de l’économie ») et de Steve Keen qui dénonce la même intoxication intellectuelle de nos meilleurs enfants (et du public) partout dans le monde (avec son livre formidable « L’imposture économique »), deux importants résistants contre ce dévoiement criminel de notre école par les escrocs qu’on appelle gentiment « la finance » ou « le capital ». On a aussi parlé du film bouleversant Inside Job, du ministre de l’économie Emmanuel Macron (banquier gouvernant carrément le pays qu’il ruine), du tirage au sort (bien sûr, mais ce n’est pas le plus important), d’auto-éducation populaire constituante, du parti de Pierre Larrouturou « Nouvelle Donne », et de Mélenchon :


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Pour approfondir ces sujets importants :

► « LES IMPOSTEURS DE L’ÉCONOMIE » de Laurent Mauduit :

Laurent Mauduit,

• Une bonne recension de ce livre important sur (l’excellent site) Le Grand Soir : Laurent Mauduit. Les Imposteurs de l’économie.
http://www.legrandsoir.info/laurent-mauduit-les-imposteurs-de-l-economie.html

• L’article de Laurent Maudit sur Tirole-l’imposteur-doublé-d’un-corrupteur (article important, prenez le temps de lire ça, c’est du journalisme digne de ce nom), sur Médiapart (abonnez-vous, ces donneurs d’alerte ont besoin de notre aide à tous, pour rester indépendants de « la finance ») :

Jean Tirole, prix Nobel des «imposteurs de l’économie»

|  Par Laurent Mauduit

Le Nobel a été attribué lundi au président et fondateur de l’École d’économie de Toulouse, l’un des principaux promoteurs en France de l’OPA de la finance sur l’enseignement et la recherche économique à l’université.

C’est, sans grande surprise, un concert de louanges qui a accueilli l’attribution du « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en l’honneur d’Alfred Nobel » – improprement appelé prix Nobel d’économie – au Français Jean Tirole. Du ministre de l’économie, Emmanuel Macron, jusqu’à Jacques Attali, en passant par Najat Vallaud-Belkacem ou encore Valérie Pécresse, ce sont des applaudissements venus de tous les horizons qui ont salué le président et fondateur de l’École d’économie de Toulouse, par ailleurs professeur invité au célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT).

Jean Tirole.Jean Tirole. © (dr)

Avant de se laisser emporter par cet unanimisme émouvant et un tantinet franchouillard, mieux vaut savoir qui est l’heureux récipiendaire de cette récompense planétaire. Car le personnage suscite aussi beaucoup de controverses. Il est même celui qui a le plus contribué, en France, à l’OPA du monde de la finance et de l’assurance sur la recherche économique de pointe. Il est, dans notre pays, l’une des figures les plus connues de cette catégorie d’experts que j’avais baptisés dans un livre publié en avril 2012, les Imposteurs de l’économie (Éditions Pocket), dont Mediapart avait publié les bonnes feuilles (lire L’OPA de la finance sur la recherche économique). Et il n’y a guère que l’association Attac qui s’en soit souvenu, lundi, en publiant un communiqué à contre-courant : « Alors qu’un déluge de commentaires élogieux en forme de « cocoricos » se propage dans les médias, Attac déplore ce choix qui s’inscrit dans la lignée des prix attribués à Hayek, Friedman et autres économistes néolibéraux en grande partie responsables de la crise actuelle ».

Certes, tout cela ne transparaît nullement dans le communiqué officiel annonçant l’honneur fait à l’économiste français. Le jury du Nobel s’y est seulement borné à souligner qu’il entendait récompenser Jean Tirole pour son « analyse de la puissance du marché et de la régulation ». « Jean Tirole est l’un des économistes les plus influents de notre époque. Il est l’auteur de contributions théoriques importantes dans un grand nombre de domaines, mais a surtout clarifié la manière de comprendre et réguler les secteurs comptant quelques entreprises puissantes. (…) La meilleure régulation ou politique en matière de concurrence doit (…) être soigneusement adaptée aux conditions spécifiques de chaque secteur. Dans une série d’articles et de livres, Jean Tirole a présenté un cadre général pour concevoir de telles politiques et l’a appliqué à un certain nombre de secteurs, qui vont des télécoms à la banque », lit-on encore dans ce communiqué.

Dans la communauté des économistes français, la nouvelle risque pourtant d’être accueillie avec beaucoup plus de réserves. D’abord, parce que le jury du Nobel d’économie a pris la détestable habitude depuis plus de deux décennies de ne récompenser, à l’exception de Paul Krugman en 2008, qu’un seul courant de pensée, celui du néolibéralisme. Or l’économie n’est pas une science exacte mais une branche des sciences sociales, c’est-à-dire une discipline dont la richesse dépend du pluralisme de ses approches. Avec Jean Tirole, la détestable habitude se prolonge encore une année de plus.

Il y a une autre explication à la déception que ressentiront beaucoup d’économistes, qui tient à la personnalité même du récipiendaire. Car Jean Tirole est à l’origine – et toujours à la direction – de l’École d’économie de Toulouse, qui est la tête de pont au sein de l’université française des courants de pensée libéraux ou ultralibéraux en économie. Plus que cela ! C’est lui, effectivement, qui a joué les précurseurs pour inviter le monde de la finance à sponsoriser la recherche économique.

Dans ce livre sur Les Imposteurs de l’économie, je m’étais certes intéressé à beaucoup d’autres économistes que lui. J’avais surtout cherché à montrer comment la crise financière avait suscité aux États-Unis un large débat public, alimenté notamment par le documentaire Inside Job, sur l’honnêteté et l’indépendance des économistes. Mais j’observais qu’en France, aucune enquête sérieuse n’avait encore eu lieu sur le même sujet (lire ici mon billet de blog).

En m’appuyant sur des premiers travaux, notamment ceux de l’économiste Jean Gadrey, j’avais cherché à établir la liste des économistes français qui arguent de leur qualité d’universitaire pour monopoliser les débats publics, notamment sur les plateaux de télévision, mais qui cachent le plus souvent qu’ils siègent dans des conseils d’administration de grandes banques, de compagnies d’assurance –ce qui est interdit par la loi –, ou alors qui mènent des missions rémunérées par elles –,ce qui est également interdit par la loi si l’intéressé n’en formule pas la demande auprès de son autorité hiérarchique. Dans cette enquête, je me suis donc attardé sur des personnalités telles que Daniel Cohen,  Jean-Paul Fitoussi, Jean-Hervé Lorenzi ou encore Olivier Pastré et leurs amis du Cercle des économistes (de la pensée unique !).

En somme, je m’étais appliqué à établir que le monde de la finance avait lancé une OPA sur le monde des économistes et que certains d’entre eux y avaient cédé, en devenant peu ou prou lobbyistes au profit de leurs discrets employeurs.

Pour bien souligner la gravité de cette évolution, je m’étais aussi appliqué à établir que le monde de la finance avait lancé une véritable OPA sur l’ensemble du secteur de la recherche économique de pointe en France et notamment sur les pôles d’excellence à l’Université. Et c’est la raison pour laquelle je m’étais alors intéressé à Jean Tirole. Voici donc ce que j’écrivais dans Les Imposteurs de l’économie sur l’École d’économie de Toulouse et, par contraste, sur sa grande rivale, l’École d’économie de Paris. Cela ne permet pas de cerner les travaux personnels de Jean Tirole. Mais avec le recul, c’est utile pour quiconque veut comprendre l’importance qu’il a acquise dans le monde de l’enseignement et de la recherche économique en France.

               ———————————————————-

C’est peu dire en effet que le monde de l’économie, et donc celui de l’enseignement et de l’Université vivent depuis quelques années une sorte d’épidémie, comme si un virus s’était propagé dans l’ensemble des secteurs de l’Université chargés de l’enseignement de l’économie – ces secteurs qui paraissaient précisément le plus protégés de ces funestes évolutions pour n’obéir qu’à une seule logique, celle de la recherche et du savoir. Ce n’est pas le virus des « subprimes », mais c’est tout comme. Par commodité, appelons-le le « virus Tirole ».

Dans la galaxie de l’Université, l’économiste Jean Tirole occupe une place à part. Avec Jean-Jacques Laffont (1947-2004), qui jouissait d’une grande notoriété pour ses travaux sur la théorie des incitations et de la régulation, il est à l’origine de l’École d’économie de Toulouse – la célèbre Toulouse School of Economics (TSE) – qui est indéniablement l’une des très grandes réussites françaises, avec l’École d’économie de Paris (PSE).

Grand spécialiste de l’économie industrielle, récipiendaire de la médaille d’or du CNRS, Jean Tirole est l’un des plus grands économistes français, l’un des plus talentueux. Mais disons-le franchement, c’est aussi l’un des plus inquiétants, car c’est lui, à Toulouse, qui a fait entrer le plus spectaculairement le loup dans la bergerie, ou plutôt la finance dans le monde de l’Université. Il a donné l’exemple, que d’autres universités ont suivi. Ce qui est à l’origine d’une véritable implosion de l’enseignement de l’économie et de la recherche.

Le virus Tirole

C’est en effet l’Institut d’économie industrielle (Idei), ancêtre de la Toulouse School of Economics qui, au début des années 90, a avancé en éclaireur, en nouant des partenariats avec des entreprises pour créer et financer une fondation abritant des enseignants- chercheurs disposant de compléments de salaire par rapport aux rémunérations publiques et couvrant de nouveaux secteurs de recherche, souhaités notamment par les entreprises. Ou alors pour financer directement une chaire d’enseignement spécifique.

Marchant sur ces brisées, de nombreuses universités ont créé à leur tour des structures semblables, profitant de financements publics mais aussi de capitaux privés. Aux quatre coins de la France, des fondations ont donc vu le jour ou des chaires financées par le privé ont éclos. Mais dans cette « financiarisation » de l’enseignement de l’économie, Toulouse a toujours gardé cent coudées d’avance sur les centres rivaux.

Le drame, c’est que le processus est invisible ; il est souterrain. Tous les nouveaux centres qui prospèrent affichent l’ambition d’être des pôles d’excellence. Et tous les critères de validation, propres à toute recherche scientifique, sont scrupuleusement respectés. Mais le monde de la finance s’est introduit, si l’on peut dire, dans le cœur du réacteur. La loi de 2006 sur la recherche, en organisant ce système de fondation financée par des fonds publics et des groupes privés voire même des mécènes, avec à la clef de très fortes défiscalisations, a brutalement accéléré cette privatisation à peine masquée de l’enseignement universitaire de pointe et de la recherche économique.

Certes, Jean Tirole conteste, bec et ongles, les effets corrupteurs de cette OPA de la finance sur le monde académique. Dans une tribune libre publiée par le journal Le Monde (11 décembre 2007), il a présenté un long argumentaire en défense de son école : « Et l’indépendance ? Bien que fortement financées par le secteur privé, les universités américaines sont non seulement des lieux de bouillonnement intellectuel intense, mais aussi des espaces de liberté extraordinaires. Peut-on craindre qu’il en soit différemment pour les universités françaises ? Je ne le crois pas. Tout d’abord, parce que, d’expérience personnelle, les entreprises respectent l’indépendance de l’Université. À l’avenir, elles financeront l’Université française collectivement pour avoir accès à des étudiants bien formés et des experts. Violer cette indépendance irait à l’encontre des objectifs recherchés. L’indépendance peut de surcroît être renforcée par la diversification des partenariats, la constitution d’un capital, le droit de publier librement, la validation des travaux par les grandes revues internationales (garantes de qualité) et la concurrence entre universités (frein aux dérives intellectuelles). »

Mais, ses arguments peinent à emporter l’adhésion car ils ne donnent qu’une faible idée de l’implosion du système universitaire qu’induisent ces partenariats déséquilibrés avec le privé. Pour en prendre la mesure, il suffit de parcourir un rapport au-dessus de tout soupçon, dont la presse n’a jamais parlé car il n’a pas été rendu public, celui que la Cour des comptes a consacré à cette école.

Ce rapport confidentiel de la Cour des comptes, le voici. On peut le télécharger ici ou le consulter ci-dessous :

Ecole d’economie de Toulouse: le rapport de la Cour des comptes by Laurent MAUDUIT

Le tapis rouge pour Axa et BNP

Dans ce rapport qui couvre les années 2007 à 2010, on mesure en effet que ce partenariat public-privé a pris une forme étrange. Tout a été fait par l’État pour que les grands groupes industriels et financiers soient aux postes de commande, presque à parité avec les organismes publics. C’est une privatisation, ou du moins une privatisation partielle de l’Université et de la recherche économique qui a été organisée.

L’École d’économie de Toulouse est gérée par une fondation du type de celle que la loi ultralibérale sur la recherche de 2006 a autorisée. Dénommée Fondation Jean-Jacques Laffont, cet organisme a été créé par des établissements publics prestigieux : le CNRS, l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) et l’université Toulouse 1. Mais, plutôt que de garder la main sur leur « bébé » et de n’inviter des partenaires privés que de manière minoritaire, ces organismes ont tout fait, sous la houlette de Jean Tirole, pour que le privé entre en force dans la fondation, pour qu’il en partage la gouvernance et les financements.

Les apports financiers prévus sur la période 2007-2012 pour financer la Fondation et les 140 chercheurs qu’elle abrite au sein de l’école en témoignent : 42,8 millions d’euros proviennent de l’État, 0,825 des fondateurs, et 33,4 millions des entreprises privées. À titre d’illustration, pour la seule année 2010, l’État a apporté 7,5 millions d’euros, les fondateurs 0,165 et le privé 6,825 millions d’euros.

En clair, les portes de TSE, à la pointe de la recherche économique en France, ont toutes grandes été ouvertes au privé. Le groupe Axa a ainsi apporté 600.000 euros ; EDF 500.000 euros ; Electrabel (filiale de GDF Suez) 600.000 euros ; la Caisse des dépôts 600.000 euros ; BNP Paribas 600.000 euros, La Poste 300.000 euros ; Crédit Agricole 600.000 euros, Total 600.000 euros et France Télécom 250.000 euros.

La gouvernance de la fondation est presque identique. Les financeurs privés détiennent des sièges au conseil pratiquement à parité avec les fondateurs. Outre Jean Tirole, qui préside, et deux personnalités qualifiées, les membres du conseil au titre des fondateurs sont au nombre de six ; et les membres représentant les entreprises sont au nombre de cinq, en l’occurrence les représentants d’Exane, de GDF Suez, de France Télécom, du Crédit Agricole et de BNP Paribas.

En somme, une bonne partie des « gestionnaires » de la recherche économique de pointe en France sont des entreprises privées, et notamment des banques. Des établissements privés qui ont bien sûr importé le fonctionnement du privé au sein de l’école.

La Cour des comptes mentionne cet état de fait notamment dans le cas des rémunérations. Alors que le traitement d’un professeur d’université en fin de carrière avoisine les 5.000 euros net par mois, les bénéficiaires d’une « chaire senior » à l’École de Toulouse profitent de rémunérations financées par la fondation qui oscillent entre « 21.000 et 80.000 euros ». Ces rémunérations, note la Cour des comptes, résultent d’une « négociation de gré à gré entre la direction de TSE et les intéressés », dans des conditions de discrétion « proche de l’opacité».

À cela s’ajoute une rémunération au mérite, grâce à des primes attribuées aux chercheurs qui publient dans les meilleures revues internationales. Ces primes ont atteint un montant proche de 700.000 euros en 2010 pour les 140 chercheurs. Soit 5.000 euros en moyenne. Mais les deux tiers des chercheurs n’en perçoivent pas. Autrement dit quelque 46 chercheurs se partagent la somme, soit plus de 15.000 euros chacun. « Les bénéficiaires d’une chaire junior se voient proposer des rémunérations de 35.000 à 42.000 euros par an (soit près du double de la rémunération d’un maître de conférences en début de carrière), plus 10.000 euros de frais de recherche », note encore la Cour des comptes.

En bref, c’est une bombe qui a été logée au sein de l’Université française. Une bombe qui risque de conduire à un éclatement de l’Université dans les disciplines économiques : avec une université de luxe, sous la coupe du privé, disposant de professeurs et de chercheurs profitant des rémunérations considérablement supérieures à celles de la fonction publique ; et une université du pauvre, abandonnée au public, avec des professeurs sous-payés.

(…) Mais les conséquences de cette privatisation pas même masquée vont encore au-delà car ce système induit un type de recrutement de chercheurs bien particuliers. On se doute en effet que les économistes spécialistes de l’exclusion sociale ou des inégalités ont assez peu de chances de faire carrière à Toulouse. En tout cas, ils ont moins de chances que les chercheurs dont les inclinaisons sont plus libérales et les thématiques de recherches davantage liées aux marchés financiers. Survenu à la rentrée universitaire 2009, un recrutement à Toulouse est particulièrement illustratif de ce phénomène, celui d’Augustin Landier.

Dans les allées poisseuses du CAC 40

Diplômé de l’École normale supérieure, agrégé de mathématiques et titulaire d’un doctorat d’économie au célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT), il a fondé un hedge funds à New York avant de passer au Fonds monétaire international pour finalement atterrir à la Toulouse School of Economics. Trader autant qu’économiste, spéculateur autant que théoricien, Augustin Landier est le symbole vivant de ce dangereux effacement des frontières entre la finance et l’Université. Il est même devenu l’une des coqueluches de TSE et n’a pas attendu bien longtemps avant d’être coopté au Conseil d’analyse économique.

(…) Mais, une autre série de conséquences est également prévisible : ce ne sont plus les critères académiques, ou en tout cas plus seulement eux, qui président aux choix de l’attribution des financements à tel ou tel pôle. Désormais, les sponsors privés détiennent une bonne partie de la décision. Même entre les différents pôles d’excellence, ils peuvent ainsi privilégier un type de recherche plutôt qu’un autre. Avantager par exemple la recherche sur toutes les thématiques qu’affectionne le monde de la finance et désavantager les recherches liées à une meilleure régulation de l’économie.

Les promoteurs de la privatisation, Jean Tirole en tête, récusent cette dérive. Ils font valoir que le secteur privé cofinance les fondations – celle de Toulouse comme les autres qui ont ensuite vu le jour – mais qu’il y a une frontière étanche entre la gestion et les contenus scientifiques. C’est sa ligne de défense. C’est aussi une fable. Et il n’est pas difficile d’en établir la démonstration.

Prenons un autre exemple, tout aussi prestigieux, celui de l’École d’économie de Paris (PSE), créée en décembre 2006 et qui est gérée de la même manière, c’est-à-dire par l’entremise d’une fondation où sont représentées de grandes institutions publiques (l’École normale supérieure, l’École des hautes études en sciences sociales, le Centre national de la recherche scientifique, l’Institut national de la recherche économique et de l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne) mais aussi des groupes privés, dont AXA et Exane.

(…) En apparence, PSE, qui accueille quelque 150 enseignants-chercheurs et économistes donne l’impression de s’être tenue à l’écart des dérives de son homologue de Toulouse. L’École de Paris a ainsi veillé à ce que les entreprises privées qui financent la fondation ne disposent que de trois sièges au conseil d’administration, dont le président est Roger Guesnerie, professeur au Collège de France. PSE se tient donc à distance raisonnable du monde de la finance, qui a été associé au projet mais qui n’en a pas pris le contrôle.

Cette situation tient en grande partie à la personnalité du premier directeur de l’école, Thomas Piketty. Farouchement jaloux de son indépendance, très peu enclin aux mondanités – contrairement à nombre d’autres économistes –, le jeune chercheur s’est détourné de ses recherches quelques mois fin 2006-début 2007 pour porter le projet et trouver des financements privés. Mais, passant le relais à un autre économiste, François Bourguignon, ex-chef économiste de la Banque mondiale, il est retourné à ses études sitôt l’école créée, début 2007, suscitant la colère de certains des sponsors, dont Henri de Castries, le patron d’Axa. La mini-crise qui a émaillé la naissance de l’École d’économie de Paris a contribué, elle aussi, à mettre un peu de distance entre la prestigieuse école et ces sponsors privés. Pour des raisons de fond comme de circonstance, l’OPA sur l’École d’économie de Paris, peut sembler avoir échoué.

Pourtant, là encore, on peut sans trop de difficultés constater que le système mis en place à partir de 2006 a eu des conséquences néfastes sur cet établissement.

D’abord, par cette loi de 2006, les chercheurs ou les économistes ont été sommés d’arpenter les allées, parfois poisseuses, du CAC 40 pour faire la manche. Ce qui est naturellement malsain ou humiliant (…) Mais il y a plus préoccupant : face à Toulouse qui a avancé à marche forcée dans ce processus de privatisation, l’École d’économie de Paris a cherché à défendre son indépendance. Mais, elle l’a fait dans des conditions de plus en plus difficiles comme le souligne cet autre rapport confidentiel de la Cour des comptes, couvrant exactement la même période 2006-2009.

Ce rapport confidentiel, le voici. On peut le télécharger ici ou le consulter ci-dessous:

Ecole d’economie de Paris: le rapport de la Cour des comptes by Laurent MAUDUIT

33 millions pour Toulouse, 2 millions pour Paris

(…) La plus spectaculaire illustration de cette inégalité, ce sont les financements que PSE a trouvés en quantité beaucoup plus faible que ceux de TSE. Alors que Toulouse est parvenue à lever 42,8 millions d’euros provenant de l’État, 0,825 des fondateurs, et 33,4 millions des entreprises privées, l’École de Paris n’a obtenu en comparaison qu’une misère : l’État a apporté 20 millions d’euros en 2007, les fondateurs (École normale supérieure, CNRS, EHESS, Paris I…) 300.000 euros et les groupes privés seulement… 2,375 millions d’euros, fournis notamment par Axa et Exane (un groupe financier lié à BNP Paribas). Et même si l’on ajoute à ces sommes près de 20 millions d’euros générés par des apports immobiliers en faveur de PSE, le magot global de l’école ne dépasse pas 45 millions d’euros.

Au total, les grands groupes privés ont apporté 33,4 millions d’euros à TSE et seulement 2,375 millions à PSE. Dans la disproportion spectaculaire des chiffres, on comprend sur-le-champ les risques induits par cette privatisation rampante de la recherche et de l’enseigne- ment de pointe en économie : le secteur privé – les grandes banques, les groupes d’assurance ou quelques mastodontes industriels – a la faculté de favoriser un pôle d’excellence plutôt qu’un autre.

Triste mais logique ! Réputée plus à gauche et plus attachée à la régulation, l’École d’économie de Paris a trouvé beaucoup moins d’argent que Toulouse, réputée plus à droite et plus ouverte aux thèses libérales sinon ultralibérales. Imagine-t-on que le très réactionnaire patron d’Axa, Henri de Castries, subventionne de gaieté de cœur l’École d’économie de Paris et, du même coup, les travaux de Thomas Piketty qui dressent un formidable réquisitoire contre le monde inégalitaire dont le même Henri de Castries est l’un des symboles ?

Assez logiquement, des groupes comme Axa ou BNP Paribas adorent l’économiste Augustin Landier et les thématiques libérales et réactionnaires sur lesquelles il travaille, et ont en horreur Thomas Piketty, et les thématiques progressistes qui inspirent ses travaux. On devine sans grande peine qu’Henri de Castries ne doit par exemple pas être un adepte de la « révolution fiscale » dont Thomas Piketty est le premier et plus fougueux partisan.

Épilogue de cette histoire, d’ailleurs prévisible : fin 2010, Henri de Castries a annoncé qu’il ne sollicitait pas le renouvellement de son mandat de membre du conseil d’administration de PSE. Et en janvier 2011, le patron d’Exane, Nicolas Chanut, a adressé une lettre véhémente à tous les administrateurs de PSE pour leur annoncer que lui aussi tirait sa révérence et ne siégerait plus au conseil.

Le plus invraisemblable dans cette affaire, c’est que le rapport de la Cour des comptes ne cherche même pas à identifier les racines de la faiblesse des apports privés en faveur de PSE ni même ses possibles dangers. Se bornant à l’aspect comptable des choses, qui relève de son champ de compétence, la Cour déplore que l’École d’économie de Paris n’ait pas su lever plus de fonds auprès de… bailleurs privés ! « La Cour recommande plus particulièrement que la fondation accroisse fortement son capital par la levée de fonds privés, afin d’augmenter le produit de ses placements », dit-elle en conclusion, sans mesurer l’ineptie du constat.

Dans ce monde où la finance détient toutes les commandes, les inégalités entre PSE et TSE ne se jugent pas seulement à l’aune de ces dotations. À la différence de son homologue de Toulouse, l’École d’économie de Paris est aussi confrontée à d’inextricables difficultés dans la rémunération des économistes qui y travaillent. Car elle ne peut pas offrir les mêmes avantages. L’École de Paris – c’est tout à son honneur ! – n’a pas voulu copier le système de rémunération mis en œuvre à Toulouse, qui dynamite les modes de rémunération qui ont cours à l’Université. PSE a juste choisi d’abonder les rémunérations publiques des chercheurs, en leur versant des compléments, le plus souvent modestes. Certains enseignants- chercheurs sont également invités à dispenser chaque mois un ou deux jours de cours ou de formation dans des enceintes publiques (Banque de France…), ce qui leur garantit un complément de ressources.

Que faire d’autre ? Face aux pratiques anglo-saxonnes, les rémunérations publiques françaises sont si faibles que PSE perdrait certains de ces économistes, qui seraient alors tentés de partir à l’étranger, si une solution de complément de salaire n’avait pas été trouvée.

Le rapport de la Cour des comptes détaille les rémunérations de PSE : de 1.000 à 2.000 euros net par mois pour deux cours de masters de 24 heures dans l’année pour les titulaires de chaire associée ; 3.600 euros net pour un cours de masters de 24 heures pour les professeurs associés ; 2.600 euros par mois pour les doctorants et 4.000 euros par mois pour les post-doctorants… En clair, PSE est à la traîne par rapport à TSE.

Mais ce système est, en vérité, hypocrite. Car l’École d’économie de Paris n’est pas une oasis. Et dans un monde où la finance a tout perverti, elle y a été happée, elle aussi, et elle doit trouver sans trop le dire d’autres subterfuges pour que ses chercheurs soient rémunérés au-delà de ce que l’Université offre ordinairement à ses professeurs.

(…) Ce système de rémunération présente un aspect alarmant parce qu’il n’est pas publiquement assumé par la puissance publique, parce qu’il est en rupture avec les grilles de rémunérations publiques. Les économistes de PSE n’en sont pas directement responsables. C’est la logique infernale de l’État pauvre qui pousse l’école à pratiquer le système « D » au cas par cas. Terrible logique ! En conduisant une politique d’austérité, l’État fait cause commune avec les milieux de la finance qui veulent mettre la main sur les pôles d’excellence de la recherche économique française.

(…) Quoi qu’il en soit, tout se cumule, les dotations aussi bien que les rémunérations, pour que PSE soit désavantagée par rapport à TSE ; et plus encore les autres universités, par rapport à ces pôles d’excellence. L’État asphyxie les uns ; la banque ou l’assurance financent les autres… Oui, tout se cumule, en bout de course pour que les recherches libérales sur des thématiques proches de la finance ou de l’industrie soient beaucoup plus nombreuses que les recherches sur des thématiques plus citoyennes. En bref, quoi qu’en dise Jean Tirole, c’est la finance qui a pris le pouvoir. Et même si PSE traîne des pieds – et il faut l’en féliciter –, la finance est en passe de gagner la partie.

Laurent Mauduit.

Source : Médiapart, http://www.mediapart.fr/journal/france/131014/jean-tirole-prix-nobel-des-imposteurs-de-l-economie?onglet=full

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► « L’IMPOSTURE ÉCONOMIQUE » de Steve Keen :

Steve Keen,

• Une recension intéressante de ce livre important par Alain Granjean (qui produit lui aussi, d’ailleurs, un travail important, sur la relation fondamentale entre « Chômage et monnaie ») :
Steve Keen un évènement à ne pas rater
http://alaingrandjean.fr/2014/08/13/steve-keen-un-evenement-a-ne-pas-rater/

• Une autre recension intéressante, par Dan Israël sur Médiapart :
« L’imposture économique », le livre qui ébranle la pensée néolibérale
http://www.mediapart.fr/journal/economie/071014/limposture-economique-le-livre-qui-ebranle-la-pensee-neoliberale?onglet=full

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► « MARAT » de Jean Massin :
Jean Massin,

Ne ratez pas ce livre épatant.
L’icône emblématique des 99%, ce devrait être Marat, authentiquement l’Ami du peuple, dévoué et incorruptible
(et Voltaire l’icône des 1%, banquiers, négriers et marchands d’armes, menteurs, voleurs et assassins au besoin).

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► « LES CHAÎNES DE L’ESCLAVAGE » de Marat :
Marat,

Texte intégral des « chaînes » sur (l’indispensable site de l’)UCAQ : http://classiques.uqac.ca/classiques/marat_jean_paul/chaines_esclavage/chaines.html

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► Rappel de l’extrait de « Ce soir ou jamais » qui fait sur Internet, par buzz, ce que les médias mainstream refusent de faire : semer à grande échelle la graine d’idée émancipatrice de la traîtrise systémique de nos prétendus « représentants » et DONC de l’importance radicale de notre auto-éducation populaire constituante :
https://www.facebook.com/video.php?v=10204569192140196&set=vb.1545684073&type=3&theater
(1 270 000 vues pour ce seul post facebook, fin octobre…)

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► « INSIDE JOB » le documentaire qui PROUVE la trahison de « grands » universitaires « économistes », littéralement prostitués aux banques (la fin est stupéfiante !) :

Élection vs tirage au sort : l’objection de la GRANDE TAILLE du pays

Benoit nous a extrait un passage, court mais intense, que je trouve particulièrement important pour répondre comme il faut à l’argument de LA TAILLE de la société, argument fautif, mal fondé, qui « reproche au tirage au sort de n’être pas adapté à la grande taille de nos sociétés, grande taille qui exigerait forcément l’élection de maîtres (prétendument compétents) pour régler des problèmes modernes (prétendument complexes)… », alors que, précisément, le tirage au sort, accompagné et renforcé par les multiples contrôles permanents et rigoureux qui vont forcément avec, est mille fois mieux adapté (que l’élection) à la grande taille d’un corps politique :

Cette explication-là devrait bien servir à de nombreux virus, dans leurs efforts quotidiens pour rendre aimable à leurs proches (encore hypnotisés et endormis par la télé et la doxa) l’idée émancipatrice du tirage au sort en politique.
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Je profite de cette occasion pour rappeler ci-dessous quelques riches conversations à propos de la TAILLE idéale du corps politique, ainsi que de l’argument du NOMBRE :

Réflexion de MARAT sur la taille limite d’un État démocratique

Méditation sur l’obéissance et la liberté(Simone Weil, hiver 1937-1938)

L’arithmétique de la démocratie ; ou les conséquences démocratiques de la dimension des nations (par Jean-Jacques Rosa, 2005)

Pas de démocratie sans cellules politiques à taille humaine : vive la commune

Faites passer 😐

Réponses à Clément Sénéchal sur le tirage au sort en politique

Réponses d’Étienne Chouard à Clément Sénéchal,
sur le tirage au sort en politique (7-9 oct. 2014).

Version pdf de ce texte

Après une première (courte) controverse sur Facebook (pdf), Clément Sénéchal (co-président de la commission nationale du Parti de Gauche) a publié un long et virulent article contre le tirage au sort et pour le « suffrage universel » ; je lui réponds ci-dessous point par point.

Cette nouvelle controverse, avec Clément Sénéchal cette fois, est le troisième long échange que je mène sur ce sujet fondamental avec un tenant du « gouvernement représentatif » et du « suffrage universel », après celui vécu avec Raoul Marc Jennar et celui vécu avec François Asselineau (retrouvez ces deux longues et importantes polémiques dans les commentaires de ce billet : « Le tirage au sort comme antidote politiquement durable contre l’oligarchie« ).

Je commente donc ci-dessous les arguments de Clément, un par un : en noir et entre balises CS /CS, le texte de Clément ; entre crochets, en bleu et entre balises [ÉC /ÉC], mes réponses.

Bonne lecture.

Étienne Chouard, 9 octobre 2014.

PS : si vous remarquez des fautes résiduelles (coquilles, erreurs ou maladresses), soyez gentil(le) de m’écrire pour me les signaler ; j’étais complètement crevé quand j’ai fini ce texte, après 24 h non stop à le préparer, le plus soigneusement que j’ai pu, et je manque de courage ce matin pour tout relire à nouveau comme il faut.

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Réaffirmer le politique : pour une Constituante élue

Contre l’arbitraire du tirage au sort (sic)

Par Clément Sénéchal, 7 octobre 2014.

http://clementsenechal.com/2014/10/07/reaffirmer-le-politique-pour-une-constituante-elue/

Clément Sénéchal (CS) :
Alors qu’un récent sondage évalue à deux tiers la proportion de Français jugeant les institutions de la Ve République dépassées, l’approfondissement latent de la crise démocratique est aujourd’hui indéniable. Elle peut être appréhendée sous deux angles majeurs : la hausse tendancielle du taux d’abstention à chaque scrutin d’une part, et la dynamique relative de l’extrême-droite, c’est-à-dire le penchant pour une réorganisation réactionnaire de la vie en société doublée d’une reconstruction du pouvoir politique sous des formes autoritaires d’autre part. D’aucuns observeront en outre que les alternances du bipartisme camouflent mal l’homogénéité et la continuité d’une même politique, laquelle s’articule qui plus est autour des intérêts minoritaires et particuliers des classes dominantes, où pouvoirs politique et économique sont combinés à un niveau assez élevé pour s’inscrire avec profit dans les structures sociales de la mondialisation. /CS

[Étienne Chouard (ÉC) :
Quand vous parlez de « l’homogénéité et la continuité d’une même politique, laquelle s’articule qui plus est autour des intérêts minoritaires et particuliers des classes dominantes », est-ce qu’il est erroné, selon vous, pour désigner ces politiques, de parler d' »extrême droite » (c’est-à-dire de politiques extrêmement nocives au corps social, les plus nocives qui soient en réalité, extrêmement liberticides et antidémocratiques), comme le démontrait bien Henri Guillemin, dans cette passionnante conférence intitulée « Le fascisme en France« ) ?

Il semble que l’expression « extrême droite », comme « fasciste », vole bas ces temps-ci, et nous devrions définir précisément ce vocable important, avant que tout le monde n’en soit peinturé, et qu’il ne serve finalement plus à rien.

Pour ma part, je suis sur la définition de Guillemin, qui me permet bien de repérer (et de combattre) efficacement les pires ennemis du peuple (les grands privilégiés), sans jamais incriminer le peuple lui-même.

Il me semble en effet que les idéologies qui font du peuple le danger (ce qui arrive aussi « à gauche ») sont aux antipodes de la démocratie, par définition, et pour cela, je les crains. /ÉC]

CS : Lorsque l’on cherche les causes de cette dépossession civique du grand nombre, nous pouvons tour à tour mettre l’accent sur la distribution du système institutionnel et, en France, tenir le procès d’une Ve République monarchiste et verticale, ou décrypter les évolutions du capitalisme mondial en étudiant les réordonnancements des rapports de force socio-économiques, leur impact sur la lutte des classes au niveau tant infrastructurel (dans les rapports de production quotidiens) que superstructurel (dans l’hégémonie des discours néolibéraux et les délégations de souveraineté au capital). Au cœur de la question démocratique se pose bien évidemment le problème du pouvoir et de sa matérialité sociale. /CS

[ÉC : Je suis bien d’accord avec vous pour incriminer « la distribution du système institutionnel » dans la « dépossession civique du grand nombre », mais je remonte plus en amont que vous : je ne considère pas que cette mauvaise distribution tombe du ciel comme une fatalité ; j’en cherche les causes premières, notamment du côté de ceux qui écrivent précisément cette mauvaise « distribution », cherchant à voir si ces auteurs n’écriraient pas, par hasard, et depuis toujours, des règles pour eux-mêmes, conflit d’intérêts fondamental qui expliquerait cette lamentable tendance systémique à l’impuissance populaire que nous constatons partout.

Les autres causes que vous pointez (l’évolution du capitalisme mondial, les changements des rapports de force divers et variés) me semblent être secondes, et relever donc de l’ordre des conséquences ; conséquences d’une cause première que je tiens, par méthode, à ne pas perdre de vue. /ÉC]

CS : Mais une autre orientation critique essaime ici et là, depuis quelques mois, dans divers milieux, de gauche comme de droite, des anarchistes aux libéraux, du blogueur Étienne Chouard à l’Institut Montaigne. Et récemment, l’essai de David Van Reybrouck, Contre les élections, apparaît comme un véritable succès de librairie. Il s’agit pour cette nébuleuse de remettre en cause les élections elles-mêmes, dans leur principe, au profit du tirage au sort (TAS). Comme si le problème ne venait pas de la disposition particulière des règles électorales selon tel système politique particulier, mais de l’élection elle-même, c’est-à-dire du vote. /CS

[ÉC : Parler de « nébuleuse » (avec une connotation évidemment péjorative, via un amalgame qui construit de toute pièce une confusion entre des pensées très différentes, voire opposées, et dont certaines sont odieuses, ce qui discrédite le tout à bon compte), ce n’est peut-être pas très respectueux. Mais bon.

Sur le fond, j’attire votre attention sur une distinction (essentielle, mais qui semble vous échapper, pour l’instant) : on peut contester radicalement LE VOTE pour désigner des maîtres, et pourtant approuver avec enthousiasme LE VOTE pour adopter des lois.

Comprenez-vous ?

Si on mélange tous les « votes », volontairement ou involontairement, on ne comprend rien (ou l’on fait semblant de ne rien comprendre) à l’aspiration populaire qui vient. /ÉC]

CS : Bien sûr, peu des partisans du TAS s’aventurent à proposer un système politique uniquement régi par le TAS : certains proposent un système dit « bi-représentatif », avec un pouvoir exécutif élu et un pouvoir législatif tiré au sort, d’autres la création d’une 3e chambre tirée au sort (ou le remplacement de la seconde par une assemblée tirée au sort), d’autres la multiplication de groupes de contrôle de la procédure législative tirés au sort, etc.

Le tirage au sort pose pourtant un certain nombre de problèmes (même si je partage avec ses partisans un certains nombre des critiques adressées au système actuel) que j’aimerais esquisser ici, afin d’expliquer pourquoi le recours à cette méthode me semble coïncider avec la négation du politique, et pourquoi son caractère démocratique me semble plus qu’aléatoire, précisément.

Après un examen minutieux, il apparaît en effet que le TAS semble constituer une fausse solution à un vrai problème. Pour le dire vulgairement : une manière de jeter le bébé avec l’eau du bain. Je ne me prononcerai ici, faute de place, que sur le principe du TAS appliqué à la désignation du pouvoir législatif (et n’aurai pas le temps d’examiner les infinies combinaisons proposées par les différents partisans du TAS). /CS

[ÉC : Minutieux ? Hum.

Nous avons repéré (pour l’instant) trois grands usages du tirage au sort en politique (et non pas d' »infinies combinaisons »…) (voyez cette courte vidéo pour plus de détail sur les trois usages en question), et l’on peut fort bien rejeter l’un de ces usages tout en acceptant les autres usages du TAS ; on n’est pas du tout obligé de tout accepter en bloc ou de tout refuser en bloc : on peut librement nuancer son opinion, intelligemment, mais à condition de bien distinguer ces trois usages :

1 TAS des Chambres de contrôle (pour mettre fin aux infinis conflits d’intérêts entre contrôleurs et contrôlés),

2 TAS d’une Chambre législative sur deux (pour introduire une véritable représentativité dans la représentation nationale : la moitié de femmes, 90% de salariés, 60% d’ouvriers et employés, 20% de chômeurs, etc., sans avoir besoin de quotas : par construction, le TAS est équitable et incorruptible),

3 et surtout, surtout, TAS de l’Assemblée constituante (pour mettre fin au conflit d’intérêts fondamental, celui entre pouvoir constituant et pouvoirs constitués, fléau mondial qui entraine derrière lui toutes les dépossessions politiques). Ce tirage au sort-là étant le plus important, car c’est lui qui rend possibles tous les autres, il n’est (presque) pas négociable.

Or, précisément, vous ne faites pas la distinction, et comme par hasard, vous choisissez de parler (presque exclusivement, on va le voir) de l’usage le plus discutable, le plus contestable, celui des législateurs… C’est amusant. L’auriez-vous fait exprès, comme Jacques Attali le 5 septembre à CSOJ ?

Nous savons bien, nous qui travaillons cette question depuis presque dix ans, nous savons bien que le tirage au sort des législateurs serait une expérience, avec des risques, qu’il faut bien mesurer et parer, une tentative encore jamais vue sur terre, et bien sûr, ce n’est PAS DU TOUT cet usage du tirage au sort que nous défendons le plus fortement, le plus ardemment. On y réfléchit, librement, parce que c’est bigrement intéressant, mais ce n’est pas (du tout) notre objectif premier.

Mais en procédant de la sorte, en décidant de ne parler que du tirage au sort le plus facilement contestable, et en décidant de ne pas parler des tirages au sort les plus incontestables (et les plus protecteurs pour le peuple), vous ne respectez pas le titre de votre propre billet : vous annoncez une critique du tirage au sort en général, et vous vous (et nous) cantonnez au seul usage le plus discutable du tirage au sort… D’emblée, vous tenez donc à l’écart les usages les plus importants (pour l’émancipation réelle du peuple de ses maîtres) et les plus difficiles à contester (pour vous). Est-ce vraiment un débat sérieux que vous lancez ici, ou bien juste un simulacre ? /ÉC]

CS : Je résume d’abord dans ce paragraphe ma position sur le TAS, et ceux qui ont du temps et du courage en trouveront plus loin la substance plus amplement développée. Le TAS me semble donc antipolitique car : /CS

[ÉC : le TAS antipolitique ??? Hum. Tout dépend de la personne qui parle :

C’est vrai que le tirage au sort est d’une certaine façon ANTIPOLITIQUE, MAIS SEULEMENT POUR LES PROFESSIONNELS DE LA POLITIQUE 🙂 qu’il risque de mettre, effectivement, au chômage technique, au moins partiel.

C’est d’ailleurs l’objectif principal du TAS : déprofessionnaliser la politique.

PAR CONTRE, POUR LES SIMPLES CITOYENS, LE TIRAGE AU SORT EST LA GARANTIE DU RETOUR DU POLITIQUE AU QUOTIDIEN, enfin.

Il faut donc savoir pour qui l’on travaille. /ÉC]

CS :- Il confond classe en soi et classe pour soi et ignore la dimension dissensuelle de la démocratie au privilège d’une vision consensualiste typiquement bourgeoise, ignorante des antagonismes sociaux, /CS

[ÉC : Ah bon ? De mon point de vue, c’est précisément le contraire : c’est justement le gouvernement représentatif qui prétend résumer la gestion populaire des conflits en une seule élection de maîtres politiques tous les cinq ans, comme si les innombrables conflits et leurs évolutions permanentes étaient réglés/oubliés grâce au mythe du — prétendument consensuel ! — « suffrage universel », soit « élire des maîtres au lieu de voter les lois ».

Alors que, au contraire, c’est la démocratie (la vraie, « un homme = une voix pour voter les lois, non pas pour élire un maître »), construite avec — et grâce au — le tirage au sort en son centre névralgique, qui, en évitant mécaniquement la formation de maîtres, respecterait (et permettrait de faire régner vraiment) la volonté infiniment nuancée et changeante, dissensuelle justement, des citoyens, loi par loi, et au quotidien (et pas tous les cinq ans).

… « vision consensualiste typiquement bourgeoise »… Vous êtes marrant. /ÉC]

CS : – Le dénigrement systématique de l’engagement et des partis qu’il opère ne serait favorable dans la pratique qu’aux puissances du capital, qui ne se priveraient pas, elles, de s’organiser collectivement en exploitant leur surplus de ressources, /CS

[ÉC : La bonne blague. C’est amusant parce que votre argumentation ne manque pas de toupet : ce serait le tirage au sort qui « dénigrerait l’engagement » (laissant ainsi la voie libre au capital)…

Alors que c’est précisément la professionnalisation de la politique (imposée par l’élection parmi des candidats imposés par les partis) qui dissuade tout le monde de s’engager, faute de la moindre perspective offerte à l’action individuelle, laissant ainsi la voie libre au capital.

Il y en a qui ne manquent pas d’air.

Par ailleurs, pour en avoir le cœur net et pour savoir (à coup sûr) quel est le régime politique dont a besoin « le capital » (pour nous condamner tous aux travaux forcés), il suffit d’observer le régime qu’il défend lui-même : et quand on voit tous les grands patrons de multinationales, tous les banquiers, tous les lobbyistes, tous les grands privilégiés (« journalistes » ou autres théoriciens exposés à la télé), tous les puissants, tous les possédants, quoi, défendre bec et ongles (et même imposer à leurs colonies) le « suffrage universel », on a compris que tous ces importants, tous ces beaux messieurs, comme dit Jean-Luc, n’ont rigoureusement rien à craindre du prétendu « suffrage universel » et évidemment tout à y gagner.

Prétendre le contraire, c’est (peut-être un peu) nous prendre pour des ânes (ce qui ne serait pas civil).

Et ça fait deux cents ans que ça dure, depuis que les plus riches sont parvenus, à la fin du 18ème, à écrire eux-mêmes les Constitutions pour imposer l’élection de maîtres (ils ne s’en cachaient pas, à l’époque, ce qui nous aide à comprendre aujourd’hui l’essence du régime), prenant ainsi (pour la première fois dans l’histoire des hommes) le contrôle de l’État, et donc des forces armées (police, justice, prisons…), pour imposer l’ordre des grands propriétaires (les 1%, armés, donc) aux infortunés travailleurs (les 99%, désarmés, donc).

Le capitalisme a été rendu possible grâce au « suffrage universel » (vocable important mais littéralement mis à l’envers, à la manière Big Brother et sa novlangue, pour désigner notre démission/impuissance au lieu de désigner notre action/puissance), et le capitalisme reste aujourd’hui inexpugnable grâce à ce même « suffrage universel » (mis à l’envers par les politiciens).

Si nous écrivions nous-mêmes la Constitution, les riches perdraient le faux « suffrage universel » => un homme = une voix pour élire des maîtres, c’est-à-dire LA courroie de transmission qui permet au pouvoir économique de prendre en plus le pouvoir politique, et nous instituerions naturellement un vrai suffrage universel, sans guillemets, donc => un homme = une voix pour voter les lois.

Mais cela, JAMAIS les professionnels de la politique ne le feront. Il n’y a que le peuple qui puisse instituer — lui-même — sa propre puissance. Tant que le peuple déléguera le processus constituant, il restera impuissant, comme un enfant qui ne désire pas encore être libre.

Alors, quand on entend les politiciens, la main sur le cœur, défendre mordicus « l’élection de l’Assemblée constituante » (parmi des candidats évidemment choisis par eux), on les voit venir… /ÉC]

CS : – Il implique la fin du concept de responsabilité individuelle et collective (matérialisée par le triptyque mandants, mandat, mandataires) au profit d’une position violemment individualiste, et signe la fin des programmes – i.e. d’une pensée collective et intégrale tournée vers l’action. /CS

[ÉC : vous avez décidé de me faire rire, c’est gentil.

… « La fin du concept de responsabilité individuelle et collective », dites-vous… Sans blague ? Vous observez, vous, la moindre petite responsabilité qui serait assumée par les élus pour leurs forfaits ?

Le gouvernement représentatif est le régime de la plus scandaleuse impunité pour les notables, et de la pire sévérité pour les autres.

Au contraire (une fois de plus), fabriquant mécaniquement des serviteurs (en ne désignant personne comme supérieur), le tirage au sort permet d’instituer, À CÔTÉ de lui, de réels contrôles et de sévères punitions, et donc de réelles et multiples responsabilités ; ce qui ne s’est JAMAIS vu dans le cadre du régime actuel.

Où avez-vous vu « une position violemment individualiste » ? Qu’est-ce que vous racontez là ? Au contraire (une fois de plus), le tirage au sort est toujours utilisé pour désigner des collèges, des groupes d’acteurs politiques, jamais des individus isolés.

Et c’est bien plutôt l’élection qui distribue les pouvoirs sur des têtes couronnées isolées, et donc bien plus potentiellement tyranniques.

Et toutes les incantations autour des mandats sont des escroqueries tant que les conditions de ces mandats sont écrites par les représentants eux-mêmes, évidemment. Dans la « Constitution » (il faut mettre des guillemets à ce mot-là aussi, puisqu’elle est une prison au lieu d’être une protection), dans notre Anticonstitution, donc, devinez qui a (carrément) interdit les mandats impératifs (c’est-à-dire précisément les mandats qui rendraient possible la responsabilité que vous prétendez défendre) ? Sûrement pas le peuple prétendument « représenté », vous avez raison. Mais alors qui a écrit ça ? Eh oui, ce sont les élus, figurez-vous ! S’étant arrogé le droit d’écrire eux-mêmes la Constitution (ce texte qu’ils devraient craindre), pour eux-mêmes ou pour le compte de leurs copains, ils ont décidé que leur mandat… ne leur imposait rien.

Ce n’est pas compliqué, finalement.

Et vous avez le culot d’invoquer « la fin du concept de responsabilité individuelle et collective (matérialisée par le triptyque mandants, mandat, mandataires) »…

Je pense que vous vous moquez (au moins un peu) de nous.

Ou bien que vous aimez blaguer. Voilà, en fait, vous êtes un farceur. /ÉC]

CS : – Il suppose que chaque problème politique comporte une solution pragmatique – alors que dans chaque solution est inscrit un choix de société à trancher, et consacre ainsi une vision gestionnaire proprement contraire à l’objet même de la politique /CS

[ÉC : non mais, ça va durer longtemps, les procès à l’envers ? Ce serait le tirage au sort qui « consacrerait ainsi une vision gestionnaire proprement contraire à l’objet même de la politique » ??? Ce n’est pas le régime actuel (le « gouvernement représentatif », avec son génial « suffrage universel » et donc les banquiers au gouvernement), peut-être, qui nous enferme littéralement et nous enferre dans l’idéologie gestionnaire des marchands et nous interdit toute action proprement politique ?!

Qui prive littéralement les citoyens du droit de trancher eux-mêmes les choix de société auxquels vous faites semblant d’attacher tant d’importance, si ce n’est le régime actuel du gouvernement prétendument représentatif ?

Il n’y aura de gouvernement représentatif digne de ce nom (et de puissance populaire pour opiner sur chaque problème de la société) QUE QUAND le peuple aura défini LUI-MÊME — ET PAS LES PROFESSIONNELS DE LA POLITIQUE ! — les conditions de la représentation. /ÉC]

CS : – La vision maximaliste du conflit d’intérêts qu’on trouve à la source de ses justifications, selon laquelle un être humain engagé dans la chose politique se trouverait automatiquement en conflit d’intérêts s’il lui était autorisé d’accéder au pouvoir législatif, implique une dégradation profonde de l’État de droit dans la mesure où elle met en cause a) l’égalité devant la loi (si vous êtes engagé politiquement vous êtes interdit de participer à l’édification de la loi) b) le droit des citoyens de se présenter au suffrage et de concourir activement aux charges politiques – tout en remettant d’ailleurs gravement en cause le droit d’association (puisque l’appartenance à l’une d’elle pourrait devenir un motif de destitution des droits civiques), /CS.

[ÉC : d’abord, il est prévisible (et compréhensible) que ceux qui sont en conflit d’intérêts vont avoir « une vision minimaliste du conflit d’intérêts », alors que ceux qui ont à craindre les conflits d’intérêts seront davantage portés à avoir une « vision maximaliste du conflit d’intérêts » (sic) (vous avez de ces mots…).

Faute de pouvoir contredire la thèse que vous combattez, vous la déformez. Alors, c’est vrai que, une fois déformée, la thèse est plus facile à combattre, c’est assez commode.

Mais ça se voit un peu.

Alors qu’en est-il vraiment, du point de vue du peuple (non « élu ») ?

Nous dénonçons le conflit d’intérêts majeur et fondateur qui rend suspects, PAR CONSTRUCTION, tous les professionnels de la politique DANS LE PROCESSUS CONSTITUANT.

En effet, la Constitution étant LE TEXTE MAJEUR qui doit PRINCIPALEMENT fixer les limites des pouvoirs, les procédures d’accès au pouvoir, les procédures de révocation (et de punition) des acteurs politiques, la puissance d’initiative populaire contre les décideurs du moment s’ils venaient à devenir tyranniques, notamment, il est tout à fait évident (sauf pour les politiciens eux-mêmes, bien sûr, qui en cette matière délicate, ont la vue basse, justement), il est tout à fait évident, donc, que les politiciens, appelés par construction à devoir craindre ce texte (puisqu’ils décident de faire de la politique leur métier), sont en grave et irréductible conflit d’intérêts DANS LE PROCESSUS CONSTITUANT.

Dans le processus constituant, mais pas ailleurs.

Concentrez-vous, s’il vous plaît.

Vous dites que nous crions au conflit d’intérêts DANS LE PROCESSUS LÉGISLATIF, mais personne ne dit cela, et votre protestation, contre un diable que vous avez inventé vous-même de toutes pièces, tape dans le vide et ne vaut donc rien.

Si vous voulez prouver que quelqu’un a tort, il faut (au moins) parler de la même chose que lui.

Nous attendons sereinement votre contestation du conflit d’intérêts qui frappe FORCÉMENT tous les professionnels de la politique dans TOUS les processus constituants, aux dépens des peuples concernés.

Par ailleurs, vous invoquez, pour ne pas tenir compte du conflit d’intérêts des politiciens dans le processus constituant, toutes sortes de grands principes, que tout le monde défend mais qui n’ont rien à voir avec notre affaire :

Quand un juge est appelé (au hasard du rôle de son tribunal) à juger un proche, quelqu’un qu’il connaît, simplement, on le récuse. Tout le monde sur terre fait cela, naturellement, logiquement. Parce qu’UNE PERSONNE EN CONFLIT D’INTÉRÊTS NE PEUT PAS ÊTRE JUSTE.

Le monde entier sait ça.

Mais pas les politiciens :-), qui protestent haut et fort de leur bonne foi et de leur grande honnêteté…

Mais voyons ! Personne ne les récuse pour cause de malhonnêteté ! Personne !

Le conflit d’intérêts n’est PAS une mauvaise action, ce n’est PAS un mauvais comportement. C’est UNE SITUATION DANGEREUSE, qui doit donc être évitée, très prioritairement (si l’on tient à la justice, naturellement ; sinon, non).

Et on ne va pas invoquer, contre cette recherche de justice, le droit à l’égalité de traitement entre les juges, ni le droit pour un juge à rendre la justice, etc., toutes questions parfaitement secondaires en cette occurrence précise.

Les cris d’orfraie qui protestent contre une insupportable atteinte à l’État de droit (carrément), contre un ignoble attentat au droit de se présenter devant les suffrages pour concourir aux charges (ben voyons), et même contre la liberté d’association ! (n’importe quoi) sont juste des intimidations, un coup de force ; les élus — et les candidats à l’élection —, quand on aura l’audace de vouloir les contrôler vraiment, vont bientôt crier au « fascisme », vous verrez.

De toutes façons, ils peuvent bien crier, ce n’est pas aux politiciens de trancher cette question ; c’est au peuple souverain de décider, lui-même, s’il veut que sa Constitution soit écrite par des professionnels de la politique (qui ne manqueront pas d’instituer à nouveau leur propre puissance, et l’impuissance du peuple en question, comme ils l’ont TOUJOURS fait, partout dans le monde), ou bien s’il préfère (pour la première fois) que la Constitution soit écrite par n’importe-qui-sauf-les-professionnels-de-la-politique (« n’importe-qui » qui PARTAGERA MÉCANIQUEMENT avec le peuple son intérêt pour la protection contre les abus, et son intérêt pour la vraie responsabilité des acteurs politiques, ce qu’il ne manquera donc pas d’écrire clairement, si on lui en laisse la possibilité). /ÉC]

CS : – Il fait confiance aux classes populaires pour délibérer mais nie leur capacité à s’organiser politiquement, préférant l’usage de la force muette contenue dans l’arbitraire du tirage au sort à la formation de collectifs politiques cohérents – la démocratie n’est pas une effraction, /CS

[ÉC : « l’arbitraire du tirage au sort »… Celle-là, il fallait l’oser… C’est juste n’importe quoi. Ce ne sont pas les décisions publiques (seules possiblement arbitraires) qui seraient prises au sort, évidemment, ce serait la désignation des acteurs. Aucun risque « arbitraire » là-dedans.

Mais en plus, TIRER AU SORT LES ACTEURS, CE N’EST ÉVIDEMMENT PAS RENONCER AU CONTRÔLE DES ACTEURS : EN TIRANT AU SORT LES ACTEURS POLITIQUES, ON DÉPLACE LES CONTRÔLES, ON NE LES SUPPRIME PAS, ET ON RENFORCE MÊME DRASTIQUEMENT CES CONTRÔLES.

Tâchons de faire le point sur cet aspect fondamental du choix de société « élection de maîtres vs tirage au sort de serviteurs » :

  • L’élection prétend contrôler les acteurs AVANT qu’ils ne prennent le pouvoir ; et on voit les résultats depuis deux cents ans ; pas besoin de développer sur le train sans fin des traîtrises et des horreurs votées par les « élus ». Ce prétendu « contrôle » par l’élection ne fonctionne pas.

  • Prenant acte de l’échec de l’élection pour contrôler les acteurs, le peuple est en train, ces temps-ci, d’imaginer (lui-même, et contre l’avis des élus, bien sûr) de ne plus contrôler les acteurs avant leur désignation, de laisser faire le sort, ce qui retirerait (enfin !) toutes leurs prises aux escrocs (puisque les escrocs, champions professionnels de la tromperie des volontés, ont besoin de procédures qui s’appuient sur la volonté pour accéder au pouvoir), et de déplacer les contrôles des acteurs APRÈS leur désignation, tout au long de leur mandat, ce qui semble infiniment plus protecteur pour le peuple ; et, certes, beaucoup plus inconfortable pour les élus, mais il faut savoir POUR L’INTÉRÊT DE QUI on constitue une société.

Avec de telles institutions authentiquement démocratiques, instituant vraiment le cratos du démos (institutions que JAMAIS les élus n’écriront, à cause du conflit d’intérêts), c’est justement l’arbitraire des élus contre les peuples (n’oubliez pas le viol du 4 février 2008, Haute Trahison encore impunie des « élus » de la « République », qui nous ont imposé par voie parlementaire ce que nous venions juste de refuser explicitement par référendum, en 2005) qui ne sera plus possible.

Qui est arbitraire aujourd’hui, si ce n’est l’ensemble des professionnels de la politique, véritables voleurs de pouvoir ?

« L’arbitraire du tirage au sort »… Non mais, de qui se moque-t-on ?

LE TIRAGE AU SORT DE L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE EST PRÉCISÉMENT LE SEUL MOYEN DE NOUS PROTÉGER — TOUS — CONTRE L’ARBITRAIRE POLITICIEN QUOTIDIEN.

Encore un argument mensonger, donc, littéralement à front renversés.

Décidément, il y en a qui ne manquent pas d’air.

Je sens qu’on va avoir du mal à tomber d’accord, Clément et moi… /ÉC]

CS : – Il confond échantillon et ensemble, de même qu’il confond représentativité sociologique et représentation politique, nourrissant une pensée fausse de la question de la légitimité : voudrait-on d’un régime où les décisions prises ont le même niveau de représentativité que nos actuels sondages, dont on connaît trop bien les défauts ? /CS

[ÉC : Nous ne confondons rien du tout.

TOUT LE MONDE (sauf les politiciens de métier, OK) constate et déplore la représentativité NULLISSIME que produit mécaniquement le prétendu « suffrage universel » depuis deux cents ans dans les assemblées « élues ». Ça va, après 200 ans d’échecs répétés, on a compris.

L’élection permet aux riches d’acheter le pouvoir politique.

Et les riches font bien attention à conserver vivace, « à gauche » et « à droite », une OPPOSITION CONTRÔLÉE, c’est-à-dire une opposition dont ils n’ont rien à craindre. Cet outil qu’est l’opposition contrôlée est indispensable dans tout projet de domination. Relire le mode d’emploi dans le passionnant « Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu« , de Maurice Joly. Relire aussi « 1984 » d’Orwell.

Le tirage au sort ne permettrait PAS (empêcherait) aux riches d’acheter le pouvoir politique.

L’argument de la représentativité et de la légitimité qui seraient prouvées par l’élection (et par elle seule) ne vaut rien, c’est une arnaque. /ÉC]

CS : – Il fait de qualités sociologiques réifiées – catégorie socio-professionnelle, âge, etc. – le critère de la sélection politique, essentialisant de fait les êtres humains et que la société n’est pas une courbe gaussienne, /CS

[ÉC : pas exactement.

Disons plutôt : prenant acte que, DE FAIT, la prétendue « sélection politique » (invoquée depuis toujours par les escrocs qui veulent tout décider à la place des autres) est une épouvantable et cuisante défaite, répétée et recuite ad nauseam depuis deux cents ans, LE PEUPLE EST DE PLUS EN PLUS DÉTERMINÉ À NE PLUS CROIRE AUX BOBARDS DES POLITICIENS POUR ALLER LES ÉLIRE AVEUGLÉMENT, ET À INSTITUER LUI-MÊME DES PROCÉDURES DE CHOIX NOUVELLES, ET SURTOUT DES RÈGLES DE CONTRÔLES INÉDITES, MAIS TOUTES PROMETTEUSES. /ÉC]

CS : – Ce faisant il nie aux êtres humains la faculté de mettre à distance leur condition sociale, de transcender leur intérêt particulier pour atteindre l’intérêt général, /CS

[ÉC : tout est à l’envers, dans ces propositions. À ce niveau-là, ça devient de l’art, un plaisir d’esthète.

Tout au rebours de ce qui est ici affirmé à tort, le tirage au sort, en tirant n’importe qui hors de chez lui, pour lui offrir le spectacle, l’exemple, de ses semblables en train de se préoccuper du bien commun, le tirage au sort, donc, est une école pratique de citoyenneté de premier ordre, un outil majeur d’éducation populaire, une invitation pour chacun à sortir de ses seuls problèmes personnels et à s’occuper des affaires de la Cité. Il donne à chacun une chance de servir sa Cité disait en substance Montesquieu.

Au contraire, l’élection, procédure aristocratique par construction, qui promeut et arme seulement les prétendus « meilleurs », et qui relègue donc mécaniquement tous les non « élus » au statut dégradant d’électeur donc d’inférieur, l’élection pousse tout le monde (tous les non élus) à se retirer du politique et à devenir in fine individualistes et égoïstes.

L’élection, pour les 99% qu’elle tient à l’écart, est antipolitique.

Sur les vertus pédagogiques quotidiennes de l’exercice d’un pouvoir réel donné à des tirés au sort, lisez Tocqueville :

« J’entends par jury un certain nombre de citoyens pris au hasard et revêtus momentanément du droit de juger. […]

Le jury est avant tout une institution politique; on doit le considérer comme un mode de la souveraineté du peuple […] Le jury forme la partie de la nation chargée d’assurer l’exécution des lois, comme les Chambres sont la partie de la nation chargée de faire les lois

Le jury, et surtout le jury civil, sert à donner à l’esprit de tous les citoyens une partie des habitudes de l’esprit du juge; et ces habitudes sont précisément celles qui préparent le mieux le peuple à être libre.

Il répand dans toutes les classes le respect pour la chose jugée et l’idée du droit. Ôtez ces deux choses, et l’amour de l’indépendance ne sera plus qu’une passion destructive.

Il enseigne aux hommes la pratique de l’équité. Chacun, en jugeant son voisin, pense qu’il pourra être jugé à son tour. Cela est vrai surtout du jury en matière civile: il n’est presque personne qui craigne d’être un jour l’objet d’une poursuite criminelle; mais tout le monde peut avoir un procès.

Le jury apprend à chaque homme à ne pas reculer devant la responsabilité de ses propres actes; disposition virile, sans laquelle il n’y a pas de vertu politique.

Il revêt chaque citoyen d’une sorte de magistrature; il fait sentir à tous qu’ils ont des devoirs à remplir envers la société, et qu’ils entrent dans son gouvernement. En forçant les hommes à s’occuper d’autre chose que de leurs propres affaires, il combat l’égoïsme individuel, qui est comme la rouille des sociétés.

Le jury sert incroyablement à former le jugement et à augmenter les lumières naturelles du peuple. C’est là, à mon avis, son plus grand avantage. On doit le considérer comme une école gratuite et toujours ouverte, où chaque juré vient s’instruire de ses droits, où il entre en communication journalière avec les membres les plus instruits et les plus éclairés des classes élevées, où les lois lui sont enseignées d’une manière pratique, et sont mises à la portée de son intelligence par les efforts des avocats, les avis du juge et les passions mêmes des parties. Je pense qu’il faut principalement attribuer l’intelligence pratique et le bon sens politique des Américains au long usage qu’ils ont fait du jury en matière civile.

Je ne sais si le jury est utile à ceux qui ont des procès, mais je suis sûr qu’il est très utile à ceux qui les jugent. Je le regarde comme l’un des moyens les plus efficaces dont puisse se servir la société pour l’éducation du peuple. »

Tocqueville, « De la démocratie en Amérique », livre 1, partie 2, chapitre VIII.

Je prétends donc, à nouveau, tout le contraire de ce qui est affirmé dans ce texte de Clément. /ÉC]

CS : – Il correspond à une vision statique de la société, indivis, représentable en miroir, expurgeant ainsi du politique la vitalité de tous les corps intermédiaires – vision qui fait courir le risque du totalitarisme, /CS

[ÉC : Ah ! Bigre. « vision qui fait courir le risque du totalitarisme« … On n’est pas encore des nazis, à exiger d’écrire nous-mêmes notre contrat social pour sortir des griffes de voleurs de pouvoir ? Pas encore, mais faut se magner : ça vient, on dirait.

Et le projet de contrôle total de la société (par les plus riches marchands), on n’y est pas encore, peut-être ? Avec le gouvernement prétendument « représentatif » que vous défendez comme une vache sacrée, on n’y a pas déjà eu droit, aux totalitarismes, peut-être ?

Vous nous prenez pour qui, à agiter ces épouvantails ridicules ? En s’entraînant personnellement à contrôler lui-même tous les pouvoirs, et en se méfiant systématiquement de tous les voleurs de pouvoirs potentiels, en empêchant quiconque de contrôler trop de pouvoir, le peuple « fait courir le risque du totalitarisme » ?…

Un farceur, vous êtes un farceur… /ÉC]

CS : – Il marque la fin du discours, du logos, de la nécessité de penser un contenu et convaincre le grand nombre au profit de l’insignifiance, ce qui me semble contraire au concept démocratique comme à l’esprit de la République, /CS

[ÉC : Bon, eh bien, encore une fois, c’est juste le contraire : « l’insignifiance« , on y est en plein, là, maintenant, avec l’élection en système institué ; « la fin du discours, du logos, de la nécessité de penser un contenu« , l’inutilité et l’absence de portée du logos populaire, faute de la moindre puissance instituée, on y est en plein, là, maintenant, avec l’élection en système institué…

Alors de quelle abomination prétendez-vous nous protéger, vous qui défendez le système de domination politique actuel ?

Manifestement, la solution ne viendra pas des « élus ».

Ni des candidats à l’élection, qui sont forcément dans les mêmes dispositions d’esprit. /ÉC]

CS : – La diabolisation mécanique (antidialectique) du pouvoir qu’il opère contient une dangereuse dérive vers l’impuissance générale puisqu’elle prive paradoxalement de toute capacité d’action les citoyens qui souhaitent s’engager. /CS

[ÉC : voilà, c’est cela, oui : diaboliser les voleurs de pouvoir et s’en méfier comme de la peste, écrire nous-mêmes les règles de la désignation et du contrôle quotidien des acteurs politiques, c’est nous condamner à « une dangereuse dérive vers l’impuissance générale« … voilà… oui… comment dire ?

Alors que se soumettre pour cinq ans aux candidats qu’on n’a même pas choisis, pour qu’ils décident tout à notre place sans qu’on n’ait rien à dire même en cas de trahison, c’est selon vous la puissance garantie, n’est-ce pas ?

Pour le dire gentiment, vous ne manquez pas d’air. /ÉC]

CS : Il correspond à l’atomisation de la société générée par le néolibéralisme au lieu de s’y opposer,
– Enfin, car la liberté de choisir est à la source de la notion même de liberté politique. /CS

[ÉC : Hé ! Que je sache, le tirage au sort en politique n’a pas encore été institué (par un peuple devenu constituant), n’est-ce pas ? ET POURTANT, le néolibéralisme fait bien rage, en ce moment… En plein gouvernement « représentatif », pourtant, avec « suffrage universel » à tous les étages… ALORS ?…

Et vous prétendez quand même que c’est le « suffrage universel » qui va permettre de s’opposer au néolibéralisme, et que c’est le tirage au sort qui « correspond » au néolibéralisme ?

Et vous prétendez par ailleurs qu’un système qui m’impose de choisir entre Chirac et Le Pen (ou n’importe quelle autre variante de l’escroquerie de l’opposition contrôlée, celle dont le régime n’a rien à craindre), c’est « la liberté de choisir  » ?

Pour le dire gentiment, vous ne manquez pas d’air. /ÉC]

CS : 1) Intérêt général et conscience de classe

Les partisans de gauche du TAS pensent généralement qu’en vertu de la loi des grands nombres, une assemblée tirée au sort comporterait un échantillon important de citoyens issus des classes dominées, et qu’il suffirait donc de la piocher dans ces gisements, de leur donner de but en blanc le pouvoir constituant ou législatif, pour que soudainement l’intérêt populaire – ou général – émerge et soit défendu. /CS [ÉC : oui, c’est bien ça, mais constituant surtout (laissez tomber le législatif, pour l’instant, c’est un enjeu bien moindre). /ÉC]

CS: C’est oublier la distinction entre classe en soi et classe pour soi. Tout le monde n’a pas une vision globale de ses intérêts propres, n’est pas capable d’en saisir spontanément la logique, et encore moins d’en défendre la cause. Surtout lorsqu’il faut se situer à gauche ; car lorsque l’hégémonie culturelle penche dans l’autre camp, alors il faut le temps et l’effort du pas de côté, c’est-à-dire atteindre un militantisme critique. L’idéologie capitaliste est inscrite dans la superstructure comme dans l’infrastructure, nous dit Marx. Les appareils de marché produisent leurs injonctions et dispensent la domination idéologique du capital par le haut. Mais celle-ci agit également par le bas : elle est incorporée dans les règles et les réflexes de la production quotidienne. Par conséquent, pour mon dentiste comme pour l’employé de ma boulangerie qui chaque nuit malaxe la pâte à pain, l’environnement capitaliste est une écologie naturelle, le rapport salarié la norme, l’accumulation individuelle l’idéal. /CS

[ÉC : Je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression de retrouver là un concept marxiste que je n’aime pas, très radicalement antidémocratique, avec sa prétendument indispensable « avant-garde éclairée » (encore des « élus », ou des candidats à l’élection, qui veulent tout décider à la place des autres), élite organisée qui serait la seule à comprendre et à savoir gérer le bien commun ; alors que le peuple, bien trop bête pour s’occuper de ses propres affaires, devrait absolument suivre ses chefs (de gauche).

Apparemment (mais je ne suis pas un exégète, et je peux me tromper), il y a chez les inconditionnels de Marx comme une démophobie radicale, comme un élitisme congénital, comme une haine de la démocratie dirait Rancière, au fond, assez étonnants pour des militants qui se veulent sincèrement progressistes et humanistes.

C’est ce qu’on appelle le communisme autoritaire : celui qui veut gouverner les autres.

Et ceux qui ne sont pas d’accord avec les communistes autoritaires sont des « fascistes » (selon le vocabulaire stalinien en vigueur pendant des décennies).

Et de leur côté, les démocrates, qui ne sont guère différents des anarchistes, sont des communistes libertaires : ils ne veulent PAS décider à la place des autres — et ils ne veulent PAS non plus être gouvernés sans un contrôle sourcilleux des pouvoirs.

Ce dernier point les rend détestables (dangereux) pour les communistes autoritaires. C’est ce qui explique (si j’ai bien compris Orwell, qui l’explique dans son formidable récit de la Guerre d’Espagne, « Hommage à la Catalogne ») que les communistes autoritaires (devenus les « staliniens ») ont toujours massacré (littéralement) les communistes libertaires.

Alors, j’espère que vous ne nous massacrerez pas tout de suite (je blague, allez), mais je retrouve, dans votre aversion apparente aux pulsions démocratiques populaires, des traces d’une histoire ancienne, qui s’est souvent très mal terminée (pour les démocrates et les anarchistes).

Vous me direz si j’exagère et vous nous expliquerez, s’il vous plaît, ce qui vous distingue des (terribles) communistes autoritaires. /ÉC]

CS : L’élaboration matérielle d’une conscience de classe passe donc précisément par toutes sortes de médiations collectives – partis, syndicats, associations – il suffit d’étudier le XIXe siècle pour s’en convaincre. Toutes les avancées historiques en faveur du prolétariat ont, faut-il le rappeler, été obtenues par des phénomènes de regroupement en vue de prendre le pouvoir ou de faire pression sur lui. /CS

[ÉC : vous croyez qu’on vous a attendus (et qu’on a besoin de vous comme maîtres) pour avoir une conscience de classe ? Les citoyens ne sont pas vos enfants, et vos objectifs « pédagogiques » sont infantilisants. (J’en sais quelque chose, j’ai le même travers que vous. Mais je me soigne, moi.) Laissez-nous nous former entre nous, à égalité, comme des grands.

L’âme humaine est capable de s’instruire seule et sans maître. (Jacotot/Rancière). /ÉC]

CS : Il ne faut pas négliger la nature intrinsèquement agonistique de l’intérêt général : une assemblée tirée au sort aujourd’hui sera composée d’êtres sociaux aux intérêts complètement divergents. L’écriture de la loi relève autant du dissensus que du consensus. Elle procède toujours d’un arbitrage. Il ne faut pas croire que la gouvernementalité est simplement tissée de problèmes dont une solution unique serait la clé, que la politique peut relever d’une simple pragmatique, qu’il suffirait de résoudre par la maïeutique pure de la délibération. C’est simplement faux : chaque solution comporte un choix de société, elle nécessitera une décision tranchée, des options s’en trouveront inévitablement écartées. /CS

[ÉC : vous êtes encore sur le tirage au sort de l’Assemblée législative.

J’insiste : ce n’est PAS la question centrale de notre société : ce qui nous importe d’urgence, c’est qui va écrire la prochaine constitution ? Le peuple lui-même ou les « élus » ?

Ceci dit, je ne vois pas pourquoi une chambre élue traiterait mieux « la nature intrinsèquement agonistique de l’intérêt général » qu’une chambre tirée au sort. Si vous examiniez le travail des conférences de citoyens ou autres expériences concrète d’assemblées tirées au sort (lisez Yves Sintomer), vous constateriez que ces assemblées gèrent fort bien (et même sans doute bien mieux) « la nature intrinsèquement agonistique de l’intérêt général » (vous avez de ces mots, décidément…), mieux que nos paniers de (vieux) crabes « élus »./ÉC]

CS : D’ailleurs il me semble que la vision des tenants du TAS selon laquelle nous pourrions parvenir par diverses méthodes artificielles à un corps politique unitaire, figé dans le consensus, dans lequel tous les organes intermédiaires auraient été stérilisés, détachés de leur mouvement vers le pouvoir, aussi moribonde qu’un champ de fleurs privées de soleil, comporterait des germes totalitaires. /CS

[ÉC : Que je sache, PERSONNE (à part vous peut-être) n’essaie de « parvenir par diverses méthodes artificielles à un corps politique unitaire, figé dans le consensus, dans lequel tous les organes intermédiaires auraient été stérilisés« .

Tout le monde sait bien qu’on va s’empailler dans les assemblées, ni plus ni moins, d’ailleurs, que dans les assemblées élues.

Mais cette déformation sert sans doute à repasser ensuite une petite couche de terreur, avec l’évocation « des germes totalitaires« , encore une fois.

Sentez-vous vraiment en moi le germe d’un monstre totalitaire, Clément ? Vous êtes sérieux, là ? Non, je suis sûr que c’est votre côté potache qui reprend le dessus, sacré farceur… /ÉC]

CS : C’est d’ailleurs ce qui me laisse penser que le TAS a de toutes façons bien peu de chances de s’imposer dans l’Histoire* ; car c’est un fait ontologique que des groupes luttent pour le pouvoir dans la société, et qu’il est à mon avis illusoire de penser pouvoir annihiler cette bataille (que je trouve parfaitement saine, contrairement à Van Reybrouck pour qui dans la conflictualité réside le signe d’une démocratie faible, alors qu’elle est au contraire la garante d’une pluralité d’horizons politiques possibles – son abdication nous plaçant de fait dans le filet tatchérien du There Is No Alternative). /CS

[ÉC : C’est justement l’intérêt de l’État de droit que de ne PAS laisser s’exprimer et croître tous les « faits ontologiques » (comme vous dites). Depuis (au moins Platon) on sait qu’il ne faut SURTOUT PAS donner le pouvoir à ceux qui le veulent.

Et le fait que la tendance à voir apparaître partout des voleurs de pouvoir soit éternelle, ne doit pas nous conduire fatalement à leur laisser le champ libre. Si vous permettez, nous allons résister aux voleurs de pouvoir constituant, pour tenter de construire nous-mêmes un droit des peuples à disposer d’eux mêmes digne de ce nom (je veux dire : pour une fois, PAS un droit des élus à disposer des peuples). /ÉC]

CS : L’élection est précisément le seul dispositif qui permette d’arbitrer cette lutte de telle sorte qu’elle se tienne tendanciellement à distance de la violence physique. /CS

[ÉC : Le vote des lois par les citoyens peut-être, mais l’élection de maîtres, non : je ne vois pas comme vous une fatalité à désigner des maîtres pour « se tenir tendanciellement à distance de la violence physique ». /ÉC]

CS : La démocratie est exigeante, demande du travail, de la patience, de la persévérance, de l’agilité, aussi. C’est ainsi.

Bref, toujours est-il que dans la situation actuelle, nul doute que la bourgeoisie a une vision bien plus claire de ses intérêts propres – qu’elle fera comme toujours passer pour l’intérêt général – que des atomes issus du vaste monde précarisé. Et qu’elle sera mieux préparée à les défendre.

En l’occurrence, la vision consensuelle de la société est une vision bourgeoise : c’est la fiction que la classe dominante a tout intérêt à répandre pour maintenir les classes subalternes aveugles à leur oppression. C’est la petite histoire de la paix sociale où fermente la domestication douce des exclus. Les propriétaires des moyens de production mènent une âpre lutte des classes, dont l’un des moyens favoris est de fait d’en dissimuler l’existence à la majorité sociale. Soit dit en passant, nul doute que la bourgeoisie s’accommoderait très bien du TAS s’il s’agissait du seul recours pour faire barrage à des forces révolutionnaires organisées en passe de devenir majoritaires dans le pays. /CS

[ÉC : Je suis (à peu près) d’accord avec tout ça. Mais cela n’a rien à voir avec le tirage au sort… qui, EN AUCUN CAS, ne repose sur une « vision consensuelle de la société » ; c’est un total malentendu. Nulle part mieux qu’à Athènes, une société n’a mieux mis en scène ses conflits, pour mieux les trancher elle-même, convenablement éclairée par les débats contradictoires permanents, et convenablement protégée par les infinis contrôles des représentants (qui ne votaient nullement les lois, évidemment). Les Athéniens se savaient tous très imparfaits et en conflit permanent, et c’est précisément pour gérer au mieux ces conflits (sans les nier, ÉVIDEMMENT), qu’ils ont, très pragmatiquement, sans idéalisme, peaufiné leurs passionnantes institutions démocratiques.

Avec l’élection de maîtres, un citoyen gagne tout (pendant 5 ans !) ou il perd tout (pendant 5 ans !)… Tu parles d’une gestion des conflits… Les 99% qui travaillent passent leur temps, depuis 200 ans à se faire marcher dessus par les 1% qui ne font rien. Comment vous dire ? Les électeurs commencent à en avoir marre des « élus » (et partant, des candidats, pardonnez-nous).

Les électeurs (hétéronomes, subissant les lois votées par d’autres) commencent à aspirer à devenir citoyens (autonomes, subissant les lois votées par eux-mêmes), de façon, précisément, à mieux gérer les conflits, loi par loi, ce qui leur garantirait mieux, pensent-ils (excusez-les d’être peuple et de vouloir quelque chose sans vous les « élus ») de cesser de perdre à tout les coups, ce qui leur ouvrirait la riante perspective de quelquefois gagner, les jours où leur volonté particulière croiserait la volonté générale.

Mais un soldat de parti peut-il comprendre cette aspiration populaire, assez modeste finalement (gagner sur une loi de temps en temps, au moins, sans aspirer à gagner tout le temps), lui qui ne vit que pour « gagner l’élection », c’est–à-dire conquérir tout le pouvoir pendant 5 ans, puis le garder à tout prix ? /ÉC]

CS : 2) Le péché d’engagement et la fin des partis

Si l’on suit la logique des partisans du TAS, nous retrouvons cette méfiance irréductible vis-à-vis des partis politiques et, partant, de l’engagement. D’abord les partisans du TAS commettent l’erreur de croire que tous les partis sont les mêmes. /CS

[ÉC : Non non : pas de « péché d’engagement« , vous déformez, là : nous sommes tous engagés, que croyez-vous ?

Mais certes, nous ne sommes pas tous enrôlés dans une armée politique, effectivement, avec sa discipline et sa police de la pensée. Certains veulent s’engager en restant libres de penser. Excusez-nous de tenir à notre liberté de penser.

Et personne ne dit non plus cette énormité que tous les partis seraient « les mêmes« . Mais ceci dit, tous les partis ont des propriétés communes ; la première étant de tenir à l’écart de la politique tous les individus, en privant tout le monde de la moindre influence sur les décisions communes. /ÉC]

CS : Rappelons d’abord que les partis sont des associations (loi 1901) composés d’êtres humains, d’une pluralité humaine en mouvement, foisonnante, où quelle que soit la formation au pouvoir on peut continuer de faire de la politique, d’exprimer des convictions et d’en débattre, un espace où l’on échappe en partie aux stigmates du capital : les partis sont tout simplement des refuges de la citoyenneté. /CS

[ÉC : Non. « Les partis » NE SONT PAS « tout simplement des refuges de la citoyenneté« .

Les partis sont peut-être les refuges des (pauvres) électeurs, mais l’élection de maîtres (qui vont voter toutes les lois à la place des électeurs, sans qu’ils puissent jamais rien y redire) est LA NÉGATION MÊME de la citoyenneté (encore un mot important mis à l’envers par les politiciens).

Un citoyen vote ses lois ; un électeur élit ses maîtres.

Si vous ne voyez pas la différence, figurez-vous que nous, si. /ÉC]

CS : Ensuite, s’il est bien évident que les deux partis dominants proposent peu ou prou la même ligne politique et qu’ils ont tout intérêt à la préservation du système social et politique tel qu’il est, ça ne saurait être le cas de tous les partis : et l’on ne peut pas faire – sauf à abdiquer son sens critique – comme si des divergences flagrantes de programme, de partis-pris idéologiques, n’existaient pas. Nous pouvons ainsi lire sous la plume de Van Reybrouck qu’il est temps de faire émerger des « voix différentes » en procédant au TAS. Mais que peuvent bien avoir de ressemblances la voix d’un ouvrier militant au NPA et celle d’un rentier militant à l’UMP ? À l’inverse, qui qu’on soit, sans formations politiques nous en restons à des opinions souvent consensuelles, peuplées de stéréotypes. Rien ne remplace la pensée organique, murie, fermentée dans les va-et-vient qui caractérisent la confrontation militante. Un parti est un intellectuel collectif. /CS

[ÉC : Toujours cette vision élitiste de la politique, où seules comptent l’opinion et l’action de « l’avant-garde éclairée », « le parti », n’est-ce pas ?

Permettez-nous de ne pas partager cette vision élitiste du monde, tout en appréciant, nous aussi, le bonheur de vivre dans un « cerveau collectif ». Un démocrate voit son semblable humain comme un égal politique, et compte sur la mise en scène des conflits pour éclairer l’opinion, qui tranchera souverainement. Au jeu démocratique, contrairement au jeu oligarchique, chacun peut raisonnablement espérer voir passer quelques lois qui lui conviennent.

En décidant lui-même, le peuple se trompera, évidemment ; et il se corrigera, évidemment.

Tout ce qui est vivant sur terre se trompe ; tout le temps.

Les « élus » aussi ; et très gravement (notamment toutes ces guerres à cause industrielle et à échelle industrielle, engagées et cruellement prolongées du fait de l’irresponsabilité politique des décideurs, Impunité issue directement des vices du processus constituant). Les « élus » se trompent (et nous trompent) énormément, faut-il le préciser ?

Eh bien le peuple, lui aussi, apparemment, aspire à (enfin) pouvoir se tromper, souverainement, comme tout adulte digne de ce nom… /ÉC]

CS : En creux se dessine dans les revendications des pro-TAS, une méfiance irréductible envers l’engagement : [ÉC : mais non… vous vous égarez, là … /ÉC] car tout engagement est un mouvement vers la transformation du monde, c’est-à-dire une prise de pouvoir sur sa propre vie et sur la société en général. Le TAS est la négation absolue de l’engagement [ÉC : mais qu’est-ce que vous racontez ? C’est tout le contraire : en déprofessionnalisant la politique, on va impliquer et engager beaucoup plus de monde, précisément. /ÉC], c’est-à-dire de la conscience politique en tant qu’elle se soutient toujours d’une praxis – d’une conscience qui a compris qu’il ne suffit pas d’interpréter le monde, mais qu’il importe également de le transformer. Celui qui s’engage devient suspect de vouloir le pouvoir, son geste contient déjà la corruption de l’âme, l’impureté des intentions. Suivant cette logique, défendre activement l’intérêt général relèverait déjà du conflit d’intérêts. /CS

[ÉC : Vous inventez un diable qui n’existe pas, en mélangeant tout.

Vous le faites exprès, peut-être ?

Vous n’avez manifestement (pour l’instant) pas compris grand-chose au projet politique (une démocratie digne de ce nom) qui est rendu possible par le tirage au sort. Et vous n’avez rien compris non plus aux risques liés aux conflits d’intérêts, surtout et très particulièrement dans le processus constituant, ni aux mesures de sécurité politique qui doivent protéger le corps social de ces conflits d’intérêts.

Est-ce que vous me laisserez, moi aussi, me perdre en conjectures sur « la corruption de votre âme » ? Est-ce que je peux spéculer moi aussi sur « l’impureté de vos intentions » ? /ÉC]

CS : Enfin, contrairement à ce que je peux lire ici ou là, si le pouvoir législatif était donné à des citoyens tirés au sort, il est bien évident que les partis disparaîtraient. Ceux de droite muteraient en grands think tanks payés par le capital, jamais avare de moyens financiers quand il s’agit de défendre ses intérêts politiques, des fabriques du consentement peuplées de lobbyistes et d’experts de la fausse conscience. Or personne à gauche, dans les classes populaires, n’a les moyens de financer de telles structures. Le problème, c’est que dans un système où le pouvoir ne dépend plus de la mobilisation collective condensée dans une institution intermédiaire, les militants disparaitraient : en effet, on ne demande pas à un militant bénévole, en prise avec une lutte de tous les jours pour reproduire difficilement ses moyens d’existence, de s’engager activement pour une cause alors qu’il n’a aucune chance de participer à la transformation sociale du monde par ses efforts. De fait, seule la partie conservatrice de la société, celle des propriétaires des moyens de production, continuerait à être politiquement mobilisée de façon disciplinée et continue : tout simplement parce qu’elle serait la seule à en avoir les moyens. /CS

[ÉC : Vous êtes encore sur le processus législatif… On perd son temps, allez…/ÉC]

CS : Et j’entends bien ceux qui répètent partout, avec délice, que la défiance envers les partis est immense aujourd’hui. C’est sans doute vrai. Mais je ne doute pas une seconde que le grand nombre soit néanmoins prêt à défendre massivement le suffrage universel. /CS

[ÉC :

Le vrai suffrage universel (voter nos lois) ?

ou bien

le faux « suffrage universel » (élire nos maîtres) ?

/ÉC]

CS : 3) Responsabilité et capital d’influence

Selon la vision paranoïaque décrite plus haut, les citoyens tirés au sort seraient apurés de toutes les scandaleuses dissonances que produit l’appartenance à un collectif politique, de la corruption du partisan, de celui qui prend parti. Cela pose néanmoins un problème de responsabilité. De quoi un individu tiré au sort peut-il bien se sentir responsable, puisqu’il n’a de comptes à rendre à personne et que le hasard, sauf si l’on est croyant ou superstitieux, ne demande jamais rien en retour ? De quoi se sentira-t-il responsable puisqu’il n’a ni programme, ni camarades politiques, ni électeurs à respecter ? Il ne doit rien à personne et sera mis dans une situation de pouvoir parfaitement favorable à l’éthique du mercenaire. /CS

[ÉC : Un conseil, bossez un peu le cas (édifiant) de la démocratie athénienne : c’est un exemple étonnant, au sujet de la responsabilité des acteurs politiques, et vous y verrez un laboratoire démocratique très intéressant (il donne des idées ; aux non « élus » en tout cas) avec, pendant 200 ans (une paille), tirage au sort tous les matins, reddition des comptes fréquente et ultra sévère en fin de mandat ou même plus tard, révocabilité à tout moment, etc.

Autre chose, donc, que l’escroquerie politicienne qui nous vend l’élection de maîtres en montant en épingle le-prétendu-risque-de-ne-pas-être-réélu comme mise en œuvre de la responsabilité politique des acteurs… Tu parles d’une reddition des comptes ! Une vraie honte, oui.

On peut évidemment tirer au sort nos représentants et les rendre parfaitement responsables de leurs actes, c’est juste une question d’institutions.

Vous devriez y réfléchir un peu, ça décape. /ÉC]

CS : Par ailleurs, à quelle influence sera-t-il sensible ? Le capital se tiendra-t-il bien tranquille pendant qu’un atome parachuté du jour au lendemain dans le cénacle du pouvoir légifère et se prononce sur son destin ? Non. Il financera des armées de lobbyistes et se rendra coupable de toutes les tentatives de corruption imaginables, y compris financières. [ÉC : Là, vous êtes en train de nous décrire le régime ACTUEL, n’est-ce pas ? Quel farceur vous faites… /ÉC] Et l’individu tiré au sort y sera d’autant plus sensible qu’il n’a pas d’expérience politique (sauf si par chance il est membre d’un parti ou d’une association politisée), qu’il n’est responsable de rien devant personne, qu’il n’est tenu à aucune loyauté envers de quelconques électeurs – c’est-à-dire des mandants – et ne bénéficie en aucune manière de la protection d’un collectif – et que, comme tout un chacun, il est sensible à ses intérêts matériels immédiats. Son manque de formation politique le rendra par ailleurs inapte à soutenir les arguments fallacieux tenus par les professionnels de l’argumentaire payés par le capital. D’autant plus qu’il sera confronté à un environnement juridique d’une complexité telle que l’argument de connaissance et d’expertise fera toujours la décision. /CS

[ÉC : Attendez, les « élus » ont bien, actuellement, « l’expérience politique« , « la formation politique » qui vous paraît si protectrice, n’est-ce pas ? Les « élus » ne sont également « tenu à aucune loyauté envers de quelconques électeurs », n’est-ce pas ? (Vous ne pouvez pas prétendre le contraire : les « élus » passent leur vie à trahir honteusement leurs promesses, et sans jamais être punis pour ça le moins du monde ; on dirait même que c’est ontologique, comme vous dites.)

Et vous trouvez que ça fonctionne bien ?

Vous trouvez vraiment que c’est un système à défendre ?

(Une minute de silence, svp…)

Non, aucun de vos arguments n’est spécifique au tirage au sort : les « élus » rencontrent les mêmes problèmes, et ils s’y cassent les dents, à nos dépens.

Par contre, de bonnes institutions (non marchandes) criminaliseraient les influences occultes, pourchasseraient vraiment les responsables de corruption, donneraient aux citoyens lanceurs d’alerte des moyens et des protections, et finalement garantiraient à la Cité une bien meilleure protection contre les escrocs en tout genre que ce que les anticonstitutions marchandes ont imposé depuis 200 ans avec le « capitalisme ».

Mais pour que de telles bonnes institutions soient un jour écrites, il faut absolument que nous nous débarrassions des conflits d’intérêts dans le processus constituant, il faut que les grands marchands (à commencer par les marchands d’armes et d’argent) n’aient plus aucune influence dans le processus constituant.

Et nous ne pourrons nous en débarrasser que nous-mêmes ; la solution ne viendra pas des « élus ». On n’a jamais vu un ordre de domination rendre spontanément les clefs, ça ne se passera pas comme ça.

Il faut donc nous réveiller mutuellement, de proche en proche, et nous entraîner mutuellement, dans des ateliers constituants populaires et autonomes, pour apprendre à écrire nous-mêmes les articles les plus importants d’une constitution digne de ce nom, de façon à être très nombreux à être prêts, le jour (prochain) où il sera (à nouveau) question de changer d’institutions.

Ce jour-là, si on est assez nombreux, assez entraînés et assez bien focalisés sur la même idée simple (« si on veut une constitution, il faudra bien l’écrire nous-mêmes »), on sera assez forts pour interdire aux « élus » que soit élue l’Assemblée constituante et exiger 1) soit que tout le monde l’écrive, village par village, quartier par quartier, 2) soit qu’une (ou plusieurs) Assemblée constituante centrale soit tirée au sort et qu’elle travaille sous le regard sourcilleux de tous les citoyens (autorisés et même encouragés à y interagir), avant de proposer finalement au référendum, non pas de voter pour ou contre un seul paquet d’articles en bloc, à prendre ou à laisser, mais de voter plusieurs fois pour des groupes d’articles isolés, cohérents et commentés, pour chacun des grand choix de société envisagés./ÉC]

CS : Enfin, il est évident que comme dans tout groupe humain, des orateurs se révèleront (et il y a fort à parier qu’ils seront issus des classes dominantes, où la faculté rhétorique fait partie d’un capital culturel bien tenu), introduisant des dissymétries flagrantes dans le corps délibératif. Et le public en présence ne sera pas guidé par des convictions sous-jacentes assez profondes pour se situer raisonnablement dans ces dévers. En outre, les tenants des vertus délibératives en mini-public insistent généralement sur la nécessité de maintenir la protection du huis clos pour ne pas biaiser les suites argumentaires ; mais dans ce cas, quid du grand public ? Une démocratie n’est-elle pas précisément fondée sur la raison publique et la publicité des débats ? /CS

[ÉC : Même objection : rien de spécifique au tirage au sort. Ces problèmes (bien réels) s’observent aussi (ô combien !) dans les assemblées « élues ».

Et puis toujours ce culte de « l’avant-garde éclairée » (celle du parti), seule capable de mener le peuple à la victoire… Hum. /ÉC]

CS : 4) État de droit et conflits d’intérêts

Les partisans du tirage au sort portent par ailleurs une vision maximaliste de la notion de conflit d’intérêts dont la logique, en plus d’être naïve, me semble impliquer de graves atteintes à l’État de droit. /CS

[ÉC : Bon, là, une personne en conflit d’intérêts (dans le processus constituant) va nous expliquer qu’il y a « des vision maximalistes » des conflits d’intérêts… C’est amusant.

Mais chacun jugera, en son for intérieur.

Ça, c’est sûr, que les politiciens, eux, ne sont pas « naïfs »…

Mais, les appels au respect de l’État de droit (carrément) pour rendre possible les conflits d’intérêts, c’est carrément drôle, je trouve. /ÉC]

CS : D’après eux, la légitimité démocratique du tiré au sort vient du fait qu’il fait partie du peuple et que tout un chacun aurait ainsi une chance de participer aux affaires publiques. [ÉC : Eh bien oui, quoi ? Vous n’êtes pas d’accord avec ça ? /ÉC] Soulignons d’abord que le partisan, le responsable politique, l’élu, fait lui aussi partie du peuple. Un élu reste un être humain comme les autres. [ÉC : Ben oui, bien sûr. Mais si, dans une situation particulière (comme le processus constituant), il est en conflit d’intérêts, on ne peut pas s’indigner de sa récusation (logique et nécessaire) en faisant comme s’il n’était pas en conflit d’intérêts… /ÉC] Précisons ensuite que la loi française consacre déjà, en droit, l’égalité politique : tous les citoyens de ce pays ont les mêmes droits, dont celui de participer à l’exercice du pouvoir, à égalité avec les autres. [ÉC : Oui, oui, on sait ça. Mais il y a quand même des gens en prison, n’est-ce pas ? On admet donc, parfois, des entorses au principe d’égalité, oui oui… Ne faites pas semblant de ne pas comprendre. /ÉC]

CS : Or ce droit serait sérieusement mis à mal [ÉC : pas tant que ça : il ne s’agit que du processus constituant, vous avez compris. Mais dites, pourquoi tenez-vous tant à y participer en personne, à ce processus constituant ? hmmm ? /ÉC] par le TAS : la participation aux affaires publiques [ÉC : Ce n’est PAS TOUTE participation aux affaires publiques, mais le seul processus constituant, celui où les professionnels de la politique sont en conflit d’intérêts évident). /ÉC] ne serait en effet plus liée aux actions du citoyen, à sa volonté tendue dans une pratique susceptible d’atteindre ce but, mais à une procédure mécanique et arbitraire. Très concrètement, si un citoyen veut aujourd’hui devenir député, il peut se battre pour le faire, rien ne le lui interdit formellement (même si de nombreux biais sont naturellement à corriger dans le système électif actuel, et que de nombreux obstacles socio-culturels scandent indument ses voies). Or si les députés sont tirés au sort, un citoyen qui veut devenir député ne pourra rien faire d’autre que d’attendre patiemment que l’infime probabilité d’être désigné par le sort n’advienne. Mais il lui sera de fait interdit de concourir activement pour exercer cette charge, de se présenter au suffrage. Il s’agirait ni plus ni moins d’une dangereuse réduction des libertés publiques et d’une grave entaille portée au cœur même de l’Etat de droit. D’une clôture redoublée de l’espace politique, du champ de la décision, du centre de la souveraineté.

[ÉC : vous êtes reparti sur le processus législatif, là ?

Mais vous vous faites du mal pour rien, ce n’est PAS le problème, le processus législatif…

C’est rigolo, ça : ça ne vous intéresse pas du tout, le tirage au sort des Constituants, c’est ça ?

C’est le tirage au sort des législateurs qui vous préoccupe, c’est bien ça ?

Bon, bon, bon… (je réfléchis…)

Alors, vous savez quoi, on va dire que vous avez raison, que tirer au sort les législateurs, c’est une très mauvaise idée, et donc, comme on est d’accord, maintenant, on n’en parle plus, OK ?

Et comme le processus constituant, vous vous en fichez complètement, apparemment, on fera plutôt comme on préfère nous, hein, parce que nous, on ne s’en fiche pas du tout, OK ?

Donc, on ne va surtout pas élire l’Assemblée constituante, on va la tirer au sort, hein, pour mettre fin aux conflits d’intérêts permanents qui nous pourrissent la vie depuis 200 ans. OK, allez, on fait comme ça.

Sacré farceur… J’ai bien cru qu’on était en désaccord, pendant un moment 🙂 … /ÉC]

CS : Mais les partisans du TAS vont même plus loin. En effet lorsqu’est évoquée la convocation d’une Assemblée constituante, aspiration partagée par plusieurs partis ou mouvements dont le M6R, j’entends souvent dire que le fait que les constituants ne puissent ensuite se présenter aux charges régulières déterminées par la constituante serait insuffisant pour prévenir les conflits d’intérêts. Pourquoi ? Parce que si les constituants sont affiliés à des collectifs qui pourraient être amenés à exercer le pouvoir par la suite, il y aurait encore conflit d’intérêts. On m’affirme alors que les constituants doivent impérativement être en situation d’indépendance absolue vis-à-vis des partis, sous peine de ne pouvoir participer au processus constituant – ce qui sera vérifié par une sorte d’examen, d’inspection d’entrée. /CS

[ÉC : Ah tiens, c’est pas fini… Eh bien, on va enfin parler du truc qui compte vraiment ? Super ! /ÉC]

CS : Le problème de cette logique, c’est qu’elle implique tout simplement une remise en cause violente du principe d’égalité devant la loi. [ÉC : Ah ouais, c’est vrai que c’est super violent, comme projet… /ÉC] Le droit de concourir aux charges politiques est en effet une liberté fondamentale, nous l’avons dit. [ÉC : Violent et en plus, sur une liberté fondamentale, t’imagines… /ÉC] Mais le droit d’association – que Tocqueville, souvent cité par les défenseurs du TAS, voyait justement comme la manifestation la plus intéressante de la démocratie – également. Or, si l’on suit les prédicats posés par cette aversion des pro-TAS envers tous les collectifs qui animent la société civile [ÉC : mais où allez vous chercher ces inventions ? /ÉC] , le fait d’adhérer à une association dont les activités sont pourtant légales (sauf si on abroge le droit d’association, bien sûr) pourrait impliquer la destitution des droits civiques [ÉC : c’est cela, oui, carrément, avec exil et confiscation des biens en prime ?… N’importe quoi. Cette exagération d’une mesure nécessaire et limitée est une manœuvre, qui vise à rendre odieuse une procédure qui est pourtant juste, mesurée et utile. /ÉC]. Cela signifierait simplement que les charges politiques [ÉC : pas toutes, Clément, n’exagérez pas, ça se voit… /ÉC] seraient de fait interdites à tout un ensemble de citoyens. Et ceci me semble être porteur de graves dérives vers des formes étranges, nouvelles, de tyrannie. /CS

[ÉC : Ah ! Revoilà le péril totalitaire… Gare aux formes nouvelles —étranges— de tyrannie si vous vous préparez à écrire vous-mêmes —sans vos tuteurs— votre contrat social, espèce de peuple indocile !

Quel boute-en-train vous faites parfois, Clément…

Vous charriez quand même un peu, non ? /ÉC]

CS : Par ailleurs, on voit en creux quel individualisme irréaliste résulte de cette logique : il faudrait des individus dénudés, des monades épurées de toute histoire, de tout point de vue, de tout biographème, de toute inscription sociale, de l’eau dans de l’eau – et cela alors même que leur désignation par le sort est revendiquée au nom de qualités sociologiques fixées ! Nous sommes tous des êtres sociaux ; chacun revêt une identité multiple et se trouve parcouru d’intérêts particuliers à faire valoir. /CS

[ÉC : Mais vous êtes parti dans un truc de fou, là… Tout ça est une invention pure et simple, un fantasme, une trouille peut-être ? /ÉC]

CS : C’est en définitive avoir une vision fausse du conflit d’intérêts : un conflit d’intérêts est le fait d’une personne qui profite d’un pouvoir pour le détourner vers son intérêt personnel. /CS

[ÉC : NON, PAS DU TOUT, VOUS VOUS TROMPEZ, CLÉMENT : UN CONFLIT D’INTÉRÊTS N’EST PAS UN COMPORTEMENT MALHONNÊTE, MAIS UNE SITUATION DANGEREUSE.

SI ON NE COMPREND PAS ÇA, ON NE COMPREND RIEN AUX CONFLITS D’INTÉRÊTS.

Ou peut-être, on fait semblant de ne pas comprendre, parce qu’on n’a pas très envie. /ÉC]

CS : Un mandataire désigné par une formation collective, porteuse d’une vision politique, n’est donc pas ontologiquement en conflit d’intérêts : s’il respecte son mandat, nul conflit d’intérêts. Question : demandera-t-on au tiré au sort, avant sa prise de fonction, s’il a des convictions préalables et sera-ce un motif de reddition ? /CS

[ÉC : Je vous sens reparti sur le processus législatif, là… Je me trompe ?

Vous entretiendriez une confusion, du même coup ? /ÉC]

CS : Allons même un peu plus loin, pour montrer à quel point cette vision maximaliste du conflit d’intérêts se heurte à des apories insolubles. La constitution ne règle pas seulement la répartition des prébendes politiques ; elle peut aussi énoncer les règles économiques fondamentales – à tout hasard, la question de la propriété, par exemple. À partir de là, faut-il exclure du processus constituant « tous ceux qui en dépendent », depuis le locataire précaire jusqu’au rentier d’une SCI florissante ? Partant, tout le monde, la société étant cousue de rapports de propriété. De même, quand il faudra fixer les grands principes constitutionnels en matière de fiscalité, le tiré au sort ne sera-t-il pas en conflit d’intérêts, en tant que contribuable ? Et quand il s’agira d’établir les droits fondamentaux du citoyen ? Le citoyen sera-t-il en conflit d’intérêts ? Enfin pour peu que la Constituante se penche sur les droits environnementaux, espérons que le constituant tiré au sort n’habite pas cette planète. /CS

[ÉC : C’est intéressant, de voir un individu en conflit d’intérêts (ce qui n’est absolument pas condamnable, j’insiste : être en conflit d’intérêt n’emporte, en soi, aucune malhonnêteté, si on se récuse bien sûr) qui se débat pour désactiver le concept même de conflit d’intérêts. Un vrai sujet d’étude…

Évidemment, pour qu’il y ait conflit d’intérêts, il faut que l’intérêt personnel du décideur soit CONTRAIRE à l’intérêt général (sinon, il n’y a pas conflit, mais convergence).

Et précisément, voici, mise à nue, la différence entre les deux situations :

Tout le monde a des intérêts, OK, évidemment, vous avez bien raison ; à ce petit détail près que :

  • 99% ONT UN INTÉRÊT PERSONNEL QUI CONVERGE AVEC L’INTÉRÊT GÉNÉRAL (avoir besoin de garanties solides et quotidiennes contre les abus pouvoir),
  • ALORS QUE 1% ONT UN INTÉRÊT PERSONNEL QUI DIVERGE D’AVEC L’INTÉRÊT GÉNÉRAL (avoir besoin de n’être jamais gêné ni inquiété dans l’exercice du pouvoir)…

Ah ! Est-ce un détail ?

Doit-on traiter les deux situations comme si elles étaient équivalentes ?

Ce n’est évidemment pas l’existence d’intérêts personnels quels qu’ils soient qui pose problème ; ce qui pose problème, c’est le fait que cet intérêt personnel soit contraire à l’intérêt général.

Il n’y a aucune honte à être en conflit d’intérêts POURVU QU’ON SE RÉCUSE. Ce qui serait honteux, ce serait d’être en conflit d’intérêts et de continuer à exercer la fonction en question sans rien dire…

Le conflit d’intérêts n’est donc PAS L’ACTION de détourner un pouvoir, c’est LA SITUATION où L’INTÉRÊT PERSONNEL du décideur est CONTRAIRE À L’INTÉRÊT GÉNÉRAL de l’organisation au nom de laquelle il décide.

/ÉC]

CS : 5) Le faux exemple des jurys d’assises

Les jurys d’assises constituent pour les partisans du TAS une forme d’exemplification du fonctionnement potentiel du tirage au sort en politique, dont ils extrapolent justement leur vision déformée de la notion de conflit d’intérêts. En France, ils sont composés de citoyens désignés de façon aléatoire dans la population, afin de se prononcer sur les crimes les plus graves recensés par le code pénal. Ces jurys ne sont toutefois pas chargés d’édicter la loi, mais simplement de veiller à son application, d’en coordonner la lettre avec des faits bien précis, circonscrits dans le temps comme dans l’espace.

Le jury d’assises n’appartient pas à la même temporalité que l’action politique : ses yeux se tournent vers le passé, vérifient ce qui a eu lieu, quand l’action politique occupe ses mains à façonner l’avenir. [ÉC : la belle affaire… /ÉC] L’étendue de son sujet diffère également : des faits, un procès, un dossier judiciaire unique et particulier pour le jury d’assises, quand l’action politique concerne potentiellement chaque chose de ce monde. Pouvoir politique et pouvoir judiciaire n’ont donc en rien le même objet : l’un contrôle simplement l’application des lois tracées par le geste démiurgique de l’autre. Le politique doit être le lieu de l’auto-institution de la société, pour parler comme Castoriadis ; la justice quant à elle est une institution. C’est pourquoi on ne saurait comparer un juré, ni même un juge (qui soit dit en passant encadre strictement l’activité des jurés) avec un député.

À quoi bon ces distinctions ? Précisément parce qu’elles impactent profondément la question de la légitimité. On ne demande pas à un jury d’assises de porter une vision politique, de se situer dans le faire, dans la création. Mais simplement aux citoyens désignés à sa charge de se porter garants de ce que le politique a décidé en leur nom, en tant que membres de la société. /CS

[ÉC : Arguties… QUEL QUE SOIT LE DOMAINE D’ACTION, même vertueuse et même irréprochable, UNE PERSONNE EN CONFLIT D’INTÉRÊTS NE PEUT PAS ÊTRE JUSTE, ELLE N’EST PAS FIABLE (pour les autres), elle doit se récuser, ou l’être par une autorité. /ÉC]

CS : 6) Les choses et les mots

Les partisans du TAS pensent, et c’est l’un des point saillants de leur argumentaire, que celui-ci serait le seul à pouvoir composer une chambre « représentative » de la population réelle, donc légitime, dans la mesure où l’on y trouverait tant de membres des CSP qui cataloguent le monde professionnel, tant d’urbains, de ruraux, de trentenaires, de quadras, de quinquas, etc. /CS

[ÉC : Bon, vous êtes reparti sur le processus législatif… Je vous laisse, hein. À tout à l’heure. /ÉC]

CS : Or prétendre qu’un tel échantillon serait politiquement représentatif revient de fait à essentialiser des êtres humains d’après une qualité objective (objectivée, plutôt) particulière, froide, et bien souvent déterminée par le procès capitaliste. C’est réduire et déshumaniser. C’est nier la capacité de l’homo politicus à dépasser, néantiser les conditions sociales, à mettre à distance les déterminismes sociaux et s’émanciper des dominations structurelles dans la révolte et le collectif. Saisir un individu dans la passivité et l’anonymat pour le porter au pouvoir, tel un simple étant (inerte) réifié par sa collection dans les colonnes froides de la « représentativité sociologique », isolat sérialisé par la technique statistique, c’est enlever au vivre-ensemble ses visages pour s’en tenir à l’abstraction spécieuse des propriétés. « Le visage est cette réalité par excellence, où un être ne se présente pas par ses qualités », comme l’écrit Lévinas.

Assigner à la formulation de la loi des caractéristiques placides, des classifications qui en elles-mêmes recèlent de nombreuses formes de dominations symboliques, plutôt que l’adhésion à des discours publics et des visions du monde, c’est-à-dire à un processus de mise en branle de l’appareil intellectuel qui débouche sur la formation de convictions critiques, c’est tout simplement dénigrer la dignité politique de la conscience humaine, qui veut que chacun puisse se déterminer par rapport au dit, avec ses trucs et astuces comme avec ses vertus dialectiques et délibératives, et ait le pouvoir de choisir. C’est choisir le photographique au dialectique, le pétrifié au vivant. Et c’est tuer le logos dans la grande fête de l’insignifiance. /CS

[ÉC : Carrément ? /ÉC]

CS : Ainsi que pourrait bien représenter un échantillon de la population dont les membres sont absents de toutes formulations et revendications politiques ? Rien. Rien d’autre qu’un échantillon quelconque, saisi à un instant T. Le TAS convient peut-être pour extraire un cénacle fantomatique de gestionnaires, qui n’auraient rien d’autre à faire que de contrôler la bonne perpétuation de l’ordre existant d’où ils sont issus dans un geste tautologique, c’est-à-dire sans autre forme de justification que d’y être issus ; en aucun cas pour porter au pouvoir les dépositaires de la volonté générale dans ses diverses nuances et ses multiples velléités.

Imaginons en passant un système tel que la grande majorité de la population vive dans le bonheur et l’opulence, alors qu’une minorité subit de violentes formes d’exclusion. Nous satisferons-nous à bon compte des grandes vertus démocratiques de la « représentativité sociologique » ?

Le politique se réalise dans une transcendance de l’étant (inerte) par l’action, laquelle ne peut s’opérer qu’au niveau du discours communiqué. /CS

[ÉC : Ah ? /ÉC]

CS : 7) Mépris du peuple /CS

[ÉC : What ?! But look who’s talking !… /ÉC]

CS : Il est en outre étrange de porter aux nues les facultés délibératives du « peuple », disons des classes populaires, tout en lui niant celle de s’organiser politiquement pour prendre le pouvoir. /CS

[ÉC : Vous n’avez pas bien compris, je vais vous le dire autrement :

les 99% voudraient empêcher les 1% de s’organiser (entre eux les 1%) pour voler 100% du pouvoir. De cette façon, les 99% espèrent exercer (au moins un peu) plus le pouvoir… /ÉC]

CS : C’est un point de vue au mieux défaitiste, au pire méprisant. [ÉC : vous êtes sûr ? /ÉC] Puisqu’elles n’ont pas encore pris le pouvoir d’elles-mêmes, alors on les y mettra de force (c’est-à-dire indépendamment de leur propre action), de force par la loi des grands nombres et des pondérations algorithmiques. C’est dénier au peuple la faculté de se battre et de prendre le pouvoir, oublier l’histoire de ses combats et de ses victoires (notamment sur le droit de vote) et abjurer sa liberté politique. /CS

[ÉC : Inciter le peuple à s’entraîner tous les jours pour écrire lui-même sa constitution, pour cesser de démissionner devant les injonctions de ses maîtres « élus », devenir lui-même capable, par éducation populaire, d’instituer lui-même, en adulte libre, sa propre puissance et ses propre garanties contre la tyrannie, stimuler et favoriser des ateliers constituants populaires un peu partout dans le pays, « c’est dénier au peuple la faculté de se battre et de prendre le pouvoir, oublier l’histoire de ses combats et de ses victoires (notamment sur le droit de vote) et abjurer sa liberté politique » ??????

Dites, Clément, vous avez un petit problème de comprenette, on dirait, ou bien peut-être, plutôt oui, sur ce sujet précis vous n’avez peut-être pas très envie de comprendre, hmmm ? /ÉC]

CS : 8) La confusion de l’échantillon et de l’ensemble

Pour continuer sur la question de la représentativité, les partisans du TAS opèrent une mystification qui passe souvent inaperçue. Elle consiste à postuler que : échantillon extrait du peuple = peuple. C’est confondre un échantillon avec un ensemble. Le fait est qu’une infime minorité du peuple exercera le pouvoir ; sauf qu’elle ne sera plus reliée au reste du peuple par aucune médiation, de celle que représente le vote, qui est une autorisation donnée d’agir, une délégation momentanée, une licence arrimée à une origine solide, dont le siège se trouve dans la volonté de chaque citoyen. /CS

[ÉC : Ah ! Tiens ! Elle est bien bonne celle-là.

Eh bien, Clément, si vous êtes si chatouilleux avec cette honteuse mystification (vous avez bien raison), vous devriez rugir de rage et entrer en guerre avec nous contre cette autre mystification, autrement plus grave et bien plus durable, « mystification passant elle aussi inaperçue, et qui consiste à postuler que : échantillon « élu » extrait du peuple = peuple. C’est confondre un échantillon avec un ensemble » et « le fait est qu’une infime minorité du peuple, « élue », exercera le pouvoir »…

Haha ! Donc ça y est, vous nous rejoignez, pour écrire nous-mêmes notre constitution, sans plus jamais confondre (lamentablement, vous avez raison) un échantillon « élu » avec l’ensemble.

Elle est bonne, celle-là, je la ressortirai. /ÉC]

CS : Sur les 45 millions d’électeurs français, si l’on donne à l’Assemblée les moyens de légiférer correctement, avec le temps du débat et de la délibération nécessaire, si cette Assemblée regroupe environ 500 personnes, autant dire que la chance dans une vie humaine de participer aux affaires frôle le ridicule. Pour une Assemblée de 2000 personnes renouvelées tous les ans, on monte à peine à 0, 004% de chance d’être désigné, comme le souligne Tommy Lasserre. Dans ces conditions, personne ne se préparera, comme j’ai pu le lire ou l’entendre, à exercer le pouvoir. La majorité des gens n’aura même plus à se déplacer dans l’isoloir de temps à autre ; l’isolement politique sera total, achevé. /CS

[ÉC : mmm… et avec l’élection, c’est carrément 0,0000%. Donc, qualité de la démonstration = ?

Et le ratio dans chaque commune, il est le même ?…

Mais vous êtes à nouveau reparti sur le législatif… Tout se mélange, dans votre tête, décidément, c’est confus. /ÉC]

CS : Le tirage au sort n’est pas le propre de la démocratie ; mais plutôt de la stochocratie, du grec stokhastikos qui signifie « aléatoire ». Avec l’élection le grand nombre des citoyens ont, même si c’est de façon indirecte, le pouvoir d’agir en choisissant des représentants identifiés et des programmes. Ce ne serait plus le cas en stochocratie. /CS

[ÉC : Hum… /ÉC]

CS : Les zélotes de la stochocratie confondent le processus et l’objet du processus : si l’objet du vote est bel et bien de choisir l’orientation du pouvoir de façon authentique et équitable, c’est-à-dire d’un pouvoir réel et déterminé, alors les couches populaires se mobilisent. C’est notamment ce qui explique la variance de l’abstention d’un scrutin à l’autre.

Il faut examiner ici trois hypothèses :

  1. A) Les tirés au sorts sont extraits d’un panel de volontaires : alors la représentativité sociologique est brisée, se retrouvent des gens intéressés par le pouvoir (donc suspects), et en toute logique des gens plutôt dotés d’un haut capital culturel qui leur permet de maîtriser la chose politique,
  1. B) Les tirés au sort peuvent démissionner : mais comme n’y aura plus de structures partisanes à gauche pour former, éduquer politiquement et (quand elles s’y décident) promouvoir des militants des classes populaires, alors leur radiation politique sera sans doute encore plus importante que ce qu’elle n’est actuellement,
  1. C) Les tirés au sort ne peuvent démissionner : ils démissionneront dans l’hémicycle, peuplé pour une proportion certaine d’individus qui n’assument pas la charge ou ne désirent pas l’assumer (quelle qu’en soit la raison personnelle ou l’aliénation politique) : autant dire que la réduction de 500 à 250 sièges effectifs, c’est-à-dire des majorités à 125, limite rapidement la « loi des grands nombres » : une poignée de députés sans substance seront effectivement en position d’arbitre. /CS

[ÉC : Eh bien dites donc, vous n’êtes pas optimiste, vous, hein ?

Le fait que le tirage au sort ait très bien marché pendant 200 ans (carrément), ça ne vous donne pas envie de comprendre pourquoi et comment ? Vous n’êtes pas curieux, finalement, hein. /ÉC]

CS : 9) Brèves incohérences d’un système mixte

Parfois les pro-TAS soutiennent un système bicaméral, avec une chambre élue et l’autre tirée au sort – un peu d’ailleurs comme si un principe discutable le devenait moins adjoint à un principe différent, en l’occurrence frontalement opposé (cette vieille idée du juste milieu, de la bonne dose). Admettons.

Mais dans ce cas laquelle des deux tranchera en dernier ressort ? Les deux chambres ou collèges seront-ils dotés d’un pouvoir de veto ? En réalité cela revient à retomber dans les mêmes problèmes de légitimité ; cette mixité ne change rien au caractère antipolitique du TAS, qu’on le combine avec tous les éléments que l’on veut – sauf si cette combinaison revient à lui ôter tout pouvoir réel, auquel cas il redeviendrait un projet marginal et nous perdons notre temps à en discuter. Même problème en cas d’une assemblée mixte. Les désignés par le sort souffriraient toujours d’un déficit de légitimité, auprès d’une population qui ne les a pas choisis sans doute, auprès des élus présents et de leurs électeurs certainement.

En réalité, un pouvoir politique concernant un même objet (ici l’écriture de la loi) ne saurait avoir plusieurs sources distinctes. Concrètement, des législateurs ne procédant pas de la même source ne seraient pas à égalité d’autorité : si bien que le pouvoir risquerait bientôt de s’effondrer sur lui-même, victime d’un déséquilibre interne, figeant du même coup l’ensemble du système politique gravitant autour de lui. /CS

[ÉC : Vous vous obstinez sur le tirage au sort le plus discutable (en instruisant à charge, et oubliant d’évoquer toutes les réfutations de ces objections, d’ailleurs), celui du corps législatif, mais on vous voit faire. Et nous, on sait bien que le tirage au sort qui compte le plus, ce n’est PAS celui sur lequel vous nous épuisez (il est super tard, là, quand même…).

Alors on commence à se demander si on ne va pas vous laisser là, à discuter tout seul (ou avec vos amis qui sont d’accord pour ne pas être d’accord avec le tirage au sort) d’un sujet qu’il n’est pas temps de creuser autant. /ÉC]

CS : 10) Délégitimation de l’opposition politique

Si l’échantillon du peuple se confond avec le peuple, quid de l’opposition politique ? À quoi bon contester les lois et en proposer de nouvelles ? Le sort est le tonneau des danaïdes de la politique. Il dissoudra toute forme de coalition. Les contestataires s’adresseront à des spectres tenant leur légitimité de la brume indistincte du hasard, à quelque chose qui échappe à l’immanence du fait social, à son ancrage proprement politique, à son caractère temporel. Car où donc sera la prise pour accrocher une opposition ? Comment contester le pragmatisme absolu, vissé dans les reliefs désincarnés d’un échantillon statistique ? Au nom de quoi ? Du nombre mobilisé ? Impossible puisque la rationalité stochocratique consiste précisément à discréditer le nombre coalisé (car coupable de conflit d’intérêts). Nous redeviendrons ainsi de simples sujets plutôt que des citoyens en puissance, les sujets d’un régime obscur, proprement kafkaïen.

11) Les choisis et les meilleurs

On entend souvent dire dans la bouche des partisans du sort que l’élection est par essence le dispositif de l’aristocratie. Car il s’agirait du règne « des meilleurs. » Il s’agit là d’un sortilège analytique, d’un abus de langage, d’un glissement conceptuel.

[ÉC : Ah oui ?/ÉC]

CS : L’élection sélectionne les choisis, pas les meilleurs. /CS [ÉC : donc les pires, bien sûr, dans l’esprit des électeurs… vous voulez rire, je présume. Non mais je rêve ? Vous êtes en train de vous prévaloir de l’échec (lamentable) de l’élection de maîtres (qui, au lieu de mettre au pouvoir —comme promis— les meilleurs, nous colle toujours les pires des pires, la crème de la crème des menteurs et des voleurs), vous vous servez de cet échec, donc, pour nous « démontrer » que, vous voyez bien, l’élection n’est pas aristocratique ?… Oh, mais on tient là, je crois, un spécimen de mauvaise foi chimiquement pure, c’est assez rare… /ÉC]

CS : Il n’est qu’à voir les présidents récents de la Ve pour s’en convaincre. La sélection des meilleurs reposerait sur des critères bien précis, objectivables, dans une logique d’examen ; alors que l’élection fait au contraire appel à la diversité des subjectivités. Le seul critère de l’élu, c’est d’être choisi. Et les déterminants du vote sont pluriels, combinent des éléments d’admiration et de rejet, un jeu de reconnaissance où la part humaine et affective joue aussi un grand rôle. L’élu n’est pas forcément le plus apte à gouverner ou à défendre une vision du monde ; il est juste élu, il a rassemblé sur sa voix le plus grand nombre de votes, mélange de votes de conviction et de votes par défaut./CS

[ÉC : Eh bien, il faut s’en donner, du mal, pour arriver à donner l’impression que l’élection n’est pas aristocratique, alors qu’elle l’est par construction, par définition… Vous êtes un type courageux, Clément, un guerrier du verbe. /ÉC]

CS : Que les partis dominants sélectionnent leurs cadres dans les promotions de l’ENA, qu’ils soient touchés par une surreprésentation de la classe dominante dont ils défendent les intérêts n’a rien à voir avec la logique du vote. Elle n’est que l’ultime volet de la légitimation d’une domination matérielle et symbolique qui trouve ses sources dans la confiscation par un petit nombre des modalités notamment scolaires d’acquisition du mérite permettant de créer et reproduire l’ « élite », qui met tout en œuvre pour garder la main sur le pouvoir politique, pris comme un artefact parmi d’autres pour servir ses intérêts de classe.

Et quand bien même l’élection donnerait la prime aux « meilleurs » : il faudrait prouver que l’aspiration majoritaire de la société à élire ceux qui sont les plus admirés est illégitime et anti-démocratique. /CS

[ÉC : Eh bien, comment dire ? Il se fait, voyez-vous, que l’aristocratie, ce n’est PAS la démocratie, ce sont des régimes, finalement, assez… différents. Et si une procédure est typiquement aristocratique (l’élection de maîtres, supérieurs), et qu’une autre est typiquement démocratique (le tirage au sort de serviteurs, non supérieurs), il est assez incohérent (sauf si on a une mauvaise intention, très cohérente, derrière la tête) d’inverser les règles de désignation des acteurs. /ÉC]

CS : En outre l’aristocratie désigne une caste supérieure (aristoi) dont le pouvoir (principalement héréditaire) [ÉC : pas du tout, la transmission héréditaire des privilèges aristocratiques est une dégénérescence, un dévoiement, une inversion de sens, une tromperie. /ÉC] n’est pas justement pas fondé sur le mérite. C’est toute la différence entre une aristocratie et une république. /CS

[ÉC : Bah ! /ÉC]

CS : 12) La diabolisation du pouvoir

Un autre lieu commun des partisans du TAS consiste donc, on l’aura compris, à arguer que l’élan vers le pouvoir, la poursuite d’un conatus (puissance de persévérer dans son être) à la fois individuel et collectif, la mise en mouvement de la puissance d’agir, serait négative ou nuisible, source de domination. C’est déjà confondre pouvoir et domination, le premier relevant de la capacité collective à habiter et transformer le monde dans lequel nous vivons, le second à empêcher toute capacité d’action chez l’autre. Mais c’est surtout entretenir une défiance mortifère envers les passionnés de la chose politique, ceux qui ont un souci de l’être collectif du monde tel qu’ils veuillent le transformer, le tenir à bout de bras, le toucher des doigts. Ceux-là seraient des tyrans en puissance.

Ce réflexe délétère relève quand y réfléchit de la pétition de principe. Je pense qu’il y a tout autant à craindre de ceux qui ne sont pas familiers du pouvoir et qui, goûtant l’ivresse de la puissance d’un seul coup, seraient peu enclins à y adjoindre la moindre modération. Quant à la banalité du mal politique, celle que l’on trouve chez les hommes ordinaires, Hannah Arendt a déjà, je crois, eu l’occasion d’en faire une saisissante démonstration (cf La banalité du mal). /CS

[ÉC : vous avez toute la légitimité pour en penser tout ce que vous voulez, naturellement, mais de toute façon, ce n’est pas à vous (ni à moi) de décider. Seul le peuple est légitime pour choisir, LUI-MÊME, le processus constituant qui lui agrée.

Et votre peur de l’homme ordinaire (de qui vous avez lu « une saisissante démonstration de la banalité du mal ») (et pas chez les « élus », la banalité du mal, non non, on n’a jamais vu ça), votre peur de l’homme ordinaire, donc, ressemble à de la démophobie.
Vous avez le droit, notez : on n’est pas obligé d’être démocrate… /ÉC]

CS : Le but d’une démocratie n’est pas de se méfier des « hommes de pouvoir » [ÉC : Ah ? /ÉC] mais plutôt de faire en sorte que chacun devienne lui-même « un homme de pouvoir ». /CS

[ÉC : Ah bon ?! « Chacun » ?! À la bonne heure ! Eh bien, vous allez donc nous rejoindre pour défendre le tirage au sort, puisque le tirage au sort est incontestablement l’outil idéal pour garantir et alimenter une bonne rotation des charges, de façon équitable et incorruptible. Chouette ! On va faire du bon boulot ensemble. /ÉC]

CS : Elle n’est par ailleurs pas supposée se fonder sur d’hypothétiques calculs de moralité, comme si l’être humain était ontologiquement bon ou mauvais ; mais se doter d’un jeu institutionnel au sein duquel les élus aient intérêt à s’aligner sur l’intérêt général et la probité, qu’il s’agisse d’anges ou de démons.

Et puis soyons prudents. À harceler mécaniquement le pouvoir, on obtient l’impuissance générale. Le meilleur moyen d’obtenir la domination, c’est d’entraver le pouvoir collectif – cette chose fragile – dès qu’il se manifeste. /CS

[ÉC : C’est vrai, mais en partant de là où on est (point de vue « harcèlement des pouvoirs »), on a de la marge…

Ah oui ! C’est vrai, le péril totalitaire… ne pas oublier le péril totalitaire, tapi dans l’ombre du tirage au sort… /ÉC]

CS : 13) Exemples manqués

Les stochocrates avancent souvent quelques exemples pour démontrer un infléchissement de l’Histoire vers le TAS. La Colombie britannique, en 2004 confia la réforme de sa loi électorale à un échantillon arbitraire de 160 personnes. Las, son travail fut rejeté par référendum. Même chose pour l’Ontario ou les Pays-Bas, en 2006.

En fait, aucun pouvoir tiré au sort dans l’époque récente n’a pu exercer une quelconque influence concrète sur la société politique. Pourquoi ? /CS

[ÉC : peut-être du fait des résistances oligarchiques obstinées comme la vôtre ?…. /ÉC]

CS : Sans doute parce qu’avant de regarder le texte proposé, les citoyens regardent qui s’avance devant eux et de quel droit. Force est de constater qu’un groupe tiré au sort est bien malvenu de prétendre imposer des lois, une constitution, au reste de la société. Parce que les sociétés capitalistes sont traversées d’antagonismes sociaux violents, qu’il ne suffit pas de décréter pour créer de l’adhésion immédiate à la loi ; il faut au contraire constamment passer par la médiation des rapports de force concrets qui structurent l’univers social. Tout le monde sait qu’il ne suffit pas d’être porté au cœur officiel du pouvoir pour gouverner effectivement. Les choses sont un peu plus compliquées que cela. Il faut convaincre constamment. Les stochocrates pensent peut-être pouvoir s’épargner cet exercice : c’est une chimère. D’ailleurs quelle serait la nature d’un régime où il n’est plus guère nécessaire de convaincre le grand nombre ? /CS

[ÉC : En fait, vous êtes un démophobe pur jus, non ?

Et vous nous faites dire des choses qu’on ne dit pas. /ÉC]

CS : Et je ne résiste pas au plaisir de citer cet argument de Sintomer, pourtant l’un des grands thuriféraires du TAS, mais qui s’en révèle ici le meilleur détracteur : « Comment les mini-publics pourraient-ils avoir de réelles incidences sur le monde ? Les citoyens tirés au sort sont désencastrés de leurs liens sociaux préalables et sont mis artificiellement en présence. Tant que leur convocation dépend seulement du bon vouloir des autorités publiques, il est improbable qu’ils puissent subvertir vraiment les structures de pouvoir. Pour imposer des transformations positives dans un monde où les résistances structurelles des intérêts dominants sont énormes, l’appel à l’indignation et à une levée en masse contre les injustices et les périls qui menacent la planète n’est-il pas plus efficace que les discussions raisonnables en comités restreints ?»

Ça c’est beau : un oligarque (en formation) qui se prévaut de sa propre turpitude (enfin, de celle de ses maîtres) : « les tirés au sort n’arrivent à rien, voyez-vous, parce que le système de domination ploutocratique est tellement bien verrouillé par les voleurs de pouvoir qu’il ne reste pas la moindre petite lucarne pour changer les choses… Alors vous voyez bien que le tirage au sort est une chimère… Renoncez, mon vieux, renoncez… »

Punaise, ça, c’est l’art de dominer. /ÉC]

CS : À quoi nous répondrons cependant que l’indignation ne suffit pas et que les masses levées doivent prendre garde à « ne pas tomber amoureuses d’elles-mêmes », selon le mot de Zizek adressé aux manifestants d’Occupy Wall Street, mais consentir à un certain degré d’organisation, c’est-à-dire d’institutionnalisation, afin de trouver un débouché politique. /CS

[ÉC : Et les « élus » ? Est-ce qu’ils doivent « prendre garde, eux aussi, à ne pas tomber amoureux d’eux-mêmes » ?…

Allez dites-nous, Clément… On a hâte de savoir, nous.

Vous êtes un sacré numéro, vous, hein ?/ÉC]

CS : 14) Le miroir du néolibéralisme

Paradoxalement, le TAS semble correspondre en tous points au stade achevé du néolibéralisme. Il en est la réponse politique au lieu d’en être la condamnation. /CS

[ÉC : Bon, j’ai répondu là-haut à cette énormité ; je n’y reviens pas. Tout ça est trop long. /ÉC]

CS : Le néolibéralisme travaille chaque jour à faire de nous des atomes économiques, les particules d’un grand liquide dissolvant toutes les appartenances, toutes les solidarités politiques, toutes les structures collectives. Une réponse intermédiaire au néolibéralisme réside, ainsi que le souligne David Harvey, dans la prolifération des associations civiles, c’est-à-dire dans la division et la spécialisation de la lutte politique au détriment des partis qui portent une vision intégrale du monde. Dans la même veine, le TAS prend acte du fait que les grandes structures collectives sont affaiblies, émiettées, effondrées par l’individualisme contemporain, que la société se divise en alvéoles éphémères par la faute du poids croissant du capital dans la juridiction quotidienne. Qu’afficher des opinions politiques et se battre pour elles paraît archaïque, soit qu’on n’en ait plus les moyens, soit qu’on pense que le pouvoir politique n’a plus de prise face à la souveraineté du capital, soit que l’on trouve ce genre de choses frivoles à l’âge de « l’entertainment » généralisé. Devant un tel paysage, le TAS semble alors la réponse adéquate : puisque la société ressemble à un grand tas de poussière, il est légitime d’en piocher ici et là les grains. En effet, ce serait tout à fait illustratif de la pente sur laquelle nous disparaissons, nous, citoyens et partisans. Une ode au replié. Car empêcher ceux qui se présentent, c’est en effet donner une prime à l’effacement.

Sauf que je ne me résous ni à cette société, ni à cette pente funeste. /CS

[ÉC : c’est vrai que c’est beaucoup moins funeste et beaucoup plus prometteur de continuer comme avant…

80% des gens se méfient des politiciens de métier.

Ce n’est pas sans raison. /ÉC]

CS : Quelques pistes pour un renouveau démocratique /CS

[ÉC : Oh ben, ça, c’est un beau titre… /ÉC]

CS : Le diable est dans les détails et il existe de nombreuses manières de reconstruire un système électif de telle sorte qu’il rende le pouvoir aux classes populaires et se mette au service de l’intérêt général. Le référendum révocatoire permet de contrôler l’élu : sous son joug, le mandataire ne jouera plus le jeu des promesses intenables et des trahisons. /CS

[ÉC : Sauf que vous omettez l’essentiel, vous savez, ce truc dont vous ne voulez pas parler sérieusement, depuis 30 pages : AUCUN ÉLU N’INSTITUERA LUI-MÊME (À CAUSE DU CONFLIT D’INTÉRÊTS) LE RÉFÉRENDUM RÉVOCATOIRE QUI PERMETTRAIT DE LE VIRER À TOUT MOMENT.

Et donc, en annonçant le RIC comme vous le faites ici, tout en refusant d’en examiner la plus importante et la plus évidente condition d’institution (garantir que les constituants n’aient PAS un intérêt personnel qui les pousse à ce que ne soit PAS institué le RIC), vous vous comportez comme un escroc, vous promettez sans avoir du tout les moyens de tenir votre promesse.

Je ne pense pas que vous soyez un escroc, parce que je pense que vous ne faites pas ça sciemment, mais tout se passe comme si vous l’étiez. Vous devriez y réfléchir. /ÉC]

CS : La proportionnelle intégrale /CS [ÉC : c’est-à-dire la plus oligarchique des versions de la procédure aristocratique de base qu’est l’élection de maîtres… La proportionnelle donne, cette fois, ABSOLUMENT TOUT le pouvoir aux partis : plus aucun individu ne peut se présenter seul aux suffrages, même à petite échelle… Là, c’est le pompon. C’est extravagant de présenter ce truc comme un progrès démocratique… Extravagant. /ÉC] CS : donne une représentation plus fidèle des diverses nuances de la volonté générale et n’interdit pas à des collectifs citoyens d’exercer des mandats.

Un financement public donné à égalité à chaque formation en concurrence pour le suffrage, couplé à un strict respect de l’égalité (en quantité et en horaires d’expositions) des temps de parole dans les médias verticaux (ainsi qu’une réglementation brutale écartant le grand capital de la propriété médiatique) ferait rapidement voler en éclat le verrou du bipartisme. Et le non-cumul des mandats, couplé avec un statut de l’élu, déprofessionnaliserait la politique, limitant les conflits d’intérêts potentiels. Quant au vote obligatoire avec reconnaissance du vote blanc, il ramènerait sans doute vers le politique dilettantes et abstentionnistes. /CS

[ÉC : Bavardages sans aucun avenir tant que ce sont des « élus » qui écriront la constitution : DES « ÉLUS » N’INSTITUERONT JAMAIS TOUT ÇA, POUR LA MÊME RAISON QU’ILS NE L’ONT JAMAIS FAIT : À CAUSE DE LEUR INTÉRÊT PERSONNEL.

Et vous–même, comme eux, refusez d’y remédier. Aucune surprise, notez bien : du point de vue d’un peuple auto-éduqué, ce n’est pas à vous de décider tout ça.

Vous avez montré pendant 200 ans votre inaptitude à le faire, c’est un certain ordre des choses, et il faut que ça cesse. /ÉC]

CS : Il faudra également renouveler le fonctionnement des partis autant que faire se peut (même si cela reste une prérogative des partis eux-mêmes)./CS

[ÉC : c’est cela, oui… /ÉC]

CS : Enfin, il est tout à fait possible d’introduire des mécanismes de démocratie directe, référendum d’initiative populaire, pétition législative (si une proposition de loi reçoit tant de signatures, elle est automatiquement soumise à référendum), etc. /CS

[ÉC : JAMAIS des « élus » n’institueront ça honnêtement, JAMAIS.

Si vous éludez la question centrale de la qualité du processus constituant, vous nous enfumez. /ÉC]

CS : Il est évident cependant qu’une repolitisation massive de la société passe par une modification profonde de l’infrastructure économique : réduction drastique du temps de travail afin de ramener les classes populaires vers les affaires de la cité, hausse draconienne des moyens de l’Éducation nationale afin de réparer la séparation culturelle, source de toutes les dominations, entre travail manuel et travail intellectuel – ce qui implique en passant de se réapproprier le pouvoir monétaire et bancaire – autant de tâches qui concernent une Constituante à même de sanctuariser des biens communs et de bouleverser la hiérarchie des droits. Il y a donc beaucoup à faire et cette discussion sur le TAS, si elle est intéressante et légitime, ne doit pas être la polarisation principale du débat politique actuel ou de la campagne pour une 6ème République. Ce serait passer à côté de l’essentiel des enjeux que le capitalisme contemporain pose à la gauche comme au peuple.

Pour ma part, quoi qu’il en soit de l’état de la partie, je ne me résoudrai jamais à ne pas avoir le choix. Et je ne me résoudrai donc jamais à me soumettre à des lois qui ne procèdent pas de la souveraineté populaire, c’est-à-dire de la volonté de mes concitoyens – et cela quand bien même cette volonté divergerait de la mienne – sans avoir l’impression de céder à la tyrannie. Sur ce point je rejoins Hegel : le progrès consiste à réduire partout la part de l’arbitraire. /CS

[ÉC : Vous avez bien raison, tiens :

Ni Dieu, ni Maîtres

Élection, piège à cons.

/ÉC]

CS : Clément Sénéchal /CS

[ÉC : Étienne Chouard /ÉC]

CS : * PS : d’ailleurs, si l’on suit le raisonnement des pro-TAS qui consiste à dire qu’un élu est ontologiquement dans une position de conflit d’intérêts, on peut alors se demander comment ils pensent pouvoir imposer leur dispositif. Sauf à en passer par les armes, une Constituante ne sera convoquée que par la volonté d’un élu. S’il est élu, il voudra donc suivant leur logique que la Constituante soit peuplée d’élus. Peuplée d’élus, cette Constituante rejettera le TAS. Et ainsi de suite… Où l’on voit les limites de ce postulat réducteur, c’est que toutes les expériences récentes menées sur le TAS l’ont bien été du fait de la décision de dirigeants – qui ont donc consenti à perdre momentanément leur pouvoir, et pris le risque de le perdre définitivement.

PPS : Démonter les mythes fondateurs : la fable athénienne

Le mythe de la démocratie athénienne sert bien souvent de justification historique aux partisans du TAS : sorte d’épiphanie démocratique, telle qu’attestée d’ailleurs dans les livres par Platon, Aristote ou Montesquieu. La démocratie serait alors née avec les réformes de Clysthène, qui en plus de réorganiser l’espace civique en fonction de la répartition territoriale plutôt que de la répartition des richesses, retint le tirage au sort comme mode de désignation à certains organes politiques de la cité : la Boulè (ou conseil des Cinq-Cents), chargée de proposer les lois ensuite votées par l’Ecclésia (parlement ouvert à tous les citoyens), ou l’Héliée, sorte de tribunal populaire chargé de rendre justice.

Sauf que l’idéal démocratique athénien souffre tout de même de quelques faiblesses notoires, qu’on s’étonne de devoir rappeler. [ÉC : on sait par cœur tout ce que vous allez dire… /ÉC] D’abord, il semble qu’environ 6000 citoyens seulement sur les 40 000 que compte la Grèce antique se rendent effectivement à l’Ecclésia – et beaucoup moins si l’on en croit Thucydide. Un absentéisme chronique que ne manquait d’ailleurs pas de moquer Aristophane. Je résisterai à la tentation de comparer ce taux de participation (15% au mieux) à celui que l’on trouve aujourd’hui en France (79,48 % de participation au second tour de la présidentielle – la mère de toutes les batailles en Ve République – en 2012) – même si finalement ce serait jouer le même jeu que ceux qui justifient le TAS en ayant recours à un modèle plus qu’anachronique. /CS

[ÉC : Personne ne cherche de modèle (sauf vous, peut-être).

Par contre, les germes nous intéressent./ÉC]

CS : En outre, il semble que la réalité du pouvoir ait peu à peu été transférée des archontes et aux stratèges, qui eux étaient bel et bien élus.

Mais le plus grave réside plus simplement dans le fait que les femmes, les esclaves et les métèques étaient exclus de la citoyenneté, ce qui n’est pas un point secondaire, loin de là. [ÉC : non ? Sans blague ? /ÉC] D’abord parce que l’on s’aperçoit que seuls 40 000 êtres humains avaient des droits politiques – droit de cité (et des droits tout court si l’on se réfère à la situation des esclaves) – sur environ 350 000 habitants. Sacré déséquilibre. Les esclaves étaient en effet soumis à la législation privée, domestique, de chaque citoyen. La production sociale – la reproduction matérielle de la société – était donc assurée par des êtres humains sans droits, réduits au rang de marchandise absolue, pendant que ces bons messieurs vaquaient aux délices de la cité toute la journée (quand ils n’étaient pas noyés dans une oisiveté voluptueuse). L’intérêt populaire n’avait donc pas de voie politique pour s’exprimer. Tout était en ordre pour empêcher que le peuple, le prolétariat (le mot n’existait évidemment pas à l’époque), ne s’organise et ne se constitue en tant que peuple ; la partie matérielle de la société, celle qui concentre la réalité des rapports de force sociaux, était tout simplement tenue dans l’ombre et le silence. Simplement, on se tirait au sort entre privilégiés, entre ceux qui ont du temps, des ressources, du prestige ; et les esclaves assuraient le nettoyage miraculeux des écuries d’Augias. [ÉC : ouah, vous êtes trop fort, vous alors. Et au 19e, c’était pas pareil, la condition ouvrière sous régime « républicain » avec « suffrage universel », partis et tout ?… Ah si ? Ah bon. Ah ben alors ?… /ÉC]

CS : Mais dès lors qu’on intègre les travailleurs au périmètre de la citoyenneté dans un régime capitaliste structuré par les contradictions de classe, c’est-à-dire dans le périmètre collectif du pouvoir politique, il est bien évident que la question démocratique change du tout au tout, notamment parce qu’elle englobe alors la réalité de la lutte des classes./CS

[ÉC : Ah ben c’est sûr que ça change du tout au tout… c’est pas aujourd’hui qu’il y aurait des esclaves un peu partout, hein ?/ÉC]

CS : Athènes était tout sauf une démocratie. [ÉC : voilà… c’est ça, voilà. Comment dire… /ÉC] C’était un régime où dominaient l’inégalité et l’arbitraire, l’un et l’autre entretenant un rapport consubstantiel. /CS

[ÉC : ben oui, mais, ce n’était peut-être pas des traits spécifiques à Athènes, n’est-ce pas ? Et donc, alors, pas imputable à la démocratie (en bonne logique). Enfin, nous, ça fait dix ans qu’on bosse la question, et tout compte fait, non, vraiment, on n’a pas peur : on sait qu’on n’est ni esclavagistes, ni phallocrates, ni xénophobes 🙂 mais qu’on est par contre intéressés par certaines formidables vieilles techniques de vivre-ensemble —de pratique du Politique, au sens noble, c’est-à-dire très partagé— du terme) et de contrôle des pouvoirs, que les Athéniens ont testées et améliorées pendant très longtemps. /ÉC]

CS : Heureusement, depuis Platon et Aristote [ÉC : deux grands défenseurs de la démocratie, comme chacun sait. 🙂 /ÉC], c’est-à-dire depuis la première victoire culturelle de la philosophie idéaliste [ÉC : idéalisme qui fut une racine théorique importante des grandes églises, sauf erreur, avec ses arrière-mondes et ses invitations et intimidations administrées aux 99%, déjà, pour qu’ils acceptent docilement le travail et la souffrance ici-bas : résignation et obéissance à tous les étages, pour ceux qui ne sont pas « élus » bien sûr. Ça vous plaît, l’idéalisme de Platon ? Chacun son truc. /ÉC], Marx et d’autres sont passés par là, faisant entrer la question du travail, de l’exploitation et de l’aliénation dans le discours critique et les combats politiques. Il faut donc s’étonner qu’à gauche on puisse encore mobiliser cette vieille mythologie pour fonder les Icaries d’aujourd’hui… /CS

[ÉC : Platon comme penseur de la démocratie, vous êtes en pleine forme, Clément 🙂 Chapeau, le guerrier du verbe : capable de tout mettre à l’envers en deux coups de cuiller à pot, c’est fortiche.

Bon, eh bien, salut à tous. Il est 4 h du mat, je vais me coucher.

Étienne.

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/index.php

  • Pour travailler le choix de société « tirage au sort vs élection » :

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/tirage_au_sort.php

  • Toutes les vidéos autour d’un projet de processus constituant (vraiment) populaire :

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/tous_les_resumes.php

L’adresse de ce document : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/E_Chouard_a_C_Senechal_TAS_8_oct_2014.pdf

/ÉC]

Un film de synthèse sur l’exigence démocratique populaire qui monte dans le pays : « J’ai pas voté »

https://www.facebook.com/jaipasvote

Il y a quelques années, pour la préparation de ce film, une équipe de jeunes gens a réuni (à Paris) et filmé les trois personnes qui, à ma connaissance, travaillent et défendent le plus -en France- le tirage au sort en politique : Yves Sintomer, Jacques Testart et moi. Formidable moment, vous imaginez comme j’étais content.

Nous nous sommes rencontrés à Paris, et ce fut une bien intéressante conversation à trois.

Le film ci-dessus, que je trouve très bien fait (et qui comporte des passages très convaincants et originaux, que des gentils virus isoleront sans doute dans petites vidéos séparées), utilise quelques (petits) fragments de cet entretien parisien.

Dans ce film, très riche en idées dissidentes (il faudrait en rédiger un plan détaillé, sans doute, pour nous aider à fixer ces idées), les interventions de Loïc Blondiaux sont utiles, à la fois modérées et incisives ; et les passages avec Bernard Manin sont émouvants (Manin qui, avec son formidable bouquin « Principes du gouvernement représentatif », a changé la vie de beaucoup de gens).

L’équipe des réalisateurs est en train de bosser sur le film complet de la rencontre Sintomer-Testart-Chouard. J’ai particulièrement hâte de voir cette vidéo-là.

[Edit 12 sept 2014 :
Une bande de gentils virus dévoués et courageux vient de finir le plan détaillé de ce film. Quel boulot ! Merci à eux, vraiment.

http://wiki.gentilsvirus.org/index.php/Plan_d%C3%A9taill%C3%A9_du_film_%22j%27ai_pas_vot%C3%A9%22

Sommaire

1 Première partie
1.1 Intro: témoignages et réflexions diverses sur le vote – Voter ou pas ? – Le vote est-il faire un choix ? – Que signifie : ne pas voter ?
1.2 Le vote et les élites
1.2.1 Le vote est le sacre de l’élite (Loïc Blondiaux)
1.2.2 L’élection crée une défiance des citoyens, une démocratie qui va mal (Blondiaux)
1.2.3 Servitude et alignement des gouvernements aux forces de pouvoir ( Kempf, Blondiaux, Aurouet)
1.3 Causes de l’abstention
1.3.1 Débats de fond anéantis, thèmes de campagne immuables, promesses non tenues ( Blondiaux)
1.3.2 Taux d’abstention niés
1.3.3 Politisation des abstentionnistes, choix réduit entre les partis gouvernementaux et les partis protestataires ou extrêmes (Jouary, Aurouet, Brunel)
1.4 Montée des extrêmes
1.4.1 Stratégie de séduction de l’électorat (Liogier)
1.4.2 Thèmes de campagne modernes, dé-diabolisation pour espérer prendre le pouvoir (Liogier)
1.5 Pouvoir du peuple, référendums
1.5.1 Le référendum en tant que leurre du pouvoir du peuple (Jouary)
1.5.2 illusion démocratique du référendum sur la constitution européenne
1.5.3 Pas de loi légitime sans l’appropriation implicite ou explicite du peuple (Jouary)
1.6 Origine et buts de la démocratie des Athéniens au 5ème siècle avant JC
1.7 Mais la démocratie actuelle ?
1.7.1 Le régime représentatif ôtant le pouvoir du peuple n’est pas une démocratie (Jouary, Aurouet)
1.7.2 La démocratie représentative a constitué une alternative entre démocratie et monarchie (Blondiaux, Jouary)
1.7.3 La démocratie représentative, régime combinant des incompatibles : légitimité du pouvoir au peuple mais non décision ou gouvernement par le peuple. (Blondiaux)
2 Deuxième partie
2.1 Révolution et mise en place d’une démocratie bourgeoise : 1789
2.1.1 Origine de la révolution française
2.1.2 Processus de substitution et d’identification entre souveraineté populaire et représentation (Blondiaux, Jouary)
2.1.3 La révolution française – Sieyes contre Rousseau
2.1.4 Le vote en tant qu’élément démocratique du gouvernement, perçu comme une perte de souveraineté (Blondiaux, Jouary)
2.2 L’oligarchie – vote, conservatisme, corruption par l’argent contre l’égalité et la liberté –
2.2.1 Fondement de la légitimité du vote
2.2.2 Éducation au vote et incitation
2.2.3 Droit de vote une conquête ? Et pourtant… (Badiou)
2.2.4 Système oligarchique et conservatisme
2.2.5 Argent corrupteur des démocraties
2.3 Aristocratie élective et peuple incompétent (Manin)
2.4 Les représentants politiques – une classe isolée et un peuple oublié –
2.4.1 Non représentativité réelle du peuple au sein des représentants politiques (Manin)
2.4.2 Peuple oublié et mal informé (Blondiaux)
2.5 La politique une profession ?
2.5.1 Une formation souvent unique
2.5.2 Cumul des mandats et professionnalisation (Jouary)
2.5.3 Oligarchie financière
2.6 Le tirage au sort (Sintomer)
3 Troisième partie
3.1 Conférence de Citoyens
3.2 Épilogue (Sintomer, Testart) – utilité et mise en pratique du tirage au sort

Source et détails : http://wiki.gentilsvirus.org/index.php/Plan_d%C3%A9taill%C3%A9_du_film_%22j%27ai_pas_vot%C3%A9%22

Étienne.]

Au hasard, citoyens !

Merci aux étudiants, et merci à Judith, qui ont préparé filmé et monté ce bel outil de contagion.

Ces ateliers ont été organisés par Les Citoyens Constituants et les virus qui veulent sont les bienvenus pour les aider à en organiser d’autres et faire de l’éducation populaire.

C’est émouvant de voir tous ces humains, souvent très jeunes , qui planchent en atelier, bien concentrés sur l’essentiel, bon sang que c’est beau ! Ah il est bien, ce film, merci !

Comment fonctionnerait une vraie democratie

18 avril 2014, à Bruxelles : échange avec David Van Reybrouck, sur les mécanismes démocratiques dignes de ce nom

Je vous ai parlé plusieurs fois ( et ) d’un auteur remarquable, David Van Reybrouck, à la fois pour son dernier livre « Contre les élections », qui défend l’idée du tirage au sort en politique, et pour son livre précédent « Congo – Une histoire », qui raconte avec des mots formidables une histoire importante, une histoire non étrangère car elle concerne directement notre avenir immédiat (nous sommes aujourd’hui dans les griffes des mêmes monstres hors contrôle qui ont rançonné le Congo).

Je vais avoir la chance de le rencontrer bientôt, à Bruxelles :

L’annonce Facebook :
https://www.facebook.com/events/1400696756869018/

J’espère que, au-delà de ce qui nous rassemble (critique de l’élection et défense du tirage au sort), nous aurons le temps de creuser ensemble 1) l’idée de la réappropriation populaire du processus constituant et 2) les différents usages imaginables du tirage au sort en politique : j’aimerais interroger David sur ce qu’il pense d’une (ou plusieurs) Assemblée(s) constituante(s) tirée(s) au sort ; serait-il prêt à y voir une condition première (causale) d’institution du tirage au sort ailleurs en politique ? Autrement dit, et au contraire, lui paraît-il possible qu’une assemblée constituante élue parmi des professionnels de la politique soit un jour capable de vouloir l’institution du tirage au sort en politique ?

Et bien d’autres questions centrales.

J’ai hâte d’y être.

Étienne.

Un million de vues pour une conférence avec Myret sur le coup d’État mondial des banques contre les peuples… On en fait une autre ?

On arrive à un million de vues (avec plein de copies) pour cette formidable conférence avec Myret :

Les organisateurs ont interrogé Myret pour réfléchir à une prochaine rencontre :

Myret et moi, on est tout contents de nous revoir enfin 🙂
Donc ça va se faire.

Moi, j’aimerais bien revenir sur notre désaccord à propos des politiques keynésiennes (relancer la demande — et tout le reste — par des dépenses publiques de l’État en grands travaux)  :  si je l’ai bien comprise, Myret pense que ça n’a jamais marché, alors que je pense qu’il n’y a que ça qui peut marcher : ça nous fait un bon point de départ pour discuter 🙂

Et puis, dans sa nouvelle vidéo, Myret dit des trucs qui me font grimper aux rideaux 🙂
Par exemple, quand elle défend mordicus l’intérêt (comme si les gens épargnaient pour gagner un intérêt…).
Ou quand elle prêche pour l’austérité, la déflation et le remboursement de la dette… Nos discussions vont être punchy 🙂
Ou quand elle trouve la cause causale de « la crise » aux USA et nullement en Europe…
Etc.
Ça promet : on ne va pas s’ennuyer, tous les deux 🙂

Et puis Myret (comme tout le monde) n’envisage jamais notre impuissance politique (face à tous ces prédateurs et tous ces escrocs), et encore moins sa cause première. Il faut donc que je revienne pour passer une piqûre de rappel constituante 🙂

Si vous avez des suggestions de controverses utiles (pédagogiques), vous êtes les bienvenus ; on verra ce qu’on peut en faire.

Étienne.