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La tolérance n’est pas une concession que je fais à l’autre, elle est la reconnaissance du principe qu’une partie de la vérité m’échappe (Paul Ricoeur)

La tolérance n’est pas une concession que je fais à l’autre, elle est la reconnaissance du principe qu’une partie de la vérité m’échappe.
Paul Ricoeur.

Équiv. fb.

Voulez-vous faire un petit atelier constituant avec moi ? Parlons, cette fois, si vous voulez bien, du droit sacré du peuple à se réunir publiquement librement

Chers vous tous,

Je connais à Chambéry un jeune homme attachant et stimulant, qui s’appelle Sylvain et qui travaille comme nous depuis des années sur ce que devrait être une démocratie digne de ce nom.

À ce que je sais, ses travaux le conduisent, ces temps-ci, à se polariser sur deux points que je trouve, moi aussi, importants :

1) la façon dont est organisée / imposée l’éducation nationale, [Sylvain prône carrément la déscolarisation… (d’une façon que je trouve parfois inutilement brutale et injuste, mais l’idée de fond est importante et intéressante)… Les débats s’annoncent toniques 🙂 ]
et
2) la confiscation des lieux de réunions publiques par les professionnels de la politique.

Je m’alimente presque tous les jours des nombreux livres qu’il nous invite à lire à propos d’éducation et d’émancipation. Par exemple, en ce moment, je suis tout remué par les idées que je découvre dans « La domination adulte. L’oppression des mineurs » d’Yves Bonnardel. Sylvain m’a ainsi conduit à découvrir des dizaines d’ouvrages remarquablement bien argumentés sur la façon, souvent révoltante, dont les adultes traitent aujourd’hui les enfants. Certaines thèses me hérissent, mais toutes me conduisent à réfléchir. Il y a là, je le reconnais, sans doute une des grosses racines qui alimentent l’invraisemblable consentement du plus grand nombre à la domination d’un petit nombre.

Un peu de la même façon que je m’impatiente moi-même de voir les intellectuels que j’estime (Lordon, Généreux, Onfray, Michéa…) ne pas accorder la moindre importance à la [nécessaire] source populaire des processus constituants, Sylvain s’irrite et s’impatiente de ne pas me voir embrayer immédiatement sur ses chantiers à lui. 🙂 Pourtant, j’y travaille en silence, parmi mille autres sujets que je trouve importants.

Je le prouve : mercredi dernier, je devais rester quelques heures immobile, sans même pouvoir lire (une surveillance de devoir), et j’en ai profité pour faire dans ma tête, en tête-à-tête avec moi-même pour commencer, un petit atelier constituant… 🙂 Prenant comme points de départ les plus scandaleux des abus de pouvoir qui encombrent l’actualité, j’ai entrepris d’écrire l’ébauche de quelques nouveaux articles de constitution. L’entraînement de base, quoi 🙂 J’imaginais de vous les soumettre lors d’une prochaine rencontre, ou même de vous les soumettre un par un, sur le net grâce à des billets dédiés.

Et voilà que je lis aujourd’hui le billet de Sylvain (reproduit plus bas), et j’y trouve l’occasion en question, de vous soumettre une de ces idées. Voici donc un des articles que j’ai ébauché intérieurement mercredi (je vous parlerai des autres plus tard) :

Article X : le droit de réunion publique est inviolable et sacré. Aucune loi ou règlement ne peut interdire au peuple de se réunir librement, sous peine de forfaiture et de déchéance pour les représentants qui l’aurait tenté.

Chaque commune doit mettre à disposition à tout moment — et entretenir — des salles de réunion de taille adaptée aux besoins du village (ou du quartier).

Une Chambre Communale des Réunions Publiques, composée de 20 membres tirés au sort pour 28 jours, renouvelables par quart toutes les semaines, vérifie dans chaque commune le respect par les autorités du droit constitutionnel de réunion populaire.

La Chambre Communale des Réunions Publiques organise un référendum local quand elle le juge nécessaire (« Faut-il agrandir ou aménager telle salle ? », « Voulez-vous construire plusieurs nouvelles salles ? », etc.). Les décisions prises lors de tels référendums s’imposent à toutes les autorités.

« Le secret de l’action, c’est de commencer » : ce brouillon d’article, qui voudrait finalement formaliser et garantir notre droit de réunion, n’est qu’un premier jet, bien sûr, et je vous invite (fraternellement) à le corriger, le compléter, l’améliorer, en toute liberté.

La synchronicité de ma réflexion avec les reproches de Sylvain est amusante, je trouve. Pendant que Sylvain rédigeait une sorte d’interpellation pour me reprocher de ne pas donner d’importance au droit fondamental pour le peuple de disposer de lieux pour se réunir librement à tout moment, au même moment, je tâchais dans mon coin de formaliser un article de constitution précisément sur ce sujet… Comme on dit en blaguant, les grands esprits se rencontrent 🙂
Voici donc le billet de Sylvain en question, amicalement réprobateur :

Réponse courte et conjointe à Etienne Chouard et Frédéric Lordon

Courte, car je ne vais pas ré-écrire tout ce qu’il y a dans ce site et tout ce que j’écris depuis des années. Mais Étienne a marqué ceci récemment (20/11/15) sur son blog :

etienne chouard

« Vous avez été des milliers (et des milliers), à aimer et à partager le précédent billet, qui résumait cette vérité, bien d’actualité : « Une constitution digne de ce nom (d’origine populaire) permettrait à un peuple digne de ce nom (composé de citoyens constituants) de s’opposer aux représentants qui veulent lui imposer la guerre. » POURTANT, malgré cet élan spontané (pour l’idée de nous auto-constituer), vous n’êtes PAS — pas encore — des milliers (et des milliers) à vous entraîner, pied à pied, « pour de vrai », à constituer 🙁 Mais qu’est-ce qui vous retient donc ? Qu’est-ce qui vous empêche, vous personnellement, de passer à l’acte, massivement, puisque vous pouvez le faire librement (pour l’instant) ? Si vous trouvez (le frein qui nous gêne), soyez gentils de m’en parler. »

Ce frein (qui est un mur) est explicité en long en large et en travers, via les idées de « Déscolarisation » présentes ici, et dans les têtes et papiers de Sylvain et Mathilde. Un atelier constituant doit pouvoir se dérouler dans l’espace commun (l’espace public) ! Le cas échéant, il ne s’agira que d’une discussion privée, ésotérique (au sens étymologique de ce mot), vécue par une ou plusieurs hétairies philosophiques. Le fait d’être « constituant » doit être en lien avec l’espace public (espace commun, à vrai dire). Car c’est le peuple qui est constituant en démocratie, et non telles ou telles bandes privées.

Ce à quoi Étienne répondra certainement à peu près ceci (« l’antienne d’Étienne » disait-il lui-même) : « Non ! Vous pouvez le faire partout : chez vous, dans un ascenseur, au bistrot, au bureau et même aux chiottes ! Il suffit d’être au moins deux ! « . Je pense au plus profond de moi-même qu’Étienne se trompe cruellement sur ce point : un atelier constituant digne de ce nom, doit se tenir dans l’espace public ! Pourquoi ? Car la constitution concerne la chose publique et le peuple. Dans les lieux privés : il n’y aura jamais le peuple (l’Idée de peuple) et il ne s’agira jamais — c’est une lapalissade — d’espace public ! Pour que Mamie Josette, tante Ursule, le vieux Robert, Monsieur tout-le-monde, s’intéressent à la constitution, les ateliers constituants doivent se tenir dans l’espace public. Le cas échéant, Nico, Valentin, Sylvie, et Benoît (des gentils virus, des militants d’extrême gauche, de l’UPR et des alters permaculteurs, adeptes des couches lavables et du revenu de base, ou autres bobos cultivés) continueront tout seul dans leur coin, avec les membres de leur club philosophique, à s’intéresser à la constitution.

Or l’espace public est volé, actuellement, par l’oligarchie. Nous devons d’abord « arracher » nos espaces. Curieux, vraiment très curieux, qu’Étienne n’aille jamais sur ce point (je ne sous-entends rien de spécial, mais je trouve ça juste hallucinant que le sujet ne vienne jamais). Étienne répondrait sûrement : « nous devons d’abord ré-écrire la constitution pour que l’oligarchie nous restitue ce qui nous appartient ». Comment ne pas voir ce bon vieux serpent qui se mord la queue ? Pourtant, nous savons très bien que le véritablement commencement c’est quand les gens se ré-approprient les espaces communs pour prendre la parole et faire de la politique ensemble.

lordonFrédéric Lordon, qui a fourni récemment une excellent tribune sur la situation (a)politique actuelle conclut, ÉVIDEMMENT, à la nécessité absolue de se rassembler dans l’espace public ! Mais, très grave erreur, pour lui, comme pour des milliards de cerveaux formatés, l’Espace public, c’est toujours sinistrement « LA RUE ». Comment ne pas voir, ne pas entendre, le pathétique-larme-à-l’oeil teinté de religiosité, avec lequel la grande majorité des « militants gauchistes » prononce l’expression « LA RUE ! » . Ne nous laissons donc pas berner par ce puissant affect-triste !! (pour reprendre un concept pourtant si bien malaxé par Lordon). Nous devons trouver le chemin d’un affect doux et joyeux concernant « les communs », et « la rue » ne sera alors qu’une très maigre portion des « communs » (soit-dit en passant : la rue, de nos jours, est en prime un des territoires privilégiés du capitalisme : règne de la bagnole, du béton, de l’artificiel et des commerces (et du sécuritaire régalien). Voici les trois dernières phrases de sa tribune (qui sont sinistres, contrairement au reste du billet)  :

Cette manière ne peut être posée qu’en actes, c’est-à-dire dans la rue. Donc il faut aller dans la rue. Et puis nous verrons bien.

C’est-à-dire que le programme selon Lordon, ça serait ENCORE de se geler les couilles au profit d’une pub massive sur l’usage urbain à rude épreuve des tentes Queshua de Décathon. Il s’agirait encore, selon Lordon, qu’on se regroupe sur le béton et dans le froid, comme des SDF, avec du vin chaud et des soupes au moins pour se rassurer, créer une illusion de fraternité retrouvée, et afin d’organiser la Révolution…  (??) Bizarre… ! Programme que nous connaissons par cœur : épuisement des motivations, situation qui ne permet absolument pas d’être efficaces collectivement sur tous les plans : matériellement et intellectuellement. Situation en forme de courbe de gauss (en cloche), qui monte agréablement, qui atteint son extremum (ce qui est autorisé) et qui redescend comme c’est monté. Oui, il faut conclure comme Lordon à la nécessité absolue de se rassembler dans l’espace public ! Mais à partir de là, il faudrait dire ce qu’est véritablement l’espace public et dire que c’est infiniment plus que « LA RUE », dire que toutes les salles municipales éclairées et chauffées c’est surtout cela l’espace-public, dire que c’est de cela dont nous avons besoin pour organiser notamment les « ateliers constituants » à la Chouard, mais pas seulement. Nous avons aussi besoin de ces espaces pour faire jaillir une égalité d’expression tous azimuts ! Des intellos comme Chouard ou Lordon devraient pourtant savoir que tous les vrais basculements social-historiques vertueux et constructifs sont toujours marqués par le jaillissement un peu partout de la parole de ceux qui en étaient privés, et précisément dans les lieux où ils étaient privés de parole.

Bref, c’est bien curieux… Chouard et Lordon, tout en allant comme d’hab dans le bon sens, demeurent conjointement en-deça d’une ligne symbolique qui m’apparaît bien nette, comme le nez au milieu de la figure !

Nous devons redevenir des hommes politiques au sens athénien de la chose, oui sieur Lordon et sieur Chouard ! Mais le premier nous dit que ça se peut se faire dans l’ascenseur ou au cinéma, et le deuxième, possédé par « un affect-triste » (rapport au monde qu’il dénonce pourtant dans des bouquins), que ça doit se faire dans « LA RUE !  » Non et non !! Ils se trompent, et peut-être sans le vouloir, ils nous trompent ! Le processus nécessaire doit se faire dans « LES COMMUNS« , dans une culture retrouvée et actualisée du « commun », et leur reconquête culturelle et matérielle doit être la priorité des priorités !!!

Donc, tout ceci nous amène, ni dans l’ascenseur, ni sur le coin de table d’un restau, ni dans « La rue !! », mais dans des espaces municipaux : éclairés, conviviaux et chauffés (voir le récent billet Espacemelimelo.barre) ou bien encore : nos conseils pour aider la déscolarisation de la société ou même la totalité du site Déscolarisation)

Merci DONC à tous (Lordon et Chouard, y compris) de cesser avec L’INDIGNITÉ !!!! Nous valons mieux que ça !

Peut-être que Chouard et Lordon savent, plus ou moins inconsciemment que lorsque « L’insurrection qui vient » vient vraiment, « ceux qui parlent plus que les autres et/ou à la place des autres « (dont Chouard et Lordon font partie actuellement) , doivent s’effacer automatiquement au profit du Démos tout entier qui se met à parler… Ces deux-là veulent-il vraiment sacrifier leur statut actuel de tribun quelque-peu aristos, au profit d’une réelle et intense activitédémocratique ? (Chouard, je pense, est tout enclin pour se diriger vers cette sagesse ; Lordon, je sais pas car je ne le connais pas du tout).

P.S : ce billet n’est pas ce qu’on appelle une « charge » contre Étienne pour qui je demeure dans l’amitié totale. Ce n’est point non plus une charge contre Lordon, chez qui j’apprécie la justesse des analyses, mais avec lequel je ne peux point parler d’amitié puisque nous ne sommes liés d’aucune façon. Gros bisous aux deux dans tous les cas.

Sylvain Rochex

Source : http://descolarisation.org/index.php/bibliotheque/vraie-democratie/339-reponse-lapidaire-a-etienne-chouard-et-frederic-lordon

 
Lien Facebook correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10153827376337317

Pressions et expression : un entretien de Maja Neskovic avec Jean Bricmont, sur « LA RÉPUBLIQUE DES CENSEURS », livre passionnant et important

Maja Neskovic est une journaliste digne de ce nom : dévouée au bien commun, honnête et courageuse.

Maja vient de publier sur le site Hors-Série un entretien avec Jean Bricmont, intellectuel belge que je trouve, lui aussi, dévoué au bien commun, honnête et courageux ; un libre penseur rigoureux et attachant.

Ils parlent ensemble du dernier livre de Jean, un livre important, que j’ai dévoré au printemps dernier et que j’ai trouvé remarquable : « La République des censeurs » :


Couverture du dernier livre, passionnant et courageux, de Jean Bricmont

Voici la page « Hors-Série » de cet entretien :
http://www.hors-serie.net/Aux-Sources/2014-09-27/Pressions-et-expression-id40

Et voici le texte introductif de Maja :

La liberté d’expression, on n’y pense pas vraiment. C’est un peu comme l’eau du robinet, c’est là, ça coule, sans trop d’effort, sans qu’on sache vraiment comment ça marche. C’est acquis. Bien sûr, on a l’intuition qu’on ne peut pas « tout dire », mais dès lors qu’on y réfléchit un peu plus, la question des limites devient vertigineuse. Des centaines de pages ont été écrites sur le sujet. Le curseur entre le dicible et l’indicible a souvent varié au cours de l’Histoire. C’est, semble-t-il, un sujet inépuisable.

Dans son livre, La République des censeurs paru en février 2014 (éditions de l’Herne), Jean Bricmont s’est plus particulièrement penché sur des exemples récents qui montrent, selon lui, que la liberté d’expression est bafouée en France, et ailleurs en Europe. Menacée par des dispositions législatives censées pourtant protéger les plus faibles d’entre nous. La question est connue : doit on sacrifier un peu de notre liberté individuelle au profit d’un intérêt général plus grand ? Ne pas tout dire pour ne pas risquer de discriminer, d’inciter à « la haine », de raviver des mémoires douloureuses. A cette question Jean Bricmont répondrait peut-être qu’elle est mal posée. Où se situe vraiment l’intérêt général ? Qu’est ce qui menace le plus la paix civile : la liberté d’expression ou la censure ?

Jean Bricmont est ce qu’on appelle un personnage « controversé ». Ses prises de positions très critiques sur la politique israélienne et l’attitude de la communauté internationale à l’égard de cette politique, ainsi que sa propension à aller discuter avec des gens de tous bords, y compris les extrêmes, lui ont valu d’être classé par certains dans des mouvances colorées allant du rouge au brun (voire pire).

Je ne prétends pas avoir lu l’ensemble de la prose de M. Bricmont, peut-être que des « franchissements de ligne » m’ont échappé, mais dans ce que j’ai lu de ses écrits, absolument rien ne justifierait, à mon sens, qu’on refuse de débattre avec lui.

Et, par ailleurs, j’estime qu’avant de prendre au sérieux tous ceux qui désignent les bons et les mauvais, ceux avec lesquels on peut débattre et ceux avec lesquels ont ne doit surtout pas discuter, il conviendrait de se pencher sur leur parcours à eux. Bref, il faudrait contextualiser les contextualisateurs, vérifier les vérificateurs, légitimer les légitimateurs… Un sacré boulot, auquel je pourrais consacrer mes vieux jours… ou pas !

(L’intégrale du docu « Chomsky et compagnie » cité dans l’émission est là : sur le site des mutins de Pangée).

Maja Neskovic


On peut parier que les chiens de garde du système de domination (adeptes du terrorisme intellectuel que dénonce ici précisément Jean) vont faire payer ces actes de résistance (le livre et la vidéo), aussi bien à Jean qu’à Maja, et peut-être aussi aux autres journalistes de Hors Série, ainsi qu’à tous ceux qui prendront leur défense… Si cela advient, c’est à nous tous, humanistes cohérents, de faire bloc et de les soutenir mordicus.

Merci à Jean et à Maja pour tout ça.

Étienne.

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PS :

Daniel Schneidermann (@SI) (que j’aime bien) a mal réagi
(de mon point de vue) à cet entretien :
http://www.arretsurimages.net/chroniques/2014-09-30/Bricmont-l-extermination-les-historiens-et-les-juges-id7095

Judith Bernard (HS) a bien réagi
(de mon point de vue) à la colère de Daniel :
http://www.hors-serie.net/edito.php

Je trouve passionnants les derniers paragraphes du Judith, intitulés
« LE DROIT, PRIS ENTRE PRÉJUGÉ « INTENTIONNALISTE »
ET PRÉJUGÉ « NEUTRALISTE »