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[Mutation en citoyen constituant] Vincent Lindon : « comment ce pays si riche… »

Vers la fin de cette bonne synthèse, Vincent mute en citoyen constituant 🙂

Source : Mediapart, https://www.mediapart.fr/journal/france/060520/un-appel-de-vincent-lindon-comment-ce-pays-si-richehttps://www.mediapart.fr/journal/france/060520/un-appel-de-vincent-lindon-comment-ce-pays-si-riche

 

Comment ce pays si riche…

Traversé par le flot incessant des commentaires, désorienté par l’addition d’analyses souvent contradictoires, j’ai tenté de réfléchir à la question la plus banale : mais comment avons-nous pu en arriver là ? À cette situation inédite, littéralement stupéfiante.

Spécialiste en rien, intéressé par tout, il m’a paru pourtant utile de contribuer en faisant entendre une voix simplement citoyenne. Suis-je légitime pour interpeller nos dirigeants, tous professionnels de la chose publique, tous diplômés des meilleures écoles ? Pas plus qu’un autre sans doute, mais pas moins non plus, ayant pris soin de consulter nombre d’avis autorisés, notamment dans le domaine de la santé, où André Grimaldi [professeur émérite de diabétologie au CHU de la Pitié-Salpêtrière – ndlr] m’a apporté son éclairage.

Comment ce pays si riche, la France, sixième économie du monde, a-t-il pu désosser ses hôpitaux jusqu’à devoir, pour éviter l’engorgement des services de réanimation, se résigner à se voir acculé à cette seule solution, utile certes, mais moyenâgeuse, le confinement ? Nous qui, au début des années 2000 encore, pouvions nous enorgueillir d’avoir le meilleur système de santé du monde.

C’était avant.

Avant que s’impose la folle idée que la santé devait être rentable, puisque tout désormais devait être marchandise, jusqu’à la vie des hommes.

Un espoir s’était pourtant levé avec le nouveau chef de l’État Emmanuel Macron, et son programme promettant un « investissement massif dans le système de santé ». Hélas, l’élection acquise, il préféra poursuivre l’action de ses prédécesseurs. S’il n’est donc que le dernier avatar d’une même politique, il porte pourtant une responsabilité particulière, pour avoir ignoré tous les signaux d’alerte.

Douze mois de grève des urgences ? Les patients patienteront.

1 200 chefs de service démissionnent de leurs fonctions administratives ? Moins de paperasse.

Présence massive des soignants dans toutes les manifestations ? Sortez les LBD et les grenades de désencerclement…

Au-delà de la santé, c’est l’ensemble du secteur public qui subit depuis des décennies les coups de boutoir des présidents qui se succèdent avec toujours la même obsession : réduire la place de l’État dans l’économie. La recette est simple : privations pour ce qui coûte (l’éducation, la justice, la police, l’armée, la santé…) et privatisations pour ce qui rapporte.

Tandis que les budgets des ministères régaliens sont comprimés et les salaires de leurs fonctionnaires bloqués, la grande braderie est ouverte. Villepin solde les autoroutes, Nicolas Sarkozy fait absorber Gaz de France par un groupe privé, Suez, et enfin François Hollande, sous la férule de Macron, démembre Alstom pour le plus grand profit de l’américain General Electric.

Avec l’arrivée d’Emmanuel Macron, la fête continue. Deux entreprises publiques, la Française des jeux (FDJ) et Aéroports de Paris (AdP), sont très rentables ? Vendez-les !

Pour comprendre l’attachement aveugle de notre président à cette ligne idéologique, il est nécessaire de revenir sur trois années d’exercice de son pouvoir, que notre Constitution a voulu absolu.

Qu’en retenir ?

Dès les premiers jours, une évidence : le goût du nouveau président pour la pompe et les rites de la monarchie, se mettant régulièrement en scène dans les décors de la royauté ; ainsi a-t-il choisi le palais du Louvre pour son intronisation, marchant seul devant la pyramide, le château de Versailles pour recevoir Vladimir Poutine, l’empereur du Japon ou 150 millionnaires high-tech et, enfin, celui de Chambord pour célébrer son 40e anniversaire.

Une prédilection annoncée par des déclarations antérieures – en 2015, il affirmait déjà : « Dans la politique française, l’absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort » – et confirmée jusque dans son programme, qui prévoyait de rétablir les chasses présidentielles. Ce qui n’a rien d’un détail.

L’ego comblé, le jeune homme allait pouvoir s’attaquer à son grand œuvre : bâtir cette « start-up nation » où les « premiers de cordée » allaient tirer vers les cimes ces « Gaulois réfractaires ». Au pas de charge : suppression de l’ISF et allègement de l’impôt sur les profits financiers pour les uns, réformes restrictives du droit du travail ou des allocations chômage et baisse des APL pour les autres. Cinq euros en moins sur les APL ! Mais qu’est-ce qui peut bien passer par la tête d’un dirigeant pour accoucher d’une aussi mauvaise idée ? La brume des sommets obscurcit-elle le jugement au point de lui faire oublier le poids des symboles ? C’était donc ça le « en même temps » macronien, des offrandes pour ceux qui n’ont besoin de rien, des sacrifices pour ceux qui ont besoin de tout ?

Mais c’est le premier été du quinquennat, et tout semble encore permis au conquérant de l’Élysée. Malgré quelques protestations, le nouveau monde impose ses lois grâce au soutien de sa majorité obéissante et reconnaissante.

Premier grain de sable à l’été 2018, l’affaire Benalla et son traitement rocambolesque, qui jette une lumière crue sur la conception et les pratiques du pouvoir.

Avec l’automne, un vent se lève, une révolte inattendue et pourtant évidente : des femmes et des hommes en jaune envahissent les ronds-points et les Champs-Élysées, naturellement accompagnés par une très faible minorité qui prétexte le port de la chasuble pour casser plutôt que pour revendiquer, une revendication légitime qui emporte l’adhésion de l’opinion, contraignant le gouvernement à un repli tactique : 10 milliards jetés à la hâte pour tenter d’éteindre la colère sociale.

Trop tard. Les sacrifiés de la mondialisation ultralibérale veulent plus. Plus de moyens, certes, mais aussi plus de pouvoirs, notamment celui de contrôler ceux dont la mission est de les représenter.

Après la carotte, vient le temps du bâton. Une répression brutale, policière, avec mains arrachées et manifestants éborgnés, mais aussi judiciaire, avec une distribution massive de condamnations fermes. Pendant que les pouvoirs exécutif et judiciaire répriment, les législateurs ferraillent pour imposer une réforme des retraites dont une majorité des Français ne veut pas.

Occupés à bâtir leur nouveau monde, les responsables n’accordent qu’une attention distraite à un virus agressif qui, parti de Chine, va très vite ravager la planète et envahir la totalité de l’espace politique, donnant à nos gouvernants l’occasion de montrer l’étendue de leur compétence.

Dans les hôpitaux, la situation est dramatique. On manque de tout, de masques, de gel, de tests, de respirateurs, de lits et de personnels en réanimation. Le 29 février, après que le Covid-19 a fait ses premières victimes en France, Édouard Philippe convoque un conseil des ministres extraordinaire consacré au virus. Une grande décision en ressort : utiliser le 49-3 pour faire adopter la réforme des retraites !

Alors que l’épidémie progresse, se faisant pandémie, le pouvoir s’affole, s’agite comme un poulet sans tête. Sur quoi s’interroge l’exécutif aux premiers jours de mars ? Mais sur le maintien des municipales, bien sûr ! La veille du premier tour, le premier ministre joue les contorsionnistes, invitant les Français à rester chez eux, mais, en même temps, à aller voter. Chapeau l’artiste !

Pendant que nos voisins allemands se mettent en ordre de bataille, le gouvernement français peaufine sa communication.

Une seule stratégie, mentir.

Relayant le discours présidentiel, l’équipe gouvernementale multiplie les déclarations absurdes et contradictoires. Ainsi affirme-t-on successivement qu’il ne s’agit que d’une « grippette », que l’épidémie, comme le nuage de Tchernobyl, ne touchera pas la France – alors même qu’à notre frontière sud, l’Italie est frappée –, puis qu’elle est « sous contrôle », avant de devoir avouer la gravité de la situation.

Sur la question cruciale des masques de protection, la parole officielle est schizophrène : aux premiers temps, leur utilité est affirmée. D’ailleurs, il y en a des millions en stock, prêts à être distribués à la population en cas de besoin. La menace virale se précisant, les masques sont soudain déclarés inutiles, voire dangereux puisqu’on ne sait pas s’en servir. Ce qui est fort opportun, puisque les stocks se sont volatilisés.

Pschitt…

Plus de masques.

Pas même de quoi équiper tous les soignants qui doivent monter au front armés de leur seul courage. Bon, d’accord, pas de masques, mais ils arrivent. Quand ? Mais demain, bien sûr ! Hélas, les jours et les semaines passent, la pénurie persiste. Ignorés, méprisés et matraqués quelques semaines plus tôt, les soignants sont désormais portés aux nues.

Pour le commun des Français, le confinement est la règle, chômage technique pour les uns, télétravail pour les autres. Tous les Français ? Non. Pour les caissières, les livreurs, les éboueurs, les policiers ou les pompiers, l’activité doit se poursuivre, quels que soient les périls. Eux qui formaient le gros des bataillons en gilet jaune, naguère vilipendés, sont désormais officiellement essentiels. Exit les premiers de cordée, place aux premiers de corvée.

Le 23 avril, dans une adresse solennelle à la nation, le président Macron annonce enfin le déconfinement pour le 11 mai. Pourquoi le 11 plutôt que le 5 ? Pourquoi mai plutôt que juin ? Parce que.

Deux semaines plus tard, le premier ministre en dévoile les conditions. Acte 1 : réouverture des crèches et des écoles primaires. Curieux puisqu’elles avaient été les premières à être fermées, avant même le début du confinement, au motif qu’elles étaient un lieu hautement favorable à la propagation du virus… Évidemment économique – il s’agit bien sûr de libérer les parents de l’obligation de garder leurs jeunes enfants, pour leur permettre de reprendre le travail –, la véritable raison de ce choix sera passée sous silence, voire niée, alors même qu’elle est audible : vouloir éviter l’effondrement total de l’activité et son cortège de drames est après tout une motivation hautement respectable.

Empêtré dans ses mensonges et ses omissions, le pourvoir tergiverse. Très vite, le discours s’infléchit : l’obligation de retourner en classe ne s’appliquera pas systématiquement. Les maires, les préfets pourront décider, ou non, de s’y conformer.

Mieux, les parents seront libres de garder leurs enfants à la maison. Dans les milieux favorisés, on n’hésitera guère. Mais dans les milieux plus modestes, le dilemme est cornélien. Alors que le chômage enfle, dois-je exposer mon enfant au risque de tomber malade, ou accepter l’éventualité de perdre mon emploi ? Et si les parents sont d’avis contraires, le couple pourra-t-il résister, notamment si les choses tournent mal ? Questions sans réponses…

Une bonne nouvelle, pourtant : les masques arrivent. Des masques en tissu, lavables et réutilisables. Efficaces ? « Oui, dit le Pr Grimaldi, contre la transmission du virus. Mais comme ils n’empêchent pas le porteur d’être infecté lui-même, la mesure ne vaut que si elle s’impose à tous, dans l’espace public au moins. » Prisonnier de son discours récent, le gouvernement ne peut se résoudre à rendre obligatoires partout ces masques qu’hier encore il déclarait inutiles. « Pourtant, ajoute le PGrimaldi, on a le droit de se tromper, mais le devoir de reconnaître ses erreurs. »

Au rythme où s’enchaînent les événements, ce droit à l’erreur pourrait bien m’être utile, mes propos risquant de devenir rapidement caducs, tant les stratégies gouvernementales oscillent, sinon à la vitesse de la lumière, au moins à celle où se propage le virus.

En termes de gestion et de communication de crise, je ne sais pas qui aurait pu faire mieux, mais je ne vois pas qui aurait pu faire pire.

En mettant au jour ses insuffisances, cette crise pourrait-elle être l’occasion d’une refonte radicale de notre démocratie ? Dans un discours célèbre, Churchill affirmait que c’était là « le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres ». Mais, ajoutait-il aussitôt, « la démocratie n’est pas un lieu où on obtient un mandat déterminé sur des promesses, puis où on en fait ce qu’on veut ».

Si l’on s’accorde pour ne pas changer de système, alors il faut changer LE système.

Mais l’urgence est ailleurs. Déjà insupportables, les inégalités ont explosé avec la pandémie. Confinés dans des logements exigus ou contraints d’affronter les périls, les plus fragiles vivent des jours terriblement difficiles. Et leurs lendemains ne chantent pas. Après la crise sanitaire, ils seront sûrement les premières victimes de l’inévitable catastrophe économique et sociale.

Que faire ?

L’État ne pouvant pas tout, il me paraît impératif d’innover. Comment ? En demandant aux plus grosses fortunes une solidarité envers les plus démunis. Cette idée, juste et légitime, pourrait prendre la forme d’une contribution exceptionnelle, baptisée « Jean Valjean », conçue comme une forme d’assistance à personnes en danger, financée par les patrimoines français de plus de 10 millions d’euros, sans acrobaties, à travers une taxe progressive de 1 % à 5 %, avec une franchise pour les premiers 10 millions d’euros.

À période exceptionnelle, contribution exceptionnelle. Même si j’applaudirais évidemment tout amendement visant à pérenniser cet effort de réduction des inégalités. Après tout, une fois peut devenir coutume.

D’après les économistes que j’ai pris soin de consulter, cette contribution devrait représenter environ 36 à 37 milliards d’euros, qui seront distribués aux quelque 21,4 millions de foyers trop pauvres pour être assujettis à l’impôt sur le revenu.

Compte tenu de l’urgence, l’État assurerait la trésorerie et abonderait marginalement la collecte, leur distribuant sans délai et sans prélèvement, la somme de 2 000 €, à charge pour lui de recouvrer ultérieurement le produit de la contribution « Jean Valjean ».

Même si je ne doute pas un instant que les plus riches de nos concitoyens se réjouiront de l’occasion ainsi offerte de montrer leur patriotisme et leur générosité, il me paraît prudent que les législateurs mettent en place des sanctions suffisamment dissuasives pour décourager les improbables mauvaises volontés. Je pense ici, surtout, à nos compatriotes domiciliés fiscalement à l’étranger, évidemment conviés à manifester leur solidarité.

Mon rôle n’est évidemment pas d’entrer dans le détail de ces sanctions. Je voudrais néanmoins en proposer une, essentiellement symbolique – car je crois, moi, à la force du symbole : alléger les réfractaires de leurs pesantes décorations (Ordre du mérite ou Légion d’honneur, par exemple) pour leur permettre de gambader librement dans les couloirs des hôpitaux étrangers, voire français, où ils seraient évidemment les bienvenus après avoir refusé de financer notre système de santé national et plus généralement notre service public. En un mot, leur pays.

Bien sûr, je sais que ces précautions seront sans nul doute inutiles, tous ces privilégiés étant bien conscients de ce qu’ils doivent au pays qui les a formés et souvent enrichis. Mais la confiance n’excluant pas la prudence, de telles dispositions ne sauraient nuire.

Après cette mesure d’urgence, il sera temps de nous pencher sur les moyens de réparer notre démocratie. Comment ? On pourra s’étonner que je me pose la question et plus encore que j’essaie d’y répondre. Alors, sans prétendre détenir des solutions – j’ai gardé le sens du ridicule –, je me risque à évoquer quelques pistes de réflexion.

Instituer des contre-pouvoirs. La Constitution de la Ve République avait été taillée sur mesure pour le général de Gaulle. Un costume bien trop grand pour ses récents successeurs. D’autant que, depuis l’instauration du quinquennat, le président dispose toujours, et pendant toute la durée de son mandat, d’une franche majorité au Parlement. Élue en même temps que lui, grâce à lui et sur son programme, l’Assemblée nationale a logiquement la même couleur que l’Élysée et le législatif n’a donc pas vocation à s’opposer à l’exécutif.

Quant au pouvoir judiciaire, son indépendance n’est que théorique, tant il est simple de le contrôler par le jeu des nominations et des promotions. Depuis Montesquieu, qui a théorisé la séparation des pouvoirs (il n’en connaissait que trois, lui), un quatrième s’est imposé : la presse. Problème : neuf milliardaires en possèdent l’immense majorité, on ne s’étonnera donc pas que l’intérêt des puissants soit ménagé dans le traitement de l’information. Impuissante politiquement, la contestation s’exprime là où elle le peut encore, dans la rue et dans les sondages d’opinion.

Responsabiliser les élus. Les élus devront être comptables de leur action devant le peuple dont ils ont obtenu la confiance. Une élection, c’est quoi ? C’est l’histoire d’un mec qui arrive et qui dit : « Faites-moi confiance, voilà ce que je vais faire », et qui, une fois élu, ne le fait pas. À la place, il fait autre chose ou rien. Eh bien non, ça ne peut plus marcher comme ça. En cas de défaillance, il est nécessaire qu’ils puissent être démis de leur fonctions, démocratiquement, c’est-à-dire si une fraction de citoyens le propose et si une majorité d’électeurs l’exige.

Insistons : cette mesure doit s’appliquer à tous les élus, jusqu’au président de la République, qui, en France, ne peut être démis par personne en cours de mandat, ni même être jugé depuis la scandaleuse décision du Conseil constitutionnel sous la présidence du douteux Roland Dumas.

Sanctionner sévèrement les dérives, pour interdire l’alliance mortifère entre les copains et les coquins. Depuis des décennies, aucun élu, même le plus corrompu, ne craint les rigueurs de la loi. Il y a à cela une excellente raison : la prison, c’est pour les autres. Eux pourront toujours solliciter les meilleurs avocats et multiplier les procédures des décennies durant, jusqu’au moment où les juger n’aura plus aucun sens.

D’où une proposition en trois points :

  1. Rendre passible de longues années de prison ferme tout acte de corruption avérée d’un élu. Parce qu’elle menace dangereusement la démocratie, en décourageant le vote notamment, la corruption politique me paraît un crime plus grave qu’un braquage de banque. Excessif ? Je ne pense pas. Enfant, je me souviens que, sur les billets de banque, il était inscrit que « la fabrication de fausse monnaie [était] passible des travaux forcés à perpétuité ». Pas une goutte de sang versée, pourtant, mais une atteinte criminelle au bien commun.
  2. Définir des couloirs judiciaires dédiés, pour éviter qu’on ne juge que des cadavres. L’ensemble des procédures, appel et cassation compris, devra être bouclé dans les 12 mois suivant l’ouverture de l’instruction.
  3. Augmenter fortement la rémunération des hommes et des femmes qui choisiront de servir la collectivité avec compétence, zèle et intégrité. Pourquoi ? Pour avoir les meilleurs. Pour leur éviter la tentation. Et pour rendre inexcusable qu’ils y cèdent.

Constitutionnelles, électorales ou judiciaires, ces propositions de réforme peuvent apparaître éloignées des préoccupations immédiates, en ces temps troublés surtout.

Je les crois pourtant essentielles. Même si elles ne résolvent pas l’ensemble des problèmes auxquels notre époque est confrontée, elles m’apparaissent nécessaires pour rétablir l’indispensable confiance du peuple en ses représentants, enfin comptables de leurs promesses comme de leur action, et responsables de leurs erreurs.

Vincent Lindon.

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[« Réforme » = CRIME RÉGRESSIF en novlangue] L’ARME DES FAIBLES : #49al3, par Le Pixel Mort

Mon commentaire :

Le régime Macron avait PROMIS — pour être élu — de ne PAS augmenter l’âge de départ à la retraite et de ne PAS baisser les pensions. Une fois parvenu au pouvoir, cette bande de menteurs fait les deux (!) et pire encore (!!) : Macron a déjà osé (en douce, en août 2018) désindexer les retraites, ce qui condamne mécaniquement, inévitablement, sournoisement, à la baisse de toutes les pensions jusqu’à la mort. Rien que ça, c’est impardonnable, c’est du vol, et c’est voler les plus faibles, c’est révoltant.

Et en 2020, il va continuer à nous violer (augmenter l’âge de départ à la retraite et baisser les pensions)
• sans même avouer l’étendue de la dévastation qu’il va encore imposer (en plus de la désindexation des retraites),
• sans prouver l’urgence ni la nécessité de ce bouleversement,
• sans avouer sa hideuse et évidente corruption par les géants de « la finance »,
• sans aucun débat digne de ce nom, ni au parlement ni ailleurs,
• sans aucune possibilité pour les citoyens de se défendre contre ce mauvais coup imprévu par référendum,
• et même sans parlement,
tout ça grâce à la complicité répugnante des godillots indignes qui constituent ce qu’on appelle frauduleusement « la majorité » (frauduleusement car la majorité des Français est MUSELÉE)…

En plus, expert en novlangue, le régime ose appeler cette félonie « réforme », alors que le mot « réforme » signifie « changement en bien, amélioration ». Tout ça relève du mensonge chimiquement pur du début à la fin, c’est une haute trahison, un juste motif d’insurrection : Article 35 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793 : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.« 


En fait de réforme, on signale au régime Macron une proposition de vraie amélioration (qui serait plus intelligente, plus opportune et moins scandaleusement dévastatrice que son hold-up de 320 milliards à destination de ses copains ultra-riches financiers) : le régime ferait mieux de contrôler la fraude (MASSIVE) à la Sécurité sociale, par exemple lutter contre la fraude documentaire… Voyez ça, c’est incroyable :

#ParRICenToutesMatièresNousEmpêcherionsNosPrétendusReprésentantsDeDétruireNosAssurancesSociales

#GrèveGénéraleCONSTITUANTE

Étienne.

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Excellent Mélenchon, sur le crime abject du 49.3 sur les retraites

Je trouve Mélenchon très bon, là.

Mais j’ai quand même deux problèmes avec l’opposition de LFI :

1) La motion de censure est un leurre, une opposition contrôlée (© Orwell 1984), c’est-à-dire une opposition dont le pouvoir n’a rien à craindre (puisqu’il dispose d’une majorité de serpillières indignes). Je m’étonne que LFI REFUSE de lancer la procédure de destitution de Macron.

2) Un opposant « radical » qui REFUSE de sortir du carcan ultralibéral de l’UE n’est pas du tout radical : il n’est qu’une opposition contrôlée, c’est-à-dire trompeuse (comme celle du traître Tsipras en Grèce).


Marianne encore violée, cette fois sous bâillon sanitaire

Bernard Friot : “Si la bourgeoisie est la classe dirigeante, c’est parce qu’elle dirige le travail, et non pas parce qu’elle est riche”

Bernard Friot : “Si la bourgeoisie est la classe dirigeante, c’est parce qu’elle dirige le travail, et non pas parce qu’elle est riche” Deuxième partie

Source : Frustration Magazine, https://www.frustrationmagazine.fr/si-la-bourgeoisie-est-la-classe-dirigeante-cest-parce-quelle-dirige-le-travail-entretien-avec-bernard-friot-partie-ii/

On a tous quelque chose en nous de communiste. Et même que ce quelque chose réside dans des institutions que nous connaissons très bien, dont la plupart du temps nous nous félicitons de leur existence. Lesquelles ? Le statut de la fonction publique et le régime général de la sécurité social, bien sûr ! C’est ce que nous explique de manière évidente non sans une certaine pugnacité l’économiste et sociologue du travail Bernard Friot, que nous avons rencontré. En plein mouvement social historique contre la réforme des retraites et de débats parlementaires cette semaine, il nous semblait plus que nécessaire de dialoguer avec lui, qu’il nous insuffle ce “Désir de communisme” face au “rouleau compresseur du capitalisme néolibéral”, concrétisé dans son dernier livre co-écrit avec Judith Bernard. L’occasion de se demander pourquoi la question du travail, si centrale pourtant, est si peu ou mal abordée à gauche et même au sein de la gauche dite “radicale”, comment retrouver un second souffle de mobilisation face à la régression des retraites, et qu’est-ce qu’apporte le mouvement des Gilets jaunes au combat social ? Partie II.

Entretien, par Selim Derkaoui et Nicolas Framont

Le mouvement des gilets jaunes a un peu fait voler en éclat tout ça, non ?

Toute cette conjonction de la science sociale critique et des directions politiques est sur la défensive, et en assez grande difficulté pour proposer une alternative. Cette impuissance de ceux qui ont organisé les conquêtes dont j’ai parlé et qui aujourd’hui se révèlent incapables de les promouvoir, incapables de les voir même, fait qu’ont commencé à prospérer d’autres formes de discours et d’action comme les gilets jaunes, qui sont un mouvement de fond inscrit dans la durée.

Les gilets jaunes, à travers des formes d’organisation beaucoup plus horizontales, rejoignent d’autres formes de mobilisations nouvelles, toute cette jeunesse souvent diplômée qui crée des alternatives “ici et maintenant”, dans des tas de champs de la production. On a maintenant toute une marge alternative, communiste à mon sens, de gens qui se destinent à maîtriser leur travail. Cela a toujours existé mais à l’échelle atteinte aujourd’hui, c’est tout à fait nouveau. Cela vient de la crise du capitalisme qui est tellement avancé dans l’élimination du travail vivant par le travail mort des machines qu’il se heurte à de graves problèmes de valorisation qu’il ne parvient pas à juguler par la fuite en avant qu’il pratique à grande échelle.

Quelle en serait la suite logique ?

La rupture de tous ces alternatifs avec la logique capitaliste du travail me semble durable. Avec ses ambiguïtés certes. Ils ont tendance à confondre le marché du travail et les employeurs et avec les conquêtes du salariat : “la retraite, on n’en aura pas”, “non non surtout pas de CDI, je veux rester flexible” … Avec l’illusion que sur les plateformes collaboratives, on va être dans l’horizontalité, on va faire ce que l’on veut… Et la tentation d’adhérer au projet capitaliste qui se substitue au salaire à la qualification personnelle : nos personnes ne peuvent pas être titulaires d’un salaire, mais elles pourraient disposer d’un revenu de base. Il y a donc des illusions mais il y a quelque chose de magnifique à refuser d’être le jouet du capital.

Ces alternatifs sont dans cette situation ambiguë d’une adhésion de fait à une flexibilité recherchée par la bourgeoisie capitaliste, mais pour poser des actes de productions communistes, c’est-à-dire sur des produits qui aient du sens, qui ne soient pas faits pour mettre en valeur du capital, etc. Le dépassement de cette contradiction, ce n’est pas que ces producteurs deviennent des employés, avec un emploi stable auprès d’employeurs, mais qu’ils soient propriétaire de leur qualification et donc titulaires d’un salaire à vie.

Qu’est ce que cela signifie ?

Que l’enjeu pour les livreurs de Deliveroo n’est pas qu’ils deviennent employés de la plateforme mais qu’ils soient titulaires de leur salaire et copropriétaires d’usage de la plateforme, sous une forme coopérative ou autre. Une des choses les plus difficiles vient de ce que la bourgeoisie, qui s’emploie en permanence à disqualifier les institutions qui la mettent en difficulté, a tout fait pour que nous connotions négativement le salaire et positivement le revenu de base. Certes ils ont pour point commun de faire de la ressource un droit politique de la personne. Mais il y a un gouffre entre le pouvoir d’achat minimum que la bourgeoisie est toujours prête à accorder à quiconque dans un revenu de base (surtout s’il est payé par l’impôt, c’est-à-dire assez peu par elle), et la reconnaissance inconditionnelle, dans un salaire à la qualification personnelle, de la capacité de tout adulte à produire de la valeur. Un tel droit politique au salaire pose les personnes comme les seules productrices de valeur et donc candidates légitimes à ravir à la bourgeoisie son monopole sur la valeur économique, qui est le fondement de sa puissance.

Si la bourgeoisie est la classe dirigeante c’est parce qu’elle dirige le travail, et non pas parce qu’elle est riche. C’est le travail qui est le cœur de la lutte de classes, ce n’est pas l’argent, l’argent c’est la conséquence du travail. Donc la classe dirigeante n’a de pouvoir sur l’argent que parce qu’elle a le pouvoir sur le travail, et c’est son pouvoir sur le travail qu’il faut lui ravir. Et pour le lui ravir il faut d’abord que nous sortions de l’aléa de notre reconnaissance comme travailleur selon le bon vouloir de l’employeur ou selon notre performance sur les marchés sur lesquels nous n’avons aucun pouvoir en réalité. La bourgeoisie tient ces marchés, soit du travail soit des biens et services, et si nos personnes sont niées comme productrices et que nous ne sommes reconnus comme producteur qu’à la mesure de nos performances sur les marchés qu’elle tient, elle a de longs jours devant elle. Mais elle n’en a pas parce qu’une classe révolutionnaire est en cours de constitution depuis plus d’un siècle et institue l’alternative.

Vous pensez que la gauche a abandonné la question du travail ? Est-ce parce qu’elle est devenue un peu bourgeoise elle aussi ?

Devenir bourgeois c’est quand même précis : c’est être propriétaire de l’outil de travail, décider l’investissement, décider de ce qui vaut, par exemple arbitrer entre la route et le fer pour les transports. La gauche n’est pas devenue bourgeoise.

Mais qu’elle ait abandonné la question du travail, oui. Pour moi, c’est un manque tout à fait considérable. Augmenté encore par cette espèce de fascination pour la financiarisation du capital dans laquelle on nous fait croire qu’il se crée de la valeur dans la sphère de la finance, que finalement le capitalisme n’a plus besoin du travail, que tout ça va pouvoir être fait par des robots, que c’est la fin du travail… c’est dans l’air du temps, bien sûr.

Le mot « argent » l’emporte dans le débat public sur le mot « travail » : on a l’impression que l’argent fait des petits tout seul et que le capitalisme serait en mesure de se passer du travail et donc, qu’il faut lui prendre son pouvoir sur l’argent, que c’est ça qui est décisif. Quand on regarde les propositions alternatives, par exemple à propos de la retraite, elles portent sur le financement des pensions : on peut prendre l’argent là où il est car de toute façon « de l’argent, il y en a ». Mais il est mal réparti, il y a un coût du capital, … c’est ça le fond de l’argumentaire du mouvement progressiste. La solution, c’est une « bonne » fiscalité… Alors voilà le constat : la prise du pouvoir sur le travail n’est pas à l’ordre du jour globalement, sauf chez ces jeunes alternatifs… chez eux oui, c’est très puissant. Mais dans les organisations qui ont été porteuses des conquêtes du salariat, ce qu’on associe à « travail » c’est « souffrance ». Et c’est « réduction ».

Ce sont les mots les plus associés au travail aujourd’hui chez les militants ?

Je n’ai pas fait de lexicométrie à ce propos, mais je pense que les mots les plus associés au travail aujourd’hui, dans les milieux progressistes, ce sont en effet bien eux. Il s’agit de réduire le temps de travail et il y a de la souffrance au travail. C’est-à-dire que le mot travail est connoté négativement. C’est assez rare qu’il soit connoté positivement. Y compris chez les alternatifs qui, justement, parce qu’ils ne veulent pas faire du travail comme leurs aînés, en acceptant des travaux avec lesquels ils seraient en désaccord, vont dire qu’ils ne travaillent pas, vont dire qu’ils sont dans l’activité.

Ça correspond à une vision elle aussi péjorative du travail chez ceux qui aspirent à se libérer du travail, à réduire le temps de travail, et vivent le travail comme de la souffrance qu’il faut gérer. Il faut donc « prévenir la souffrance au travail », faire condamner les employeurs qui génèrent de la souffrance au travail. Mais la souffrance au travail c’est un concept qui est accepté. C’est une sorte de catégorie qui médicalise une violence sociale qui n’est pas dénoncée comme telle. Ce qu’on va condamner, c’est la souffrance qu’elle génère, comme si c’était naturel que le travail génère de la souffrance. Et pourtant les origines de la souffrance au travail sont claires : c’est l’absence de la maîtrise du travail. Donc tant qu’il n’y aura pas détermination à construire les institutions de pouvoir sur le travail, concret, dans l’entreprise, on va continuer à chercher à gérer la souffrance au travail et à chercher à réduire le temps de travail.

Est-ce que ça vient d’un manque de courage à affronter cette question ?

Je sais que c’est dur d’être militant, d’être syndicaliste, j’ai le plus grand respect pour tous ceux qui se battent. C’est plutôt qu’il n’y a pas de tradition de maîtrise collective du travail… On dit, « c’est nous qui produisons, c’est nous qui décidons », mais un peu comme un mantra, c’est comme le « tous ensemble tous ensemble hé » dans les manifs, quand on sait bien qu’on n’est pas tous ensemble et que trop d’organisations se tirent les unes sur les autres …

Rien de concret n’est fait dans les entreprises par les organisations de travailleurs pour qu’ils décident. Parce que décider, ça veut dire s’opposer aux directions. Et s’opposer aux directions ça ne se fait pas par la grève. La grève, c’est un temps pratiquement inexistant dans le secteur privé et très intermittent dans le secteur public. Donc non, ce n’est pas par la grève qu’on s’oppose aux directions, et comme aujourd’hui il n’y a que ça comme moyen d’action, la grève comme absence de travail, on ne mobilise pas toute l’organisation – les militants, les institutions, les protections (par exemple la protection contre le licenciement des délégués syndicaux), on ne mobilise pas toute cette organisation pour dire « ah non non, nous allons nous auto-organiser dans ce que nous faisons au travail ».

C’est ça la réponse à la souffrance au travail. Il n’y a aucune raison que le travail soit source de souffrance, aucune. Au contraire, c’est une source de liberté. Le déplacement à opérer dans l’action collective est autour de « nous nous auto-organisons ». Mais si la maîtrise du travail est abandonnée aux employeurs et que le temps de travail devient insupportable, toute la militance se consacre à la réduction du temps de travail, hebdomadaire et sur le cycle de vie, avec la retraite comme fin du travail. Alors que la retraite, rappelons-le, a été construite en 1946 par les communistes comme la fin de l’obligation d’aller sur le marché du travail pour avoir un salaire. Un retraité ce n’est pas quelqu’un qui ne travaille plus, c’est quelqu’un qui n’a plus besoin de quémander son salaire auprès d’un employeur parce qu’il est devenu titulaire de son salaire. C’est pour cela que vous avez une telle détermination de Macron : « non, entrer en retraite c’est être bénéficiaire du différé de ses cotisations, on ne peut jamais être titulaire de son salaire ». La bourgeoisie a absolument besoin que nous soyons à poil pour que sa domination sur nos vies soit possible, pour que nous ne puissions pas lui ravir le monopole sur la production de valeur qui est la source de son pouvoir.

Pour autant, cette question est totalement absente du débat public sur la réforme des retraites en ce moment  …

Vous avez raison, et c’est parce que le travail, connoté négativement, est absent du débat public. Cela dit, je suis optimiste sur le fait que le travail vienne sur le devant de la scène. La prise de conscience que la maîtrise du travail concret doit devenir le cœur de l’activité collective, ça je suis convaincu que ça va monter. Déjà, il y a tous les alternatifs qui en sont porteurs, et tous les militants syndicaux qui voient bien qu’on ne peut pas se contenter de réduire le temps de travail et d’attendre la retraite comme la fin du travail, et qu’il faut commencer à se poser la question de la conquête des outils de l’affrontement aux directions sur le contenu du travail.

Que penser du traitement médiatique du travail ?

Je suis peu au fait du traitement médiatique, mais ce qui me frappe c’est la montée au cours des trente dernières années, dans l’opinion courante, de la connotation péjorative du travail. Jusqu’à son étymologie, avec l’invention d’une étymologie fausse, le fameux « tripalium », cet instrument de torture. Est tout à fait significative la façon dont Hannah Arendt, dans son essai sur La condition de l’homme moderne, prolongé par Dominique Méda dans la Fin du travail ?, reprend le triptyque aristotélicien sur travail, action, œuvre : le travail ce sont les esclaves, l’œuvre ce sont les artisans et l’action ce sont les citoyens libres, c’est la politique. Ce bouquin a eu un très grand succès, et les années 90 sont des années où dans l’opinion cultivée s’exprime cette dévalorisation du travail qui naturalise l’état déplorable dans lequel la logique du profit met le travail. Et c’est une saga qui, là encore, écrit ce dont la bourgeoisie a besoin.

Cette disqualification du travail vient de la crise du capitalisme : la bourgeoisie n’est plus capable de gérer le travail de façon à ce qu’il soit anthropologiquement, écologiquement, territorialement humain. Incapable de nous mobiliser positivement sur le travail, elle nous mobilise sur des colifichets de la consommation et s’emploie à ce que nous considérions comme naturel que le travail, c’est de la merde. Raison de plus pour nous appuyer sur le déjà-là communiste pour soutenir l’action collective de conquête de la souveraineté sur le travail afin de le tirer de ce mauvais pas. Nous disposons, avec la sécurité sociale de la production de soins que le régime général a su mettre en place de la fin des années 1950 au milieu des années 1970, d’un dispositif que nous pouvons transposer à toute la production. Une hausse du taux et un élargissement de l’assiette de la cotisation à l’assurance-maladie ont permis d’une part de subventionner l’investissement hospitalier, d’inclure dans son sein les hôpitaux psychiatriques, de transformer les hospices en hôpitaux locaux, et d’autre part de conventionner les soins de ville. Et ça s’est fait sur un mode que je qualifie de communiste : salaire à la qualification personnelle des soignants, fonctionnaires hospitaliers ou libéraux conventionnés, subvention de l’investissement ôtant toute place à la propriété lucrative de l’outil.

Je crois que vous avez des propositions qui s’appuient sur cet existant ?

Oui, l’application d’une telle sécurité sociale à l’alimentation (SSA) par exemple est un terrain d’autant plus propice qu’il y a déjà des alternatifs à tous les niveaux : de la production des biens bruts comme le lait ou le blé, à la production des biens élaborés, la distribution, la restauration, la production d’outils agricoles : tout cela aujourd’hui est investi par des alternatifs qui ne sont plus quantité négligeable, même s’ils restent marginalisables ou récupérables… Le levier serait une cotisation qui pourrait être de 8% de la valeur ajoutée marchande, soit 120 milliards, ce qui correspond en gros à la moitié des dépenses de consommation alimentaire aujourd’hui – ce qui n’est pas rien, et qui serait une opération blanche à l’échelle macro pour les entreprises, puisqu’à ces 120 milliards de cotisation correspondront 120 milliards de non remboursement de dettes, ou de non-versement de dividendes. Ça suppose toute une bataille politique sur l’illégitimité du crédit…

On n’affecterait pas la totalité de ces 120 milliards à solvabiliser la population, parce que les alternatifs ne peuvent pas aujourd’hui assurer la moitié des besoins d’alimentation. Disons pour lancer le débat qu’on peut proposer d’affecter les 2/3 des 120 milliards aux consommateurs/usagers, soit 100€ par personne et par mois, sur la carte vitale. Un foyer de 3 personnes perçoit dont 300€ par mois, ça ne couvre pas la totalité de la dépense en alimentation, mais c’est quand même très significatif. Et cette carte vitale, elle ne pourra être présentée que chez des professionnels conventionnés– exactement comme pour les hôpitaux et les médecins libéraux. On ne va évidemment pas conventionner la grande distribution, l’agrobusiness etc. Et il faudra aller loin dans le refus du conventionnement : un des enseignements qu’on peut tirer de l’assurance maladie, c’est qu’on a conventionné les producteurs de soins en conservant un mode capitaliste de production du médicament, moyennant quoi on a fourni un marché public incroyable aux groupes capitalistes comme Sanofi qui ont investi, et en partie pourri, la pratique du soin… Il ne s’agit pas qu’on fasse la même chose dans l’alimentation en fournissant un marché public à Massey Ferguson ou à Bayer ! Il faut que ne soient conventionnés que les producteurs qui ne font pas appel à des fournisseurs capitalistes, qui produisent bio en respectant le droit du travail (ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui), des entreprises dont les travailleurs sont les propriétaires d’usage de leur outil de travail…

Quant au tiers restant des 120 milliards, il serait consacré au soutien des producteurs alternatifs. Il faut acheter des terres, notamment : il faut arracher la terre à la logique marchande et en faire un bien commun, et ça aussi c’est un travail considérable. Il faut payer les travailleurs conventionnés à la qualification personnelle. Il faut subventionner l’investissement de producteurs agricoles alternatifs, il faut aider les agriculteurs qui voudraient passer au bio à le faire –il y en a pour quatre ou cinq ans, avant que ce soit rentable, et pendant ces quatre ou cinq ans il faut qu’ils soient soutenus ; il faut soutenir la production de machines nouvelles, etc.

Et je voudrais conclure sur le fait que nous créons là une institution macroéconomique qui pourrait être articulée avec cette autre institution macro qu’est la retraite, entendue comme l’âge où l’on devient titulaire de son salaire sans plus passer par le marché du travail. On pourrait la fixer à l’âge critique sur le marché du travail, 50 ans. Les quinquagénaires retraités, dotés de leur salaire et d’une responsabilité d’auto-organisation des travailleurs, pourront évidemment investir massivement ces entreprises alternatives dont l’activité va être considérablement augmentée.  Et ce qu’on vient de dire sur l’alimentation, on pourrait le transposer sur la production de logement, sur le transport de proximité, sur l’énergie, la culture, l’accès à la justice… Retrouver la dynamique communiste rend inventif et joyeux !

Bernard Friot

Première partie de l’entretien ici

Photos de Serge d’Ignazio

Source : Frustration Magazine, https://www.frustrationmagazine.fr/si-la-bourgeoisie-est-la-classe-dirigeante-cest-parce-quelle-dirige-le-travail-entretien-avec-bernard-friot-partie-ii/

Fil Facebook correspondant à ce billet:
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10157960207567317

[RIC LOCAL NATIONAL] Des Gilets jaunes vont organiser un référendum national sur le projet de réforme des retraites

https://francais.rt.com/france/71473-gilets-jaunes-vont-organiser-referendum-national-projet-reforme-retraites

Excellent Adrien Quatennens : Retraites, il y a tellement d’argent !

Rendez-vous le 27 janvier 2020 à Rostrenen, en Bretagne, avec Franck Lepage

Je suis heureux de vous revoir bientôt, et cette fois avec un ami cher :

#Démocratie #ÉducationPopulaire #GiletsJaunes #RIC #ProcessusConstituantPopulaire #ÉlectionVsTirageAuSort #SourcesDeLImpuissancePolitiquePopulaire …


• En attendant, pour ceux qui ne l’ont pas vue passer, je vous signale une série d’entretiens très intéressants avec Franck, datant de l’été dernier (2019) : https://www.youtube.com/playlist?list=PLFePO0DghdicNrU0KytikJAV310b9i7Gz

#1 – Introduction aux conférences gesticulées (3’10) :

#2 : Naissance des conférences gesticulées (9’23) :

#3 – Les Gilets Jaunes (10’14) :

#4 : Le piège des élections (5’39) :

#5 – Le Néo-Libéralisme (6’19) :

#6 – Intellectuels de gauche et Gilets Jaunes (7’23) :

#7 : Bernard Friot (5’44) :

#8 : L’avenir (5’45) :

#9 – La place de la violence (6’34) :

#10 : Conclusion (2’23) :

• Lire aussi cet article sur les gilets jaunes (Le Comptoir, 26 déc 2018) :

Franck Lepage : « Le gilet jaune est le symbole d’une conscience de classe qui est en train de renaître » :

https://comptoir.org/2018/12/26/franck-lepage-le-gilet-jaune-est-le-symbole-dune-conscience-de-classe-qui-est-en-train-de-renaitre/

• Et bien sûr les deux conférences gesticulées mythiques (passionnantes, ne ratez pas ça) :

Inculture(s) 1 « L’éducation populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu… » Une autre histoire de la culture (3 h 50)

http://www.ardeur.net/conferences-gesticulees/conference-gesticulee-franck-lepage-inculture-1/

NB : il y a un exemplaire 5h40 (!) de ce formidable spectacle Inculture 1 sur la Culture.

Inculture(s) 2 Et si on empêchait les riches de s’instruire plus vite que les pauvres ? Une autre histoire de l’éducation (3 h 45)

http://www.ardeur.net/conferences-gesticulees/conference-gesticulee-franck-lepage-inculture-2/

• Voir aussi les ressources de L’Ardeur :
http://www.ardeur.net/liens/liens-ressources/

• Et puis, l’agenda de Franck 🙂 :
http://www.ardeur.net/agenda/

J’ai hâte d’y être 🙂

Bon courage à tous.

Étienne.


[Edit : voici les 7 vidéos qui retracent cette formidable soirée :

LEPAGE ET CHOUARD #1 – Introduction à une soirée d’éducation populaire

LEPAGE ET CHOUARD #2 – La parole au public : « Après un an de GJ, vous êtes dans quel état ? »

LEPAGE ET CHOUARD #3 – Le débat mouvant, par Franck Lepage

LEPAGE ET CHOUARD #4 – Introduction aux ateliers constituants

LEPAGE ET CHOUARD #5 – Les conseils d’Etienne Chouard pour vos ateliers constituants

LEPAGE ET CHOUARD #6 – Reportage pendant les ateliers constituants

LEPAGE ET CHOUARD #7 – Restitution des Ateliers Constituants et conclusion

Thomas Piketty vs Patrick Cohen : spectaculaire joute verbale entre un défenseur du peuple et un défenseur des ultra-riches, à propos des RETRAITES

Voilà un vif débat où la guerre des classes est plus voyante que d’habitude :

Les regards que lance parfois Patrick Cohen, défenseur des 1% les plus riches, à Thomas Piketty, défenseur des 99% que sont les autres, pourraient inspirer un LOGO de la guerre des classes que les riches mènent contre les pauvres :


Fil Facebook correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/photo.php?fbid=10157730059017317&set=a.10150279445907317&type=3&theater

[CORRUPTION CRASSE] Retraites : BlackRock souffle ses conseils pour la capitalisation à l’oreille du pouvoir (Martine Orange, Mediapart)

Retraites: BlackRock souffle ses conseils pour la capitalisation à l’oreille du pouvoir

par Martine Orange

Source : Mediapart (abonnez-vous), https://www.mediapart.fr/journal/france/091219/retraites-blackrock-souffle-ses-conseils-pour-la-capitalisation-l-oreille-du-pouvoir

Premier gestionnaire d’actifs au monde, BlackRock a des vues sur l’épargne française, « une des plus élevées d’Europe ». À la faveur de la loi Pacte, première étape pour dynamiter la retraite par répartition, le fonds américain dispense ses recommandations au gouvernement.

Officiellement, le gouvernement jure qu’il veut défendre la retraite par répartition. Mais en coulisses, les assureurs et les financiers ne se privent pas de lui dispenser leurs conseils « éclairés », auxquels il prête la plus grande attention, pour faire éclater le système. La réforme des retraites, pour les financiers, doit être l’occasion de mettre en œuvre un système par capitalisation, qui, jusque-là, n’a pas réussi à s’implanter en France, en dépit des divers mécanismes instaurés depuis quinze ans (dispositifs Madelin, Perco, Perp). Elle doit leur permettre de mettre enfin la main sur une épargne « parmi les plus élevées d’Europe » qui leur échappe jusqu’à présent.

Parmi les plus influents, il y a BlackRock, le premier gestionnaire d’actifs au monde. Le fonds a de grandes ambitions en France manifestement. « Fin 2017, seuls 130 milliards d’euros avaient été collectés dans ces produits [d’épargne retraite – ndlr], ce qui est décevant par rapport à l’épargne déposée en liquidités (1 500 milliards d’euros), les produits d’assurance-vie en euros (1 600 milliards d’euros) ou les investissements directs/indirects en actifs non financiers (plus de 7 600 milliards d’euros) », relève-t-il dans une note publiée en juin 2019. Bref, une situation misérable pour les financiers à laquelle il convient de remédier au plus vite.

Cette note, rédigée « à destination du gouvernement français », est faite pour lui suggérer la façon dont il convient d’écrire la loi et les règlements pour que les choses changent, qu’enfin la capitalisation s’installe en France. Le premier pas pour le gestionnaire américain d’actifs vient d’être franchi victorieusement avec la loi Pacte.« Un élément majeur de la réforme de l’épargne retraite en France », proclame-t-il.

Adoptée en avril et promulguée en juin, cette loi, sans qu’on en prenne toujours garde, est bien le premier étage de la fusée visant à mettre à terre le système par répartition existant, avant la réforme proprement dite. Elle vise « à combler les lacunes structurelles des régimes d’épargne retraite volontaire existants. Elle permet à l’épargnant : de bénéficier d’un allègement fiscal pour les cotisations versées en réduisant sa base imposable sur le revenu, d’accéder à son capital avant la retraite dans certains cas prédéfinis […], de transférer son patrimoine à une entité plus concurrentielle sans frais de transfert après cinq ans », se félicite BlackRock. Ce qui revient à contourner tout ce qui relève des principes d’égalité et de solidarité : la Sécurité sociale, le fisc et le droit sur les successions.

Mais pour que ce dispositif prospère, il convient que l’État prenne les bonnes dispositions. Dans sa grande bienveillance, BlackRock a lui-même rédigé les principales règles que le gouvernement se doit de suivre, « pour réussir la réforme de l’épargne retraite » : « 1) Améliorer par voie de décrets d’application et d’ordonnance la lisibilité du régime avec un corpus de règles communes destiné à faciliter la portabilité de l’épargne retraite. 2) S’inscrire dans le cadre du nouveau règlement européen qui instaure le produit paneuropéen d’épargne retraite individuelle (PEPP) 3) Pérenniser le dispositif législatif et les incitations fiscales de long terme en renforçant le rôle d’un tiers indépendant ayant pour mission d’évaluer le coût et l’efficacité des réformes dans la durée. »

Capture d’écran du site de BlackRock

Quand BlackRock recommande, tout gouvernement écoute. Avec quelque 7 000 milliards de dollars d’actifs gérés, le fonds a accumulé un poids immense dans les décisions du monde (voir notre enquête). Biberonné à l’argent des banques centrales, il a acquis depuis la crise de 2008 une place sans précédent : la FED et la BCE font appel à lui pour évaluer les banques. Il a l’oreille de nombre de gouvernements, ayant su trouver des relais puissants dans pratiquement tous les pays et institutions européennes. L’ancien président de la banque suisse, Philipp Hildebrand, est ainsi devenu vice-président de BlackRock. Ancien responsable de la CDU, Friedrich Merz est le représentant du fonds américain en Allemagne. Et cela ne l’a pas empêché à l’automne 2018 de briguer – en vain – la succession d’Angela Merkel à la tête de la CDU.

Mais il semble que BlackRock a développé une relation toute particulière en France ces dernières années. Et pas seulement parce qu’il est actionnaire de toutes les entreprises du CAC 40. Avant même l’élection d’Emmanuel Macron, Larry Fink, co-fondateur et président de BlackRock, se passionnait pour le futur président. En avril 2017, avant le premier tour de la présidentielle, il n’hésitait pas à expliquer sur Fox News sa vision de la présidentielle française et tout le bien qu’il pensait d’Emmanuel Macron – qu’il semble déjà bien connaître –, destiné, selon lui, à devenir le futur président pour le« plus grand bien de la France et de l’Europe ». Macron « bluffe l’homme le plus puissant de Wall Street », écrira quelques semaines plus tard Challenges.

Larry Fink (BlackRock) et Emmanuel Macron à l’Elysée en juillet 2019 © Reuters »

En tout cas, Larry Fink a le droit à un traitement spécial. Dès la fin juin 2017, alors que les élections législatives sont à peine achevées, le président de BlackRock est le premier dirigeant financier à être reçu à l’Élysée, le jour même où le gouvernement présente sa réforme du marché du travail. Il y reviendra moins de trois mois après pour participer au lancement de la campagne voulue par Emmanuel Macron pour attirer les investisseurs étrangers. Depuis, Larry Fink est de tous les programmes élyséens : en faveur de la « finance verte », « pour un capitalisme plus inclusif », « pour la lutte contre le changement climatique ». Il est invité au moins une fois par an dans les palais nationaux, à l’Élysée ou Versailles selon les circonstances.

BlackRock, présidé en France par Jean-François Cirelli (ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée sous Chirac, PDG de GDF, puis vice-président de GDF-Suez devenu Engie), a porte ouverte dans les ministères. Il est associé à toutes les réflexions sur la réforme de l’épargne, au point que Thierry Martel, directeur général de Groupama (groupe mutualiste) s’est énervé de l’alignement de Bercy sur les vues du gestionnaire d’actifs. Très désireux de faire plaisir, le gouvernement a demandé à l’agence française de développement d’investir avec BlackRock dans les énergies renouvelables dans les pays en développement. Sans y voir le moindre problème.

Dans le même souci de créer un partenariat « gagnant-gagnant », le gouvernement a invité Jean-François Cirelli, en tant que représentant de BlackRock, à siéger au comité Action publique 2022, afin de prodiguer ses conseils sur les missions de l’État. Car si le gouvernement peut tout à fait se passer de l’avis de la société civile sur la façon dont doivent évoluer les politiques publiques, il ne saurait faire l’impasse sur les lumières de la finance.

Fraude fiscale et fuite des capitaux

En retour, les dirigeants de BlackRock ne cessent de chanter les louanges de la politique d’Emmanuel Macron (lire ici ou ). En juillet 2018, le fonds a annoncé choisir Paris plutôt que Londres pour y installer un centre de gestion alternative à destination de l’Asie et de l’Europe. L’annonce a permis au ministre des finances, Bruno Le Maire, qui rêve de transformer Paris en City en profitant du Brexit, de se féliciter de cette victoire, marquant le succès de sa politique d’attractivité en faveur du monde financier.

Dans les faits, le siège est resté à Londres, ainsi que toute la gestion ; BlackRock compte à peine soixante salariés en France. Mais cette annonce lui a permis de décrocher en un temps record, soit moins de trois mois, l’autorisation de créer une société de gestion alternative par l’Autorité de marchés financiers. Et de peser sur les choix futurs sur les règles de l’épargne.

Car, en la matière, BlackRock a des opinions très arrêtées : les règlements sur la gestion de l’épargne en France sont beaucoup trop prudents. Il faut en finir avec les obligations sur les placements en titres d’État ou en immobilier, imposées pour assurer aux épargnants de retrouver leur épargne investie. Place à la finance moderne, aux ETF (exchange trade funds), aux plateformes électroniques de gestion.

Hasard, c’est justement les points forts de BlackRock. Celui-ci a développé toute une gestion d’actifs basée sur la reproduction des indices boursiers, où tout se négocie et s’échange à la nanoseconde, à partir d’un système électronique, Aladdin. « Le risque de perdre tout ou partie du capital existe », avertissent en préambule nombre de plateformes de gestion alternative. Mais cela ne semble pas gêner BlackRock. Au contraire.

Depuis le début de la crise financière, le fonds a volé de succès en succès grâce à l’afflux des liquidités apportées par les banques centrales, ce qui a permis une explosion des indices boursiers. Attiré par ces performances, l’argent afflue, ce qui lui rapporte toujours plus de commissions de gestion. Si à un moment la crise survient, il n’a aucune responsabilité à l’égard de ses clients, puisque, à l’inverse des assureurs, il n’y a pas de garantie sur le capital épargné. Et si vraiment tout tourne mal, il sera toujours temps de demander secours aux États pour le renflouer, au nom de la détresse des épargnants, au nom du « too big to fail » (trop gros pour faire faillite).

C’est cette gestion risquée de l’épargne que le gouvernement français accepte de soutenir dans sa promotion de la capitalisation. Officiellement, cela est censé aider le développement de l’épargne productive et le financement des PME. Mais les demandes de BlackRock au gouvernement vont tout à fait dans un sens opposé. Les produits d’épargne retraite, promus dans le cadre de la loi Pacte, doivent s’inscrire, recommande le gestionnaire, dans le cadre de la directive Juncker sur l’épargne paneuropéenne. Dans ce cadre, « la liste des investissements éligibles aux dispositifs d’épargne salariale gagnera à être étendue aux SICAV de droit étranger. […] Un grand nombre de gestionnaires d’actifs ont des gammes de fonds domiciliées au Luxembourg ou en Irlande, qui sont aujourd’hui exclues de cette offre. » Deux pays à la fiscalité “compréhensive”. En d’autres termes, il faut faciliter l’évasion fiscale et la fuite des capitaux. Sans que cela fasse frémir un seul responsable.

Les recommandations de BlackRock en images. © BlackRock

Le gouvernement en premier assiste, voire encourage, la dégradation systématique des finances publiques à tous les niveaux. La loi Pacte prévoit déjà que les souscripteurs des nouveaux plans de retraite par capitalisation pourront déduire leur placement dans la limite de 10 % des revenus imposables. Comme cette mesure est destinée en priorité aux tranches supérieures, le manque à gagner risque d’être important. Dans son étude d’impact présentée avec le projet de loi, le gouvernement le chiffre à 1,1 milliard d’euros en 2019 et 1,2 milliard en 2020. Des chiffres sans doute sous-estimés. La mesure viendrait s’ajouter à la suppression de l’ISF et de la flat tax sur les revenus du capital.

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Mais il faut ajouter à cela la deuxième mesure visant à dynamiter la retraite par répartition de l’intérieur : l’abaissement des cotisations retraite sur les très hauts salaires. Jusqu’à présent, les cotisations sur les retraites sont perçues jusqu’à des salaires de 27 000 euros par mois, soit huit fois le plafond de la Sécurité sociale. Dans le cadre de sa réforme, le gouvernement prévoit que les cotisations obligatoires sur les salaires seront perçues jusqu’à 10 000 euros par mois, soit trois fois le plafond de la Sécurité sociale. Au-delà, il y aurait juste une cotisation de « solidarité » de 2,8 %. « Par rapport au système actuel, c’est une énorme baisse de cotisation pour les salaires entre 120 000 et 250 000 euros par an. C’est le nouveau “super Macron des riches” », s’indigne l’économiste Thomas Piketty. Selon les premières estimations, cet abaissement des cotisations sur les plus hauts salaires représenterait un manque à gagner de quelque 3 milliards d’euros. Des milliards que l’exécutif souhaite orienter vers les plans par capitalisation. Il paraît pourtant que ce dernier est très préoccupé par l’équilibre financier du système de retraite.

Dans l’esprit de BlackRock, ce dynamitage de la retraite par répartition, de la solidarité entre les générations, ne doit pas s’arrêter là. Après les hauts salaires, il convient de poursuivre l’œuvre et de l’étendre à tous. Dans le cadre de son chapitre « Faciliter ou prévoir la mise en place d’incitations comportementales pour accroître le niveau des contributions volontaires », il préconise ainsi une série de mesures qui s’apparentent aux mutuelles rendues obligatoires pour la santé, qui sont en train de prendre le pas sur l’assurance-maladie : « L’épargnant devrait se voir proposer par défaut une contribution automatique à son plan en pourcentage de son revenu mensuel, à un niveau de base compatible avec l’effort d’épargne considéré comme minimal (par exemple 5 %) ; cette contribution automatique par défaut pourrait être associée à un dispositif d’augmentation automatique dans lequel le taux d’épargne augmente progressivement à chaque augmentation de revenu du salarié. De cette manière, une part croissante des augmentations dont bénéficiera l’individu sera affectée à son épargne retraite, sans que cela soit une contrainte trop forte pour l’individu, qui voit son salaire augmenter. »

La finance pourrait ainsi préempter une partie toujours plus grande des salaires et le gouvernement en finir avec la Sécurité sociale. Tout un programme. Et BlackRock l’a rédigé pour nous.

Martine Orange.

Source : Mediapart, https://www.mediapart.fr/journal/france/091219/retraites-blackrock-souffle-ses-conseils-pour-la-capitalisation-l-oreille-du-pouvoir

[RETRAITES – Passionnant, urgent et important] Bernard Friot : Retraite = Salaire continué ou Revenu différé ?

Je ne me lasse pas de cette puissance de penser.
Bernard nous aide à nous émanciper, vraiment, en profondeur et pour longtemps.
Il faut écouter ses conférences le crayon à la main : 0% MG… du début à la fin.

Il y a des fulgurances dans cette conférence, comme chaque fois, des formules fortes que nous pourrions retranscrire et publier en commentaires, non ?

En cette période de dévastation criminelle de notre assurance retraite (et de toute la sécurité sociale, en fait), il est urgent que tous les citoyens connaissent la précieuse analyse de l’enjeu des retraites par Friot. Les syndicalistes d’abord, bien sûr, devraient connaître cette argumentation sur le bout des doigts ; les militants aussi, sans doute ; mais aussi tous les citoyens dignes de ce nom.

[L’antienne d’Étienne : ] Ne pas perdre de vue que, si nos prétendus « représentants » peuvent ainsi nous voler comme au coin du bois sans rien craindre de notre colère, c’est parce que nous n’avons pas de constitution digne de ce nom. Et si nous n’avons pas de constitution digne de ce nom, c’est parce qu’il n’existe pas (assez) de citoyens constituants. Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. Pendant les ateliers constituants, nous nous relevons, nous ne sommes plus à genoux, nous devenons des adultes politiques, nous n’acceptons plus d’être ravalés au rang humiliant d’électeurs (c’est-à-dire d’enfants, d’incapables politiques), nous sommes en train de devenir libres, simplement parce que — enfin — nous le voulons !

Dans un peuple devenu constituant, il n’y aura plus de place pour des tyrans.

Ne pas oublier non plus que la destruction de la sécurité sociale est programmée dans les GOPÉ (Grandes Orientations des Politiques Économiques) et imposée par la Commission européenne, et que ça va continuer de plus en plus cruellement tant que nous resterons dans l’UE. Aucune souveraineté populaire, aucune démocratie digne de ce nom, n’est possible dans le carcan de la prétendue « Union européenne ». En devenant constituants, nous deviendrons souverains et nous sortirons du même geste, sans doute par RICs, de la prison européenne (UE) et de la prison française (5ème « République »).

Je tique encore sur l’affirmation de Bernard : « en économie, il n’y a que de l’aujourd’hui », qui semble dénier la possibilité de conserver des droits-sur-la-valeur-créée-par-la-société avec des signes monétaires épargnés (des titres-porteurs-de-pouvoir-d’achat-utilisables-plus-tard-quand-je-veux). Il me semble que c’est nier une des fonctions essentielles de la monnaie. Il faudra que je lui en parle la prochaine fois qu’on se verra 🙂

Il faut aider Réseau Salariat (même un peu c’est beaucoup) :

http://www.reseau-salariat.info/?lang=fr

Étienne.

 

PS : (rappel)

« Vaincre Macron », le nouveau livre de Bernard Friot, plus incisif, plus bouleversant et plus important que jamais

https://chouard.org/blog/2017/11/18/vaincre-macron-le-nouveau-livre-de-bernard-friot-plus-incisif-plus-bouleversant-et-plus-important-que-jamais/

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