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Précieuse Sécurité sociale, précieuse entraide… Éloge des frontières par Régis Debray

Pendant que « les élus » détruisent sous nos yeux impuissants le droit du travail, les services publics et la Sécurité sociale (et nous imposent donc progressivement une scandaleuse insécurité sociale), je me rappelle cette réflexion sur nos très nécessaires protections, nos très nécessaires frontières :

Absolument tout ce qui est vivant a besoin vitalement d’une limite : la membrane de la cellule, l’écorce du végétal, la peau de l’animal (y compris de l’animal humain), la frontière du corps social… PERMETTENT LA VIE.

Rien ne vit sans frontière.

Si on retire sa limite à un être, on lui retire sa vie, mécaniquement, forcément.

Si tu supprimes la frontière d’un être, tu le tues.

Et c’est d’ailleurs le but des prédateurs (caché en l’occurrence).

Lisez « Éloge des frontières » de Régis Debray ; c’est passionnant.


http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio/Folio/Eloge-des-frontieres

Extraits :

« Ce qu’il y a de profond chez l’homme, disait Valéry, c’est la peau. » La vie collective, comme celle de tout un chacun, exige une surface de séparation. Emballage d’abord. La profondeur suit, comme l’intendance.

La matière n’a ni sac ni peau. Seule la cellule a une membrane. Les eucaryotes en ont même deux, autour du noyau et de la cellule. La peau serait l’organe primordial des épigenèses, le premier reconnaissable chez l’embryon. C’est en se dotant d’une couche isolante, dont le rôle n’est pas d’interdire, mais de réguler l’échange entre un dedans et un dehors, qu’un être vivant peut se former et croître.

Pas d’insecte sans kératine, pas d’arbre sans écorce, pas de graine sans endocarpe, pas d’ovule sans tégument, pas de tige sans cuticule, etc.

Un système vivant est une surface repliée sur elle-même, dont l’idéaltype est la sphère, bulle ou boule, et notre village ou maison natale un ersatz en 3D, gaine, gousse ou coquille. C’est à cette cavité amniotique que nous revenons chaque soir en nous glissant sous l’édredon, en fermant les écoutilles. Survivre, c’est sauvegarder les plis et les replis.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 37.


Ce sont toujours les prêtres qui fixent les frontières. On les juge, nos prêtres laïcs. […] Quand ce n’est pas évident, il faut du transcendant. […] le suprême arbitrage fait passer l’arbitraire. Silence dans les rangs.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p 27.


La frontière est un lieu de passage, d’échanges. La bonne frontière est poreuse, dans les deux sens. Tout organisme vivant a une frontière. La peau est la première de toutes… Elle assure la condition sine qua non du vivant : la séparation régulée entre un dehors et un dedans.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010).


Une idée bête enchante l’Occident :
l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières.
Régis Debray, « Éloge des frontières », 2010.


La mondialisation des objets produit une tribalisation des sujets.
Régis Debray.


À quoi sert la frontière, en définitive ?
À faire corps.
Et pour ce faire, à lever le museau. L’enceinte exalte le rampant et nous coiffe d’invisible. Tout site enclos est « un appareil à faire monter ».
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 61.


La frontière a mauvaise presse : elle défend les contre-pouvoirs. N’attendons pas des pouvoirs établis, et en position de force, qu’ils fassent sa promo. Ni que ces passe-murailles que sont évadés fiscaux, membres de la jet-set, stars du ballon rond, trafiquants de main-d’œuvre, conférenciers à 50 000 dollars, multinationales adeptes des prix de transfert déclarent leur amour à ce qui leur fait barrage.

Dans la monotonie du monnayable (l’argent, c’est le plus ou le moins du même), grandit l’aspiration à de l’incommen­surable. À de l’incomparable. Du réfractaire.  Pour qu’on puisse à nouveau distinguer entre le vrai et le toc.

Là est d’ailleurs le bouclier des humbles, contre l’ultra-rapide, l’insaisissable et l’omniprésent. Ce sont les dépossédés qui ont intérêt  la démarcation franche et nette. Leur seul actif est leur territoire, et la frontière, leur principale source de revenu (plus pauvre un pays, plus dépendant est-il de ses taxes douanières). La frontière rend égales (tant soit peu) les puissances inégales.

Les riches vont où ils veulent, à tire-d’aile ; les pauvres vont où ils peuvent, en ramant. Ceux qui ont la maîtrise des stocks (de têtes nucléaires, d’or et de devises, de savoirs et de brevets) peuvent jouer avec les flux, en devenant encore plus riches. Ceux qui n’ont rien en stock sont les jouets des flux. Le fort est fluide. Le faible n’a pour lui que son bercail, une religion imprenable, un dédale inoccupable, rizières, montagnes, delta. Guerre asymétrique.

Le prédateur déteste le rempart. La proie aime bien.

Le fort domine les airs, ce qui le conduit d’ailleurs à surestimer ses forces.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 75.


« Pour le dire naïvement : là où il y a du sacré, il y a une enceinte, il y a de la vie […] il s’agit de conjurer les puissances de mort. Le pourtour ampute, certes, mais c’est pour mieux incruster, et ce qu’un moi (ou un nous) perd en superficie, il le gagne en durée.

Aussi est-il normal de protéger le circonscrit qui nous protège — et nous prolonge. La perpétuation d’une personne, collective ou individuelle, se paie d’une sage humiliation : celle de ne pas être partout chez elle.

L’Hexagone ampute l’être français […] mais cet enserrement vaut résilience. »
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 36.


Interface polémique entre l’organisme et le monde extérieur, la peau est aussi loin du rideau étanche qu’une frontière digne de ce nom l’est d’un mur. Le mur interdit le passage ; la frontière le régule. Dire d’une frontière qu’elle est une passoire, c’est lui rendre son dû : elle est là pour filtrer.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 39.


Cristaux et minéraux ne meurent pas, privilège réservé aux végétaux et aux animaux. L’avantage de l’enveloppe se paye d’un léger inconvénient, la mort.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 41.


On n’en finira jamais avec la frontière parce qu’elle est inhérente à la règle de droit, et […] elle est bonne à vivre.

Le dur désir de durer l’inscrit au programme de tout ce qui bouge et respire.

Nos « sans frontières » veulent-ils effacer l’inconvénient d’être né ? […]

L’être et la limite adviennent ensemble, et l’un par l’autre. »
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 45.


Qu’il soit utile de mettre le monde en réseau ne signifie pas que l’on puisse habiter ce réseau comme un monde. Impossible de faire d’un lieu de passage un lieu de séjour, faute de vis-à-vis. Pas d’anti-en face. Comment se poser sans s’opposer ? Une communauté sans extérieur pour la reconnaître ou l’investir n’aurait plus lieu d’être, telle une nation seule au monde verrait s’évanouir son hymne national, son équipe de foot ou de cricket, et jusqu’à sa langue.

Une personne morale a un périmètre ou n’est pas.

D’où vient que « la communauté internationale » n’en est pas une. Ce flasque zombie reste une formule creuse, un alibi rhétorique aux mains du directoire occidental qui s’en est jusqu’ici arrogé le mandat. Il en ira tout autrement le jour où un petit bonhomme vert à mille pattes et longue trompe atterrira  […] place de la Concorde. Face à l’alien d’une autre galaxie, l’impersonnalité morale qu’est l’Humanité avec un grand H pourra alors nous tenir chaud, parce qu’elle prendra forme et corps, par contraste avec un fond. C’est quand le mammifère humain verra de ses yeux l’étrangeté venue d’ailleurs qu’il saura à quoi résister, au coude à coude avec tous ses congénères sans exception, pour sauver la sienne propre.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 50.


Le prétendu combat du clos contre l’ouvert, tandem en réalité aussi inséparable que le chaud et le froid, l’ombre et la lumière, le masculin et le féminin, la terre et le ciel, continue d’amuser notre galerie. Ce lieu commun fait le bonheur des esprits courts […] C’est simple, donc utilisable, mais ce qui est d’un seul tenant est faux.

Aussi néglige-t-on ce qu’il faut d’ouverture à la verticale pour boucler un territoire à l’horizontale, ce qu’il faut d’ailleurs pour qu’un ici prenne et tienne. […]

Le fait (sans doute indémontrable, mais observable à tous les échelons) qu’aucun ensemble organisé ne puisse se clore à l’aide des seuls éléments de cet ensemble conduit à combiner l’eau et le feu. Il accroche le transcendant à l’immanent et l’envol à l’enclos. Un groupe d’appartenance se forme pour de bon du jour où il se ferme, et il se ferme par suspension à un « clou de lumière » […] À chaque rassemblement, sa clé de voûte et son fil à plomb.

L’impossibilité qu’a un agrégat quelconque de s’ériger en une communauté définie sans recourir à un extra convoque à son bord la sainte et le héros : opération par laquelle une population se mue en peuple. L’économiste, le sociologue le démographe traitent de la première, scientifiquement, et c’est heureux. Un peuple, en revanche, c’est une affaire à la fois plus sulfureuse et plus fantasque : une question de mythes et de formes. Sont demandées une légende et une carte. Des ancêtres et des ennemis. Un peuple, c’est une population, plus des contours et des conteurs.  […]

La misère mythologique de l’éphémère Union européenne, qui la prive de toute affectio societatis, tient en dernier ressort à ceci qu’elle n’ose savoir et encore moins déclarer où elle commence et où elle finit.

Quidam ou nation ou fédération d’États-nations, quiconque manque de se reconnaître un dessus n’assume pas son dehors. Ne tolère pas jusqu’à l’idée d’avoir un dehors. Et ignore donc son dedans.

Qui entend se surpasser commence par se délimiter.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010), p. 62-64.


La frontière est le bouclier des humbles ; ce sont les dépossédés qui ont intérêt à une démarcation franche et nette ; leur seul actif est leur territoire, et la frontière leur principale source de revenus.

La classe dominante est mobile, elle est du côté des flux. L’élite des capteurs de flux ne tient pas en place, elle est partout chez elle, elle prend l’avion…

Mais on ne vit pas dans un avion.

Je constate que, là où il y a un faible et un fort, le faible demande toujours une frontière. Le fort ne doit pas être partout chez lui.

Oui, aujourd’hui, l’idéologie du « sans-frontières », c’est l’idéologie du riche et du fort.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010).


Pour faire de la liaison, il faut accepter, il faut spécifier la différence. Vouloir la liaison sans la culture, ça ne marche pas.

La peau est faite pour recevoir, et pour exsuder. La frontière est un crible, un tamis, il est bon qu’elle soit une passoire, mais une passoire qui contrôle, une passoire qui régule.

Sinon c’est la loi du plus fort : dans la jungle, il n’y a pas de frontière, c’est pour ça qu’il n’y a pas de droit.

Il n’y a de vie que circonscrite.
Régis Debray, « Éloge des frontières » (2010).


Le prédateur déteste le rempart,
la proie aime bien.
Régis Debray, Éloge des frontières.


Entre une ineptie qui aère et une vérité qui étiole, il n’y a pas à balancer. Depuis cent mille ans que nous enfouissons nos morts chéris dans l’idée qu’ils pourront se retrouver bientôt au paradis, la preuve est faite qu’un trompe-l’œil encourageant ne se refuse pas. Pour contrer le néant, l’espèce a toujours pris le bon parti, celui de l’illusion.
Régis Debray, Éloge des frontières (2010)


Les rives sont la chance du fleuve.
En l’enserrant, elles l’empêchent de devenir marécage.
Jacques Bourbon-Busset, cité par Régis Debray, Éloge des frontières (2010).


On ne peut pas penser l’hospitalité, donc l’accueil, si on ne pense pas le seuil.

Car l’homme est un être maisonnable. Il naît dans une poche, franchit une frontière pour en sortir.

Pour s’ouvrir à l’autre, il faut avoir un lieu à soi.

Le dieu Terminus, ce dieu romain gardien des bornes et des limites.
Régis Debray, Éloge des frontières (2010).

Citations retrouvées dans ma page Précieuses pépites.

 


Merci à Thierry Kruger et Pablo Girault Lazare, pour leur travail, et notamment leur film « Demokratia« .

Fil facebook correspondant à ce billet :
https://www.facebook.com/etienne.chouard/posts/10156633192352317

[ROBOTS TUEURS] Big Brother n’aura bientôt plus besoin de snipers, si nous n’apprenons pas (très vite) à limiter nous-mêmes ses pouvoirs. Lisez Grégoire Chamayou : Théorie du drone !

Les ateliers constituants populaires (quotidiens et contagieux) ne sont pas « théoriques » : ils sont une réaction sociale de survie, pragmatique et ultra-prioritaire

À lire absolument :

Théorie du drone, par Grégoire Chamayou


https://lafabrique.atheles.org/livres/theoriedudrone/

Nombreux extraits dans ma page ‘Précieuses pépites‘ (cherchez ‘Chamayou’) :

« Les grandes conquêtes impériales qui furent les nôtres à l’autre bout de la terre parce que nous possédions la mitrailleuse Maxim et, qu’en face, ils n’avaient que des sagaies, nous reviendront en mémoire à la vue de ces nouveaux exploits, où le sang ne coulera plus, ou du moins plus de notre côté, car nous aurons les groupes téléchiriques [machines commandées à distance], alors qu’eux, les pauvres, n’auront que du napalm et du gaz moutarde à leur opposer. »
Anonyme, 14 mai 1964, cité par Grégoire Chamayou dans « Théorie du drone », p 39.

Les ressorts différentiels de l’indignation morale ont leurs mystères. Tandis que la chasse virtuelle aux animaux suscitait un scandale à peu près universel, la chasse à l’homme télécommandée pouvait, à la même époque, prendre tranquillement son essor, dans des formes similaires, sans que personne, parmi ces mêmes acteurs, n’y trouvât rien à redire.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 49.

Une guerre qui requiert de notre part une chasse à l’homme internationale.
George W. Bush, 14 février 2003, cité par Grégoire Chamayou dans « Théorie du drone », p 49.

En 2001, Donald Rumsfeld s’était convaincu que « les techniques utilisées par les Israéliens contre les Palestiniens pouvaient tout simplement être déployées à grande échelle ». Il pensait surtout aux programmes d’ « assassinats ciblés » dont l’État d’Israël venait de reconnaître officiellement l’existence. Les territoires occupés étant devenus, comme l’explique Eyal Weizman, « le plus grand laboratoire du monde pour les thanatotactiques aéroportées », il n’était pas étonnant que celles-ci soient exportées.

Mais il restait un problème : « comment organiser le département de la Défense pour les chasses à l’homme ? À l’évidence, confiait Rumsfeld en 2002, nous ne sommes pas bien organisés pour cela à l’heure actuelle. » L’appareil militaire états-unien n’était pas prêt, au début des années 2000, a assurer efficacement à l’échelle mondiale des missions habituellement dévolues à la police dans l’espace domestique : l’identification, la traque, la localisation et la capture ─ mais plutôt dans les faits, l’élimination physique ─ d’individus suspects.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 50.

 
Quoi qu’il en soit, il fallut s’attacher à définir et imposer une nouvelle doctrine stratégique. Des chercheurs travaillèrent à énoncer les « principes théoriques de la chasse à l’homme » destinés à servir de cadre à ces opérations. George A. Crawford les résuma dans un rapport publié en 2009 […] Ce texte, qui se proposait de « faire de la chasse à l’homme un des fondements de la stratégie étatsunienne », en appelait notamment à créer une « agence nationale de la chasse à l’homme », instrument indispensable pour « bâtir une force de chasse à l’homme du futur ».
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 51.

David Rohde, journaliste au New York Times kidnappé en 2008 et détenu au Waziristan pendant sept mois, fut l’un des premiers occidentaux à décrire les effets que cette surveillance létale persistante produit sur les populations qui la subissent. Évoquant un « enfer sur terre », il ajoute : « les drones étaient terrifiants. Depuis le sol, il est impossible de déterminer qui ou quoi ils sont en train de traquer pendant qu’ils décrivent des cercles au-dessus de votre tête. Le bourdonnement lointain du moteur sonne comme le rappel constant d’une mort imminente. […] Tout le monde a peur tout le temps. »
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 67.

« C’est le plus étrange des rituels bureaucratiques : toutes les semaines, plus d’une centaine de membres du tentaculaire appareil de sécurité nationale se réunissent par téléconférence sécurisée pour disserter des biographies de terroristes présumés et désigner au président ceux qui doivent être les prochains à mourir. » Cette réunion hebdomadaire a été surnommée, à Washington, le « mardi de la terreur ». Une fois établie, la liste des nominés part à la Maison blanche, où le président [Obama] approuve personnellement, de façon orale, chaque nom. La « kill list » ayant ainsi été validée, les drones se chargent du reste.

Les critères pertinents, pour l’établissement de ces listes de condamnés à mort sans procès, demeurent inconnus. L’administration se refuse à toute précision en la matière.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 69.

 
Avec le concept de « guerre globale contre la terreur », la violence armée a perdu ses bornes traditionnelles : indéfinie dans le temps, elle l’est aussi dans l’espace. Le monde entier, dit-on, est un champ de bataille. Mais il serait plus exact de dire un terrain de chasse. Car si le rayon de la violence armée se globalise, c’est au nom des impératifs de la traque.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 79.

Comme le rappellent les théoriciens de la chasse à l’homme, « les frontières souveraines comptent parmi les meilleurs alliés » qu’un fugitif puisse avoir.

La Common Law anglaise autorisait autrefois, dans les campagnes, à « mener la chasse aux bêtes de proie nuisibles, tels les renards et les putois, jusque sur la propriété d’autrui ; parce que détruire de telles créatures était réputé d’intérêt public ». C’est ce genre de droit que voudraient aujourd’hui s’arroger les États-Unis, pour des proies humaines, à l’échelle du monde. Il faut, résumait Paul Wolfowitz, « leur dénier tout sanctuaire ».

Ce qui se dessine, c’est un pouvoir invasif se fondant moins sur une notion de droit de conquête que de droit de poursuite. Un droit d’intrusion et d’empiètement universel qui autoriserait à courir sus à la proie partout où elle se réfugie […]

En devenant stratosphérique, le pouvoir impérial modifie son rapport à l’espace. Il s’agit moins d’occuper un territoire que de le contrôler par le haut en s’assurant la maîtrise des airs. Eyal Weizman explique en ces termes tout un pan de la stratégie israélienne contemporaine, qu’il décrit comme une « politique de la verticalité ». Dans ce modèle, « technologie plutôt qu’occupation », il s’agit de « maintenir la domination sur des zones évacuées par d’autres moyens que le contrôle territorial ». À cette verticalisation du pouvoir correspond une forme d’autorité hors-sol, où tout, chaque individu, chaque maison, chaque rue, « même le plus petit événement sur le terrain peut être surveillé, soumis à des mesures de police ou détruit depuis le ciel.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 80.

Lorsqu’elle est établie, le but immédiat d’une « kill box » [zone dessinée sur une carte géographique] est d’autoriser les forces aériennes à conduire des opérations contre des cibles de surface sans autre coordination avec le commandement. […] chaque cube devient alors une « zone autonome d’opération » pour les unités combattantes qui en ont la charge. En clair, dans un cube donné, feu à volonté. Une « kill box » est une zone de tuerie temporaire.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 83.

 
Il s’agit en fait de nano-drones, des robots insectes autonomes capables de marauder en essaim et de « naviguer dans des espaces de plus en plus confinés ». Grâce à des engins de ce type, la violence armée pourrait s’exercer dans de tout petits espaces, dans des micro-cubes de mort. Plutôt que de détruire tout un immeuble pour éliminer un individu, miniaturiser l’arme, passer dans les embrasures et confiner l’impact de l’explosion télécommandée à une seule pièce, voire à un seul corps. Votre chambre ou votre bureau deviennent une zone de guerre. […]

En redéfinissant la notion de zone de conflit armé comme un lieu mobile rattaché à la personne de l’ennemi, on en arrive à revendiquer, sous couvert de droit des conflits armés, l’équivalent d’un droit à l’exécution extrajudiciaire étendu au monde entier, même en zone de paix, contre tout suspect, hors procédure, y compris contre ses propres citoyens.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 85-87.

La guerre de guérilla a toujours posé problème à des grandes puissances régulièrement empêtrées dans des conflits asymétriques. […] Le drone apparaît comme la réponse tardive à ce problème historique : il retourne contre la guérilla, mais sous une forme radicalement absolutisée, son vieux principe : priver l’ennemi d’ennemi. Un partisan confronté à une armée de drones ne dispose plus d’aucune cible à attaquer.
Grégoire Chamayou, « Théorie du drone », p 93.

Si vous faites quelque chose pendant suffisamment longtemps, le monde finira par l’accepter. […] Le droit international progresse par des violations. Nous avons inventé la thèse de l’assassinat ciblé et il nous a fallu l’imposer.
Daniel Reisner, ancien directeur du département juridique de l’armée israélienne, cité par Grégoire Chamayou dans « Théorie du drone », p 231.


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Mondialisme et compétition (bonus du film Demokratia)

Mondialisme et compétition ?
ou localisme et collaboration ?

Quelques sujets de conversation pour notre cerveau collectif 🙂


Etienne Chouard – Mondialisme et compétition… par docutopie

C’est un extrait inédit (non conservé au montage) de l’entretien avec les auteurs du film « Demokratia », Thierry Kruger et Pablo Girault.

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Absolument tout ce qui est vivant a besoin vitalement d’une limite : la membrane de la cellule, l’écorce du végétal, la peau de l’animal (y compris de l’animal humain), la frontière du corps social… PERMETTENT LA VIE.

Rien ne vit sans frontière.

Si on retire sa limite à un être, on lui retire sa vie, mécaniquement, forcément.

Si tu supprimes la frontière d’un être, tu le tues.

Et c’est d’ailleurs le but des prédateurs (caché en l’occurrence).

Lisez « Éloge des frontières » de Régis Debray ; c’est passionnant.

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