[Prétendu « libéralisme »] TRAVAIL GRATUIT, par Juan Manuel de Prada

Encore un bon texte sur Le Saker francophone (je vous recommande la lecture quotidienne de ce site passionnant) :

TRAVAIL GRATUIT

Dans un contexte de paupérisation croissante des conditions de travail, la Confédération espagnole des entreprises (CEOE) a eu le culot de proposer que les contrats de formation et d’apprentissage ne soient plus rémunérés (autrement dit, que les stagiaires travaillent gratuitement), qu’ils puissent concerner du travail posté ou de nuit (autrement dit, que les stagiaires travaillent gratuitement avec des horaires difficiles ou changeants) et que puissent également en bénéficier les plus de 45 ans ne percevant plus les allocations de chômage (autrement dit, que des stagiaires à vie puissent être aussi chômeurs de longue durée).


Les bateliers de la Volga » Ilya Repin

Chesterton se trompait (par excès d’optimisme) quand il nous avertissait que « toute réforme du capitalisme signifiera simplement que les capitalistes ont trouvé des moyens pour réduire les salaires » ; parce que le capitalisme a désormais trouvé le moyen de les supprimer.

Il est en effet affligeant de constater la violation systématique de la dignité du travail que nous vivons ces dernières années, sous couvert de « flexibilité« . Une flexibilité qui, en langage clair, signifie que le travail doit être subordonné à la recherche du profit : ainsi ont été imposées des législations du travail qui fragilisent progressivement la condition des travailleurs, qui piétinent tous les principes de la justice sociale et attentent à la dignité même de la personne. Chesterton a écrit que dans une première phase de son évolution, le capitalisme nous avait volé la propriété des biens de production, pour faire de nous des travailleurs salariés. Puis que, dans une deuxième phase, il subordonnerait nos salaires à son expansion. Ainsi disparaît le principe fondamental de la justice sociale, qui stipule que « le travail est toujours la cause efficiente première du processus de production, alors que le capital n’en est que l’instrument ou la cause instrumentale » (Laborem exercens, 12).

Mais dans cette phase boulimique et terminale du capitalisme, on en arrive à prétendre que les individus travaillent gratuitement, voire paient pour travailler. Et pour qu’une telle aberration soit concevable, on joue de la façon la plus vile et manipulatrice qui soit avec les espoirs des plus jeunes et les angoisses des plus anciens. Ainsi, le capitalisme atteint un abîme de dégradation que n’avait même pas osé envisager l’esclavage : le patricien romain, au moins, avait l’obligation d’assurer la nourriture et le logement à ses esclaves.

On pourrait comprendre que les contrats de formation ou d’apprentissage ne soient pas rémunérés s’il existait une législation du travail qui assurât un travail fixe et rémunéré au candidat méritant une fois son apprentissage terminé. Mais avec la législation en vigueur, ces propositions de la CEOE nous paraissent particulièrement cruelles, parce qu’elles profitent traîtreusement de la nécessité que l’homme a de travailler non seulement pour subvenir à ses besoins matériels (parfois si pressants) mais aussi pour répondre à un noble désir de perfectionnement personnel.

Mais ceux qui cherchent à tirer profit de l’obligation ainsi faite à des jeunes pleins d’espoir (ensuite déçu) et à des vieux ravagés par son absence (finalement justifiée) de travailler gratuitement, se trompent. Car le travail indigne ne génère chez le travailleur que le rejet de l’entreprise qui l’embauche. Et toute entreprise employant des travailleurs qui ne s’identifient pas à elle est un jour ou l’autre vouée à l’échec. Tant il est vrai que l’homme a besoin de se sentir concerné par son travail. Sinon, celui-ci devient vite insupportable. Un ordre économique qui dénature le travail nie la nature humaine et, par voie de conséquence, est condamné à périr. Ce genre de propositions nous montre que les dieux rendent aveugles (par le goût du profit) ceux qu’ils veulent perdre.

Juan Manuel de Prada

Traduit par Hugues pour le Saker Francophone

http://lesakerfrancophone.fr/travail-gratuit

Fil Facebook correspondant à ce billet :
http://chouard.org/blog/2018/03/24/travail-gratuit-par-juan-manuel-de-prada/

3 réponses à “[Prétendu « libéralisme »] TRAVAIL GRATUIT, par Juan Manuel de Prada

  1. François Asselineau, 5 minutes sur RMC :

  2. « Tiens ma bière et regarde ça »

    « Les serpents à sonnette (crotales) ont une réputation terrible. Là où je vis, en Floride, nous avons les plus grands serpents à sonnettes de la planète, les Eastern Diamondbacks (Crotalus adamanteus). Ils sont énormes et peuvent atteindre plus de 2 m (6 pieds) de longueur et peser jusqu’à 15 kg (30 lb). Le venin des Eastern Diamondbacks n’est pas le plus puissant, mais il peut en fournir beaucoup. Donc, oui, c’est une créature formidable. Mais c’est aussi une créature douce et vraiment très timide.

    Les Eastern Diamonbacks sont également des créatures incroyablement belles. J’avoue que je les aime énormément.

    Malgré sa réputation de méchanceté, Eastern Diamonback ne vous attaquera jamais s’il peut l’éviter. J’ai vu beaucoup de ces serpents lors de mes randonnées, je les ai manipulés (avec un crochet), et j’ai vu mon berger allemand arriver – littéralement – nez à nez avec un Diamondback oriental, ce dernier n’a pas frappé. Pourquoi ? Parce que ces serpents feront tout ce qu’ils peuvent pour éviter d’avoir à vous mordre.

    D’abord et avant tout, ils se cachent. Vraiment bien. Vous pouvez vous tenir juste à côté d’un grand Eastern Diamondback et ne jamais le remarquer. Vous pouvez marcher tout près, et il ne bougera pas, ou ne fera pas cliqueter sa queue, et vous ne saurez jamais qu’il était là. Le camouflage est sa première ligne de défense.

    Ensuite, s’il est découvert, il va secouer sa queue comme un hochet. Si nécessaire, très fort. Vous pouvez facilement entendre le hochet d’un Eastern Diamondback à une distance de cinq mètres, plus que suffisante pour l’éviter facilement.

    De plus, si on lui en donne l’occasion, il se retirera et se cachera.

    Enfin, lorsqu’ils sont acculés, beaucoup d’entre eux essaient ce qu’on appelle une « morsure sèche » : ils vous mordent, mais ne délivrent pas de venin. Pourquoi ? Parce que vous n’êtes pas une proie, alors quelle serait l’utilité de vous envenimer ? L’Eastern Diamondback ne veut pas votre mort, il veut qu’on le laisse vivre !

    Un jour, un garde forestier de l’Arizona m’a dit que le profil d’une victime de morsure de serpent à sonnettes typique est blanche, mâle, avec des tatouages ​​et les fameux mots ultimes : « Tiens ma bière et regarde ça ! ».

    Pourquoi je vous dis tout ça ?

    Parce que c’est exactement ce que je vois arriver devant mes yeux horrifiés.

    La Russie est la Eastern Diamondback essayant désespérément de faire tout ce qu’elle peut pour éviter d’avoir à frapper. L’Occident est l’idiot bourré plein d’orgueil, d’arrogance et d’un sens très erroné de son invulnérabilité en disant « Tiens ma bière et regarde ça ! ».

    Gardez à l’esprit que dans une confrontation avec un humain ivre, le Eastern Diamondback a très peu de chance de survivre. Et il le sait, et c’est pourquoi il fait tout ce qu’il peut, pour commencer, afin d’éviter une telle confrontation. Mais s’il est coincé ou attaqué, le Diamondback va frapper. Dur. Vous voulez voir à quoi ressemble une telle frappe ? C’est comme ça :


    Vous ne voulez certainement pas être à la réception de cette frappe !

    Mais c’est pour les gens normaux et sobres. Quand vous êtes saoul, votre attitude est « Tiens ma bière et regarde ça ! ». Vous « savez absolument » que vous pouvez manipuler ce serpent.

    Ils s’y sont tous mis maintenant. May, Trump, Macron et Merkel, bien sûr, mais aussi leur presse sycophante prostituée et leur troupeau de disciples zombifiés. Ils croient tous en leur invulnérable supériorité.

    La vérité terrifiante est que ces gens n’ont aucune idée de la personne avec qui ils traitent et ne comprennent pas les conséquences de pousser la Russie trop loin. Oh, en théorie ils le font – oui, oui, Napoléon, Hitler, on connait ! Mais dans leurs tripes, ils se sentent en sécurité, supérieurs et ne peuvent tout simplement pas concevoir qu’ils peuvent mourir et que l’ensemble de leurs sociétés disparaîtra, tout simplement.

    Je suggère qu’ils réfléchissent attentivement à ce qui suit.

    Dans une interview récente, Poutine a été interrogé sur le côté raisonnable d’une frappe de représailles de la part de la Russie si elle était attaquée par les États-Unis. Poutine a répondu : « Oui, pour l’humanité ce serait une catastrophe mondiale, pour le monde ce serait une catastrophe mondiale, mais en tant que citoyen de la Russie et en tant que chef de l’État russe, je demande : Quel besoin aurions-nous d’un monde où il n’y a pas la Russie ? ».

    Donc, vous l’avez, directement de la bouche de Poutine : si le plan anglosioniste est d’éliminer la Russie – physiquement ou autrement, alors le peuple russe n’a pas besoin d’un tel monde. Considérez ces mots comme la version russe d’un cliquetis de serpent à sonnette, très fort, presque désespéré.

    Et regardez comment ils essaient tous de voir jusqu’où ils peuvent pousser à bout la Russie, en toute sécurité.

    Je me demande si ce « cliquetis » russe sera assez fort pour arrêter l’Occident avant qu’il ne soit trop tard.

    Je n’en suis pas si sûr. »

    The Saker

    Traduit par jj, relu par Cat pour Le Saker francophone
    http://lesakerfrancophone.fr/tiens-ma-biere-et-regarde-ca

  3. La nomination de John Bolton au poste de conseiller en matière de sécurité nationale nous met sur le chemin de la guerre.

    John Bolton à la Sécurité Nationale : maintenant vous pouvez paniquer (Slate) par Fred Kaplan

    Il est temps d’appuyer sur le bouton « panique ».

    La nomination de John Bolton au poste de conseiller à la sécurité nationale -- un poste qui n’exige aucune confirmation par le Sénat -- met les États-Unis sur le chemin de la guerre. Et il est raisonnable de dire que c’est bien ce que recherche le président Trump.

    Après tout, Trump a donné le poste à Bolton après plusieurs conversations entre eux (malgré les ordres du chef de cabinet de la Maison-Blanche, John Kelly, interdisant à Bolton l’accès au bâtiment). Et il y avait cette remarque que Trump a faite après avoir viré Rex Tillerson et nommé le plus faucon Mike Pompeo à sa place : « Nous sommes très près d’obtenir le Cabinet, et d’autres choses, que je veux ».

    Bolton a appelé à plusieurs reprises à lancer une première frappe sur la Corée du Nord, à saborder l’accord sur les armes nucléaires avec l’Iran, puis à bombarder ce pays également. Il dit et écrit ces choses non pas dans le cadre d’une « théorie du fou » intelligente pour amener Kim Jong-un et les mollahs de Téhéran à la table de négociation, mais plutôt parce qu’il veut simplement les détruire, eux et tous les autres ennemis de l’Amérique.

    Son programme n’est pas « la paix par la force », la devise des faucons républicains plus conventionnels que Trump a inclus dans un tweet mercredi, mais plutôt un changement de régime par la guerre. C’est un néoconservateur sans la ferveur morale de ceux qui portent cette étiquette, c’est-à-dire qu’il tient à renverser les régimes oppressifs non pas pour répandre la démocratie, mais plutôt pour étendre le pouvoir américain.

    Au début de l’administration de George W. Bush, le vice-président Dick Cheney a confié à Bolton un poste de sous-secrétaire d’État au contrôle des armements -- une blague interne, puisque Bolton n’a jamais lu un traité sur le contrôle des armements qui lui convenait. Mais sa véritable mission était d’être l’espion de Cheney au sein du Département d’Etat, avec pour mission de surveiller et, dans la mesure du possible, saboter toute tentative de diplomatie pacifique montée par le secrétaire d’État Colin Powell.

    Lorsque Powell s’est fait virer, Cheney voulait que Bolton devienne secrétaire d’État adjoint, en remplacement de Richard Armitage, qui avait démissionné dans le sillage de son meilleur ami Powell. Mais la remplaçante de Powell, Condoleezza Rice, qui avait été conseillère de Bush en matière de sécurité nationale, a bloqué le mouvement, pleinement consciente de l’idéologie obstructionniste de Bolton. [Pause demandée par le traducteur. Si C. Rice trouvait Bolton trop extrémiste, on image le personnage -- NdT]

    En guise de compromis, Bush a nommé Bolton ambassadeur auprès des Nations Unies, mais cette décision s’est avérée insupportable, même pour le Sénat contrôlé par les Républicains à l’époque. C’était une chose de critiquer l’ONU -- un organisme qui mérite d’être critiqué -- mais Bolton s’est opposé à son existence même. « Les Nations Unies n’existent pas », a-t-il dit un jour dans un discours, ajoutant que « si le bâtiment du Secrétariat de l’ONU à New York perdait 10 étages, cela ne ferait pas beaucoup de différence ».

    Plus que cela, il était hostile à l’idée même de droit international, ayant déclaré une fois : « C’est une grosse erreur pour nous d’accorder une quelconque validité au droit international, même lorsqu’il peut sembler dans notre intérêt à court terme de le faire -- car à long terme, l’objectif de ceux qui pensent que le droit international signifie vraiment quelque chose sont ceux qui veulent contraindre les États-Unis ».

    Il s’agit peut-être de notions pittoresques pour certains assistants excentriques de niveau intermédiaire, mais l’ONU est fondée sur le droit international, les résolutions du Conseil de sécurité sont rédigées pour faire respecter le droit international et, comme Bush commençait à le réaliser au début de son deuxième mandat, au moment de la nomination de Bolton, certaines de ces résolutions se sont révélées utiles pour exprimer, et parfois faire respecter, les intérêts des États-Unis en matière de sécurité nationale. Comment quelqu’un ayant ce point de vue pourrait-il servir d’ambassadeur des États-Unis auprès de l’ONU ?

    Lors de ses audiences de confirmation devant la Commission des affaires étrangères du Sénat, Bolton a présenté un spectacle épouvantable, grommelant et grinçant à travers sa moustache de morse. Finalement, lors d’un vote à 50/50, la commission a renvoyé la nomination de Bolton devant l’ensemble du Sénat « sans recommandation ». Craignant à juste titre un refus de la Chambre, Bush a donné le poste à Bolton via une « nomination intérimaire », en profitant que le Congrès soit parti en vacances. Mais la loi autorisant cette entourloupe a accordé au Sénat la possibilité de voter 18 mois plus tard. Au cours de la deuxième série d’audiences, Bolton s’est comporté de façon encore plus odieuse qu’au cours de la première. Lorsqu’un sénateur républicain lui a demandé si son année et demie à l’ONU avait modifié ses idées sur l’organisation, Bolton, au lieu de saisir l’occasion pour apaiser les sceptiques, a répondu : « Pas vraiment ». Les chefs de la Maison-Blanche ont retiré la nomination et Bolton s’est reconverti dans le centre néoconservateur de l’American Enterprise Institute.

    Pendant la transition présidentielle de Trump, Bolton s’est retrouvé sur la liste restreinte des candidats au poste de secrétaire d’État adjoint, mais Tillerson -- qui sera nommé peu après – exprima des réserves quant à travailler avec Bolton. (Trump aurait pu se rappeler cette conversation, lorsqu’il décida de congédier Tillerson). Après le départ de Michael Flynn comme conseiller en matière de sécurité nationale, Bolton s’est encore retrouvé sur la liste restreinte pour le remplacer. Le Général H.R. McMaster fut nommé, mais Trump a déclaré publiquement qu’il aimait Bolton et que celui-ci travaillerait bientôt pour la Maison-Blanche « à un titre quelconque ».

    Nous y voilà.

    Au cours de son an un et un mois de service, McMaster, qui est toujours un général trois étoiles de l’Armée de terre en service actif, a profondément déçu ses amis et admirateurs d’antan. Il s’était fait une réputation il y a 20 ans, comme auteur du livre Dereliction of Duty, qui reprochait aux généraux de l’ère vietnamienne de ne pas avoir donné de conseils militaires honnêtes au président Lyndon Johnson. Et maintenant, lui-même au poste de conseiller politique à Washington, McMaster a ruiné cette réputation, en commettant les mêmes erreurs reprochées aux autres en se soumettant aux inclinations de Trump et en tolérant ses contre-vérités

    Mais au moins McMaster s’était entouré -- et a souvent écouté -- de professionnels du Conseil de sécurité nationale et a insisté pour évincer les idéologues amateurs, dont plusieurs sont des acolytes de Flynn.

    Il est peu probable que Bolton puisse tolérer des professionnels, et le flot d’exilés de la Maison-Blanche s’intensifiera bientôt. […]

    Lire la suite, sur Le Grand Soir :
    https://www.legrandsoir.info/john-bolton-a-la-securite-nationale-maintenant-vous-pouvez-paniquer-slate.html

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