[N’oublions pas Maurice ALLAIS] « Jean Tirole : d’un prix Nobel d’économie à l’autre… » par Éric Conan, Marianne

J’ai eu la chance de connaître personnellement Maurice Allais, quelques années avant sa mort, et nous avons eu souvent tous les deux de longues conversations, chez lui et au téléphone, sur l’Union européenne, sur le libre-échange, sur la création monétaire, sur l’anisotropie de l’espace (…) et sur… le processus constituant dévoyé comme source de l’impuissance politique populaire 🙂

Cet homme avait constitué une incroyable bibliothèque (d’autodidacte en économie), plus de 30 000 livres je crois ; il y en avait partout 🙂 Il ne lisait pas les synthèses et commentaires universitaires sur les grands auteurs, me disait-il, il lisait les grands auteurs eux-mêmes, directement dans le texte. Tous… Il avait commencé sa formation économique, me racontait-il souvent, en recalculant carrément lui-même toute la comptabilité nationale… Il m’avait offert son petit livre sur ce sujet, d’ailleurs (« Les fondements comptables de la macro-économie. Les équations comptables entre quantités globales et leurs applications », 1954). En matière d’économie, il n’avait pas été conditionné par la Faculté, il avait grandi — et il pensait — librement. Son premier grand livre, passionnant, « Économie et intérêt », analysait en détail les mécanismes du crédit, décisifs pour toute l’économie ; et il y expliquait — et condamnait — la création monétaire pratiquée par les banques privées (p. 273 et s., par exemple). C’était en 1947 !

Il avait surtout le courage de contredire frontalement la doxa économique (la pensée unique imposée, prétendument « libérale »), même au prix de sa renommée : il a été bâillonné par la presse-devenue-feuille-de-propagande-bancaire jusqu’à sa mort, pour avoir osé fulminer contre la politique révoltante de l’Union européenne, tempêter contre les scandaleuses politiques néolibérales, protester contre le détestable et ruineux « libre-échange », vitupérer les banquiers privés (qu’il appelait des faux-monnayeurs) pour avoir confisqué la création monétaire aux nations, admonester les gouvernements qui dérégulaient au lieu de réguler… Bref, vous imaginez comme j’étais à l’aise en discutant avec cet économiste-là 🙂 Nous nous tutoyions et nous nous appelions par nos prénoms (alors que Maurice, comme beaucoup d’ingénieurs, appelait même ses amis par leur nom de famille). J’ai de la nostalgie pour cette époque, où j’avais l’impression de devenir l’ami de Keynes 🙂 Cette proximité me donnait de l’assurance et de la force, à un moment (2007) où j’en avais bien besoin, car tout ce que je découvrais — et que je voulais dire — était très hétérodoxe, et donc pas facile à assumer.

En janvier 2008, j’avais évoqué avec insistance l’article 104 du traité de Maastricht et l’importance centrale du travail de Maurice Allais sur la création monétaire abandonnée aux banques privées (j’avais aussi parlé ce jour-là d’Annie Lacroix-Riz, autre précieuse lanceuse d’alerte, sur les origines scandaleuses du carcan unioneuropéen), lors d’une courte conférence à l’IEP d’Aix-en-Provence (avec Raoul Marc Jennar) :

J’avais publié à l’époque, sur ce blog (avec son autorisation), le texte de son petit livre (introuvable, allez comprendre pourquoi) : « La crise mondiale d’aujourd’hui. Pour de profondes réformes des institutions financières et monétaires. » (1999) :

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/messages_recus/La_crise_mondiale_d_aujourd_hui_Maurice_Allais_1998.pdf

Il faut aussi signaler (mais il y a tant de livres de Maurice, je dois en avoir 30…) « La mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance : L’évidence empirique » (1999), « L’Europe en crise, que faire ? : Réponses à quelques questions, pour une autre Europe » (2005) et « Pour l’indexation, condition majeure d’efficacité, d’équité et d’honnêteté » (1999), ainsi que « Économie et intérêt » (1947) :

J’ai été heureux que L’Humanité (« Maurice Allais appelle à dire « non » au Traité européen. Entretien » avec Eric Laurent),
François Ruffin (Fakir : « MAURICE ALLAIS : « CONTRE LE MONDIALISME, VIVE LE PROTECTIONNISME ! »)
et Marianne (« LETTRE OUVERTE AUX FRANÇAIS : CONTRE LES TABOUS INDISCUTÉS ») (trois médias « de gauche », donc, ayant l’intelligence de voir — et le courage de dire publiquement — l’intérêt pour tous du travail d’un homme pourtant classé « à droite ») lui aient donné la parole dans les derniers jours de sa vie.

Olivier Berruyer, de son côté, sur son excellent site (les-crises.fr), a publié une synthèse très intéressante sur le travail de Maurice : « [5 ans déjà] Le testament de Maurice Allais (1911-2010) » : https://www.les-crises.fr/le-testament-de-maurice-allais/

Et Marianne rappelle de temps en temps ce honteux bâillon imposé par la presse bancaire à ceux qui résistent aux banques, comme dans l’article ci-dessous, bien fait, d’Éric Conan, publié dans le numéro du 20 mai 2016.

Maurice Allais défendait l’intérêt général mordicus (il nous défendait contre les banques), alors que Jean Tirole… hum.

Heureusement, le niveau monte, et les « économistes » de banque et les « journalistes » de banque ont de plus en plus de mal à nous faire gober leurs bobards.

Bonnes lectures 🙂

Étienne.
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Jean Tirole : d’un prix Nobel d’économie à l’autre…

Eric Conan

Jean Tirole, dernier prix Nobel d’économie français, est partout. Mais il ne faut pas se tromper : ce n’est pas parce qu’il a eu le Nobel que Jean Tirole intéresse les élites, mais parce que ce que dit ce Nobel leur plaît. Tout leur plaît chez lui. La preuve ? Le traitement inverse réservé au précédent Nobel d’économie français, Maurice Allais. Que personne n’invitait. Que ceux qui se prosternent devant Tirole boycottaient. Parce qu’il disait le contraire de leur oracle d’aujourd’hui.

Il est partout. Ils s’arrachent tous Jean Tirole, dernier prix Nobel d’économie français. Douze pages béates et la couverture de l‘Express. Un éditorial de style nord-coréen dans le Point pour vanter ce « trésor national », son « intelligence à l’état pur », son travail « lumineux ». Et l’Obs invite à l’écouter pour « éclairer les décisions politiques », notamment contre « notre sacro-saint CDI ». Ce n’est pas la première fois qu’un fonctionnaire dénigre la garantie de l’emploi pour les autres. Ou recommande de transformer le salariat en variable d’ajustement. Beaucoup d’énarques savent faire cela. Mais lui est universitaire et prix Nobel. Cela change. Il assure dire « ce que dit la science ». Voilà pourquoi il a été beaucoup sollicité pour défendre la loi El Khomri. Il faut, pour mesurer l’état du système médiatique, avoir entendu un de ces journalistes de plateau télé (comme il y a des grenouilles de bénitier), demander la larme à l’œil à « celui qui sait » s’il ne souffre, « au plus profond de [lui]-même », d’être si peu obéi…

Il ne faut pas se tromper : ce n’est pas parce qu’il a eu le Nobel que Jean Tirole intéresse les élites,mais parce que ce que dit ce Nobel leur plaît. Tout leur plaît chez lui. D’abord, la délicieuse appellation de son université, rebaptisée Toulouse School Of Economics. Une forme de franchise, sa principale originalité, distinguée par le Nobel, étant d’avoir importé en France les dernières modes du néo-libéralisme universitaire américain. Moins partisan de supprimer les pathologies bancaires (titrisation et produits dérivés) que de déréguler le marché du travail, ce défenseur de la financiarisation de l’entreprise propose de faire de l’arbitrage du marché (de la pollution aux greffes d’organes) le principe universel des relations entre individus sans Histoire ni frontières.

La preuve que les élites saluent en Tirole moins le prix Nobel que l’écho de leur vulgate se vérifie par le souvenir du traitement inverse réservé au précédent Nobel d’économie français, Maurice Allais. Que personne n’invitait. Que ceux qui se prosternent devant Tirole boycottaient. Parce qu’il disait le contraire de leur oracle d’aujourd’hui.

Il y a plusieurs raisons de revenir sur le sort indigne réservé à Maurice Allais. Par justice pour ce grand savant, mort dans la solitude et la colère en 2010. Parce que Marianne publia en 2009 son dernier grand texte, sur la crise, « Lettre ouverte aux Français : contre les tabous indiscutés ». Et parce que la violence de son ostracisation atteste la capacité de censure des élites. Son pedigree semblait pourtant plus convaincant que celui de Tirole : macro-économiste et spécialiste de l’équilibre des marchés, de la monnaie et du risque financier, Allais avait été dès 1999 un des rares à annoncer dans le détail la crise de 2008.

Mais son explication était taboue : cette crise financière ne constituait que le symptôme d’une crise économique plus profonde provoquée par la déréglementation de la concurrence sur le marché mondial de la main-d’œuvre et la façon dont un système bancaire émancipé du contrôle politique en profitait par la dette. Se disant « libéral et socialiste », Allais dénonçait la « chienlit laisser-fairiste » néo-libérale et proposait de vraies réformes quand Tirole, ne parlant que de s’adapter à un « monde incertain », « qui a changé », « qui n’est plus comme avant », campe un personnage à la Cioran (« Etre moderne, c’est bricoler dans l’incurable »).

LA PRINCIPALE ORIGINALITÉ DE JEAN TIROLE EST D’AVOIR IMPORTÉ EN FRANCE LES DERNIÈRES MODES DU NÉO-LIBÉRALISME UNIVERSITAIRE AMÉRICAIN.

Contrairement à Tirole, qui répète que « les peuples sont fâchés avec l’économie », Allais expliquait qu’une économie dominée par la finance organise la guerre entre les peuples. Et ce partisan de l’Union dénonçait le tournant néo-libéral de Bruxelles ayant provoqué désindustrialisation et chômage, en ouvrant « l’Europe sans aucune protection extérieure face à la concurrence de pays dotés de coûts salariaux si faibles que s’en défendre devenait illusoire ».

Les positions d’Allais le rendaient inclassable. « Toute ma vie d’économiste, j’ai vérifié la justesse de Lacordaire : entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la règle qui libère« , précisait l’économiste, dont son ami Raymond Aron avait bien résumé la prétention risquée : « Convaincre les socialistes que le vrai libéral ne désire pas moins qu’eux la justice sociale, et les libéraux que l’efficacité de l’économie de marché ne suffit plus à garantir une répartition acceptable des revenus. » Ses analyses iconoclastes sur la crise suffisaient à le marginaliser. Ses propositions l’ont diabolisé : il recommandait de casser la course au moins-disant social organisée par la spéculation financière en instituant un protectionnisme intelligent par « ensembles régionaux présentant de mêmes conditions de revenus, et de mêmes conditions sociales ».

Cet homme condamné au silence analysait avec humour son propre sort (et, de manière prémonitoire, celui de Jean Tirole…) : « Je suis un prix Nobel… téléspectateur ! Les commentateurs économiques que je vois s’exprimer à la télévision pour analyser les causes de l’actuelle crise sont les mêmes qui y venaient auparavant pour analyser la bonne conjoncture avec une parfaite sérénité. Ils n’avaient pas annoncé l’arrivée de la crise, et ils ne proposent pour la plupart d’entre eux rien de sérieux pour en sortir. Mais on les invite encore. »

D’où son interrogation sur les médias : « Quelle est leur liberté par rapport au monde de la finance ? En particulier les multinationales, principales bénéficiaires, avec les milieux boursiers et bancaires, d’un mécanisme économique qui les enrichit, tandis qu’il appauvrit la majorité de la population française. Ils nous laissent le choix entre écouter des ignorants ou des trompeurs. »

Source : Marianne, http://www.marianne.net/jean-tirole-prix-nobel-economie-autre-100243091.html

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8 réponses à “[N’oublions pas Maurice ALLAIS] « Jean Tirole : d’un prix Nobel d’économie à l’autre… » par Éric Conan, Marianne

  1. Rappel (nostalgique) :
    Non, ce n’est pas « trop cher » : le financement des besoins collectifs est rendu sciemment ruineux par un sabordage monétaire étonnant
    http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2007/05/01/72-non-ce-n-est-pas-trop-cher-le-financement-des-besoins-collectifs-est-rendu-sciemment-ruineux

  2. Lettre pour l’humanité .

    La lettre du petit homme .
    Le soleil est-il le fruit du hasard ou le fruit de votre DIEU ?
    Ne soyez ni trop prés , ni trop loin , il vous nourrit sans compter .
    Croyant ou non-croyant , il a le respect de croire en votre intelligence .

    Le soleil ne fait aucune différence entre vous .
    Que vous soyez riche ou pauvre , malade ou en bonne santé , ou différent .
    Que vous soyez de différentes cultures et de différentes couleurs .
    La couleur de l’ombre est la même pour tous . C’est sa signature .

    Ce soleil est-il le fruit du hasard ou de votre DIEU ?
    Il y a peut-être un secret , un code ou un chemin qui vous donnera la vérité .

    Ce soleil a son énergie , et sa lumière .
    Peut-être que si l’homme vidait son esprit de sa haine , sa violence ,
    sa prétention , son orgueil et son égoïsme , tout ce qui pourrait nuire
    aux autres et qui finirait par le nuire aussi , son esprit serait moins encombré .
    Plus vide , transparent comme l’air et l’eau . Cette énergie et cette lumière
    pourraient s’y inviter , derrière cet esprit , l’ombre n’existerait plus .
    Sans ombre , les chemins qui mèneront à la tolérance et qui vous donneront
    peut-être la vérité , ne seront que mieux éclairés .

    Pour une question de dignité personnelle .
    Je demande une carte d’identité universelle , avec la mention de ne laisser
    pour compte aucune entité , dans une liberté qui ne veut que le respect
    et la paix , mais pas la guerre !
    Dans une justice dont le mot juste soit incontournable .

    Je demande à tous les êtres humains du monde entier de bien vouloir m’accorder
    cette carte universelle , il vous suffira de me dire OUI ou NON .

    Vous trouverez cela très illuminé ou très utopiste , je ne suis qu’un petit homme
    qui croit en l’homme . Je ne demande pas un grand pas sur la lune ,
    je ne demande qu’un petit pas différent sur terre , auquel , peut-être
    l’univers ne sera jamais assez grand pour contenir la dignité et le respect
    des êtres qui franchiront ce pas ….
    Amicalement : Le 01-02-2015 : Jean-Paul . Creupelandt .

    Ps
    Pour celui qui me dit qu’on ne peut pas changer le monde .
    Cette demande est faite en particulier à chacun d’entre vous .
    Toute entité doit avoir le courage d’être responsable de ses propres décisions .
    On ne doit pas utiliser le monde pour excuse et lui attribuer les responsabilités
    d’un manque de courage personnel .
    MERCI.

  3. Comte des Tuiles

    Quand un philosophe…

    https://www.youtube.com/watch?v=VcuHWDr_NJs

    … s’en tient aux seuls dessous des cartes de la pensée officielle et mondialiste, mérite-t-il encore cet honneur de le considérer comme à part et quelque peu crédible ?… si bien médiatisé quand d’autres ne le sont toujours pas voire ne le seront jamais !?… ^^

  4. Ukraine :
    « Tout le monde souffre des conditions sociales »


    Sur la situation économique en Ukraine, les possibilités de rapprochement avec la Russie et la situation dans les républiques populaires du Donbass. Un entretien avec Nikolai Azarov.


    Propos recueillis par Reinhard Lauterbach – Le 30 juillet 2016 – Source junge Welt

    Source : http://lesakerfrancophone.fr/ukraine-tout-le-monde-souffre-des-conditions-sociales

    En exil en Russie : Nikolai Azarov lors de la présentation d’un de ses livres à Moscou, en 2015. Photo : Sergei Karpoukine –Reuters.

    Junge Welt : – Nikolai Ianovitch, vous dirigez le Comité pour sauver l’Ukraine. Mais lorsqu’on regarde la situation économique catastrophique du pays, la question se pose : qu’y a-t-il là encore à sauver ?

    Profond soupir. Nikolai Ianovitch Azarov  : – C’est une question difficile. Toutes les grandes entreprises sont actuellement pratiquement à l’arrêt. Mais quelle en est la principale raison ? La rupture des relations commerciales avec la Russie. En Russie, il y a un besoin pour nos produits, et la Russie a aussi l’argent pour les acheter. Un seul exemple : la Russie a le plus grand réseau ferroviaire au monde. Chaque année, il faut des rails, des wagons de toutes sortes, depuis les wagons-citernes jusqu’aux wagons des grandes lignes, des locomotives, des signalisations, etc. L’Ukraine peut fabriquer tous ces produits nécessaires aux chemins de fer. Et ce n’est l’exemple que d’une seule branche. Mais qui à part la Russie peut nous acheter ces produits ? Malheureusement personne.

    – Mais ce train n’est-il pas déjà parti ? Finalement, la Russie est passée à des importations de substitution après le Maïdan et les événements de 2014, et semble maintenant sérieusement s’efforcer de produire le plus possible dans son propre  pays.

    – C’est malheureusement vrai. Le pays est cependant si grand que cela prendra du temps avant que tout ce qui était livré par l’Ukraine soit remplacé par la production interne. Mais le rétablissement de l’économie ukrainienne ne réside pas seulement dans la récupération des marchés d’export. C’est avant tout le marché intérieur qui doit être rétabli et développé. C’est le plus important de tout. Car les gens normaux vivent du marché intérieur.

    – D’accord, mais par quels moyens voulez-vous financer la relance du marché intérieur ? D’où doit venir l’argent ?

    – Pendant mon mandat [de ministre des Finances 2010-2014], j’ai doublé la masse monétaire en Ukraine en quatre ans, et cela avec une inflation de seulement 4% pendant cette période. J’ai prétendument violé tous les principes économiques, lorsque j’ai augmenté la masse monétaire. Et cela a-t-il fait flamber l’inflation ? Non. Car tandis que j’ai élevé le revenu de la population, j’ai aussi créé de la demande, et celle-ci a relancé le marché intérieur. Les gens avaient de l’argent dans leur poche et ils ont acheté des produits qui avaient été fabriqués en Ukraine. Principalement de la nourriture et des marchandises de la vie quotidienne. Nous avions ces années-là une croissance économique de plus de 5% par an. Aucun pays de l’Union européenne n’avait une telle croissance.

    – Où avez-vous pris ces moyens ? À la planche à billets ?

    – Exactement. De la planche à billets. Car l’effet inflationniste ne se produit que lorsque plus de 150% du produit national sont en circulation comme masse monétaire. Nous avions alors une masse monétaire de 30% du produit intérieur, au maximum. Nous pouvions donc augmenter la masse monétaire très tranquillement sans devoir craindre l’inflation.

    – Vous avez un concept, mais comment voulez-vous le mettre en œuvre ? Quelles options réelles voyez-vous pour un changement de pouvoir en Ukraine ? Combien de temps le gouvernement issu du Maïdan se maintiendra-t-il à Kiev ?

    – Il durera tant que l’Ouest le soutiendra. Mais vous devrez payer cher pour ce soutien au régime de Kiev. À un moment donné, vous en aurez assez et vous vous demanderez : pourquoi en fait donnons-nous cet argent s’il est détourné de toute façon ? Alors il y aura des possibilités de forcer les dirigeants actuels de revenir à des mécanismes démocratiques normaux en Ukraine.

    – Est-ce que ça suffit d’être à Moscou, de poster des analyses sur internet et d’attendre ? Disposez-vous d’une force politique en Ukraine avec laquelle vous collaborez ?

    – Les sondages montrent que je suscite encore des souvenirs positifs auprès de quelques-uns en tant que politicien. À l’Ouest du pays, mes taux d’approbation vont jusqu’à 20%, ce qui est beaucoup dans les conditions actuelles. Car je n’apparais plus du tout dans la politique en Ukraine et dans ses médias. C’est pourquoi notre tâche principale est aujourd’hui de récupérer notre place dans le paysage médiatique ukrainien. Il s’agit de parvenir à une situation où on ne peut plus m’imposer des interdictions et dire : il vit à Moscou et écrit des articles intelligents. Où dois-je les écrire alors ?

    – Après tout ce qui est arrivé, l’Ukraine peut-elle être maintenue comme État unifié ?

    – Je pense qu’on peut. Car la division de l’Ukraine est issue du coup d’État. S’il n’y avait pas eu cette prise du pouvoir par les armes des fascistes ukrainiens, ni la Crimée ni le Donbass n’auraient fait sécession. Les épouvantables événements d’Odessa n’auraient pas non plus eu lieu. Pendant mon mandat, j’étais souvent en Crimée en tant que ministre-président, et je n’ai jamais perçu de signe de séparatisme, ni chez les gens ordinaires ni chez les politiciens locaux. Tout cela n’a surgi que par la prise de pouvoir de ces bandéristes.

    – Peut-être. Mais les partisans de Bandera existent, et ils ne vont pas se volatiliser.

    – Vous savez, s’il y a de nouveau un gouvernement démocratique en Ukraine, ces bandéristes organiseront des manifestations chez eux, à Lwiv, ils ne sont pas en position de faire plus. Naturellement, il y a eu des partisans de Bandera du temps où nous gouvernions, mais ils ne se comportaient pas comme maintenant.

    – Que dites-vous des sondages selon lesquels 60% à 70% des Ukrainiens voient encore la Russie comme un ennemi et un agresseur ? Quelque chose a changé dans la conscience des gens et vous devez faire avec.

    – Si vous viviez deux mois à Kiev et ne regardiez que la télévision ukrainienne, vous aussi vous absorberiez cette atmosphère de mensonge et de manipulation et vous changeriez d’opinion. Tout le monde n’est pas en mesure d’échapper à l’endoctrinement serré répandu par les médias ukrainiens ou même à lui résister. La télévision ukrainienne explique sans répit qu’au Donbass des soldats ukrainiens et russes se battent entre eux. C’est tout simplement faux, ce ne sont pas des faits, mais des mensonges. Mais ils sont répétés tous les jours.

    Bon, il restera entre 20% et 30% de partisans de Bandera.

    – Mais vous voulez gouverner contre un tiers de la population ?

    – Cela ne me fait absolument pas peur. Ces partisans de Bandera, disons, qui vivent avec seulement 40 dollars par mois. Pensez-vous que cela leur plaît ? Bien sûr que non. L’Ukraine, rien que ces deux dernières années, a perdu quatre millions de ses citoyens à cause de l’émigration. Sur ce nombre, 3.5 millions sont allés en Russie et 500 000 à l’Ouest. Si maintenant l’UE ouvre les frontières et garantit la liberté de visa, je peux vous garantir que vous accueillerez d’autres millions de migrants ukrainiens. Les bandéristes et les anti-bandéristes souffrent également des conditions sociales en Ukraine. Ni les uns ni les autres ne voient de perspectives dans leur propre pays. Et c’est la base sur laquelle les forces saines peuvent s’unir en Ukraine, pour rétablir le pays.

    – Quel est votre point de vue sur ce qu’on appelle les Républiques populaires [Donetzk et Lugansk] ? Car selon tous les sondages, leur population ne veut assurément pas le retour en Ukraine. Que dites-vous à ces gens, que feriez-vous avec eux et avec ces territoires ?

    – Ces régions ne sont pas viables actuellement parce qu’elles sont constamment bombardées par l’Ukraine, frappées par des attaques terroristes et bloquées économiquement. Dans de telles conditions, il est extrêmement difficile de rétablir des conditions de vie normales. Mais la région est également viable économiquement. Le Donbass est la partie de l’Ukraine la plus fortement développée économiquement. Ils sont autosuffisants en électricité, possèdent une base industrielle complète, et là-bas toutes les conditions existent pour remonter la région en deux ou trois ans, sitôt qu’il y aura la paix. Je suis optimiste et je crois que les gens du Donbass, une fois que l’actuel régime fasciste aura disparu et que leurs régions auront reçu une large autonomie, se rallieront de nouveau à l’Ukraine – simplement parce que c’est à leur avantage mutuel.

    – Voyez-vous un avenir politique pour Viktor Ianoukovitch en Ukraine ?

    – Non, et je crois qu’il n’est pas du tout intéressé à un retour en politique.
    _____________

    Nikolai Asarov était ministre ukrainien des Finances et ministre-président de 2010 à 2014 dans le cabinet du président Viktor Ianoukovitch.

    Contexte: Le pragmatique
    
    Nikolai Azarov, né en 1947, était déjà haï lors de ses mandats par la partie patriotique de la scène politique ukrainienne. Parce qu’il refusait de manière conséquente de parler ukrainien. Ce fils d’une famille russe ethnique est né en Russie puis, dans les années 1980, au cours de sa carrière de géologue, est devenu professeur à l’École supérieure des mines de Donetsk. Après le changement de système, il a commencé sa carrière politique dans le Parti du travail, qui a ensuite changé de nom pour devenir le Parti des régions, et comme porte-parole politique des élites régionales du Donbass – les directeurs rouges des industries locales qui, au cours des privatisations, se sont accaparé l’ancienne propriété publique.
    
    Depuis toujours, Azarov a été très étroitement lié à Viktor Ianoukovitch, à qui il a remis le mandat de chef du Parti des régions au début du siècle, lui donnant ainsi, plus tard, la possibilité de devenir président. Tant qu’avec Ianoukovitch, le clan de Donetsk gouvernait, Azarov s'est régulièrement retrouvé à de hauts postes gouvernementaux : comme ministre des Finances ou comme ministre–président. En tant que tel, il a pu se positionner dès 2010, sous le dernier mandat présidentiel de Ianoukovitch, comme chef de file politique d’un assainissement progressif de l’économie ukrainienne.
    
    Azarov a toujours été un partisan des relations étroites de l’Ukraine avec la Russie, ce qui correspond aux intérêts socio-économiques de sa région d’origine. Il a été la tête pensante derrière le rejet de la signature de l’Accord d’association de l’Ukraine avec l’Union européenne, parce qu’il estimait que cette décision était préjudiciable à l’économie ukrainienne et que l’UE refusait de compenser les pertes de recettes qui menaçaient l’Ukraine.

    Traduit par Diane, vérifié par jj, relu par Catherine pour le Saker francophone

    Source : http://lesakerfrancophone.fr/ukraine-tout-le-monde-souffre-des-conditions-sociales

  5. Un nouvel essai de NOAM CHOMSKY à lire cet été.
    QUELLE SORTE DE CREATURE SOMMES-NOUS ? (éditions LUX)

    Un nouvel essai de Noam Chomsky,
    Qu’est-ce que le bien commun ?

    « En France, les attentats sont une aubaine pour les vieux renards de la politique. L’appel à la guerre et à la peur leur permet de faire passer leur politique anti sociale, pourtant unanimement rejetée. Au printemps, la France s’est dressée contre la loi travail « et son monde ». Durant quatre mois, tous les sondages ont indiqué un rejet très net d’une loi finalement imposée par la force. Face à un pouvoir sans légitimité qui ne se maintient que par la force policière et politique, nous savons ce que nous ne voulons plus, c’est ce monde là, nous voulons sortir de ce cadre. L ’étonnant succès de Bernie Sanders dans la campagne pour la présidentielle aux Etats-Unis confirme l’échec massif du néo-libéralisme de droite comme de gauche. Sortir, mais par où ? Pour l’instant c’est l’extrême droite qui s’engraisse sur la souffrance et la colère. Il faut tailler une autre route. Vers où , pour quoi faire ? Et d’ailleurs que voulons nous ? Depuis des années, nous montrons les souffrances, les injustices et les dégâts, aujourd’hui la majorité a compris. Mais comment sortir de là ? Comment retrouver les grands souffles, les grands horizons, et se remettre en chemin ? Là, nous rejoignons la question posée par Noam Chomsky, « Que nous est-il permis d’espérer ? » L’été est propice pour échapper à l’hystérie médiatique qui nous empêche de refléchir.

    Merci aux éditions LUX qui nous permettent de vous proposer un chapitre de cet ouvrage, «Qu’est-ce que le bien commun» »

    https://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/noam-chomsky-qu-est-ce-que-le-bien-commun

    Source : Là-bas si j’y suis

  6. [Édifiant] Situation économique de la Grèce avant son adhésion à la CEE

    Info signalée par les-crise.fr Olivier Berruyer

  7. [IMPORTANT] Le véritable objectif de l’Union européenne, mis en évidence par L’EXEMPLE GREC

    [DÉTAILS de l’assassinat de la Grèce par les autorités européennes, grâce à la CRIMINELLE TRAHISON des Grecs par leur principal parti « de gauche »]

    Stathis KOUVELAKIS : « Après la capitulation de SYRIZA quelles stratégies pour la Gauche en Europe ? »

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