Frédéric Lordon : souveraineté, démocratie, et processus constituant populaire

Quelques réflexions
sur l’aspect « comment faire ? » des travaux de Frédéric Lordon :

D’abord, un bref échange entre Fred et moi sur la question centrale de la qualité du processus constituant : (c’était aux Rencontres Déconnomiques d’Aix en Provence, en août 2011) :

Un peu plus tard, quand les jeunes gens de La Mutinerie me demandent qui interroger ensuite, je leur suggère évidemment Frédéric, mais en leur conseillant d’essayer un prisme particulier, original et important :

Enfin, l’exigence (bientôt constituante ?) de Frédéric sur la souveraineté se fait de plus en plus précise, plus politique qu’économique, de plus en plus opérationnelle (ici sur France Inter, le 17 avril 2014) :

Je viens de retranscrire, mot à mot, les paroles importantes martelées par Frédéric à l’heure de grande écoute de France Inter :

— « Ce qu’il y va, dans la rupture avec le néolibéralisme européen, c’est de l’annulation d’une opération qui est la caractéristique centrale de la construction européenne depuis le début des années 90, et sans doute depuis plus longtemps, — propriété de fait ou d’intention, je ne sais pas, je mentionne le débat, il serait intéressant mais on va le laisser de côté –, et qui tient en la soustraction de la souveraineté politique à toutes les échelles territoriales.

Alors il faut dire un mot d’abord de ce que c’est que la souveraineté, car c’est le lieu de toutes les confusions intellectuelles. La souveraineté est une idée qui a exclusivement à voir avec le fait de délibérer et de décider. La souveraineté, c’est que nous décidons.  Ce ne sont plus les puissances divines qui nous dictent ce que nous devons faire, ce ne sont plus leurs envoyés spéciaux : c’est nous qui décidons. La souveraineté, c’est cela, et cela seulement.

Ainsi rigoureusement conçue, la souveraineté s’assimile en totalité à la démocratie. Le principe de la souveraineté, ça n’est pas autre chose que le principe démocratique lui-même, c’est-à-dire le droit de délibérer et de décider de toutes les matières qui intéressent les politiques publiques, tout le temps.

Or, ce droit de discuter et de rediscuter de tout tout le temps, qui est le cœur même de la démocratie, ce droit-là est annulé par la construction européenne puisqu’il existe un très grand nombre de politiques publiques qui ont été soustraites au périmètre de la délibération démocratique ordinaire, pour être sanctuarisées dans les traités, qui sont comme de juste inaccessibles, de telle sorte que, de toutes ces questions, absolument fondamentales (elles semblent lointaines, elles semblent abstraites, mais elles sont déterminantes pour les conditions matérielles d’existence des populations), de toutes ces questions, nous ne pouvons plus discuter.

Et j’en donne très rapidement la liste :

  • La Banque centrale doit-elle être dépendante ou indépendante ? On n’en discutera pas, la réponse a été donnée.
  • Doit-elle consacrer ses efforts uniquement à la lutte contre l’inflation, ou doit-elle se préoccuper de croissance et d’emploi ? On n’a plus le droit d’en discuter.
  • A-t-elle le droit de financer monétairement les déficits ? On n’a plus le droit d’en discuter.
  •  Les soldes budgétaires

— (le journaliste interrompt) On en discute, de ça… sous des formes détournées ou édulcorées, mais on en discute…

— Ah, mais, le financement monétaire des déficits ? mais je vous demande bien pardon, ça reste un article du traité et la Banque centrale continue de s’y tenir rigoureusement. Ce n’est pas parce qu’il y a un dispositif comme l’OMT (qui d’ailleurs a été annoncé mais qui n’a jamais été activé) que ceci change quoi que ce soit à l’affaire.

Donc, je dis que, de toutes ces questions qui ont été soustraites à la souveraineté, nous devons avoir le droit de rediscuter. »

Mon commentaire :
Est-ce que je rêve ou cet homme-là est bien mûr pour intégrer dans son analyse l’idée (radicale) d’un processus constituant populaire ? 🙂

J’aime beaucoup ce moment (1:32:27) de complicité joyeuse :

7 réponses à “Frédéric Lordon : souveraineté, démocratie, et processus constituant populaire

  1. Il ne faut pas faire appel aux autres, pensez-vous que Freud demandait à Breuer etc, non. Il était assez fort pour imposer sa propre pensée, et Zarathoustra dit, il est temps que vous me perdiez. Ne demandez pas à Lordon… ! Ni a Graeber, ni a Jorion ! Car ils sont fous, comme brume mêlée de neige (Yeats) :

    Vous me demandez, mon ami,
    Pourquoi je soupire et frissonne ?
    C’est de comprendre que même
    Cicéron, et Homère qui
    En savait tant, furent fous
    Comme brume mêlée de neige.

    Qui a jamais compris ce que raconte Lordon, il est là depuis combien de temps ? Une décennies presque, pensez-cous qu’il va arriver à faire quoique ce soit maintenant ? eh bien non ! Idem Pour Jorion.

    Désolé mais si vous continuez à sans cesse vous ne remettre aux autres, ce sera sans moi.

    • C’est vrai tiens, arrêtons d’essayer de convaincre les gens. Faisons le jeu de nos détracteurs qui pensent Etienne comme un gourou…
      Y’a de l’éducation populaire qui se perd là…

      Faut arrêter avec cet angélisme pour Etienne, il dit des conneries comme tout le monde, et à force de lui dire qu’il est génial, il va humainement finir par oublier que le leader charismatique est une plaie pour la démocratie.

  2. Et quoi, Listfr ?
    Que me suggérez-vous donc de faire, qui soit davantage à votre goût ? 🙂
    Je ne fais PAS QUE chercher de temps en temps quelque renfort auprès d’intellectuels proches, n’est-ce pas ?

  3. Alors qu’est-ce qu’on attends pour être aussi actif que lui…
    Comme dit ce monsieur très justement ici…
    https://www.youtube.com/watch?v=6Uulz9PTqeg
    Si on bougeait tous y aurait pas besoin de qqu’un pour nous tirer, oh hisse, oh hisse;-)

    • L’aveu.

      (Etienne essaya d’en avoir un du Rocard qui botte en touche, mais là c’est du spontané, sur le ton du rire, rire qui est parfaite illustration du mépris qu’ont pour le monde ses maîtres)

      J’ai participé à l’écriture, dit Attali.
      On a pris soin d’oublier l’article permettant de sortir, dit il encore.

      L’aveu donc, d’une volonté, la même volonté que celle du pêcheur qui utilise un hameçon sans retour.
      Pauvre poisson.
      Et le poisson c’est nous.

      Alors pourrait on dire, Lisbonne, c’est mieux, puisqu’il y a l’article 50.
      Que nenni.
      Peut on vraiment imaginer que les rédacteurs de 2007 ont été plus honnêtes qu’un Attali et le club de Maastricht.
      Certainement pas : La conscience de qui domine n’atteint pas soudainement ni par miracle le degré nécessaire à se préoccuper de la liberté des faibles.
      Devant le non récent de deux ou trois pays en 2005 (tant d’autres n’ont pas été consultés) ils ont voulu se prémunir contre une fronde possible, et ont jugé utile de lancer une illusion de possibilité, poudre aux yeux, qui est en fait un outil de contrôle de la volonté d’émancipation si elle survient.
      L’article 50 garantit l’UE, du moins elle l’espère, contre une sortie intempestive autant que non annoncée, … donc efficace.
      Il incite pernicieusement le peuple lassé à s’engager dans un labyrinthe de négociations.
      L’oiseau qui s’échappe de la cage ne discute pas des modalités avec le chat : ce dernier serait trop content d’avoir le loisir d’affûter ses griffes.

      Ce qui se négocie ne peut qu’être inférieur à ce qui se prend quand on est de droit souverain.

      En outre, le peuple serait mécaniquement écarté puisque nous ne sommes pas en démocratie mais sous oligarchie élue.

      Alors qu’un peuple disposant de l’initiative dirait, peut être, et ce serait à lui seul d’en décider) « on s’casse ».

      La réflexion sur la sortie de l’UE est indissociable de la réflexion sur la démocratie, et l’exigence démocratique passe avant la sortie, et non pas après, car un peuple souverain c’est à dire disposant des droits et outils de la délibération libre et non faussée, et disposant du pouvoir de décision collective, est seul habilité à définir son choix et à en choisir les modalités.

      « Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures » (1793)

      Un peuple souverain n’est pas tenu de respecter des engagements vieux de 21 ans ni ceux ultérieurs qui lui ont été arrachés.

  4. « Ce qui se négocie ne peut qu’être inférieur à ce qui se prend quand on est de droit souverain. » (ANA)

    Et ce droit souverain ne s’acquiert que par un rapport de force ou de majorité, puisque loi du nombre et démarche pacifiste définissent nos aspirations et ce fait Constituant, cette volonté Démocratique.

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